A PROPOS DE LA MARCHE DE BRANDEBOURG
lant, c'est la Stubbenkammer, la merveille de Riigen. Descendons, je vous prie, de notre observatoire, et gagnons cet autre district par le chemin aux gorges épiques et aux hêtraies majestueuses qui longe de ce côté le littoral.
Au milieu de cette muraille éblouissante de blancheur, il y a un bloc gigantesque qui plonge à pic dans les vagues, d'une hauteur de 133 mètres : on l'appelle le Kœnigsstuhl (Siège royal), et il commande en effet tout le pays. Pour juger de la situation de ce « signal », avancez-vous jusqu'à l'arête extrême du rocher. Les Rtigenois, qui sont de bonnes gens, pleins de sollicitude pour leurs hôtes — on m'a même affirmé que, de mémoire d'homme, un meurtre ne s'est pas commis dans leur île, peuplée pourtant de 50 000 habitants, — ont muni de garde-fous le rebord pour vous garantir, au besoin, du vertige. Penchez-vous au-dessus de F abîme. Avec quelle rage l'Océan bat le pied de votre colossal belvédère! Une barque amarrée en bas à la berge paraît à peu près de la grosseur d'un cygne. A droite et à gauche s'étendent les vastes futaies silencieuses, et devant vous voici la grande mer, d'où, à l'aube, il faut venir voir émerger le disque rutilant du soleil. Il n'est pas de visiteur, si peu impressionnable qu'il soit, que ce spectacle ne fascine. Aussi le « Grand hôtel » qu'on a bâti sur le plateau est-il toujours comble de « terriens » accourus du Brandebourg et des provinces adjacentes. Pour être sûr d'y avoir un lit, il importe de le retenir à l'avance, tout comme au Brocken ou au Kigi-Kulm.
Les divinités de l'âge païen n'avaient pas manqué, bien entendu, d'élire domicile dans ce massif titanique. C'est près de là, aux environs du « lac noir », que siégeait, au temps des Wendes, la déesse Hertha, souveraine de Riigen. Chaque jour, sur son char attelé de vaches blanches, elle descendait de son burg, avec son grand prêtre, pour se lustrer dans la mer, et du même coupelle y faisait noyer les esclaves dont se composait son escorte. Aujourd'hui, ceux-là seuls s'y noient qui, à l'imitation de ces deux Berlinois dont on vous narrera l'épopée funèbre à l'hôtel de la Stubbenkammer, s'obstinent à vouloir, quand la mer est mauvaise — et elle l'est ici deux jours sur quatre, — naviguer à la voile sous ces redans de craie, où même le steamer de service renonce souvent à s'aventurer.
Revenons maintenant aux rives plates de l'Ost-Sée. Avant les événements de 1870, c'était chez nous un lieu commun de dire que la capitale de la Prusse n'était et ne serait jamais qu'une grande ville de province, une création artificielle de la politique, un pur centre administratif, n'ayant aucun des avantages naturels qui font une cité souveraine, une Weltstadt, suivant le mot des Allemands. On ne voyait Berlin qu'à travers cette laide et triste plaine du Brandebourg, aire de marécages et de sables, où il ne se rencontre, en fait de pierres, que les blocs erratiques qu'y ont charriés les glaces voyageuses de l'époque quaternaire. Le phénomène de sa rapide croissance ne s'expliquait guère à nos yeux que par l'action centralisatrice, la volonté traditionnelle et tenace de cette maison des Hohenzollern, qui avaient réussi, « par le fer et le sang », à souder finalement en un tout leurs principautés de pièces et de morceaux éparscs d'un bout de l'Allemagne à l'autre. Déjà cependant, au delà du Rhin, on enseignait de toutes les façons, par l'écrit et par la
ALLEMAGNE
parole, que l'ex-résidence des margraves était destinée à devenir, en vertu de la géographie aussi bien que de l'histoire, une des métropoles de l'Europe. Sans prévoir encore d'une manière certaine qu'elle serait appelée à prendre la tête de l'empire germanique restauré, on s'attachait à montrer en elle le centre de gravité de deux vastes bassins, celui de l'Elbe et celui de l'Oder, lui donnant pied à la fois sur la mer du Nord et sur la Baltique, le « chemin nécessaire » par lequel passaient toutes les grandes roules tudesques menant du nord au midi et de l'est à l'ouest.
Pour nous convaincre, à notre tour, de cette vérité, il a fallu que la « toile d'araignée » tissée tout d'abord au centre du vieux pays wende tendît soudain du côté de l'occident un des gros fils de sa trame, et que le Rhin welche achevât de devenir le vassal de la Sprée. Et c'est pourquoi, à l'heure présente, c'est un autre lieu commun de dire que la suprématie qu'il exerce entre le monde slave et le monde celtique. Berlin la doit à sa situation aussi bien qu'à « l'industrie de la guerre ». Voyons donc un peu la contrée de plus près.
Un proverbe allemand dit que le « hon pays » est celui qui possède sept choses dont le nom commence par un W : de l'eau ( Wasser) , des prairies (Wiesen), des pâturages (Weiden), de la laine (Woi/e), du blé (Waizen), des forêts (Wdlder), du vin [Wein). Le Brandebourg, à ce compte, n'est point tout à fait une terre de Cocagne; il lui manque en effet une moitié au moins des avantages énoncés ; mais il se rattrape amplement sur les autres. L'eau surtout lui a été libéralement départie. Parla Sprée et par la Havel, qui se réunissentà Spandau, au sein d'un district merveilleusement boisé et tout semé de petits lacs navigables, Berlin est en communication avec l'Elbe, le plus grand fleuve de la plaine germanique. Un système complet de canaux lui livre, en outre, du nord au sud et de l'est à l'ouest, tous les hassins fluviaux qui l'entourent, et bientôt une artère maîtresse de navigation, en le reliant à Stettin, le gros havre de la Poméranie où entrent par an plus de 5000 navires, l'aura transformé en un port de mer. A ce système hydrographique s'ajoute un réseau puissant de chemins de fer qui achèvent sa force attractive et lui ouvrent, au point de vue commercial autant qu'au point de vue stratégique, un \asle champ de commandement et de manœuvre. Tout cela obtenu, remarquons-le, sans trop de peines ni de dépenses. « Vous dénigrez volontiers nos « vasières » et nos « sablières », vous dira le Brandebourgeois, né positif et utilitaire; en quoi vous avez grand tort. Certes nous n'avons chez nous ni torrents aux ondes cristallines, ni aucune de ces cascades impétueuses que recherchent le peintre et le touriste; nos eaux, noirâtres et lentes, ne sont point de celles où se plaisent les naïades et les nymphes; mais avec quelle facilité elles se laissent domestiquer par nous ! Avec quelle complaisance elles se prêtent à tous les besoins de notre négoce et de notre industrie ! Combien nos plus minces rivières sont-elles des voies de navigation plus commodes que le Danube bleu et majestueux, mais par trop mugissant et sauvage, de nos voisins de l'Autriche-Hongrie, ou que votre Bhône au cours capricieux entravé de rochers ! Un banc de sable n'a point la poésie d'un récif, la grandeur épique de ces Portes de Fer que Trajan, déjà, voulait faire disparaître; en revanche, pour en avoir raison, il suffit d'un simple éperon transversal qui en désagrège la masse et l'entraîne.