CURIOSITÉS ET FANTAISIES DE L'ARCHITECTURE DE BOIS
Nous voilà donc sortis des plaines basses et des Marches alluviales du Nord. De nouveau, des montagnes se dressent devant nous; à l'horizon, éclairé de lueurs féeriques et changeantes, nous revoyons des plans déclives de terrasses, des croupes aux bosselures étranges, des emmêlements chaotiques de rochers, de hères sommités qui tour à tour disparaissent à demi dans un crêpe de nuages ou se détachent crûment sous le ciel bleu, laissant saisir les moindres détails de leur architecture litanique. Ce monde pittoresque et aux chaudes couleurs qui s'offre derechef à nos yeux appartient à la zone de hautes intumescences et de plateaux qui s'étend au centre de l'Allemagne, depuis les rives du Rhin médian jusqu'au grand quadrilatère de Bohème. Nous sommes pour l'instant sous le rempart nord de ce dernier massif, au pied du Riesengebirgc, qui en l'orme le front vers la Silésie, comme son voisin l'Erzgebirge le délimite du côté de la Saxe royale.
Les deux reliefs ne se ressemblent guère. L'Erzgebirge, ou chaîne des Métaux, représente une région tout industrielle. C'est, après le Harz, le centre minier par excellence de l'Allemagne, et l'homme, qui en exploite les entrailles, a fait de lui une gigantesque officine. Les villes se pressent à sa base; les bourgades escaladent
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jusqu'à plus de 1 000 mètres les croupes arrondies et boisées de ces monts qui se rattachent vers l'ouest au Fichtelgebirge (chaîne des Lutins, Wichlel, et non des Pins, comme on l'écrit d'ordinaire), nœud central de ce système germanique. Bref, la contrée est si pleine de richesses naturelles, qu'on a coutume de dire là-bas : « Le caillou que le bouvier ramasse au hasard pour le lancer à sa vache a souvent plus de prix que la vache elle-même ».
Le Riesengebirge, au contraire, est essentiellement pastoral. Rien qu'à voir les formes hardies de cette « chaîne des Géants », on se croirait déjà au sein des grandes Alpes. Sur ses plus hautes crêtes (J 600 mètres), la végétation est, il est vrai, assez rabougrie; mais quelles splendides futaies de conifères en couvrent les épaulements et les revers! Si les villages y sont clairsemés, en revanche les demeures isolées y abondent. Ces Bauden, comme on les appelle, sont des espèces de chalets alpestres, dont quelques-uns seulement sont habités toute l'année. On compte trois milliers environ de ces huttes, occupées dans la belle saison par des montagnards, qui se livrent à l'élève des vaches et des chèvres et à la manipulation des produits laiteux. A part les brouillards et les pluies, la vie, l'été, sur ces hauteurs, est une riante et délicieuse idylle. Les troupeaux; aux tintantes clochettes s'en vont gaiement d'un pàtis à l'autre, dévorant tour à tour, d'étage en étage, toutes les herbes aux vertus lactifiques qui donnent les fromages savoureux de la région. Mais, dès octobre généralement, alors que le bas pays en est encore aux douces moiteurs automnales, surviennent ici les âpres frimas, les tourbillons de neige aveuglants, qui, jusqu'en mai, retiendront le Baudner prisonnier dans son fruste logis, ne lui laissant souvent d'autre issue que la cheminée ou la lucarne du toit. Arrive-t-il céans un décès, il faut conserver le corps dans la neige jusqu'à ce que le dégel permette de le descendre au cimetière paroissial.
Au bel âge des superstitions populaires, chacun de ces monts de l'Allemagne centrale avait pour souverain unffénie puissant, qui commandait à tout un peuple de nains et de kobolds. Au Ficlitelgebirge régnait un « esprit des forêts », appelé le Knlzenrcit (Diable-Chat), dont les mères, tout en frissonnant elles-mêmes, menaçaient leur progéniture indocile : « Tais-toi, obéis, sois sage, ou Katzenveit va venir. » L'Erzgebirge était régi par un autre Berf/geist, chef des gnomes et des farfadets préposés aux trésors souterrains du pays, et tour à tour, selon leur caprice, secourantes ou hostiles au mineur. Le Riesengebirge enlin avait pour maître et seigneur le fameux géant Rùbezahl, dont la légende a donné naissance à tout un cycle de récits merveilleux, de contes aussi amusants que variés. Son empire proprement dit s'étendait au centre du globe jusqu'à 860 lieues de profondeur; mais il en sortait de temps à autre pour venir voir ce qui se passait à la surface de la terre, et Dieu sait les tours de toute sorte qu'il jouait alors aux humains.
Ses moindres malices — car parfois il était terrible dans ses colères, pour peu surtout qu'on se moquât de lui — consistaient tantôt à immobiliser des journées entières un cheval ou une charrette en marche, tantôt à égarer le paysan ou à lui barrer soudain le passage en faisant rouler une énorme roche dans le chemin creux qu'il suivait; ou bien encore, il vous administrait une volée formidable, ou vous enle-
AU RIESENGEBIRGE.
vait avec lui dans les airs. Il prenait, au besoin, toutes les formes, exerçait erf maître tous les métiers: mais son vrai rôle, en définitive, était celui de justicier. Si méchant,
Suisse saxon. nu. — Le Prebischkozel.
si vindicatif que l'eussent rendu à la longue les injures et l'ingratitude des hommes, qu'il avait, dans le principe, comblés de ses bienfaits, il y avait toujours des moments où, revenant à son humeur native, il n'usait de ses pouvoirs surnaturels qu'en
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faveur des faibles et. des malheureux. Aussi les gens du pays, dont plus d'un, aujourd'hui encore, croit à l'existence du « Génie de la montagne », avaient-ils fini par l'identifier avec tous les phénomènes naturels. C'était Hubezahl qui faisait le soleil souriant aux vallées, la pluie qui arrose les pàtis, la tempête et la grêle qui les dévastent, les maladies qui déciment les troupeaux ainsi que celles qui fauchent les humains.
D'une des prairies du Biesengebirge, à 130 mètres environ d'altitude, sort cette rivière d'Elbe que nous avons déjà vue à Hambourg près de son embouchure. Bien qu'elle ne constitue pas un fleuve épique et puissant comme le Rhin, elle est cependant le plus abondant des trois cours d'eau germaniques qui se dirigent vers le nord. Elle traverse d'abord en un vaste circuit les districts les plus fertiles de Bohème ; puis, grossie de la Moldau en aval de Prague, et, un peu plus loin, de l'Eger, qui lui arrive du Fichtelgebirge, elle troue près de Lowositz la muraille des monts des Métaux, et se dirige vers Dresde au nord-ouest, à travers les gorges tortueuses du fameux défilé de Schandau.
Là commence la région à laquelle on donne le nom de « Suisse saxonne ». L'appellation, entre nous, est un peu ambitieuse. Il n'y a là qu'une Suisse en miniature, plutôt riante que grandiose, qui est à la Suisse véritable ce qu'un sonnet, fût-il « sans défaut », est à un poème. Ce sont les Anglais qui l'ont mise à la mode, comme ils ont fait, du reste, de tous les sites curieux de l'Europe.
Le Prebiscbkogel, entassement de rondelles de pierre, tournées, dirait-on, de main d'homme, qui se dresse au milieu d'un cadre d'une sauvagerie achevée; le bloc isolé du Kœnigstein, dont la masse, haute de 300 mètres et sillonnée à l'intérieur d'un labyrinthe d'inextricables spirales, porte à son front un fort imprenable; le Lilienstein, qui lui fait face sur la rive droite de l'Elbe; plus loin enfin, la Bastei, sont les curiosités les plus renommées de ce pittoresque versant de l'Erzgebirge, la grande montagne forestière et minière qui, tout escarpée du côté de la Bohême, s'incline au contraire doucement vers la Saxe. Des roches de grès que les eaux ont rongées, sciées, sculptées, évidées de mille façons, et dont l'équilibre instable déçoit littéralement la pensée, pyramident à pic tout le long de la rivière, couronnées de crénelures fantastiques, flanquées de tours ou d'arêtes saillantes, et découpées en terrasses à degrés : le tout fort joliment encadré dans un vaste horizon de bois sombres. A part toutefois la végétation et l'ampleur des paysages ambiants, j'oserai dire que ces gorges de l'Elbe ne valent pas, pour la singularité des aspects, nos cagnons français de l'Aveyron et du Tarn.
Les falaises susnommées de la Bastei, situées à 30 kilomètres de Dresde, sont comme l'observatoire classique où l'on a coutume de venir contempler ce diminutif de la grande Helvétie. De la terrasse allongée qui projette là une pointe aiguë audessus du cours d'eau dont le sillon décrit justement à cette place une courbe d'un dessin majestueux, l'impression tient vraiment du vertige. Un pont de pierre que notre gravure représente accote hardiment ses arches inégales aux saillies de roc de cet isthme grandiose. De quelle perspective on jouit de ce signal, tant sur l'abîme
Suisse saxonne. — Le Pont «le la Bastei.
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qui se creuse immédiatement au-dessous que sur les lointains enfoncements de la vallée avec leur chaos de blocs et de forêts! A la brune surtout, l'effet devient quasi fantastique. Est-ce vraiment un bateau à vapeur qui file tout en bas sur l'onde grise, ou bien n'est-ce pas quelque nef-fantôme régie par un de ces lutins mystérieux, un de ces homoncules verts aux yeux de feu, que V « ouvrier de taille », bercé aux récits des légendes minières, croit encore apercevoir dans la pénombre des galeries souterraines où il s'escrime du marteau et du pic? Et ces reliefs énormes et bizarres qui émergent vaguement au loin des fourrés sombres de la berge, sont-ce des morceaux de grès ou de basalte, ou de menaçantes carcasses de géants, immobilisées là pendant le jour, comme ces grands cubes de granit qui bordent le val tyrolien de la Sarca, et qui, à la nuit noire, se remettront, eux aussi, à vaguer à travers les gorges et les forêts de l'Elbe? Mais non, que votre imagination se rassure et revienne aux réalités du présent : ce n'est plus le Berggeist de la tradition qui gouverne ce district chaotique; l'homme seul, l'àpre travailleur moderne, ce démolisseur d'olympes et de dieux, y exerce une souveraineté sans partage. Nous en avons une nouvelle preuve tout près de là, en nous approchant de Pirna. Ces colosses de pierre, qui, un instant, ont pensé vous troubler, regardez avec quelle ardeur fiévreuse il les attaque, les dépèce et les taille. La falaise riveraine n'est pour lui qu'une carrière d'exploitation bienvenue; sur plusieurs kilomètres de long, il en a excavé les flancs gigantesques. Gare aux gnomes fourvoyés de ce côté ! La sape a de terribles éclats, et l'unique souci du mineur, auquel il faut son pain quotidien, est de charger au ras les flottilles de chalands qui porteront les matériaux de construction à Dresde et aux autres grands ports de l'Elbe.
Suivons ces lourdes nefs en aval. Les aspects, de ce côté, se modifient. Des palais, des villas, des jardins, remplacent désormais sur les bords du lleuve les hauts et sourcilleux redans de roc. Bientôt nous arrivons à Pillnitz, une des résidences d'été du roi de Saxe, puis aux pittoresques coteaux de Loschwitz. Ici, la rivière, inclinant à l'ouest, dessine un double et vaste circuit, et nous pénétrons avec elle dans la cité des Ottonides.
Dresde n'est plus aujourd'hui que la tète d'un État minuscule de 15 000 kilomètres carrés et de 2 millions de sujets. Le temps est loin où les ducs de Saxe se posaient en rivaux des Hohenstaufen comme des Ascaniens, et ceignaient, eux aussi, la couronne impériale. Même au point de vue de la population (276 000 âmes), leur capitale se voit distancée par Leipzig, qui compte 353 000 habitants (recensement de 1890); elle n'en est pas moins restée un des centres brillants de l'Allemagne, une sorte de temple de l'intelligence et de l'art, où continue d'affluer tout un peuple de poètes, de lettrés, de musiciens et de peintres. En dépit de sa déchéance politique, elle est encore la « Florence germanique ».
L'Elbe, qui la traverse en un magnifique croissant, la partage en deux moitiés inégales communiquant au moyen de trois ponts de pierre. A gauche s'étend la vieille ville, Allstadt, avec la haute terrasse de Brilhl qui commande le cours d'eau. C'est laque se trouvent les principaux édifices et ces collections dont les Dresdois sont si fiers : le Théâtre royal, l'église Notre-Dame, le Johanneum avec son musée
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