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AUX LACS DE KILLARNEY

A peine un étranger arrive-t-il, qu'ils s'emparent de lui quasi de force, pour le conduire à travers leurs gorges ou le véhiculer en bateau sur leurs lacs. Ce n'est pas

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toujours gai pour le voyageur qui aime ses

aises et sa liberté; mais, après tout, il n'y a

que le boy en haillons et pieds ^nus, qui vous

escorte d'autorité, pour vous raconter de la

bonne façon les légendes et les historiettes du terroir. El puis, il faut bien que ces

gens vivent; encore n'y arrivent-ils pas, semble-t-il, car, chaque année, l'émigration

continue de dépeupler Killarney la ville, laquelle, malgré sa belle cathédrale, n'est

guère qu'une grande et pauvre bourgade formée d'une rue d'aspect misérable sur

laquelle s'embranchent des venelles sordides. Je mets à part les hôtels somptueux

GRANDE-BRETAGNE ET IRLANDE

qui se dressent pour le touriste à la bourse pansue près des rives enchantées du lac inférieur.

C'est par le défilé ou gap de Dunloe que commence d'ordinaire la promenade classique. On appelle ainsi la passe grandiose et sauvage, longue de près de 5 kilomètres, qui s'ouvre à l'ouest de Killarney entre la chaîne des Macgillycudy's Reeks et la Montagne Pourpre, ainsi nommée de ses bruyères. Le ruisseau qui l'arrose est : le Loe, cours d'eau tour à tour impétueux ou dormant, qui tantôt écume et cabriole dans des précipices rocheux, tantôt s'arrête comme essoufflé clans de petits laquels où il se repose.

La tradition dit que c'est dans cette riviérelte que saint Patrick a noyé le der-

Ijîlande. — île Yali'iitia.

nier reptile de l'Irlande. Ce pays en effet n'a plus de serpents, de même que l'Angleterre n'a plus de loups. A un certain endroit, le défilé devient si étroit que le sentier a tout juste la place de se faufiler entre le torrent et le mur à pic. Cette cluse franchie, deux chemins s'offrent à vous. Celui de gauche mène aux lacs, celui de droite à la Vallée Noire. Cette dernière doit son nom moitié aux ombres projetées par les abruptes collines qui l'entourent, moitié à la couleur des eaux tourbeuses qui y roulent. Ces tourbières rouges ou noires, telles que nous en avons déjà rencontré en Ecosse, constituent par le fait un septième environ du sol irlandais et forment une de ses caractéristiques. Profondes de 8 à 13 mètres, elles remplissent d'anciennes coupes lacustres ou se relient à celles encore existantes aussi bien qu'aux rivières régionales, qu'elles imprègnent et salissent, au passage, de leurs détritus. On a calculé que ces dépôts de végétaux putréfiés représentent 27 milliards de mètres cubes de combustible ; certaines montagnes ne sont même, de la base au sommet, que des tourbières mouvantes.

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Lac Moyen-. — Tore

Un voyageur appelle le Gap of Dunloe le « creuset infernal où se brassent tous les orages "de l'Irlande ». Les nôtres s'y élaborent également, car c'est de Valentia, l'île toute voisine, dépendant du môme comté que Killarney, que nous sont annoncées par bulletins météorologiques réguliers toutes les dépressions de l'atmosphère dont nous ressentons le contre-coup.

Laissons à l'ouest cette vallée des tempêtes, et, par la route tortueuse qui se dirige en sens opposé, gagnons l'Upper Lake ou lac Supérieur. Des trois bassins de Killarney, c'est celui dont les traits sont le plus accentués. Profondément encaissée entre le Cromaglan et la Montagne Pourpre, cette vasque de 4000 mètres de long sur

I 200 de large représente le type du lac de cluse, à la conque violemment creusée et environnée de berges abruptes. Wordsworth la met au-dessus de tous les lacs de la Grande-Bretagne, et Walter Scott poussa un cri d'admiration quand il vit la double muraille de roches ou de terrasses verdoyantes qui encadre ses eaux limpides. Douze îles, autour desquelles le batelier vous promène, émergent de sa nappe. Toutes ont des noms expressifs : le Lapin, la Vache, le Canard, le Cerf, Y Aigle, X Éléphant, Y Ile Brûlée, YArhutus Island, etc. Cette dernière, qui est la principale, doit son nom à une sorte de myrte originaire du Levant, qui pousse aux flancs du mont Alhos ainsi qu'en Espagne et en Sicile. C'est YArbutus unedo, que les gens du pays appellent « l'arbre à fraises » , à cause des baies qui se mêlent en grappes aux bouquets de fleurs dont se parent ses branches longues, torses et noueuses, aux feuilles luisantes et toujours vertes. Des moines espagnols l'ont acclimaté en Irlande, où il a prospéré admirablement.

La vieille Hibernia, en effet, n'a pas du tout le climat glacial qui semblerait résulterde sa situation septentrionale. Les saisons y sont, au contraire, moins tranchées que chez nous. La température, en général, y est d'une douceur remarquable. L'hiver, il y a des journées chaudes comme en été, et, l'été, des journées froides comme en hiver. Dans un même jour on voit se produire les variations les plus accentuées. L'Irlande est, avant tout, la région des pluies abondantes, favorables à cette croissance exubérante d'herbes et de fleurs qui lui ont valu le nom de « Verte Érin », et excluant la continuité des frimas. Le soleil n'y brille guère que par éclaircies, et quand les souffles de l'est n'y régnent pas, l'air y est imprégné d'une humidité pénétrante. En revanche, quand les tourmentes de l'ouest y déferlent, le vent y a une telle force qu'on se croirait sur un navire en pleine mer.

Après avoir traversé le lac Supérieur, la barque entre dans le lac suivant par une espèce de goulet qui sert de canal de jonction, et au-dessus duquel se dresse, entre autres rochers, le bloc colossal du Nid de l'Aigle. La base de cette pyramide sourcilleuse est revêtue d'une végétation luxuriante; sa tête, qui domine l'onde de plus de 200 mètres, offre des créneaux abrupts où l'oiseau de proie se bâtit son aire.

II y a là un écho de douze syllabes que le batelier ne manque pas d'éveiller au passage à l'aide de son cornet à bouquin.

Le lac Moyen ou lac Tore, que Thackeray a décrit en termes si lyriques, a une superficie à peu près égale à celle du précédent; mais les aspects y sont moins grandioses. A son extrémité inférieure il est presque fermé par deux grandes îles que

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