PÉNINSULE SCANDINAVE ET DANEMARK
véritable accident de terrain. Nous voici revenus à ces rivages bas et creux qui commencent à la Néerlande et se continuent à l'infini vers l'Est par les « vasières », les boues croulantes et fuyantes de la grande plaine germanique du Nord; mais cette Ue, aussi- plate qu'un polder hollandais, et où abondent les lacs et laquets, présente la campagne la plus gaie, la plus fraîche, la plus colorée qu'on puisse voir, avec ses aires de verdure fleuries, ses champs de blé admirables, ses grands bois sombres et solitaires, ses habitations agricoles qui rappellent, par leurs vergers, les fermes de Normandie, et, par leur propreté luisante, les maisons rustiques de la Néerlande. Sur la côte,' comme à l'intérieur, les châteaux se pressent les uns sur les autres. Ici c'est une imposante demeure féodale, aux murs crénelés et aux tours massives; là c'est un manoir d'une magnificence princière où toutes les fantaisies de l'art ogival et de l'art arabe se marient aux caprices de l'imagination Scandinave; ailleurs c'est une résidence de chasse au milieu d'un fourré, ou un palais vénitien posé, comme un nid d'alcyon, au bord d'un étang ou de la mer.
La navigation du Sund, qui gèle quelquefois — le phénomène s'est produit, par exemple, en 1871, — se fait pour plus de moitié par le port de Copenhague. La Compagnie des Paquebots réunis (Forenede Dampskib Sehkab) possède, à elle seule, soixante-dix vapeurs affectés au service des détroits, de la mer du Nord, de la Baltique et, d'autres districts océaniens plus lointains. Douze steamers-poste vont en Islande. Sortons du port avec un de ces bateaux, et longeons à gauche la rive du Sund qui fait face au littoral suédois.
Par un beau temps, le détroit, qui, la nuit, est éclairé par des phares, ressemble, de jour, à un grand lac plutôt qu'à un défilé marin. Longtemps encore, nous pouvons apercevoir Copenhague, les massifs du Dyreliaven, les villas de Charlottenborg et le château de Stodsborg; puis, passé l'île de Hveen, où Tyctao Brahé, à la fin du xvi c siècle, avait élevé son observatoire aujourd'hui disparu, le « Château du Ciel », voici, près du bourg de Hillerôd, ce somptueux castel de Fredericksborg dont je vous ai parlé. Bientôt le Sund se rétrécit, et nous avons à la fois la vue distincte des deux côtes. A gauche, sur une langue de terre qui s'avance à la rencontre de la péninsule opposée, apparaissent la ville danoise de Helsingôr (Elseneur), et sa forteresse de Kronborg; à droite se montre le port suédois de Helsingborg.
Ce passage est la clef des deux mers, une clef d'or jadis pour le Danemark, qui, jusqu'en 1857, exigea un péage des navires allant de la mer du Nord à la Baltique; seuls les vaisseaux appartenant aux anciennes cités de la Hanse étaient exempts du tribut. Plus de 50 000 bâtiments franchissent annuellement ce couloir; quant aux nefs de guerre, elles sont obligées, je crois, de prendre le chemin du Grand-Belt. Le château de Kronborg, dont la masse quadrangulaire hérissée de clochetons et de tourelles en poivrière domine cette partie du détroit, est un sévère et puissant édifice bâti au xvi e siècle, sur l'emplacement d'un manoir plus ancien déjà célèbre dans les traditions du pays. C'est là, dans de profonds souterrains, qu'était censé sommeiller depuis des siècles, comme Barberousse à Kyffhàuser, le héros des légendes nationales, Holger Danske, mieux connu du lecteur sous le nom d'Ogier le Danois. Fils du roi Gôtrik, seigneur de Séeland, il combattit, assure-t-on, contre Charle-
L'Archipel danois. — Une terme.
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magne. Fait prisonnier et emmené sur le Rhin, il fut relaxé parle paladin Roland, à la condition qu'il irait délivrer le pape des mains des infidèles. Il partit en effet pour Rome, et là il tua tous les mécréants jusqu'au dernier; puis, muni de la bénédiction du Saint-Père, un viatique précieux en ce temps-là, il parcourut tout l'Occident, l'Allemagne, la France, l'Espagne, l'Angleterre, l'Italie. 11 poussa aussi en Orient, accomplissant partout des prodiges de bravoure, enchantant des princesses et des fées, et cueillit même à Golgonde le fruit de l'immortalité. Par le fait, il ne
Kronborg. — Rives du Sund.
mourut pas ; une magicienne de la mer le ravit seulement aux regards des hommes, et dans sa prison souterraine de Kronborg il attend le moment où le Danemark aura besoin de lui. Alors, de son glaive toujours prêt, il tranchera sa longue barbe qui, démesurément accrue de siècle en siècle, a transpercé la table de la chambre, et de là, traversant les murs, s'est répandue jusqu'à la mer. Et il se lèvera (que ne l'a-t-il fait d'avril à octobre 1864?) pour rendre comme jadis les Danois invincibles.
L'ombre d'un autre héros, né des créations de la poésie dramatique, hante ce rivage de Helsingôr : c'est celle de Hamlet, ce prince à demi fabuleux, qui était, dit Grammaticus Saxo, fils de Horwendill, roi du Jutland, et qui paraît avoir vécu au deuxième siècle avant Jésus-Christ. C'est sur la terrasse où flotte aujourd'hui l'ori-
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COPENHAGUE ET LES RIVES DU SUND
flamme rouge du Danemark, et que Shakspeare, par parenthèse, ne semble pas avoir très bien vue, que le fantôme du monarque, assassiné par Fengo, apparaît à minuit à son fils pour le prier de venger sa mort. C'est dans une des salles du manoir que Hamlet, feignant la démence, transperce de son épée le courtisan Polonais qui l'épie, caché derrière une tapisserie, et apprend ensuite à la reine qu'il connaît le crime dont elle s'est faite la complice. Cest dans les jardins et les prairies du parc
Stockholm.
qu'erre, après le départ de Hamlet, la malheureuse Ophélie; c'est là qu'elle se noie en cueillant des romarins pour s'en tresser une guirlande au bord de l'étang. Près de là aussi est le cimetière où les fossoyeurs — scène inoubliable et lugubre — jouent aux quilles avec les crânes et les ossements des morts déterrés. Sur cette même cote enfin, près d'une ancienne abbaye, dans les jardins de Marienlyst, on vous montrera le tombeau du prince dont le dramaturge a immortalisé l'énigmatique et sombre figure.
Qu'on ne nous en veuille pas de nous attarder quelque peu sur ce littoral du Sund ; il s'agit ici, après tout, de districts moins communément visités que les clas-
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siques vallons de l'Helvétie ou les paysages de la Forêt-Noire. C'est donc encore en longeant le détroit, par les rives de la Scanie suédoise, que nous allons nous acheminer vers Stockholm.
Trois villes relativement importantes, Helsinghorg, déjà mentionnée, Landskrona et Malmô, jalonnent ces berges septentrionales ; puis, au delà du cap Falsterbô, la côte, toujours basse, tourne à l'est et ensuite au nord-est, pour se relever dans la baie de Carlskrona, où se trouve le principal port de guerre et le grand arsenal de la Suède. Au large, les îles et les îlots recommencent à se multiplier : voici Bornholm, puis OEland et le fameux détroit de Calmar. Encaissé de hautes rives, parsemé de récifs insidieux, ce sund de peu de profondeur, qui va se rétrécissant jusqu'à n'avoir que 3 kilomètres et demi, était jadis particulièrement redouté, aussi bien des « longs vaisseaux » des vikiags que des coques rondes de négoce auxquelles les vikings faisaient la chasse. Plus loin, et à une distance plus considérable du continent, émerge Gotland, que continue la petite île des Brebis (Fàrô).
La Baltique ici, d'une largeur variant de 110 à 275 kilomètres, n'est pas dangereuse seulement par ses écueils et ses bancs de sable; elle l'est aussi par ses orages, par ses brouillards et ses glaces. Plus haut au contraire, au fiord de Stockholm, ses flots s'apaisent comme par enchantement. En se glissant autour des îles et des promontoires, en s'attardant au fond des golfes, elle se transforme en une sorte de lac aussi calme et aussi souriant que ce lac Maelaren lui-même qui baigne la capitale de la Suède.
Des trois grandes villes Scandinaves, Stockholm est de beaucoup la plus belle. Par son site comme par ses édifices, cette cité amphibie, au lieu d'être sombre et noire comme Amsterdam l'est en son ensemble, a, malgré les brumes de son ciel, quelque chose d'éclairé et de radieux. Avec ses 23 kilomètres de pourtour, c'est vraiment une ville reine dans toute l'acception du mot. Avant même d'avoir mis pied à terre, l'étranger qui y arrive par le chemin de fer en a une première vision aussi pittoresque que grandiose. Le railway, en effet, après avoir passé tour à tour audessus et au-dessous de ses quartiers sud, gagne le premier bras du Madaren, qu'il traverse par un pont de 227 mètres ; puis, entrant dans la ville proprement dite et longeant le Marché aux grains sur un superbe viaduc, il atteint, en filant le long d'une autre île, une nouvelle tranche du lac, pour s'arrêter enfin à la gare centrale sise à l'extrémité du faubourg.
Essayons tout de suite de démêler cet écheveau urbain plus complexe encore que celui d'Amsterdam. Voici d'abord, entre le lac et la mer, sur un petit groupe d'îlots, le quartier primitif, aux rues étroites et irrégulières, appelé Staden, c'est-àdire la Cité. Le noyau en est formé par l'île des Chevaliers (Riddarsholm). C'est là que s'élèvent les monuments principaux : le Palais royal, masse de granit carrée, peinte en jaune comme les édifices de Saint-Pétersbourg, et surmontée de terrasses à l'italienne portant des statues ; la vieille cathédrale au dôme trapu, hérissée de flèches effilées, où se fait le couronnement des rois de Suède; l'Hôtel de Ville, la Bourse, le Musée, le Palais de la noblesse. C'est de ce centre, baigné de tous côtés
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