SUR LA COTE D'ANTRIM
bords ; l'immense machine s'est soudainement pétrifiée ; tous les sept ans seulement, le charme se rompt, et, à l'heure où le soleil se lève, les doigts d'un virtuose invisible, caché clans les entrailles de la terre, remet en branle les soufflets magiques. À l'entrée d'une autre baie s'élève la « Cheminée », colonne basaltique isolée de 15 mètres de haut. En 1588, dit-on, un navire de Y Invincible Armada de Philippe II, croisant la nuit dans ces parages, prit ce cap pour le rocher de la même côte, où se dresse actuellement avec ses tours imposantes le vieux château ruineux de Dunlucc, une des citadelles de la grande famille des Mac-Donnell, issue de la maison d'Antrim, et il se mit à le canonner : après quoi il alla se perdre dans la crique voisine. Cette crique, qu'on nomme depuis lors Port-na-Spania, n'est pas la moins intéressante de ce littoral titanique. On y voit également, outre des « Orgues », des groupes de
Cùte d'Antrim. — Ruines dites du château do Fingal,
colonnes qu'on croirait ouvragées par la main d'un artiste : il y a la Meule, les Jumeaux, les Quatre Sœurs, la Nourrice et son enfant, le Prêtre et son troupeau, le Roi et ses nobles, le tout figuré à décevoir l'imagination.
A la suite vient un promontoire plus beau encore, le Pleaskin Head, dont le lecteur peut se faire une idée parle dessin que nous reproduisons.
11 va de soi que ces bizarres reliefs ont donné lieu à des légendes de toute sorte. En voici une, qui a trait spécialement à la Chaussée des Géants.
Près de trois cents ans avant saint Patrick, l'apôtre et le patron de l'Irlande, vivait le géant Finn-mac-Coul, ou Cambaill, dont le nom s'est altéré en Fingal, — car les Irlandais, sans souci de l'histoire, revendiquent pour un de leurs chefs de clans le fameux héros de la Calédonie; près de Glenariffe, ils vous montrent même son castel ainsi que son tombeau, trente-quatre grosses pierres levées, disposées en cercle au sommet d'une colline. Ce géant, donc, était le champion de l'Irlande. L'Ecosse, elle aussi, avait son champion, Balindonner, dont on vantait au loin les
GRANDE-BRETAGNE ET IRLANDE
prouesses. Balindonner défia un jour son rival de l'Érin; seulement, comme il ne voulait pas se mouiller en traversant la mer à la nage, il commença par construire une chaussée reliant les deux îles. La distance entre le cap Fair, d'Irlande, et le promontoire écossais de Cantyre est, si je ne me trompe, de 22 kilomètres.
La passerelle terminée, les deux géants en vinrent aux mains, et Finn fut le vainqueur. Celui-ci, dans son triomphe, se montra grand et généreux : il offrit à Balindonner la main de sa fille et l'invita à se fixer près de lui. L'Écossais accepta, et la paix fut scellée par cette union.
Une autre version est celle-ci. Finn, en voyant arriver son adversaire, fut épouvanté de sa force et de sa stature : « C'en est fait de moi! » dit-il à sa femme. Mais cette dernière usa de ruse. Elle fit coucher son mari, l'emmaillota de langes comme un nouveau-né, et se mit à le bercer en chantant un refrain de nourrice. Quand Balindonner parut, elle l'accueillit très courtoisement et le pria seulement de faire le moins de bruit possible, afin de ne pas réveiller l'enfant. « Quoi ! » s'écriale champion de l'Ecosse, à l'aspect du marmot; « est-ce là un enfant? Alors que sont donc les hommes dans ce pays? » Et, frappé de stupeur à son tour, il reprit incontinent le chemin par lequel il était venu.
Toujours est-il qu'après la mort des deux géants la chaussée s'abîma dans la mer; il n'en resta que les deux amorces, l'une sur la côte d'Antrim — ce serait celle que je vous ai décrite, — l'autre sur l'île de Staffa : ce serait le portique monumental représenté par la grotte de Fingal.
Là-dessous, on s'en aperçoit, il y a encore une vérité transparente. 11 est probable qu'à une époque très ancienne l'Ecosse et l'Irlande étaient réunies par un isthme de roc détruit ensuite par les convulsions de la nature. L'immense soulèvement basaltique d'Antrim, après avoir plongé dans la mer, en ressort en effet à quelque distance pour former l'île Rathlin, dont la constitution géologique est analogue à celle des deux côtes opposées. On pourrait donc, à la rigueur, regarder cet îlot comme un fragment, survivant au large, de la chaussée légendaire construite par Balindonner. Ajoutons, pour rester sur un souvenir historique, que Rathlin, beaucoup plus rapprochée de l'Irlande que de l'Ecosse, servit jadis de refuge à Robert Bruce et à ses trois cents compagnons.
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Le cap Nord.
PÉNINSULE SCANDINAVE ET DANEMARK