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PAYSAGES DE RUGEN

Je ne connais qu'un point de ce littoral bas-allemand où les paysages de l'Ost- Sée revêtent une grandeur romantique : c'est ce relief insulaire de Biigen, aux contours si bizarrement déchiquetés, que les flots, à une époque inconnue, ont détaché du continent Scandinave, puis de la côte poméranienne de Stralsund. Cette île, de 17 lieues carrées environ, dont M. Elisée Reclus, dans sa Géographie universelle, ne nous donne qu'un aperçu très sommaire, est, en réalité, comme une scène à part où la nature germanique du septentrion, si chiche habituellement de grands décors, s'est complu à faire œuvre d'artiste. Aussi, depuis que le chemin de fer l'a mis à sept heures de Berlin, et qu'au delà même du petit détroit, d'une traversée de douze ou quinze minutes qui le sépare seulement de Stralsund, le touriste retrouve un railway aboutissant à l'Oberland rïigenois (Bergen la ville et le mont Bugard), ce morceau de terre tend-il à devenir la station estivale la plus en vogue de tout ce bassin de la mer Baltique. Vingt-cinq mille visiteurs affluent chaque année aux nombreuses localités balnéaires qui y ont surgi, presque en un clin d'oeil, dans ces derniers temps : Altefàhr, Putbus, Thiessow, Gohren, Sassnitz et autres. Ces noms sans doute ne vous disent rien; mais, dans l'esprit du Berlinois, ils évoquent la vision de tout un monde charmant de hêtraies touffues, d'anses mystérieuses, de terrasses odorantes et fleuries, de falaises étrangement festonnées et sculptées, sur lequel plane, par surcroît, un cycle de légendes et de mythes se rapportant à l'âge wende. L'âge wende, c'est l'époque où les Slaves, originairement maîtres de Bùgen, comme du reste de la Prusse actuelle, y adoraient l'idole à quatre tètes qui se dressait tout au nord de l'île, sur ce promontoire d'Arcona, plus utilement couronné aujourd'hui d'un phare dû au grand architecte Schinkel.

Il n'y a qu'une chose qui inquiète ici le touriste, conservateur par instinct de tous les beaux sites qu'il admire. En voyant avec quelle fureur l'Océan mord les flancs de Bùgen, en dépèce et en mine les rochers, découpant sans cesse, dans le massif déjà si ruineux et si meuble, de nouvelles baies et de nouveaux promontoires, il se dit qu'un jour viendra tôt ou tard où l'édifice entier sera en ruine. Et ce qu'on lui raconte du passé n'est pas fait pour le rassurer sur l'avenir. Effroyables sont les ras de marée qui fondent parfois sur la vieille île wende. Hier encore, en 1872, des murailles entières de l'enceinte ont été emportées par les vagues, et toute une partie de la rive ouest, y compris, bien entendu, les maisons, a été du même coup envahie. A maint endroit on aperçoit des fragments énormes de falaises qui sont en train de se détacher, et qui bientôt ne seront plus que des îlots. Qu'y faire? Cet implacable travail, ces agressions continues de l'Océan, qui se constatent aussi sur nos côtes de l'Ouest, ont eu en tout cas cet effet pittoresque de creuser au cœur de Bùgen tant de brèches sinueuses et profondes qu'il n'y a peut-être pas une localité qui y soit à plus de deux ou trois heures de la mer.

Si je ne puis vous faire explorer à loisir cette sorte de paradis insulaire, battu des houles de l'Ost-Sée, je veux au moins que vous en visitiez deux coins curieux entre tous. Suivez-moi d'abord, à l'est de l'île, au château de chasse du prince de Putbus, un des grands propriétaires locaux. Parmi les autres seigneurs de l'endroit figure un financier berlinois. Pour atteindre le manoir, il nous faut pénétrer dans de

ALLEMAGNE

gigantesques futaies, où, sans guide, l'étranger risque de s'égarer, tant le fourré, à certaines places, y est inextricable et sauvage : de vraies solitudes idylliques, que hante tout un peuple de chevreuils à demi privés. La résidence princière, bâtie sur une éminence dominant de très haut la Baltique, est un édifice flanqué de cinq tours, dont l'intérieur, un vrai musée, a été splendidement décoré parles architectes Schinkel et Stûler. Montez au sommet du donjon central : l'île entière s'étale devant vous comme une carte en relief, avec ses golfes, ses forêts, ses châteaux, ses bourgades, ses puis-

Ile de Rugen. — Le Kœnigsstuhl.

santés falaises, le tout merveilleusement encadré par la nappe vert clair de l'Ost- Sée. Au large, vous apercevez les vapeurs fumants et les voiliers aux ailes frémissantes; peut-être même, si vous avez l'œil perçant de l'oiseau de proie qui file là-haut dans les airs, discernerez-vous jusqu'aux têtes luisantes d'une troupe de phoques en train de s'ébattre au milieu des flots. Tournez-vous du côté de la Poméranie : là, à l'horizon bleuâtre, se trouvent les villes de Stralsund et de Greifswald, environnées de toute une zone de champs cultivés, royaume farineux de l'orge et de l'avoine, puis de "bourgs, de hameaux innombrables, au-dessus desquels pointent des clochers rouges.

Un détail vous frappera surtout dans ce panorama si varié : ce sont les hautes assises de craie qui se dressent à la pointe nord-est de l'île. Ce massif abrupt et bril-

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