‹ L'Europe pittoresqueChapitre 63 sur 141 · DUBLIN ET SA BAIE · texte numérisé non relu

DUBLIN ET SA BAIE

40 kilomètres plus à l'ouest; mais, grâce au développement toujours croissant de son trafic, Dublin a fini par supplanter la métropole primitive. 11 n'est pourtant pas un de ces havres à la façon de Hambourg, de Liverpool ou de Marseille, dont les flottes marchandes courent les mers lointaines; son négoce, en définitive, tient surtout dans le cabotage; Dublin expédie au Royaume-Uni les produits de son sol, bétail, lait, beurre, légumes, et il en reçoit en échange des articles manufacturés. En fait d'industrie propre, la ville n'a que celle des lainages et des toiles, puis la fabrication de la bière noire qu'on appelle stout ou porter, et de l'eau-de-vie de grain qui, sous le nom de whisky, console si libéralement les Irlandais des deux sexes de leurs mécomptes publics ou privés.

De vieux monuments, Dublin en a peu. Le Château (Castle), où réside le lord lieutenant d'Irlande, est un édifice lourd et sombre avec un dôme aplati, qui date en partie du xni' siècle. La cathédrale catholique de Saint-Patrick, plus ancienne de cent ans, mais restaurée, renferme le tombeau du doyen Swift, l'auteur des Voyages de Gulliver, mort en 1745, et celui du maréchal de Schomberg, tué à la bataille de la Boyne. Guillaume III d'Orange, le vainqueur de cette môme journée, a son monument au-devant de Trinity Collège.

Dans l'autre église principale, Christ's Church Cathedral, reconstruite en ces derniers temps aux frais d'un distillateur de la ville, repose un mort moins aimé de la population : c'est Richard de Clare, comte de Pembroke, celui qui fit la conquête de l'Irlande pour le compte des Anglo-Saxons d'en face. Goldsmith, l'auteur populaire du Vicaire de Wackefield, le poète national Thomas Moore, le général Wellington sont nés également à Dublin.

Comme tous les grands centres d'outre-Manche, la capitale de l'Irlande possède non seulement de nombreux squares verdoyants et fleuris, mais encore un plantage immense. C'est Phœnix-Park, gigantesque massif de 11 kilomètres de tour, orné de futaies ombreuses, de rochers, de lacs, de terrasses, où vaches et moutons paissent par troupes, et qui renferme en outre dans son circuit [une école militaire et un hôpital.

De Dublin à l'embouchure de la Liffey, le trajet n'est que de vingt minutes en chemin de fer. Cette baie centrale de la côte orientale de l'île, dans les eaux de laquelle abondent les harengs et, par conséquent, les pêcheurs, n'est pas, comme le veut l'emphase irlandaise, comparable en rien au golfe de Naples; mais c'est, à tout prendre, une très belle échancrure. Au sud se trouve Kingstown, sorte d'avant-port artificiel de Dublin, où abordent les paquebots qui viennent de Holy-Head, distant de 99 kilomètres. Au nord, sous une péninsule rocheuse dont la pointe, surmontée d'un phare, s'appelle le « Nez de Howth », est la station balnéaire de ce nom, dont notre image reproduit en détail les aspects. Au centre de la gravure est figuré le port avec ses deux môles; au-dessus se trouvent les ruines de la vieille abbaye du xiii siècle; en bas sont représentées les superbes falaises, but favori d'excursion des habitants de Dublin. En face de Howth, tout proche de la côte, apparaît une petite île qu'on nomme « l'Œil de l'Irlande », parce qu'elle semble posée à l'entrée

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de la baie, comme une sentinelle gardienne de l'Érin : la sentinelle, malheureusement, n'a pas empêché l'ennemi de passer.

Vers le sud, la ligne allongée des rivage? est coupée par la masse sombre du

Glendalough. — L'oratoire do Saint-Kevin.

cap Bray, où se trouve le Trouville de l'Irlande, et qui ferme le golfe de ce côté. Par-dessus on aperçoit un relief d'un millier de mètres de haut, dont le pied, en certains endroits, plonge jusque dans la mer : ce sont les monts Wicklow, très visités à

cause du voisinage de Dublin, et où nous allons, nous aussi, faire une brève

excursion.

L'Irlande n'a point, comme l'Angleterre, une chaîne dorsale de montagnes formant un faîte régulier de partage; elle n'a que des massifs isolés. Un seul, le Slieve Bloom, s'élève au centre de l'île. Les autres se dressent surtout au nord et au sud, et comme ils se trouvent près des côtes, ils figurent au pays une sorte de

DANS LES MONTS WICKLOW. m

circonvallation de granit, de schiste ou dé grès rouge, que trouent en de nombreuxendroits les vallées descendant à l'Océan.

Les monts Wicklow sont à 18 kilomètres de la capitale, et de belles routes permettent d'accéder aisément à ce district, qui fut jadis une des citadelles des patriotes irlandais. Un glen ou vallon sauvage, appelé le Scalp, le sépare du comté de Dublin Il y a en Irlande des sites plus grandioses; il n'y en a pas de plus attrayant que cette région de laquels étages, de cascades, de gorges agrestes, à laquelle se rattachent tant de légendes et de ballades.

Voici d'abord la « Vallée des Chênes », pittoresque fissure qu'une épée de Roland semble avoir taillée à une profondeur de 100 mètres, et où, entre deux murailles de granit couronnées de troncs puissants, bouillonne un torrent. Plus loin se précipite à pic la belle cascade de Powerscourt, puis apparaît le Ravin du Diable (Devil's glen). Mais la perle de cette contrée de montagnes, c'est la vallée de Glendalougb (Vallée des Lacs), gorge sombre, désolée, enserrée d'escarpements noirs et barrée à son extrémité par une cime sourcilleuse. Elle contient deux petits lacs frémissants.

L'antiquaire et le touriste y rencontrent curiosités à leur gré. Là s'élevait autrefois un monastère celtique qui envoyait des missionnaires par toute l'Europe Ge cloître, qui, du nom de son fondateur, s'appelait les « Sept églises de Saint- Kévin -, élail une véritable cité conventuelle renfermant une école, un séminaire, un hôpital, un sanctuaire, et il devint le noyau d'une ville, appartenant aux évoques de Dublin, qui fut détruite aux xir" el xiv" siècles. Aujourd'hui il n'en reste plus que des ruines de chapelles; mais on n'a qu'à fouiller le sol d'alentour pour en voir surgir des débris de toute sorte.

Lu hôtel, un hameau et une « four ronde » occupent l'emplacement sacro-saint Du hameau et de l'hôtel, rien à dire; en revanche, la vieille « tour ronde » est un problème qui a passionné et passionne encore tous les archéologues d'outre-Manche.

Des tours semblables, des « cierges », comme on dit là-bas, existent en beaucoup d'endroits de l'Irlande. A Killala, près de la côte ouest, sur le cours du Shannon d y en a une curieuse entre toutes. Avec leur fût élégant et conique, elles semblent positivement un des traits du site régional. Ce sont des édifices un peu analogues de forme à nos phares. Hauts de 25 à 45 mètres, sur une circonférence de 9 ou 10 mètres à la base, ils se divisent en plusieurs étages éclairés chacun par une baie et vont, comme nos phares, en s'amincissant légèrement au sommet. Un toit les couronne.

Quelle était leur destination? Faut-il voir en eux d'antiques beffrois ou des échauguettes bâties au temps des Danois pour signaler l'approche de l'ennemi? Sont-ce au contraire des monuments commémorais érigés sur des champs de bataille?ou bien ces édicules, invariablement circulaires, comme l'étaient les temples de Vesta, constituaient-ils des sanctuaires où tes païens de l'âge celtique pratiquaient le culte du feu? A d'autres de résoudre l'énigme. Ces tours tiennent, en tout eas, une place importante dans les contes de la « Verte Érin »;le mystère même qu. plane sur leur origine et leur rôle se prêle à toutes les imaginations. Un seul

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GRANDE-BRETAGNE ET IRLANDE

point est fixé dans la croyance populaire : c'est un même architecte, un Irlandais, Groban Saor, qui est censé les avoir toutes construites, comme il a également construit tous les châteaux et tous les édifices curieux de la contrée.

Thomas Moore, l'Anacréon Irlandais, s'est complu à célébrer les mélancoliques

Glendalough. — La « tour ronde

beautés de la vallée de Glendalough, et il a aussi narré les légendes dont le moine Kevin est le héros. Une de ces légendes ne manque pas de saveur.

Le saint ermite était poursuivi par une jeune fille du district appelée Catherine, quijl'aimait « jusqu'à vouloir marcher dans son ombre et se nourrir de l'écho de sa voix ». Pour se soustraire à ses persécutions, que fit, de guerre lasse, l'anacborète? Il précipita la tentatrice dans le lac. Il est vrai qu'ensuite il eut regret de cet acte pie

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WicxLOVf Mountain s. — Vallée do l'Avooa.

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GRANDE-BRETAGNE ET IRLANDE

de vivacité. 11 appela instamment sa victime, et le fantôme de la morte reparut en lui souriant sur les eaux.... Une obsession d'un autre genre, qui est comme l'épilogue insidieux de l'histoire, attend aujourd'hui le touriste dans cette même vallée de Glendalough. Une foule déjeunes filles du district, où, comme partout en Irlande, on est harcelé de mendiants et de mendiantes, se présentent à vous et vous disent chacune en particulier : « Monsieur, prenez-moi pour guide ; je suis la vraie Catherine de saint Kevin » : d'où l'on est incité à conclure que les autres ne sont que de fausses Catherines. Toujours est-il qu'outre l'oratoire de l'ermite, près du lac, on vous montrera contre une paroi de la vallée la grotte en forme de four où il s'était retiré pour

K i li.aknk y. — Due rue.

jouir en paix de ses visions célestes. Waltcr Scott et, après lui, d'autres explorateurs de moindre volée ont gravé leurs noms dans ce trou, où il n'est pas très aisé de pénétrer. Un site plus riant et plus lumineux de cette région des Wicklow Mountains, c'est la vallée de l'Avoca, chantée également par Thomas Moore. Les eaux réunies de l'Avonmore et de l'Avonbeg s'y précipitent, tantôt entre des roches en surplomb, tantôt à travers de vertes prairies et des bouquets d'arbres splendides. Aussi est-ce par cette idyllique promenade que le touriste soigneux des contrastes doit terminer son excursion de quelques jours au sein de l'Oberland dublinois.

Les plus hautes et les plus âpres montagnes de l'Irlande se trouvent au sudouest de l'île, dans les comtés de Kerry et de Cork. C'est à leurs pieds, sous le massif de grès rouge des Macgillycudy's Reeks (1037 mètres), que se cachent les lacs fameux de Killarney, où, de ce pas, nous voici transportés.

Ce district de Killarney passe avec raison pour le joyau de l'Erin. C'est comme « un extrait concentré » du pays, un coin de terre paradisiaque où la nature a prodigué les merveilles. Aussi tous les habitants y font-ils, dans la saison, le métier de guides.

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