LE LONG DE L/Y SPRÉE
« Aussi, rien que de Breslau à Stettin, l'Oder porle-t-elle plus de bateaux qu'il n'en circule sur le Danube, d'Ulm à la bouche de Soulina; aussi notre Sprée et notre Havel véhiculent-elles d'immenses quantités de denrées, tandis que l'Isar, l'Inn ou l'Adige se refusent à recevoir un bachot. Nos contrées plates, sableuses ou boueuses n'ont rien non plus qui inspire l'imagination; mais avec quelle facilité on y pratique une saignée navigable, alimentée aussitôt par l'abondance d'ondes qu'on a sous la main ! Nos seuils de terrain les plus élevés ne dépassent pas une trentaine de mètres; avec quelques écluses, on les surmonte. En un clin d'œil également nous construisons chez nous un chemin de fer. De tunnels, de remblais, nul besoin; on n'a qu'à extirper du sol les bois, les souches et les herbes, et à consolider le marécage, pour que les paires de rails s'y allongent. Et voilà pourquoi notre ville de Berlin, qui avait en 1810 155 000 âmes, en 1840 340 000, en 1861 500 000, en compte aujourd'hui plus de 1 500 000. »
Vue des ponts de Berlin, la Sprée est bien, comme dil l'homme des Marches, une rivière « lente et noirâtre », dont le cours a' quelque chose de triste. Si nous la prenons cependant vers ses sources, non loin de la frontière de Bohème, quelle différence présente son allure ! Du Kottmarberg, où elle naît, à 500 mètres d'altitude environ, elle descend à travers toute la haute Lusace, sur un lit chaotique de rochers où ses eaux rebondissent limpides et joyeuses. Ce n'est qu'après son entrée dans le Brandebourg que, sa pente devenant de plus en plus faible, cette fougue juvénile s'éteint peu à peu. Bientôt elle arrive au district boisé qu'on désigne sous le nom de Spreewald (forêt de la Sprée). Là son tronc, disloqué, se ramifie en une infinité de bras minuscules, formant un lacis de canaux naturels qui sont les voies de locomotion presque exclusivement employées dans le pays. C'est sur ces rigoles, en bateau, que le pêcheur guette le gibier aquatique, que le chasseur affûte les hôtes du fourré, que le campagnard mène ses bêtes au pàtis et rapporte sa moisson de foin au logis. C'est de la même façon que, le dimanche, les fidèles se rendent à l'église, qu'en semaine les enfants prennent le chemin de l'école, et que les corps même des trépassés sont transportés au cimetière paroissial. Quand vient l'hiver avec ses frimas, les patins remplacent l'aviron, les traîneaux se substituent aux barques, et les sillons durcis des mille riviéreftes sont encore des sentiers tout tracés où la ramasseuse de bois mort aussi bien que le fiancé qu'attend sa promise circulent prestement d'un village à l'autre.
Au temps où il n'était pas éclairci comme il l'est, ce district forestier, de six lieues de long sur une de large, servit de refuge aux Wendes que les Allemands refoulaient vers l'est, et il est encore habité de nos jours par une petite colonie de ces Slaves, qui y ont conservé la langue et les mœurs de leurs ancêtres. Cette Wendei, comme on la nomme, se compose de nombreux hameaux disséminés sur des îlots reliés entre eux par des ponts et des digues servant de routes.
Au sortir de ce fourré bizarre, où croissent à plaisir le cresson, le tussilage et la lentille d'eau, et qu'égaient les ébats de la salamandre, de la rainette et de toute la gent aimée de Latone, la Sprée, ralliant ses rameaux épars, arrive à la ville de Kôpe-
ALLEMAGNE
nick, près de laquelle elle forme à droite le grand lac Mûggel. De ce point, au lieu de continuer sa course au nord vers l'Oder, elle infléchit brusquement à l'ouest, pour gagner les bourgades de Treptow et de Stralau. Là ses rives, jusqu'alors paisibles, deviennent tumultueuses et bruyantes; nous sommes en effet dans la banlieue berlinoise, à l'endroit où se font les régates. Aux sites champêtres succède un défilé de hautes fabriques, de magasins, d'établissements de gaz, de casernes, entremêlés de
Berlin. — Place lies Gendarmes
restaurants et de guinguettes; puis on atteint le pont Jannowilz, d'où partent les bateaux à vapeur du haut fleuve : c'est le premier de Berlin en amont. La rivière, large, à son entrée dans la ville, de 250 mètres environ, va ensuite se rétrécissant, pour se scinder un moment en deux bras qu'appauvrissent encore des dérivations, et elle dessine, en somme, d'est eu ouest, de la porte de Stralau au Thiergarlen, trois boucles successives dont la plus courte est celle du milieu.
Berlin est une trop grande ville pour qu'on puisse ici la décrire en détail. Les Busses, en général, la trouvent belle, tout en la mettant, bien entendu, au-dessous de Pétersbourg et de Moscou. Les Anglais respectent et jalousent en elle la plus