‹ L'Europe pittoresqueChapitre 9 sur 141 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

et le Rhin une vraie ville ayant une enceinte flanquée de tours. Cette féodalité beke qui avait fourni a la première eroisade son grand héros, Godefroi de Bouillon v habitait déjà de somptueuses résidences. La bourgeoisie, de son côté, avait commencé d'y conquérir des franchises qui allaient faire d'elle l'égale des seigneurs. On sait corn" ment se développèrent et grandirent ces communes brabançonnes et flamandes dont les milices ne craignirent pas d'entrer en lutte avec celles des rois de France

De cette ère de prospérité date l'érection de ces hôtels de ville majestueux qui aux Pays-Bas plus que partout ailleurs, eurent un aspect architectural en rapport avec 1 importance de leur rôle. La partie essentielle en était le beffroi, haute tour au sommet de laquelle on faisait continuellement le guet, et où était suspendue une cloche, complétée souvent par un carillon, qu'on sonnait à volée en cas de danger \ ce signal, le travail s'arrêtait, et les citoyens descendaient en armes dans les rue,' et dans les carrefours. Au rez-de-chaussée de l'édifice se trouvait en outre un portique qui servait, comme en Italie, de bourse et de parloir aux marchands. Aujourd'hui encore, ces hôtels de ville, que chaque municipe tint à honneur de construire sur un plan original et grandiose, sont les plus curieux monuments des cités des Flandre, de même que les places où ils s'élèvent en sont demeurées les centres historiques' Le palais municipal de Bruxelles, commencé en 1401, est un de ces édifices d élite. Il se déploie sur une longueur de 80 mètres, avec son portique de dix-sept arcades ogivales, ses deux étages percés de quarante baies rectangulaires, son toit à balustrade crénelée que surmontent quatre rangs de lucarnes, et ses quatre tourelles d angle dont les extrémités s'effilent en aiguilles. Aux consoles du fronton s'alignent sous des baldaquins richement ciselés, les statues des anciens ducs de Brabant • puis' au-dessus de cette niasse de pierre sculptée et niellée des pieds à la tête comme une pièce d orfèvrerie gigantesque, s'élance à 1 14 mètres en l'air une tour qui est un chefci œuvre d'élégance et de hardiesse tout ensemble. Carrée d'abord jusqu'au faîtage de I édifice, elle devient ensuite polygonale, et finit, trois étages plus haut, par une superbe flèche évidée, que couronne un colossal saint Michel terrassant le démon Comme fantaisie d'art et grandeur de lignes, il n'existe rien de plus beau L'aire commandée par le monument constitue, elle aussi, un décor archaïque d'un haut caractère. Ce ne sont que constructions â pignon, surchargées decolonnes, de pilastres de statues, de bas-reliefs, et décorées de peintures fantastiques. Et chacune raconte une page du passé ; chacune était le siège officiel d'une de ces corporations qui furent 1 honneur et la force de Bruxelles.

Leur aspect seul témoigne de la sollicitude ingénieuse que les membres des confréries apportaient à l'ornementation de ces « abbayes » des métiers. Autant leurs habitations privées étaient simples, et pauvres parfois, autant ces demeures communes se distinguaient par un luxe solide et de bon aloi, où apparaît la vertu toutepuissante de la mutualité et de l'association.

L'énumération de ces maisons de ghilde équivaut au dénombrement même des diverses « nations », pour employer le mot alors en usage, dont se composait la masse travailleuse : voici, par exemple, la maison des Brasseurs, que surmonte la statue équestre de Charles de Lorraine; voici le Broodhuys (maison du Pain), d'où les comtes

d'Egmont et de Horn sortirent pour marcher à l'échafaud. La maison du Sac, remarquable par sa profusion de bas-reliefs, était le centre des ébénistes, des tonneliers et des menuisiers ; celle du Renard, reconnaissable à ses piliers doriques et à ses figures représentant les quatre parties du Monde, était la résidence des merciers; dans celle du Cygne, qui se termine par une galerie ajourée, s'assemblaient les bouchers; dans la maison de la Louve, ainsi nommée d'un groupe de Romulus et de Rémus, se réunissaient les archers. 11 y a aussi la maison des Imprimeurs, que signalent ses vases et ses médaillons portant les effigies des premiers maîtres du métier; puis le Cornet, édifice en forme de proue de navire, et décoré de toutes sortes d'emblèmes et de figures nautiques, chevaux marins, tritons, matelots, comme il convient à une demeure qui était la propriété de la batellerie bruxelloise.

La capitale du Brabant n'est plus tout à fait ce qu'on peut appeler une vieille, vieille ville. Comme Paris, elle a eu son Haussmann en la personne du bourgmestre Anspach, qui l'a taillée et dépecée de mille façons. De larges boulevards modernes ont été pratiqués à travers les antiques quartiers bas, jadis le centre par excellence des artisans et de la bourgeoisie flamande, et l'ex-cité de la vallée de la Senne a été reliée à grands frais aux hauteurs plus aérées qu'habitaient déjà, de préférence, les seigneurs et les princes brabançons de l'âge féodal, et où se trouvent également aujourd'hui le palais du roi, les ministères, les Chambres et les demeures de l'aristocratie.

Je me souviens toujours de l'étrange chaos, rebelle, semblait-il, à toute ordonnance, auquel avait donné naissance cette série de démolitions gigantesques qu'on appelait l'œuvre « d'assainissement de la. Senne ».

Cet immense travail de rajeunissement a jeté par terre bien des vieux hôtels historiques, où, de génération en génération, avaient vécu d'illustres familles de l'ancien patriciatdu négoce; il a du même coup anéanti tout un monde de ruelles et d'impasses plébéiennes, aux maisons vermoulues et chancies, où se pressaient des industries quasi fantastiques; néanmoins, le cœur de la cité du moyen âge n'a pas disparu tout entier dans ce formidable abatis : témoin les rues du Veau-Marin et de Flandres, avec leurs recoins ornés de chapelles vétustés et de vierges miraculeuses; témoin aussi le Vieux-Marché, toujours si pittoresque, et surtout la rue de l'Étuve, au coin de laquelle se dresse la fameuse fontaine du Manneken-Pis. Ce petit bonhomme de bronze, dont le nom trahit la posture effrontée, est tout simplement, sachez-le, « le plus ancien bourgeois de la cité ». Autant, et plus que l'hôtel de ville, il est la personnification des âges écoulés, quelque chose comme le palladium de Bruxelles, et c'est pourquoi, au milieu de toutes les transformations subies en ces derniers temps par la ville, nul édile n'eût osé se permettre de porter sur lui une main sacrilège.

Quant à la Senne, ce cours d'eau nourricier de la bourgade primitive, on l'a supprimée sans façon, comme on a fait de la Bièvre à Paris. Pas plus que la Bièvre, il est vrai, elle ne méritait un autre sort. Ce n'était guère qu'une sorte d'égout à ciel ouvert, un fleuve-dépotoir serpentant à travers un lacis de culs-de-sac et de venelles immondes, qu'elle submergeait par surcroît de temps à autre, et d'où ses effluves

Bruxelles. — L'Hôtel de Ville.

pestilents se répandaient par le reste de la ville. Aussi l'a-t-on fait rentrer sous terre, pour couronner l'œuvre de rénovation de la capitale du royaume. La rivière par laquelle se faisait autrefois un commerce actif de batellerie avec Anvers, le

Bruxelles. — Le vieux Bruxelles : la rue du Veau-Marin.

grand port voisin qui est le Havre du Paris belge, est remplacée aujourd'hui par un canal; ce canal, fdant du nord au midi, rejoint le Rupel, tributaire de l'Escaut, un peu en deçà de son confluent, et porte même des navires assez forts.

Le principal édifice religieux de Bruxelles, c'est la cathédrale Sainte-Gudule, qui dresse, non loin du Parc, sur une terrasse de la ville haute, ses deux grandes tours jumelles inachevées. Bâtie du xm c au xv e siècle, elle représente les diverses phases de l'architecture ogivale. A l'intérieur, le jour des chapelles du pourtour est

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