DIMANCHE DANS L'OCTAYE DE L'ASCENSION
Jésus annonce à ses disciples la venue du Saint-Esprit et leur prédit des épreuves et des persécutions. (Jean,xv, 26-27, xvi, 1-4.)
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples :
— 26 Lorsque sera venu le Paraclet que je vous enverrai de la part du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage de moi. 27 Vous aussi, vous rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement.
1 Je vous ai dit ces choses, afin que vous ne soyez pas scandalisés. 2 Ils vous chasseront des synagogues, et l'heure vient où quiconque vous fera mourir croira rendre hommage à Dieu. 3 Ils vous traiteront ainsi parce qu'ils ne connaissent ni le Père ni moi.
4 Je vous ai dit ces choses afin que, lorsque l'heure en sera venue, vous vous souveniez que je vous les ai dites.
Quelques réflexions du P. Bourgoing. — Voici quelques réflexions sur le premier verset de notre évangile (xv, 26), empruntées aux Méditations du P. Bourgoing (*),
Fig. 96, page 238.
(*) P. Bourgoing, troisième supérieur de l'Oratoire, Méditations sur
dont Bossuet faisait un si grand cas, et qui n'ont pas cessé d'être un des plus excellents livres que l'on puisse lire pour bien comprendre les saints Evangiles.
Dieu a fait deux excellents et inimitables dons aux hommes. Le premier est celui que le Père éternel nous a fait de son Fils unique ; car Jésus dit : Dieu a tant aimé le monde que de donner son Fils unique. L'autre don a été le Saint-Esprit, qui nous a été donné par le Père et le Fils, car en sa propriété personnelle il est appelé don et amour, si bien que nous pouvons dire : le Père et le Fils ont tant aimé le monde que de donner le Saint-Esprit qui est leur amour.
Le Père ne peut être donné parce qu'il ne procède pas d'une autre personne; le Fils ne peut être donné que par le Père, dont il procède; et le Saint-Esprit par le Père et le Fils, parce qu'il procède de tous deux, comme d'un même principe de son origine, et d'autant que la mission temporelle d'une personne divine suppose la procession éternelle et qu'une personne ne peut être envoyée et donnée dans le temps, sinon par celle de laquelle il procède en l'éternité. C'est pourquoi Jésus dit : que f enverrai de mon Père (*), c'est-à-dire qui sera envoyé du Père et du Fils, comme procédant de tous deux.
Le Père ne pouvait donner rien de plus grand ni de plus digne que son Fils, et le Père et le Fils que le Saint-Esprit, leur amour divin et un même Dieu avec eux, de façon qu'il ne reste plus rien en la sainte Trinité qui puisse être donné ; car, comme dit l'apôtre : Qu'estce que le Père ne nous a point donné avec son Fils! et qu'est-ce que le Père et le Fils ne nous ont point donné,
les vérités et excellences de Notre- Seigneur Jésus-Christ. 32e édition, p. 275. Téqui, éditeur.
(*) Dans le même discours d'adieu xv, 20.
DIMANCHE DANS l'oCTAVE DE l'aSCENSION
ou ne nous donneront pas, en nous donnant leur Saint- Esprit?...
// rendra témoignage de moi, dit le Fils de Dieu, parce que c'est le propre du Saint-Esprit de manifester Jésus, de rendre témoignage de lui et de prouver sa divinité ; ce qu'il a fait en attirant les âmes par les liens sensibles de
Fig. 97, page 238.
la prédication des apôtres et par les chaînes invisibles de sa grâce qu'il répand dans les cœurs, à croire en Jésus, à l'aimer et le glorifier.
La psychologie des persécuteurs. — Jésus va mourir, car il ne lui reste plus à accomplir que ce dernier sacrifice pour achever de fonder ce royaume tant de fois annoncé, et sa mort consommera son triomphe. Mais, cette victoire définitive ne doit pas faire illusion aux
apôtres sur les destinées qui les attendent personnellement, et Jésus les avertit qu'ils devront, eux aussi, être en butte au même genre de persécuteurs que ceux qui l'ont poursuivi pendant tout le temps de son ministère parmi eux. Ils doivent donc apprendre à les connaître et à les juger : pour cela il fait devant eux, si j'ose dire, l'inventaire de leur âme.
Car ce n'est pas sur leurs actes qu'il faut juger les persécuteurs de Jésus, mais sur les sentiments qui les inspirent et les font naître. Ils vous chasseront des synagogues — ils désaffecteront vos églises, dirions-nous aujourd'hui — et même, ils vous feront mourir. Mais d'où viendra cette conduite rigoureuse et cruelle? Serat-elle inspirée par la haine, par le fanatisme? Oui, sans doute. Mais n'oubliez pas de songer, dit Jésus, qu'en agissant ainsi ils croiront rendre hommage à Dieu !
Gardez-vous donc bien de vouloir répondre à la violence par d'autres violences car cela ne servirait de rien, sinon qu'à irriter davantage vos persécuteurs et à les éloigner, de plus en plus, de la voie du salut.
Il faut leur pardonner. Il faut encore prier le Père, afin qu'il leUr pardonne, car, je vous le répète, ils ne savent pas ce qu'ils font. Ils vous traiteront ainsi parce qu'ils ne connaissent ni le Père, ni moi. Leur mal, c'est l'ignorance. Et donc, votre devoir, c'est encore d'essayer de les en guérir, par tous les moyens que votre zèle saura inventer.
Tel est l'esprit des véritables chrétiens. Ils doivent se garder soigneusement de haïr leurs persécuteurs, et de les mépriser, comme s'ils étaient, tous, de mauvaise foi. Ils croient faire œuvre sainte, peut-être, en nous persécutant! Le Talmud n'a-t-il pas écrit, en effet, que quiconque répand le sang de l'impie, fait la même chose que s'il offrait à Dieu le sacrifice du sang. Apprenons à pardonner, mais apprenons aussi à instruire : qui n'est
DIMANCHE DANS l'oCTAVE DE L'ASCENSION
pas, aujourd'hui, quelque peu apôtre, et docteur, ne mérite plus vraiment le nom de disciple de Jésus.
Iconographie. — L'austérité de l'évangile de ce jour ne doit pas cependant nous faire perdre de vue que nous sommes dans
Fig. 98, page 239.
l'octave de l'Ascension, dont la solennité se célébrait il y a trois jours à peine. Et d'ailleurs, comme on a pu le remarquer (*),
(*) Voir l'évangile pour le jour de l'Ascension, en l'Evangéliaire des fêtes. On peut encore se demander si l'Eglise, en nous faisant lire, au dimanche dans l'octave de la fête, ce texte de saint Jean, n'a pas voulu nous inviter à le rapprocher du passage parallèle où saint Marc nous rapporte les paroles de Jésus à ses apôtres, quelques instants avant l'Ascension, et dans lesquelles il leur prédit les difficultés et les persécutions qui les attendent au cours de leur mission pour sauver le monde.
le texte de saint Marc lui-même faisait déjà allusion à ces heures prédites par Jésus à ses apôtres « où quiconque, leur ditil, vous fera mourir croira rendre hommage à Dieu ». Saint Jean, ici, complète vraiment saint Marc. Nous sommes toujours dans l'atmosphère de l'Ascension : c'est, pour cela que nous avons illustré notre évangile avec quelques images relatives à ce grand mystère.
Fig. 96, page 233. — C'est d'abord un détail de l'ivoire français du Vatican dont nous avons déjà parlé. L'Ascension y est représentée de façon assez concise, sans les accessoires qui s'y trouvent habituellement. Dans le bas, groupés autour de la Vierge, les apôtres, chacun d'eux exprimant, du mieux qu'il le peut, sa douleur et son admiration. On aperçoit, dans le haut, le Christ, sur un nuage, achevant de disparaître dans le ciel.
Fig. 97, page 235. — La fresque de Giotto (quatorzième siècle) à la chapelle de FAreno de Padoue,est beaucoup plus compliquée.
Pour commencer par décrire ce qui se passe sur la terre, nous remarquerons, en premier lieu, au centre de la composition, une sorte d'élévation dont il faut bien se garder de négliger la présence : c'est « la montagne des Oliviers », du haut de laquelle, d'après la légende, — sinon d'après l'histoire, — le Christ se serait élevé dans le ciel.
Deux anges, planant au-dessus de cette sorte d'élévation, font le geste de parler aux personnages agenouillés, à droite et à gauche : ce sont les messagers célestes dont le livre des Actes nous a conservé le discours.
Les apôtres, notez-le, sont au nombre de onze seulement, et non pas de douze, comme dans la plupart des vieilles Ascensions. La Vierge, comme de juste, y occupe une place d'honneur.
Dans le ciel, maintenant, que se passe-t-il ? Et serait-il suffisant de dire qu'on y voit le Christ s'élevant à travers les airs entouré d'une grande multitude d'anges ? Que non pas I C'est d'abord pour cette raison que, dans le nombre des personnages qui semblent monter au ciel, en même temps que le Christ, il n'y a pas seulement des anges, mais encore des hommes, très barbus, qui s'en distinguent notablement. Giotto semble s'être souvenu des enseignements de la Légende qui nous apprend que « le Seigneur est monté dans le ciel avec une grande proie d'hommes et une grande multitude d'anges » (*). Et « qu'il y soit monté avec une grande proie d'hommes », cela est évident d'après ce qu'on lit au Psautier : ascendit in altum cepisti captivitaietn, etc., c'est-à-dire : Vous êtes monté en haut, vous avez emmené avec vous un grand nombre de captifs (Ps. lvii,19).
Voilà qui donnerait lieu, ce me semble, à une belle méditation
(*) Cf. le Christ de « la Légende dorée », p. 415.
DIMANCHE DANS l'oCTAVE DE l'aSCENSION
mystique. Si l'on considérait, maintenant, la façon avec laquelle le grand artiste a représenté le Christ montant dans le ciel, on y trouverait prétexte aune nouvelle dissertation, mais d'ordre purement artistique, celle-là. Nous avons réservé l'une et l'autre, par discrétion, pour un autre ouvrage, où elles seront mieux à leur place que dans cet Evangéliaire (*).
Fig.98, page 237. Fresque de Buffalmaco (quatorzième siècle), au Campo Santo dePis.e. — L'Ascension de Buffalmaco, bien qu'elle soit
Kg, 09, page 240,
postérieureà celle de Giotto, lui semblerait notablement antérieure, tellement les qualités d'art y apparaissent amoindries : elles s'y trouvent compensées, d'ailleurs, par une naïveté, un peu vieillotte, qui n'est pas pour déplaire dans les images de dévotion.
On dirait que l'artiste, avant de se mettre à l'œuvre, a médité, beaucoup plus que les cartons de son maître, les images byzantines fabriquées d'après les recettes consignées dans le célèbre manuel du mont Athos. La « montagne des Oliviers » a repris la
(*) Voir ce que nous avons écrit, à ce sujet, dans notre Bible de VArena.
l'évancéliaire
place d'honneur, au centre de la composition. Les anges, également, ont recommencé à parler — par le moyen, je veux dire, des longues banderoles, couvertes d'écriture, qu'ils déroulent à travers les airs.
Mais où Buffalmaco a-t-il pris le type, fort remarquable, de son Christ s'élevant, à travers l'espace, dans une « mandorla » que les anges environnent, sans la porter, toutefois, comme dans le plus grand nombre des représentations analogues ? Je ne saurais le dire. Mais c'est là, sans doute, une réelle et très appréciable originalité.
Fig. 99, page 239. — Aucun drame, maintenant, dansla pieuse Ascension du bienheureux Fra Angelico, mais une douce tranquillité, comme le soir d'un beau jour, et je ne sais quel mystique recueillement, que les anges eux-mêmes n'arrivent pas à troubler, puisqu'un seul des apôtres se détourne — et encore ne le fait-il qu'à moitié, comme à regret — pour écouter leurs célestes avertissements. Ce n'est pas la douleur, mais plutôt l'extase, qui remplit l'âme de ces heureux témoins de l'Ascension du Mai Ire dans le ciel. Voyez plutôt comment leurs pensées intimes se traduisent par le langage de leurs mains : elles sont priantes et ravies, comme celles de la Vierge, au centre du tableau, dans son attitude d'orante. A peine est-il possible d'en noter quelquesunes d'étonnées ou de curieuses. Et encore je ne sais si le geste de l'apôtre qui abrite ses yeux de sa main levée n'est pas, lui aussi, un geste d'amoureuse émotion — aussi tendre et respectueux, en somme, que celui de cet autre apôtre (notre gravure, hélas ! le laisse à peine deviner) qui dresse, vers le Christ, ses deux mains, toujours jointes, avec une expression ineffable de foi, d'espérance et d'amour...
On ne se lasserait jamais de rêver tout haut, et longuement, devant les peintures du bienheureux artiste de Fiesolc ! Et ce serait encore, pour mieux comprendre l'Evangile, une des meilleures méthodes qui se puisse imaginer.
DIMANCHE DE IA PENTECOTE
Jésus promet à ses disciples de leur envoyer le Saint-
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples :
— 23 Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole; et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. 24 Celui qui ne m'aime point ne garde pas mes paroles ; et la parole que vous avez entendue n'est pas de moi, mais du Père qui m'a envoyé.
25 Je vous ai dit ces choses pendant que je demeurais avec vous. 26 Mais le Paraclet, l'Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. 27 Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble pas, qu'il ne s'effraye pas. 28 Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m'en vais, puis je viens à vous.
Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père, parce que le Père est plus grand que moi. 29 Je vous ai dit ces choses maintenant avant qu'elles n'arrivent afin que, lorsqu'elles seront arrivées, vous croyiez. 30 Je ne parlerai plus guère avec vous. Le prince de ce monde
Esprit. (Jean, xiv, 23-31.)
Fig. 100, page 245.
arrive, en effet. Il n'a aucun droit sur moi ; mais il faut que le monde sache que j'aime le Père, et que j'agis selon Tordre que le Père m'a donné.
En ce temps-là, — après la Cène, comme aux évangiles des dimanches précédents. || 23. L'obéissance et l'amour, telles sont les deux conditions nécessaires pour que le Père et le Fils se révèlent à l'âme et y établissent leur demeure permanente. |j 24. C'est la répétition, sous la forme négative, du verset précédent. || 25-26. Il s'agit, dans ces deux versets, de la même doctrine, mais enseignée par deux docteurs différents : « Le docteur qui doit succéder à Jésus, c'est le Paraclet, le Saint-Esprit, que le Père enverra aux apôtres sur la demande du Christ. Son rôle consistera à répéter l'enseignement que Jésus a donné pendant sa vie mortelle : Û7vo|xv7)<7£i vy-âç, il vous rappellera. La prédication orale de Jésus (v. 25) et la révélation intérieure du Saint-Esprit constituent deux phases distinctes de même enseignement surnaturel. » (P. Calmes, lib. cit., p. 392.) [| 27. Il y a, dans cette formule, et prononcée à ce moment, autre chose, et de plus attendrissant, qu'un adieu à la manière orientale. Mais la paix dont il s'agit ici, avant la veillée de la mort, c'est bien la même paix que celle de la nuit de Noël et des lendemains de la Résurrection. || 28. Jésus comprend que cette nouvelle de son départ attriste les apôtres, car ce sont des hommes : mais, puisqu'ils ont la foi, ils doivent aussi se réjouir, à cause de lui-même — car il va être glorifié — et à cause d'eux, encore, pour qui son départ est l'annonce, et la garantie, de l'arrivée prochaine du Saint-Esprit. || Le Père est plus grand que moi. Le Père est, en effet, plus grand que le Fils, non pas, il est vrai, sous le rapport de la nature et de la dignité, mais en tant qu'il est le principe du Fils. Les hérétiques, spécialement les ariens, ont singulièrement abusé de ces paroles pour nier que le Fils fût l'égal du Père, en nature et en dignité. On peut dire encore, avec saint Augustin, que Jésus, parlant ici comme Fils de l'homme et Verbe fait chair, proclame son Père plus grand que lui. C'est en ce sens que le P. Calmes écrit ceci : « Il ne faut pas chercher dans cette comparaison un sens métaphysique. Le Père, c'est la divinité transcendante et inaccessible et, dans ce sens, il est supérieur au Fils, qui est la divinité se manifestant aux hommes, d'une manière sensible ». || 30. Le prince du monde, c'est-à-dire le démon, ou Satan, est l'agent principal de la Passion de Jésus et c'est lui qui mène la main de Judas. || 31. Jésus va se laisser vaincre, du moins en apparence, par Satan, mais c'est pour donner au monde la preuve de sa parfaite obéissance à l'égard de son Père.
Vient, à la suite de ce verset l'allégorie de la vigne (xv, 1-11), puis le discours d'adieu reprend, et se continue, jusqu'à la fin du chapitre xvi.
Le récit de la descente du Saint-Esprit sur les apôtres. — Les Evangiles, qui contiennent seulement l'histoire du fondateur du christianisme, depuis son arrivée dans ce monde jusqu'à son départ pour le ciel, ne pouvaient nous fournir le récit de la merveilleuse descente du Saint-Esprit sur les apôtres, qui est postérieure à l'Ascension. Le texte de saint Jean, que nous venons de lire, nous faisait donc connaître, simplement, les paroles avec lesquelles Jésus promit à ses apôtres de leur envoyer celui qui devait être, pour les grandes œuvres auxquelles ils étaient réservés, leur auxiliaire, leur défenseur, leur avocat et leur consolateur, le Paraclet, en un mot. Il nous reste à voir maintenant, comment cette promesse s.'est réalisée. Nous l'apprenons par le livre des Actes des apôtres, dans ces quelques versets qui se lisent à l'épître au jour de la Pentecôte.
« Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils étaienttous (*)
(*) Tous ensemble, non pas seulement les apôtres, mais tous les fidèles disciples du Maître, et les Actes nous ont dit, auparavant, que « le nombre des hommes réunis (au Cénacle) était d'environ cent ïingt ». (Actes, i, 15.) Nous verrons tout à l'heure que Fra Angelico s'est bien gardé de l'oublier.
page 245.
l'évangéltâire
ensemble dans un même lieu. Tout à coup, il vint du ciel un bruit (*), comme celui d'un vent qui souffle avec force, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. Et ils virent paraître comme des langues de feu qui se partagèrent et se posèrent sur chacun d'eux. Ils furent tous remplis du Saint-Esprit, et ils se mirent a parler d'autres langues, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer. Or, parmi les Juifs résidant à Jérusalem, il y avait des hommes pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel. Au bruit qui se fit entendre, ils accoururent en foule, et ils étaient tout hors d'eux-mêmes, de ce que chacun les entendait parler sa propre langue. Surpris et étonnés, ils disaient : « Ces gens qui parlent, ne sont-ils pas tous gali- « léens ? Comment se fait-il que nous les entendions parce 1er chacun l'idiome particulier de notre pays natal? »
Les Actes rapportent ensuite comment, ne sachant de quelle façon expliquer cette merveille, certains de ces étrangers ayant osé se demander si, par hasard, les apôtres « n'avaient pas trop bu de vin », saint Pierre, bondissant sous l'injure, s'avança tout à coup et prononça ce discours, le premier discours apostolique, qui fut couronné d'un succès merveilleux, car, disent les Actes, « ce jour-là le nombre des disciples s'augmenta de trois mille personnes environ ».
Iconographie. — L'évangile du dimanche de la Pentecôte, s'il fallait l'expliquer directement, devrait s'illustrer avec des images représentant, de façon générale, le Saint-Esprit. On y ferait figurer, par exemple, des gravures représentant le Baptême du Christ, et, en général, celles qui nous parlent de la sainte Trinité.
Mais c'est plutôt le récit de la descente du Saint-Esprit sur les
(*) Les « langues de feu » ne sont donc pas le seul signe sensible qui accompagne la venue de l'Esprit et, si la chose pouvait se représenter, les artistes devraient tenir compte également, dans leurs images, de ce grand bruit qui précéda : pour cette raison, donc, les Pentecôtes du genre dramatique, dans le genre de notre figure 102, seraient tout à fait légitimes, parce qu'on y trouve au moins exprimées les conséquences qui s'ensuivirent, c'est-à-dire l'étonnement et l'effroi.
apôtres que les images proprement dites de la Pentecôte se proposent d'illustrer. En voici trois, réunies clans ce commentaire ; on en trouvera quelques autres encore dans les gravures synoptiques placées à diverses pages de ce volume.
Dans la première (fig. 100, page 211), qui est un détail de l'ivoire du Vatican, on remarquera que la Vierge ne figure pas, au milieu des apôtres, et c'est une exception assez notable. Car, bien que le récit des Actes ne fasse pas mention de la sainte Mère de
Jésus, il n'est, pour ainsi dire, aucun artiste qui ait hésité à la mettre avec les apôtres, au jour de la Pentecôte, pour recevoir le Saint-Esprit.
Elle occupe môme, dans l'assemblée, la place d'honneur, comme dans cette vieille gravure «la Mer des histoires » que nous reproduisons (fig. 101, page 243). On notera de quelle façon, alors que tous les autres personnage sont agenouillés, pour recevoir le Saint- Esprit, elle, la sainte Mère de Jésus, reste assise sur son fauteuil, qui est une véritable cathedra et se contente de croiser respectueusemen' les bras.
La scène est plus dramatique dans la charmante miniature d'une Légende dorée du seizième siècle français que nous donnons à la suite (fig. 102, page 245). La Vierge, toutefois, seule parmi toutes les autrespersonnes présentes, ne s'étonne, ni ne songea s'émouvoir.
l'ÉVANOÈLIAIRE
Ne savait-elle pas que toutes ces merveilles devaient arriver? Faisaitelle antre chose, pendant les jours de retraite qui suivirent l'Ascension, que de le répéter aux apôtres groupés autour d'elle ? En attendant le Saint-Esprit, n'avait-elle pas été la consolatrice de tous ces affligés ? Il me semble bien qu'on lit tout cela dans notre miniature : elle est très instructive et je veux ajouter que l'original
Fig. 103.
qu'elle traduit est une pure merveille de notre art français de la Renaissance.
J'ai voulu terminer ce commentaire avec la reproduction d'une Pentecôte de Fra Angelico, — détail de l'armoire historiée de l'Annunziata — qui est conçue dans un esprit très différent des précédentes images et donne lieu, en conséquence, à plusieurs observations instructives (fig. 103, page 246).
On y remarquera, d'abord, que la scène se passe, non pas à l'intérieur du Cénacle, mais plutôt sur une terrasse extérieure, don-
nant sur la rue. Fra Angclico, d'autre part, traduisant avec plus d'exactitude le texte des Actes, y fait intervenir, non seulement la Vierge et les douze apôtres, mais encore un certain nombre d'autres disciples de Jésus, sinon les « cent vingt », tous ensemble. Le moment choisi n'est plus la descente du Saint-Esprit proprement dite, bien qu'on voie, encore suspendue, sur la tète des personnages, les langues de feu : c'est, en effet, un don permanent, et FEsprit, imprimant un caractère, ne s'efface plus.
Quels peuvent bien être, maintenant, les cinq personnages qu'on voit, au premier plan du tableau, en dehors du cénacle ? Ce sont les représentants « de toutes les nations qui sont sous le ciel », comme on doit le comprendre surtout d'après leurs coiffures bizarres. Or, les nations ne sont pas encore entrées dans le royaume de l'Esprit : c'est aux apôtres qu'il appartient de les y inviter, de les forcer, môme, à y venir, compelle intrare. Saint Pierre ne l'oublie pas. Et, de fait, dans sa Pentecôte du palais Gorsini, Fra Angelico l'a représenté, en avant de la Vierge, et dans l'attitude d'un prédicateur véhément, qui exhorte les Juifs à pénétrer dans le cénacle.
D'où nous concluons que, pour illustrer convenablement le récit de la Pentecôte, il serait nécessaire de produire, au moins, deux sortes d'images, et nous en avons indiqué suffisamment l'ordonnance et la légitimité.
De la charité dans le cœur et dans les jugements. (Luc,
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples :
— 36 Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. 37 Ne jugez point, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez point, et vous ne serez pas condamnés ; pardonnez, et l'on vous pardonnera; 38 donnez, et l'on vous donnera : on
Fig. 104, page 256.
versera dans votre sein une bonne mesure, pressée, tassée, débordante ; car la mesure avec laquelle vous aurez mesuré servira pour vous.
39 II leur proposait aussi cette comparaison : Un aveugle peut~il conduire un aveugle? Ne tombent-ils pas tous deux dans la fosse ? 40 Le disciple n'est pas au-dessus du maître ; mais tout disciple sera parfait, s'il est comme son maître.
41 Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère, sans apercevoir la poutre qui est dans ton œil? 42 Ou encore, comment peux-tu dire à ton frère : Frère, laisse-moi ôterla paille qui est dans ton œil, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien? Hypocrite, ôte d'abord la poutre qui est dans ton œil, et ensuite tu songeras à ôter la paille de l'œil de ton frère.
En ce temps-là, — c'est-à-dire au cours de la prédication de Jésus en Galilée, et, d'après saint Luc, entre l'appel des Douze (vi, 12-19) et la guérison du serviteur du centurion de Capharnaùm (-vu, 1-10). C'est le seul extrait que nous rencontrerons, dans notre Evangéliairc, de ce « Discours dans la plaine » (*), qui est une réplique, conservée par saint Luc, du grand « Discours sur la montagne » rapporté par saint Matthieu. || 3G. Ce verset semble la conclusion du passage précédent sur l'héroïsme qu'il faut mettre dans notre charité pratique (vi, 27-35), et, pour cela, Jésus dit : Soyez donc miséricordieux. Mais c'est encore l'annonce du développement qui va suivre, où Jésus nous prêche, en l'appuyant par deux exemples, la charité dans le cœur et dans les jugements. |j 37. Nous devons régler notre conduite sur celle de Dieu lui-même, non pas à cause de l'intérêt que nous y pouvons trouver, mais parce que cela est juste et répond à l'idéal de bonté dont Jésus nous a fait entrevoir la splendeur. Et remarquez cette progression : ne jugez pas ; si, toutefois, il vous faut juger, — car nous ne pouvons toujours nous en défendre, — ne condamnez pas; et enfin, s'il vous est nécessaire de condamner, alors, comme le Père, apprenez à pardonner. j| 38. Pour faire comprendre la mesure surabondante dont Dieu fera usage à l'égard de ceux qui auront été miséricordieux, Jésus se sert d'une image empruntée aux coutumes orientales pour mesurer les céréales. On versera dans votre sein, c'est-à-dire dans le pli que forme le vêtement, qui est une large robe, au-dessus de la ceinture. || 39. Est-ce un nouveau développement qui commence avec cette brève « parabole » des deux aveugles? Elle signifie que celui qui veut se charger de diriger les autres doit être capable, d'abord, de se diriger luimême, et cela peut s'appliquer à la conduite hypocrite des scribes et des pharisiens. Mais cela s'accorde encore avec ce qui précède : celui-là, en effet, ne juge pas les autres, qui a la sagesse de réfléchir sur sa propre conduite et de l'apprécier à sa juste valeur. || 41-42. Ne faisons donc pas aux seuls pharisiens l'application de cette double parabole : nous trouverons toujours profit, en effet, à nous l'appliquer à nous-mème, et nous y gagnerons de mettre un peu plus de charité dans notre cœur et, de là, dans nos jugements.
Pourquoi nous n'illustrons pas, avec uxe image, la parabole des aveugles? — Cette parabole des aveugles est une de celles que l'art chrétien, depuis la Renais-
(*) On l'appelle « le Discours dans la plaine » à cause du texte de saint Luc (vi, 17), où il est dit : Et descendant avec eux — les Douze, qu'il vient de choisir — il s'arrêta dans une plaine. Km. point de vue de l'étude objective de la doctrine de Jésus, il n'y a pas lieu de le distinguer du Discours sur la montagne.
sance, semble avoir représentées avec le plus de complaisance. Et, toutefois, nous n'avons pas voulu en donner, ici, un seul exemple; cela, nous allons l'expliquer, pour une double raison.
La première, parce que le sujet nous semble plus « amusant » qu'instructif, dans les œuvres d'art, tout au moins, qui ont essayé de le traduire et je renvoie ceux qui auraient le désir de s'en convaincre, aux peintures de l'école flamande, spécialement au tableau de Breughel le Vieux, qui se trouve au musée de Naples.
La seconde, qui est d'un ordre tout différent, est empruntée aux indications de la vie liturgique. Or, celleci, en ce premier dimanche après la Pentecôte, nous invite à honorer, de façon spéciale, le mystère de Dieu en trois personnes distinctes. C'est, en effet, en ce jour, la fête de la Sainte-Trinité et l'évangile du dimanche ne se lit qu'à la fin de la messe, au lieu et place du Prologue du quatrième Evangile. Nos « images » seront donc consacrées à cet adorable mystère. Avant de les expliquer, toutefois, nous lirons le texte de saint Matthieu qui est, à proprement parler, l'évangile de ce jour.
Evangile pour la fête de la Sainte-Trinité, — En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Voici que je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles. (Matth., xxviii, 18-20.)
Commentaire. — Remarquons, en premier lieu, la solennité merveilleuse de ces paroles de Jésus, qui nous saisit et nous en impose fortement, avant même que nous ayons commencé à en comprendre les raisons.
Cette solennité particulière, elles l'empruntent d'abord aux circonstances dans lesquelles elles furent prononcées, — après la Résurrection, lors de l'apparition aux Onze, sur une montagne de Galilée ; — h ce fait, ensuite, qu'elles terminent tout l'Evangile selon saint Matthieu, dont elles forment comme l'épilogue ; à cette raison, enfin, qu'elles nous présentent, dans un puissant raccourci, le pro-
gramme définitif, et qui commence déjà à se réaliser, de cette activité surnaturelle qui va emporter le monde, désormais préparé pour la conquête mystique, dans ce sillon même de l'activité du Père, du Fils et du Saint- Esprit. C'est ce dernier point de vue dont nous voulons essayer de faire entrevoir la merveilleuse splendeur.
Ecoutez, d'abord, ce divin ambassadeur de la sainte Trinité produisant ici, pour la dernière fois, les lettres de créance qui l'accréditent, en ce monde, pour sa surnatu-
relie mission. Toute puissance m* -a été donnée dans le ciel et sur la terre.
Et donc, ajoute-t-il, — car ce donc est bien dans le texte de son discours, pour en appuyer la logique, — et donc allez... Sa mission, à lui, est terminée : c'est donc que celle des autres commence, de ceux-là auxquels il avait dit, dès les jours de Galilée, qu'ils seraient, pour porter la bonne nouvelle, ses ambassadeurs auprès des nations.
Ils vont donc partir; ils en ont reçu l'ordre et ils ne failliront pas à leur mission. Mais quelle sera-t-elle? Enseignez toutes les nations, ou plutôt, comme le dit avec une singulière précision le mot grec j/.aÔ7)t£U(>aT.£, « faites-les mes disciples, amenez-les moi, laites qu'elles me suivent » (*), de façon qu'il n'y ait plus, sur la terre comme au ciel, qu'un seul peuple, un seul troupeau, avec un seul pasteur.
Mais comment cette grande œuvre pourra-t-elle s'accomplir? Jésus l'a déjà dit, au cours de sa vie mortelle ; toutefois il faut qu'il le répète, ne serait-ce que pour donner aux apôtres l'assurance que rien n'est changé dans le plan divin, maintenant, et surtout, qu'il est retourné dans le sein de son Père.
Votre première action sera de leur communiquer la vie surnaturelle : Baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, car le baptême sera le commencement, en eux, de ce mouvement qui les fera vivre, pour Dieu, de la vie même de Dieu.
Mais cette vie, une fois créée en eux, il faudra l'entretenir, la développer, l'acheminer jusqu'à sa perfection, qui est la perfection même de Dieu, et cela, vous y pourvoirez en leur apprenant à observer tout ce que je vous ai commandé.
(*) P. Knabenbauer, Cursus, In Matth., p. 570,
Ln tache est immense et merveilleuse, mais difficile, encore! Jésus le sait, mieux que personne. Et c'est pour cela que sa dernière parole est une parole d'espérance et de réconfort, par laquelle il « leur assure l'appui de sa puissance souveraine, sa collaboration, jusqu'à la fin du monde (*). Et voici que je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles.
Iconographie. — De tous les mystères chrétiens il n'en est vraiment pas qui mérite, autant que celui de la sainte Trinité, le
Fig. 106, page 255.
nom d'ineffable, — au sens étymologique, ineffabilis, qui ne saurait s'expliquer avec des paroles. Les termes dont on se sert pour en dire quelque chose trahissent toujours, par quelque côté, la vérité surnaturelle qu'elles s'efforcent de traduire. Et que sera-ce, alors, des images!
Car une image, par la franchise même et la décision de son allure, ne se prête pas à ces réticences qui permettent à certaines expressions verbales de se produire, sans trop de danger, alors même qu'elles seraient évidemment inadéquates à la vérité. Une image est brutale, parce que c'est un quelque chose de bien défini, de bien circonstancié par sa nature : il sera ' toujours périlleux d'aborder, même de façon historique, l'iconographie de la sainte Trinité, car une simple description de vieilles images peut entraîner, déjà, fort loin.
(*) P. Rose, lïb. cit., p. 233.
On est tenté, par exemple, de proscrire toutes celles qui représentent une personne divine séparément, comme semblant lui attribuer, par là même, une nature spéciale. Or, la seconde personne n'a-t-elle pas, en toute vérité, la nature humaine ? Le Saint- Esprit, d'autre part, puisqu'il est apparu formellement, au baptême de Jésus, sous la forme d'une colombe, ne saurait-il être représenté avec la nature, je veux dire les apparences, d'une colombe ? Mais alors ne semble-t on pas insinuer que le Saint- Esprit n'a pas la même nature que le Fils? Supposez, maintenant
qu'on donne au Saint- Esprit la forme humaine, dans les images qui le représentent, ne va-t-on pas s'exposer à de nouveaux et sérieux dangers ? Le pape Benoit XIV, d'autre part, n'a-t-il pas formellement interdit ce genre d'images, rappelant qu'il n'est pas permis de représenter les personnes divines sous d'autres figures que celles sous lesquelles elles se sont manifestées d'après les saintes Écritures ?
Le problème est ardu, et nous ne devons jamais l'aborder Fig. 107, page 256. sans nous rappeler ces paroles d'un autre
pape, Léon XIII, dans cette encyclique Divinum illud munus qui fut, en quelque manière, son testament de Docteur : « Quiconque écrit ou parle sur la Trinité, doit avoir devant les yeux le sage conseil du Docteur angélique : Lorsque nous parlons de la Trinité, il faut de la prudence et de la réserve, parce qu'il n'y a pas de sujet où l'erreur soit plus dangereuse, les investigations ,plus laborieuses, ni les découvertes plus fructueuses. Le danger, dans la foi ou dans le culte, est de confondre entre elles les personnes divines ou de diviser leur nature unique. »
Mais une fois ancrés fermement dans ce principe — une seule nature, trois personnes — il semble qu'il y aurait profit à suivre, à travers les âges, les efforts de l'art pour traduire cet intraduisible mystère. Et à force de constater comment toutes ces images . pèchent, sans cesse, par quelque côté, on aura fini par pénétrer,
quand même, un peu plus avant l'insondable profondeur de ce dogme ineffable.
C'est un travail que nous ne pouvons tenter. Voici simplement quelques notes sur les images qui sont ici reproduites, et que nous avons empruntées à V Histoire de Dieu de Did ion. Elles appartiennent toutes à la même série, celle où les trois personnes ne sont pas représentées sous une forme géométrique, ni allégorique ni mystique.
Il y a des nuances, cependant, et il ne sera pas inutile de les
Fig. 108, page 256.
signaler. Dans la figure 105 (page 251), les trois personnes sont assises également, et leurs gestes se ressemblent très sensiblement : mais la caractéristique n'est pas assez indiquée, qui évoquerait la distinction des personnes, et, dans le même temps, l'unité de nature semble compromise par certains détails, l'âge, par exemple, qui pourrait faire croire que le Père et le Saint- Esprit, tous deux portant la barbe, sont plus « anciens » que le Fils, qui est imberbe.
Dans l'image suivante, qui est, comme la première, la reproduction d'une miniature (fig. 106, page 253), chacune des trois personnes est accompagnée par des attributs qui empêchent de les confondre l'une avec l'autre. Le Père a la tiare papale et une mappemonde, couronnée d'une croix ; le Fils porte l'instrument de la Rédemption ; sur la tête, enfin, du Saint-Esprit, plane la colombe. L'identité de nature est indiquée par le soin avec lequel
l'artiste a uni, autant qu'il lui était possible, les trois personnes, sans les confondre, toutefois, d'aucune façon.
Mais en représentant ainsi la colombe, qui est un èlre bien défini, comme attribut du Saint-Esprit, on semble introduire, dans la figuration de la sainte Trinité, une quatrième personne. Par elle seule, en effet, la colombe représente le Saint-Esprit et l'on pourrait se demander, en conséquence, quelle est cette personne qui se trouve, dans notre gravure 100, entre le Père et le Fils.
L'auteur de la miniature suivante (fig. 107, page 251) échappe à cette objection : ^mais alors on lui reprochera de n'avoir pas sauvegardé l'identité de nature, ce qui prouve, finalement, qu'on ne saurait mettre en lumière, dans une seule image, à la fois la distinction des personnes et l'identité de nature.
Les artistes français de la Renaissance essaient de tourner la difficulté en représentant les trois personnes sous un seul manteau, qui les comrc également : on trouvera un exemple de celle formule dans la Trinité qui est placée à l'arrière-plan de la Pentecôte reproduite à la page 215 de ce livre (fig. 102).
Une autre formule qui eut également une longue popularité, à partir du quinzième siècle, est celle où l'on voit le Père, assis, et tenant le fils, attaché à une croix, pendant que le Saint-Esprit, comme un souffle, semble tomber de ses lèvres, pour se reposer sur le Fils.
Tous ces détails ne se lisent pas très clairement dans le détail de l'ivoire du Vatican placé au commencement de ce commentaire (fig. 104, page 248); ils sont, par contre, très visibles dans notre dernière gravure (fig. 108, page 255). Cette formule, je l'avoue, est toute conventionnelle. On pourrait se demander, néanmoins, s'il est possible d'en inventer de beaucoup plus satisfaisante. Quand elle est traitée avec un réel talent, comme dans le tableau connu d'Albertinelli, elle donne lieu à une image de religion aussi raisonnable et instructive qu'il est possible de la désirer.
Parabole du grand festin. (Luc, xiv, 16-24.)
En ce temps-là, Jésus dit aux pharisiens cette parabole :
— 16 Un homme fit un grand festin et invita de nombreux convives. *7 A l'heure du festin, il envoya son serviteur dire aux invités de venir, parce que tout était prêt. 18 Mais tous, d'un commun accord, se mirent à s'excuser. Le premier lui dit : J'ai acheté une terre ; il est nécessaire que j'aille lavoir; je t'en prie, excuse-moi. 19 Le second dit : J'ai acheté cinq paires de bœufs ; je vais les essayer; je t'en prie, excuse-moi. 20 Un autre dit : Je viens de me marier; je ne puis donc venir. 21 Le serviteur revint et rapporta ces choses à son maître. Alors le père de famille irrité dit à son serviteur : Va vite sur les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. 22 Le serviteur dit ensuite : Seigneur ce que vous m'avez commandé a été fait, et il y a encore de la place. 23 Le maître dit au serviteur : Va dans les chemins et le long des haies, et pousse les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie. 24 Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon festin.
En ce temps-la. — Rappelons-nous tout d'abord, avant d'entrer dans la méditation de cette parabole, les circonstances de temps et de lieu dans lesquelles elle fut proposée par le Christ.
ÉVANQ. DIM. — 17
i/évangéliaire
C'était au cours de son dernier voyage à Jérusalem, lequel voyage s'accomplissait lentement pour se terminer, après plusieurs mois, peut-être, quelques jours seulement avant la Passion.
La scène se passe en Galilée, peut être à Capharnaùm, dans la maison d'un riche pharisien où Jésus était entré pour prendre son repas (xiv, 1). Pendant qu'il mangeait, il entretenait ses convives, selon sa coutume, de différentes vérités morales inspirées par l'action qu'il accomplissait, et leur disait, entre autres choses : Quand vous donnez un repas, n'invitez pas seulement vos amis, vos parents, tous ceux, en un mot, qui ne sont pas dans le besoin, mais plutôt ce les pauvres, les estropiés, les boiteux, et les aveugles, et vous serez heureux de ce qu'ils n'ont pas le moyen de vous le rendre, car cela vous sera rendu à la résurrection des justes » (xiv, 1).
Alors un convive de s'écrier : « Heureux qui participera au festin dans le royaume de Dieu ! » (xiv, 15.) En manière de réponse, continue saint Luc, Jésus lui dit: Un homme fit un grand festin, etc. C'est le texte de notre évangile.
Le sens des paraboles. — Quand on médite, en général, le texte des saintes Ecritures, mais surtout quand il s'agit des paraboles, il ne faut pas imiter ceux qui prétendent qu'on y doit chercher un sens unique, comme si, en dehors de cette seule interprétation, on s'écartait du « sens vrai » que la raison y doit trouver.
Il y a plusieurs sens, en effet, dans la sainte Ecriture, et nous devons nous accoutumer à les y découvrir, en nous appuyant d'autorités respectables, quitte à nous arrêter, finalement, à celui qui nous semblera le plus immédiatement ordonné à notre amélioration morale, mais sans avoir, pour cela, l'extrême témérité de vouloir amoindrir les autres significations;
Sens direct ou historique. — Cherchons d'abord le sens direct ou historique. Il convient, pour le pénétrer, de reconstruire, par la pensée, le milieu dans lequel la parabole fut proposée par le Christ.
Plusieurs traits, par exemple, nous seraient incompréhensibles, si nous négligions de nous instruire des habitudes locales des personnes auxquelles s'adressait cet enseignement de Jésus. La double invitation dont parle l'évangile (xiv, 16-17) est, par exemple, tout à fait dans les mœurs de l'Orient, où Ton invitait d'abord les convives, longtemps à l'avance, mais en ayant soin, à l'approche du festin, de renouveler cette invitation, et de façon plus pressante: « Venez, car le repas est prêt », criaient les serviteurs de l'amphitryon, dans les villes syriennes, à la porte des invités. Chez les Romains, ces serviteurs s'appelaient çocatores, invitatores, et jc^Topeç chez les Grecs.
Il fallait, d'autre part, que toutes les places soient occupées et l'hospitalité orientale, moins formaliste que la nôtre, s'arrangeait toujours de façon à remplir, par des invitations quelque peu brusquées, le vide des derniers instants.
L'étude littérale du texte de saint Luc donnerait lieu à beaucoup d'observations de ce genre : et toutes seraient utiles, sinon absolument nécessaires, pour pénétrer le sens direct de la parabole.
Sens tropologique ou moral. — Il y a déjà, dans la seule considération du sens direct des paraboles, des enseignements très précieux pour notre vie morale, tellement que certaines des paraboles de Jésus — celle de « l'enfant prodigue », par exemple — sont, par elles seules, tout ce qu'on peut imaginer de plus instructif et de plus attendrissant. Mais il convient, toutefois, de démêler, sous le sens direct d'une parabole, l'application
morale que le Christ nous invite à en faire immédiatement.
Quels sont donc, ici, ceux qui refusent de prendre part au festin? A bien considérer les motifs de leur refus, on voit que ce ne sont pas des ennemis ou des malintentionnés, mais simplement des insouciants ou des indifférents. Ils pensent avoir d'honnêtes raisons de ne pas venir et ils les font valoir : tous, s'ils refusent, le font par suite de soucis qui sont, à leurs yeux, plus importants que le festin auquel on les convie.
Telle est la conduite des chrétiens, hélas! trop nombreux, qui négligent si facilement, par indifférence plutôt que par malice, la seule affaire vraiment importante de la vie, qui est de la vivre saintement.
Sens allégorique. — Voyons maintenant le sens allégorique, c'est-à-dire celui qui nous conduit à la considération de ces mêmes vérités morales entendues dans l'ordre de la vie surnaturelle.
Celui qui donne le festin, — on l'appelle, dans une parabole similaire, le père de famille, — c'est notre Dieu, notre maître, mais aussi notre Père, qui veut nous enivrer, dès ce monde, des joies ineffables dont il est, seul, le dispensateur.
Il nous appelle par ses prêtres, qui sont ses ministres, lesquels nous invitent à venir à lui, et emploient, pour nous y déterminer, toutes les raisons que le zèle le plus ardent peut inspirer, jusqu'à nous sembler, peut-être, d'une indiscrétion très importune. C'est le compelle intrare de notre évangile, forcez-les d'entrer, que répétera plus tard saint Paul, en son épître à Timothée : « Prêche la parole, insiste à propos et hors de propos, reprends, censure, exhorte, en toute patience, et en toute instruction. » (II Tim., iv, 2.)
Mais nous opposons à ces pressantes exhoi tations, un
triple obstacle, qui est la concupiscence de l'orgueil, celle de l'argent, enfin celle de la chair: chacune de ces concupiscences est représentée dans les invités qui se dérobent à l'invitation, ainsi que l'explique saint Augustin, et leur exemple sera, pour notre instruction, infininement utile à méditer.
Sens anagogique. — - Reste enfin à considérer, comme nous y invitent les anciens commentateurs, le sens anagogique, c'est-à-dire, ainsi que le nom l'indique, la signification de la parabole relativement aux mystères de la vie future et de la béatitude éternelle.
Mais ici l'application est si claire qu'il paraît inutile d'y insister. Le festin auquel Jésus nous convie, c'est, en effet, la vie éternellement heureuse, dans le ciel, avec son Père et tout les saints.
Et toute la parabole enfin ne semble être que l'illustration de cette exclamation du convive qui lui a servi de prétexte et d'occasion : « Heureux ceux qui auront part au banquet dans le royaume de Dieu! »
Iconographie. — L'art chrétien des premiers siècles, quand il veut représenter le paradis, le fait parfois sous Tirnage d'un jardin tout fleuri, où les oiseaux, qui sont les âmes des justes, se délectent en la société du divin Jardinier.
Mais il le fait plus souvent sous la forme d'un banquet, et la liturgie elle-même a conservé comme l'empreinte de cette conception primitive.
Il est parfois difficile de distinguer, dans les vieux monuments, le banquet du paradis de cet autre banquet qui est le festin eucharistique. Mais c'était encore une façon de faire songer que les agapes où se distribue le corps et le sang de Jésus nous donnent sur terre, comme un avant-goût du paradis. Et comment ne pas appliquer au festin eucharistique, comme on le fait souvent, la parabole du festin que l'Eglise nous propose précisément en ce jour, qui est, en France tout au moins, celui de la solennité de la Fête-Dieu !
Paraboles de la brebis et de la drachme perdues. (Luc,
xv, 1-10. [Matth., xviii, 12-14.])
En ce temps-là, 1 les publicains et les pécheurs s'approchaient de Jésus pour l'écouter. 2 Mais les pharisiens et les scribes murmuraient : Cet homme, disaientils, accueille les pécheurs et mange avec eux. 3 Alors il leur dit cette parabole :
— 4 Quel est l'homme parmi vous qui a cent brebis, et qui, s'il en perd une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, pour aller après celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il la trouve ? 5 Lorsqu'il l'a trouvée, il la met sur ses épaules avec joie ; 6 puis, revenu dans sa maison, il appelle ses amis et ses voisins, et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car j'ai trouvé ma brebis qui était perdue. 7 Ainsi, je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence.
8 Ou bien encore, quelle est la femme qui, venant à perdre une drachme sur les dix qu'elle possède, n'allume la lampe, ne balaye la maison, et ne cherche avec soin, jusqu'à ce qu'elle la trouve ? 9 Lorsqu'elle l'a trouvée, elle appelle ses amies et ses voisines, et leur dit : Réjouissezvous avec moi, car j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue.10 De même, je vous le dis, il y aura de la joie, parmi les anges de Dieu, pour un seul pécheur qui fait pénitence.
En ce temps-la, — c'est-à-dire, comme dans l'évangile de dimanche dernier, au cours du dernier voyage de Jésus à Jérusalem, un jour que les scribes, c'est-à-dire les hommes les plus instruits dans la loi et, parmi eux, les plus austères de tous, les pharisiens, s'étonnaient et se scandalisaient de le voir enseigner des étrangers et des pécheurs publics.
Jésus entreprend de leur faire entendre que son devoir et sa joie, consistent surtout à sauver les pécheurs, parce qu'il est, comme on disait dans notre vieux langage, « le sire de pitié ».
L'Evangile de la
MISÉRICORDE. Les
deux paraboles qu'on vient de lire remplissent, avec celle de
l'enfant prodigue, Fig. 109, page 265.
tout le chapitre quinzième de saint Luc, et forment une sorte de trilogie qu'on pourrait appeler Y « Evangile de la miséricorde ».
Elles se complètent donc l'une par l'autre. Jésus nous invite, dans les deux premières, à considérer davantage celui qui exerce la miséricorde, c'est-à-dire lui-même, plutôt que ceux en faveur de qui elle s'exerce, — le père de famille et le bon Pasteur, plutôt que l'enfant prodigue et la brebis perdue. De là vient qu'il passe ici sous silence toutes les analyses relatives à la « psychologie » de la brebis perdue, les causes de son départ, ses courses,
ses anxiétés et sa misère, après qu'elle a quitté la bergerie, toutes remarques qui se trouveront très développées dans la touchante parabole de l'enfant prodigue, alors qu'il insiste avec beaucoup de détails sur le rôle du pasteur.
Le pasteur, dit Bossuet, fait trois choses dans la conversion du pécheur ou de la brebis égarée : il la cherche, vadit ad illam quœ perierat, il la cherche jusqu'à ce qu'il la trouve, donec inveniat eam \ et quand il l'a trouvée, il la rapporte avec joie sur ses épaules, imponit in humeris gaudens. C'est, en effet, qu'il aime ses brebis jusqu'à donner pour elles, comme il nous le dit ailleurs, sa propre vie.
Peut-il y avoir, pour le pécheur, de plus délicate invite à faire pénitence? Il faudra cependant qu'il coopère, en quelque manière, à l'œuvre de sa justification : la parabole de l'enfant prodigue lui sera donc ensuite proposée afin d'achever de l'instruire à ce sujet, tout en le remplissant d'une confiance encore plus grande en la miséricorde d'un si bon Maître.
Sens anagogique. — Cette parabole s'interprète couramment d'après le sens allégorique, qui nous fait voir en Jésus le pasteur, et en nous-mêmes, qui ne sommes que pécheurs, les brebis qu'il est venu sauver.
Quelques Pères de l'Eglise, cependant, aiment encore à la commenter au point de vue de la béatitude éternelle, c'est-à-dire au sens anagogique. Les brebis fidèles figurent alors les anges, et la brebis perdue représente l'homme unique, dont tous les autres doivent naître, et qui est aux esprits comme un est à quatre-vingt-dix-neuf. Le Fils de Dieu n'a pas hésité à délaisser les anges et leur demeure céleste pour entreprendre « un long pèlerinage » sur terre, à la recherche de la brebis perdue. Quel amour incompréhensible! Il s'est chargé de nos infirmités, il a
pris sur lui nos langueurs et nos douleurs, il n'a eu de repos qu'après avoir rejoint et rapporté cette brebis si tendrement aimée jusqu'aux portes du céleste bercail. Le jour de son Ascension, il rentre en triomphe dans sa demeure et en invite tous les habitants à se réjouir avec lui du salut du genre humain.
Iconographie. — Nous avons déjà parlé de l'iconographie du bon
Fig. 110, page 266.
Pasteur dans l'explication de l'évangile du deuxième dimanche après Pâques.
Il serait fort délicieux d'illustrer celui-ci, dans le sens anagogique, avec quelques miniatures empruntées à ces vieux manuscrits, tel le Romant des trois pèlerinages de la bibliothèque Sainte-Geneviève, où nous est raconté le voyage de Jésus sur la terre. On ne saurait imaginer de plus délicate variante à l'image traditionnelle du bon Pasteur, celle que nous trouvons aux catacombes et dans un grand nombre de monuments de l'art chrétien primitif.
Nous empruntons à Y Histoire de Dieu, de Didron, deux miniatures de cette série. On voit dans la première (fig. 109, page 263) Jésus, sous la forme d'un tout petit enfant, au moment où il va descendre sur la i terre : le Père éternel lui remet le bâton et la besace des pèlerins.
C'est le « retour du pèlerinage » qui est représenté dans l'autre miniature (fig. 110, page 265). Jésus y a les apparences d'un homme : il est comme fatigué de son long voyage et en raconte, aux deux autres personnes de la sainte Trinité, tous les incidents.
Jésus pèlerin ! Jésus bon pasteur ! Ce sont, encore une fois, deux images de Jésus tout à fait propres à nous instruire et à nous remuer le cœur, très profondément.
La pêche miraculeuse. (Luc,, v, 1-11.)
En ce temps-là, 1 les foules se précipitaient vers Jésus pour entendre la parole de Dieu et lui-même était auprès du lac de Génésareth. 2 II vit deux barques arrêtées au bord du lac ; les pêcheurs étaient descendus et lavaient leurs filets. 3 II monta alors dans l'une de ces barques, qui appartenait à Simon, et le pria de s'éloigner un peu de la terre; puis s'étant assis, il enseigna les foules de dessus la barque.
4 Lorsqu'il eut cessé de parler, il dit à Simon :
— Pousse au large, et jette tes filets pour pêcher.
5 Simon lui répondit :
— Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur votre parole, je jetterai le filet.
6 Quand ils l'eurent fait, ils prirent une grande quantité de poissons, et leurfilet se rompait. 7 Ils firent signe à leurs compagnons, qui étaient dans l'autre barque, de venir les aider. Ceux-ci vinrent, et ils remplirent les deux barques au point qu'elles étaient presque submergées. 8 A cette vue, Simon-Pierre tomba aux pieds de Jésus, en disant :
— Seigneur, retirez-vous de moi, parce que je suis un homme pécheur.
9 L'épouvante l'avait en effet saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche des poissons qu'ils venaient de faire ; 10 il en était de même pour Jacques et
Jean, fils de Zébédée, qui étaient compagnons de Simon. Alors Jésus dit à Simon :
— Ne crains point ; désormais ce sont des hommes que tu prendras.
41 Ils ramenèrent alors les barques à terre, quittèrent tout et le suivirent.
En ce temps-là, — c'est-à-dire au début de la vie publique du Sauveur, et au cours de sa longue mission en Galilée, quand il avait fixé sa demeure, semble-t-il, à Capharnaùm, une des quinze villes qui étaient alors bâties sur les flancs des collines entourant le lac de Tibériade. || 1. Les foules se précipitaient pour entendre la parole de Dieu, et donc pour s'instruire, non pas seulement pour être témoins des miracles qui accompagnaient la prédication de Jésus. || Quand le Christ appelle Lévi — saint Matthieu — il était occupé à son bureau de péage ; ici nous voyons les pêcheurs lavant leur filet ; sur quoi on fait observer, avec beaucoup de raison, qu'aucun des Douze n'était inoccupé au moment de la vocation divine. || 3. Dans l'interprétation mystique, on peut remarquer que le rivage figure la vie présente, en dehors de laquelle vit le Maître, nous enseignant, assis dans la barque de saint Pierre, qui est l'Eglise, etc. || 8. L'exclamation de Pierre vient de son humilité, car il se sent indigne d'approcher d'aussi près celui qu'il appelait tout d'abord son Maître — littéralement Docteur — et maintenant son Seigneur, c'est-à-dire son Dieu. Il lui demande de se retirer, car il n'est pas digne de le porter dans sa barque ; mais Une craint pas, comme on l'a dit, que la sainteté de Jésus lui soit dangereuse. (Cf. Rose, Luc, p. 49.) || 10. Ce sont des hommes que tu prendras. On traduit, plus généralement, je te ferai pêcheur d'hommes. || Il est inutile d'ajouter que ce récit ne peut d'aucune façon être identifié avec la pêche miraculeuse racontée par saint Jean, et qui eut lieu après la Résurrection.
Argument. — Notre évangile se compose du récit de trois faits qui ont chacun, pris à part, leur sens direct et mystique, mais dont il importe encore de méditer la signification quand on les considère dans leur suite et leur enchaînement.
C'est alors qu'on verra que l'idée principale, le « titre » de notre évangile n'est pas, comme on le dit généralement, la « Pêche miraculeuse », mais plutôt la « Vocation de saint Pierre ». Tout, en effet, y est ordonné
vers l'appel au ministère des âmes de celui qui sera bientôt le chef de l'Eglise. Jésus lui enseigne d'abord ce qu'il devra faire, c'est-à-dire instruire le peuple par ses prédications. Il lui montre ensuite qu'il pourra compter, pour faire fructifier sa parole, sur le secours d'en haut, car le Dieu des miracles sera avec lui.
Et, de fait, une des preuves les plus convaincantes de la divinité de la religion chrétienne n'est-elle pas la fou-
Fig. 111, page 271.
droyante rapidité avec laquelle elle a conquis le monde ? Ce sera la répétition de cette pêche miraculeuse faite par saint Pierre sur les bords du lac de Génésareth. Et toute sa vie, jusqu'à son martyre, l'apôtre se souviendra de l'épisode qui a précédé sa vocation à l'apostolat, quand Jésus lui disait : « Pierre, ne crains rien, tu seras pêcheur d'hommes. »
Le sermon sur le lac. — - « Jésus demanda qu'on éloignât un peu du rivage la petite embarcation et s'y étant
assis, il se mit à instruire le peuple. Quel délicieux spectacle ! Tandis que les flots caressaient la chaire mouvante d'où parlait le prédicateur, de nombreux auditeurs, debout sur la grève ou suspendus aux noirs rochers de basalte qui avancent dans le lac, écoutaient avec un indicible ravissement. Le calme du matin, le charme de la belle nature, non moins que la suave parole du Maître, semblaient répandre sur la pieuse assistance une atmosphère de bonheur parfait. Quel temple, quel palais eussent déroulé au-dessus d'elle une voûte comparable au ciel splendide de la Syrie, et tout autour une enceinte aussi riante que le lac avec ses eaux limpides et les collines ondulées qui l'encadrent d'un rideau de fleurs champêtres ou de roches blanches et de violettes (*) ? »
La vocation de saint Pierre. — Ce récit se trouve à la fois dans les trois synoptiques, mais nulle part aussi complet et avec toutes les circonstances qu'on trouve en saint Luc qui, seul, fait précéder l'appel de l'apôtre du récit de la prédication de Jésus et de la pêche miraculeuse.
On peut en conclure, avec des critiques autorisés, qu'il y a eu, en réalité, deux appels distincts, saint Marc (1, 16-20) et saint Matthieu (îv, 18-22) nous donnant, seuls, le récit du premier.
De fait, nous voyons que déjà, avant la pêche miraculeuse, Pierre était attaché à Jésus, qui accepta d'aller chez sa belle-mère, la guérit et accepta son repas. De même, quand il se dérobe à ses disciples pendant la nuit, c'est Pierre qui dirige la recherche et lui qui le retrouve. Il avait donc déjà été appelé, et d'autres en même temps que lui. Mais la première fois, dit Mgr Le Camus, il n'avait été question que de se les attacher par des liens géné-
(*) Mgr Le CAMUs,Fte de Notre- Seigneur Jésus- Christ) vol. I, p. 379.
raux de foi et d'affection, alors que, la seconde, il s'agissait de créer des liens définitifs qui allaient unir les disciples au Maître. « La première fois, les quatre n'avaient suivi Jésus que par occasion, désormais ils sont appelés aie suivre par devoir, et pour toujours. »
Iconographie. — Nous reproduisons la mosaïque de Ravenne qui représente, très certainement, la Pêche miraculeuse (fig. 111, page 269), mais à quel moment de son histoire ? Il paraîtrait d'abord que c'est au début, quand Jésus voit les pêcheurs occupés à laver leurs filets ; mais il faut chercher une autre lecture, puisque, dans la mosaïque, les pêcheurs sont encore dans la barque, alors que le texte les montre « descendus ». Comme, d'autre part, Jésus est sur le rivage, il faut en conclure que le moment choisi par l'auteur de la mosaïque est celui où Jésus, descendu de la barque, adresse une dernière parole à Pierre... mais le texte évangélique ne nous en dit rien. Notre image est donc assez imprécise, et je comprends qu'on ait pu l'interpréter de plusieurs façons notablement différentes.
J'illustrerais de préférence notre évangile avec une miniature du Saint Grégoire de la Nationale, dont voici, à défaut de gravure, la description. C'est une composition de genre synoptique, avec trois sujets : à droite la Vocation de saint Matthieu, qui se décompose elle-même en deux actions différentes, en outre Zachée sur le sycomore, puis, à gauche, le sujet qui nous intéresse particulièrement. Le Christ, debout sur le rivage, et tenant dans sa main un rouleau, fait, de la main droite, un geste d'appel ou de bénédiction du côté de la mer, où se trouvent deux barques. On voit, dans la première, un homme qui s'incline profondément, — Pierre, IIETPOS, — puis un autre, debout, et qui s'occupe à tirer un filet, — André, ANAPAE. L'autre barque est montée par Jean, IQANNHE, et Jacques, IAKQBOX. C'est donc, avec une suffisante exactitude, l'illustration du texte de saint Luc que nous avions à commenter.
Discours sur la montagne : la charité. (Matth., v, 20-24.)
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : — 20 Si votre justice n'est pas plus abondante que celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux.
21 Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point; celui qui tuera sera traduit devant le tribunal. 22 Mais moi je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère, sera déféré au tribunal; celui qui dira à son frère : Raca, comparaîtra devant le grand conseil; et celui qui lui dira : Insensé, méritera d'être condamné au feu de l'enfer. 23 Si, donc, tu présentes ton offrande à l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, 24 laisse là ton offrande devant l'autel, va d'abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite tu reviendras présenter ton offrande.
Le Discours sur la montagne. — Dans l'explication de l'évangile du premier dimanche après la Pentecôte, nous avons déjà parlé, en général, de ce célèbre discours, et des circonstances dans lesquelles il fut prononcé. Le texte, alors, en était emprunté à saint Luc, tandis qu'aujourd'hui il est tiré de saint Matthieu, chez lequel ce discours nous a été conservé avec un bien plus grand nombre de détails, puisqu'il n'occupe pas moins de trois chapitres et, au total, cent dix versets. Est-ce là un véritable a discours », au sens où nous l'entendons aujour-
d'hui, c'est-à-dire une instruction prononcée tout entière, et telle quelle, en une seule fois, dans un même lieu, et dont l'écrivain sacré n'aurait été, en quelque manière, que le sténographe? « Les plus graves interprètes ne l'ont point cru, et tout appuie leur sentiment : la forme concise des idées, l'abondance des maximes, les brusques transitions, les images et les parabolesà peine indiquées. Ce n'est pas ainsi qu'en usait le divin Maître. S'adressant à des esprits simples, il répétait une pensée plusieurs fois, la présentant sous des formes nouvelles, jusqu'à ce qu'elle fût saisie, et ne suivait d'autre ordre que celui du cœur, qui sacrifie tout au besoin d'être compris et aimé. Reproduire, dans le détail, des entretiens que Jésus prolongeait sans jamais se lasser, c'eût été charger inutilement l'évangile. Saint Matthieu a préféré recueillir les leçons du Maître qui représentent le mieux son enseignement (*). » Groupant donc divers éléments qui se trouvaient historiquement reliés à plusieurs autres faits, saint Matthieu a exposé en une seule fois, résumant l'enseignement de Jésus, ce qu'on pourrait appeler le code de la justice nouvelle, la morale de la charité.
Après un court préambule (v, 1-2) qui indique la composition du lieu, « les Béatitudes, qui ouvrent le discours (3-12), exposent sous une forme rythmée et chantante, à la façon d'un psaume, les conditions qui sont les titres au royaume. Les deux comparaisons du sel et de la lampe établissent la grandeur du rôle des disciples dans le monde (13-16). L'attitude de Jésus vis-à-vis de la loi, comment il la respecte (17-20) et comment il la corrige et la perfectionne, meurtre (21-26), adultère (27-28), divorce (31-32), serment (33-37), loi du talion (38-42), amour des ennemis (43-48), semble avoir été la principale préoccupation de l'auteur. Suivent l'instruction sur les
(*) Fouard, la Vie de Notre-Scigneur Jésus-Christ, vol. I, p. 306.
LÉVANGÉLIAIRE
trois œuvres fondamentales de la religion : aumône, prière et jeûne (vi, 1-18), que complètent des avertissements d'un intérêt particulier : se dégager des biens de la terre (19-34), ne pas juger (vu, 1-5), ne pas profaner les choses saintes (6), prier avec confiance (7-11), faire aux autres tout le bien qu'on désire pour soi (12). Le critérium de la vraie piété (13-20) et un avertissement contre les dangers de l'illusion (21-27) terminent le discours (*). »
La longueur de ce discours ne permet pas à l'Eglise de nous le proposer en entier au cours de l'année liturgique : elle nous en fera lire, cependant, deux autres passages, au septième et au quatorzième dimanche après la Pentecôte, puis, le jour de la Toussaint, elle nous mettra devant les yeux l'exposé des Béatitudes. Voici maintenant quelques mots d'explication sur le texte qui nous est proposé en ce jour.
La justice et la charité. — Jésus vient de poser en principe (v, 17) qu'il n'est pas venu abolir l'ancienne loi, mais bien plutôt la compléter et lui donner son parfait développement. Si donc, ajoute-t-il, vous vous bornez à suivre la loi que les scribes enseignent, — car ils sont, par profession, docteurs en la loi, — et que les pharisiens pratiquent, — à la lettre, seulement, et sans songer à la vérifier par l'effort moral, — vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. Et il leur propose l'exemple suivant.
La loi condamne le meurtre: mais qui l'interprète dans ce sens qu'il suffit, pour ne pas la violer, de respecter la vie de son prochain, celui-là se trompe, ou plutôt il ne saisit que la lettre de la loi, et non pas l'esprit qui l'anime et la fait vivante. On viole donc la loi, quand on se met en colère contre son prochain, quand on le méprise,
(*) P. Rose, l'Evangile selon saint Matthieu, p. 30.
quand on l'injurie, et chacun de ces manquements sera puni, et il le sera avec une sévérité dont les pharisiens, qui ne suivent les préceptes qu'à la lettre, sont loin de soupçonner la future rigueur.
L'esprit pharisaïque et la curiosité de la lettre. — Ne serait-ce point tomber précisément dans le défaut
Fig. 112, page 277.
contre lequel Jésus veut nous prémunir, que d'exiger des interprètes de la parole sacrée qu'ils nous expliquent, avec la dernière exactitude, d'une part, la nature et la gravité de la triple faute dont parle notre évangile, et, d'autre part, ses rapports avec la triple sanction qui les suit, — plutôt que d'employer tous leurs efforts à nous faire pénétrer cet esprit de charité dont Jésus nous demande d'être rempli à l'égard de notre prochain? Nous l'avons entendu dans ce sens qu'il ne faut pas se mettre en colère contre lui, ne pas le mépriser, ne pas lui dire des injures. Y a-t-il là une gradation ascendante
ou descendante, en fonction de la pénalité énoncée, et même y a-t-il une gradation quelconque ? Nous n'oserions l'affirmer, comme nous ne saurions dire si le terme hébreu « raca » est exactement traduit par l'un de ces mots «tête vide » ou « imbécile », ainsi que nous voulons l'entendre en disant qu'il ne faut pas injurier son prochain, ou bien s'il faut y voir, avec certains commentateurs, une « injure outrageantepour la naturehumaine ». Et que signifie, au juste, ce mot « fatue » que nous traduisons simplement par « fou » mais qui indiquerait, d'après les mêmes commentateurs, la folie religieuse ou même « le dernier degré de corruption auquel il soit permis à l'homme de descendre » ? Nous ne pouvons le dire et nous serions d'autant moins disposé à le chercher, qu'une semblable curiosité ne nous semble pas suffisamment justifiée par le désir de trouver ici une gradation ascendante qui n'est pas absolument nécessaire à l'intelligence de notre texte. Il n'est pas sûr, d'ailleurs, que, pour mieux faire saisir sa pensée, le Christ n'ait pas indiqué la peine la plus forte pour la faute qui, en apparence, semblait, du moins pour les pharisiens, la plus légère.
Nous dirons, pour finir, qu'il y avait, chez les Juifs, trois sortes de tribunaux. Le premier, sorte de tribunal ordinaire, ne connaissait que des causes peu importantes et était établi dans chaque bourgade. Le second, appelé « tribunal du jugement », siégeait dans les villes plus importantes et pouvait condamner à mort. Le troisième enfin, le « tribunal du grand conseil » ou sanhédrin, se trouvait à Jérusalem même et pouvait porter contre les coupables les peines les plus terribles, notamment celle du feu, subie habituellement dans les ravins de la Géhenne, dont le nom semble avoir été employé, dès cette époque, pour désigner les portes de l'enfer ou l'enfer lui-même.
Iconographie. — L'évangile de ce jour, comme la plupart de ceux qui vont suivre, jusqu'à l'Évangéliaire des fêtes, ne se prête pas beaucoup aux commentaires iconographiques et il n'y a pas lieu de chercher la manière dont il conviendrait de se servir pour les illustrer.
Nous mettons ici une mosaïque de Ravenne (fig. 112, page 275) que des auteurs sérieux interprètent comme représentant le Discours sur la montagne. Il nous parait, au contraire, qu'elle représente une des scènes dans lesquelles se décompose l'épisode du jardin des Oliviers. Mais quel intérêt y aurait-il, au point de vue auquel nous nous plaçons dans ce livre, à examiner laquelle de ces deux interprétations est la plus vraisemblable?
Autant ranger cette image, et celles qui lui ressemblent, dans la série des gravures où l'on voit « Jésus qui parle » et dont nous avons déjà dit quelques mots à la page 93 de cet Évangéliaire.
Seconde multiplication des pains. (Marc, viii, 1-9.)
En ce temps-là, 1 comme Jésus était suivi d'une grande foule qui n'avait pas de quoi manger, il appela ses disciples, et leur dit :
— 2 J'ai compassion de cette foule ; car voilà déjà trois jours qu'ils sont avec moi, sans avoir de quoi manger; 3 si je les renvoie à jeun, dans leurs maisons, les forces leur manqueront en chemin ; car plusieurs d'entre eux sont venus de loin.
4 Ses disciples lui répondirent :
— Comment pourrait-on les rassasier de pain ici, dans le désert ?
5 II leur demanda :
— Combien avez-vous de pains ?
Ils lui dirent :
— Sept.
6 Alors il ordonna à la foule de s'asseoir par terre. Puis il prit les sept pains, rendit grâces, les rompit, et les donna à ses disciples pour les distribuer : ceux-ci les distribuèrent à la foule. 7 Ils avaient encore quelques petits poissons ; il les bénit aussi et les fit distribuer. 8 Ils mangèrent donc et furent rassasiés. On emporta ensuite sept corbeilles pleines des morceaux qui étaient restés. 9 Or, ceux qui mangèrent étaient environ quatre mille. Alors il les renvoya.
La seconde multiplication des pains. — II y a eu, dans la vie de Jésus, deux « multiplications des pains » ; Tune
dont parlent à la fois les quatre évangélistes, — l'Église nous en propose le récit au quatrième dimanche de Carême, — l'autre, qui est seulement rapportée par saint Matthieu (xv, 32-38) et saint Marc, et dont nous venons de faire la lecture.
Ces deux miracles sont vraiment distincts l'un de l'autre, bien qu'identiques dans le fond, et aussi quant à la signification mystique : les détails accessoires, en effet, suffisent a les distinguer nettement l'un de l'autre. Car, sans nous arrêter aux différences de temps et de lieu, nous voyons que, la première fois, il y a, dans la foule, cinq mille hommes et quatre mille seulement à la seconde ; cinq pains, deux poissons et, pour les restes, dix petites corbeilles (xocptvoi), pour la première multiplication ; sept pains, quelques petits poissons et sept grandes corbeilles (cTTupi'^sç) , pour la seconde. 11 ne faut même pas négliger, pour se convaincre davantage, les nuances dans le genre de celles que signalait déjà Origène, dès le troisième siècle, en faisant remarquer que, la première fois, Jésus fit asseoir la foule « sur l'herbe », tandis que, la seconde fois, il la fit mettre « parterre, in terrain », ce qui prouve, dit-il, qu'on était alors en hiver et non plus, comme la première fois, au printemps ou en été.
A qui s'étonnerait maintenant de cette réplique du même miracle, — et que dire, alors, de cet autre pain céleste qui, quarante années durant, avait miraculeusement nourri les Hébreux dans le désert ! — nous répondrons que, si Jésus le répète par deux fois et dans des circonstances presque semblables, c'est pour amener les apôtres « à conclure que le don du pain de vie n'aurait pas lieu une seule fois, mais qu'il serait fréquent, comme les autres bienfaits spirituels symbolisés par les guérisons corporelles répétées à chaque instant (*) ».
(*) H. Lesêtre, Notre- Seigneur Jésus-Christ dans son saint Évangile, vol. II, p. 279.
Considérons maintenant, pour notre édification personnelle et au mieux des -besoins de notre âme, les différentes significations que nous pouvons trouver à ce récit de la multiplication des pains.
Sens direct et littéral. — C'est d'abord un miracle, c'est-à-dire une de ces actions surnaturelles que Jésus prodigue, au cours de sa vie terrestre, non seulement afin de prouver la divinité de sa mission, mais encore pour donner à ceux qui l'écoutent un témoignage irrécusable de sa miséricorde et de sa bonté. Miser eor super turbam, j'ai pitié de ce peuple !
Et s'il renouvelle le miracle de la multiplication des pains, c'est d'abord, comme il le dit lui-même, pour ne pas renvoyer ces pauvres gens sans nourriture, de peur que les forces leur manquent en chemin.
Sens moral. — Mais alors, disent les incrédules, si Dieu est réellement tout miséricorde et bonté, pourquoi laisse-t-il donc, aujourd'hui, tant de malheureux mourir de faim ? Que ne change-t-il en pains les pierres de la route, où ces misérables se traînent en le maudissant, parce qu'il semble les avoir abandonnés !
C'est l'objection de Satan, faite, elle aussi, dans le désert :
« Si vous êtes le Fils de Dieu, dites à ces pierres de devenir des pains. »
Et l'on sait la réponse de Jésus :
« L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Or, malgré toutes les apparences, qui donc a jamais pu dire que Dieu avait manqué à la parole donnée de ne jamais nous abandonner?
Sens mystique et anagogique. — Et cette parole
nous enseigne encore que le vrai pain de vie, ce n'est point ce pain matériel, mais le pain mystique, que Dieu ne refuse à personne et qui nous donnera la plénitude de l'existence bienheureuse pour l'éternité. L'eucharistie, toutefois, fera d'abord notre bonheur sur la terre.
Et c'est maintenant, si nous ne l'avions déjà fait au quatrième dimanche de Carême, qu'il faudrait montrer comment le miracle de la multiplication des pains est le
Fig. 113, page 282.
symbole et l'image de cet autre miracle, renouvelé chaque jour sur nos autels, où Jésus, toujours aussi miséricordieux et aussi puissant, change le pain en son corps et le vin en son sang.
Iconographie. — Aussi bien, la représentation de ce miracle a-t-elle été, de tout temps, une des images les plus employées par l'art chrétien pour faire songer utilement à l'étonnante merveille qu'est l'Eucharistie.
Nous la trouvons déjà sur les sarcophages, où les sept corbeilles régulièrement accolées, suffisent à évoquer le souvenir de ce grand miracle.
Puis, dans toutes les séries relatives aux miracles du Christ, mosaïques, ivoires ou anciennes sculptures, avec plus ou moins de
détails caractéristiques, figure encore la multiplication des pains.
Le nombre de sept, cependant, n'est pas toujours observé. On pourrait croire, parfois, qu'il s'agit du miracle des Noces de Cana, lequel a, d'ailleurs, avec celui de la multiplication des pains, des analogies irès frappantes. S'il y a douze corbeilles, cependant, cela suffit déjà pour reconnaître dans cette image la représentation de la première multiplication des pains.
La petite gravure qui sert à illustrer notre texte est empruntée au livre de Blessebois (fig. 113, page 281). Elle relève plutôt du « genre pittoresque » et ne donne pas lieu à d'intéressantes remarques touchant l'iconographie générale du miracle.
Les faux prophètes. (Matth., vu, 15-21.)
En-ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : — 15 Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, et qui au dedans sont des loups ravisseurs. 16 Vous les connaîtrez à leurs fruits. Cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur desronces?17 Aussi, toutbonarbreproduit de bons fruits, et tout mauvais arbre produitde mauvais fruits. 18 Un bon arbre ne peut produire de mauvais fruits, et un mauvais arbre ne peut produire de bons fruits. 19 Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. 20 Vous les reconnaîtrez à leurs fruits.
21 Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux.
Explication de l'évangile. — Ce passage est tiré du « Discours de la montagne », vers la fin, et en forme presque l'épilogue : après avoir, comme docteur, donné le résumé substantiel de la nouvelle loi, Jésus prémunit ses auditeurs contre ceux qui viendront, par leurs discours perfides, essayer de détruire, dans les âmes, l'effet de ses enseignements. Ce sont les faux prophètes. Il faut apprendre à les connaître, et cela, nous dit encore Jésus, nesera pas toujours facile.
S'il ne fallait, en effet, les juger que par leurs discours,
ils mériteraient, le plus souvent, une singulière estime. Leurs paroles sont d'or et ils ont le secret, pour les mettre en valeur, d'une éloquence raffinée qui leur vaut, de la part des connaisseurs, les éloges les plus convaincus, et, du côté de la foule, des succès que personne ne songe à leur contester. Sophistes, direz-vous ? Que non pas : car leur enseignement est bon, presque toujours fondé en justice et en vérité. Aussi bien Jésus lui-même nous conseille ailleurs d'écouter leur enseignement : « Tout ce qu'il vous disent, faites-le et observez-le, omnia ergo quœcumque dixerïnt çobis serçate et facile. » (Matth., xxiii, 3.)
Mais il ajoute aussitôt : Seciuidum opéra çero eorum jiolite facere- dicunt enim et non faciunt, toutefois, n'agissez pas selon leurs œuvres, car ils disent etne font pas. » (Matth., ibid.) Et donc, comme les exemples ont sur nous plus de puissance efficace que les paroles, apprenez à connaître et à juger ceux qui vous parlent, fussentils des prophètes, c'est-k-dire des docteurs en la loi et chargés, exofficio, de l'interpréter. Or, c'est seulement à leurs actions que vous reconnaîtrez ceux qui, parmi eux, sont des bons ou des mauvais prophètes.
Les paroles, sans doute, sont déjà des actes. Toutefois, dans l'espèce, se sont des actions qui ne suffiraient pas à nous renseigner sur la valeur morale de leurs auteurs. Mais déjà Jésus nous fait remarquer que les faux prophètes ont des façons de parler qui ne s'accordent guère avec la simplicité évangélique. « Au dehors, ce sont de douces et innocentes brebis, in vestimentis ovium, mais au-dedans et en réalité, ce sont des loups voraces qui, pour tromper les âmes simples, ont déguisé, comme l'animal delà fable, leur férocité naturelle sous l'extérieur le plus vertueux, le plus aimable. » (Fillion.) Le véritable apôtre, celui dont saint Paul nous a tracé l'énergique portrait, ne cherche pas à se donner ainsi l'as-
pect d'une douce brebis : « Annonce la parole divine, presse tes auditeurs à temps, à contretemps, reprends, supplie, menace sans te lasser jamais de les supporter et de les instruire. » (II Tim., iv, 2.) Il est donc sévère plutôt que tendre, le véritable Pasteur des âmes. D'ailleurs, c'est un berger, et, pour mieux se faire suivre de ses brebis, il sait bien qu'il ne lui faut pas jeter sa houlette, ni même la cacher, puisqu'il en aura souvent besoin pour les conduire plus sûrement, et, au besoin, pour les défendre et les protéger.
Considérez maintenant les résultats des discours des faux prophètes. S'ils sont mauvais, s'ils engendrent, par exemple, la discorde au lieu de la paix, la haine et non pas la charité, à quoi bon chercher davantage ? Les ministres de Dieu ne peuvent être des fauteurs professionnels de désordres publics. Eloignez-vous de ceux qui n'ont, sur les lèvres, que des paroles de colère ou de doute : ce ne sont pas des vrais apôtres, mais plutôt des représentants du prince des ténèbres, qui ne sait plus croire et qui ne veut pas aimer.
Donc, c'est par leurs fruits que vous les reconnaîtrez, igitur ex fructibus eorum agnoscitis eos. Mais il y en aura sur lesquels votre jugement restera comme suspendu, parce qu'ils ne produisent pas de fruits et qu'il vous manquera ainsi le moyen pratique de les juger. Ne vous hâtez pas, sans doute, de vous prononcer sur leur valeur morale. Il y a des apôtres qui comme saint Jean-Baptiste, ont passé la majeure partie de leur vie à « prêcher dans le désert », et les fruits de salut ne sont pas venus, aussi vite qu'ils l'espéraient, récompenser leur zèle et leur dévouement. Mais le temps, qui est grand maître et souverain justicier, finit toujours parleur donner raison.
Enfin, par delà le temps, il y a l'éternité. Et ce sera la consolation, sur terre, des vrais pasteurs, de se répéter sans cesse que, s'ils ne recueillent pas, pendant leur vie,
les fruits de leur ministère auprès des âmes, du moins leur labeur aura suffi pour leur ouvrir la porte du royaume des cieux. Quant au mauvais pasteur, ce qui l'attend, nous dit Jésus, c'est le malheur éternel : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu, et in ignem mittetur.
A tous, qui que nous soyons, Dieu assigne, d'une certaine manière, — et nous la connaissons, — la mission de prophète, c'est-à-dire le souci d'enseigner notre prochain. Serons-nous, maintenant, de bons ou de mauvais prophètes ? Nous avons le choix. Demandons à Dieu, pour les autres aussi bien que pour nous, de n'être jamais une pierre de scandale, mais plutôt, dans la mesure de nos forces, un foyer de lumière et de clarté.
Parabole de l'économe infidèle. (Luc, xvi, 1-9.)
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : — 1 Un homme riche avait un économe, et celui-ci fut accusé auprès de lui d'avoir dissipé ses biens. 2 II l'appela donc, et lui dit: Qu'est-ce que j'entends dire de toi? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus désormais gérer mon bien.
3 Alors l'économe se dit en lui-même : Que faire, puisque mon maître m'ôte la gestion de son bien? Je ne puis travailler la terre, et j'ai honte de mendier. 4 Je sais ce que je ferai, afin que, destitué de la gestion, il y en ait qui me reçoivent dans leurs maisons. 5 Ayant donc fait appeler chacun des débiteurs de son maître, il disait au premier : Combien dois-tu à mon maître ? Il répondit : 6 Cent mesures d'huile. L'économe lui dit : Prends ta créance, assieds-toi vite, et écris cinquante. Il dit ensuite à un autre : Et toi, combien dois-tu ? Il répondit : Cent mesures de froment. Il lui dit : Prends ta créance, et écris quatre-vingts. 7 Le maître loua l'économe infidèle de ce qu'il avait agi habilement ; car les enfants de ce siècle sont, dans leur monde, plus habiles que les enfants de lumière.
8 Pour moi je vous dis : Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin que, quand vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles.
Sens direct ou historique. — C'est pour avoir négligé
de considérer, tout d'abord, le sens direct ou historique de cette parabole, que certains critiques y ont trouvé prétexte à se scandaliser, comme si Jésus, en la proposant, avait voulu se faire l'apologiste de la fraude et du vol !
Mais le sens direct en est tout différent. Jésus nous propose un fait, et de ceux-là qui, à une époque où l'agriculture était peu en honneur, devaient se reproduire assez souvent, le fait d'un mauvais intendant qui a dissipé les biens de son maître. Il prend donc son exemple non point parmi les gens honnêtes «les fils de la lumière »,mais parmi « les fils du siècle », ceux qui n'ont aucun souci des enseignements de l'éternité. Et toutefois, dit-il, vous trouverez encore à vous instruire auprès d'eux : d'où, malgré l'immoralité de leur conduite, il est déjà possible de dégager de leurs actes une certaine leçon morale.
Sens moral. — Remarquez, d'abord, que cet intendant n'est pas un de ces voleurs vulgaires, qui ne cherchent à ruiner leur maître que pour s'enrichir de ses dépouilles. La preuve en est qu'il n'a plus en perspective que la misère, dès qu'il se voit menacé de son renvoi. Que fait-il donc, alors, sinon ce qu'il faisait déjà depuis longtemps : il emploie l'argent de son maître à se trouver des amis et à les entretenir, escomptant d'avance leur reconnaissance. Et ainsi, se dit-il, quand j'aurai été privé de mon emploi, je trouverai des gens qui me recevront chez eux.
Voilà donc l'action que Jésus n'hésite pas à approuver, et laudavit dombius villicum iniquitatis . Mais de quoi donc, je vous prie, loue-t-il ce serviteur infidèle ? Est-ce d'avoir volé son maître, comme le prétendait, jadis, Julien l'Apostat? Non certes. Il ne le loue pas d'avoir bien agi, mais d'avoir agi habilement et avec la prudence, et laudavit... quia prudenter fecisset. Enfin, s'il n'hésite pas à
nous le proposer en exemple, malgré son peu de moralité, c'est pour montrer que souvent les gens du monde, les « enfants du siècle », beaucoup mieux que les « enfants de la lumière », savent estimer à sa juste valeur ce misérable argent mammona iniqu/'tatis, qui n'est, pour l'homme raisonnable, qu'un moyen et jamais une fin.
Sens mystique. — Jésus a exposé plus d'une fois, dans les Evangiles, la façon dont ses disciples devaient comprendre l'usage des richesses. Sans doute, il ne les condamne pas absolument, mais il nous prémunit sans cesse contre les dangers qu'elles présentent et nous invite à en user comme il faut.
Nous ne le ferons que si nous nous rappelons sans cesse que nous en avons, pour ainsi dire, non pas la nue propriété, mais plutôt l'administration et l'usage. Si nous sommes riches, c'est pour les autres, tout autant que pour nous, et nous devons, en cela, imiter le mauvais économe, qui ne songe pas à lui-même, mais aux autres, jusqu'au point de ne pas reculer devant une nouvelle injustice pour continuer, comme il le faisait depuis longtemps, sans doute, à donner autour de lui.
Sens anagogique. — C'est qu'il songe, en homme prudent, à se fiiire des amis, et que les préoccupations du présent ne peuvent lui faire négliger les soucis de l'avenir. De même, devons-nous être aussi habiles à préparer notre avenir éternel que l'intendant voleur l'a été à garantir son avenir temporel. Les richesses, donc, ne doivent pas être méprisées, puisqu'elles nous peuvent servir à nous gagner des amis pour l'éternité.
Mais elles ne peuvent nous servir qu'à cela. Si nous les aimons pour elles-mêmes, alors elles deviendront notre seul souci, notre seul maître et, comme le dit le Seigneur, — précisément en saint Luc, dans ce même cha-
pitre, «nul serviteur ne peut servir deux maîtres : car, ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre : vous ne pouvez servir Dieu et l'argent, non potestis Deo servir e et mammonœ ». (Luc, xvi, 13.) Et en saint Matthieu : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre où la rouille et les vers rongent, où les voleurs fouillent et dérobent ; mais amassez-vous des trésors dans le ciel où ni la rouille ni les vers ne rongent, et où les voleurs ne fouillent pas et ne dérobent pas. » (Matth., vi, 19.)
Iconographie. — Quels sont, maintenant, ces amis que nous devons gagner par nos richesses, et qui nous introduiront un jour dans les tabernacles éternels, c'est-à-dire jusqu'au sein de la félicité qui ne finira jamais ? Ces amis, ce seront les pauvres que nous aurons secourus et qui béniront leurs bienfaiteurs en priant pour eux auprès de Dieu.
Les rabbins eux-mêmes célébraient la vertu de l'aumône : « Le riche, dîsaient-ils, aide le pauvre dans ce monde, mais le pauvre aide le riche dans le monde futur. » Malheur donc au riche qui n'a pas voulu s'attendrir sur la misère de celui qui lui tendait la main. En vain, quand il arrivera devant Dieu et que, rejeté par lui, il souffrira dans l'enfer, avec une grande douleur, alors il criera : Miséricorde ! Dieu ne l'écoutera pas plus que, jadis, il n'a su lui-même écouter le pauvre qui lui criait : Pitié !
C'est, on l'a reconnu sans peine, la parabole de Lazare et du mauvais riche, qui suit immédiatement, dans saint Luc, la parabole de l'Econome infidèle, comme pour achever de l'illustrer. Ces deux paraboles n'ont qu'un même sujet, à savoir : de l'usage des richesses. L'une complète l'autre et achève de lui donner sa parfaite signification.
Mais pour méditer fructueusement la première, je pense qu'il ne faudra jamais perdre de vue l'image par laquelle nous voulons illustrer la seconde. C'est enfin pour cela que nous aurions mis volontiers, en cette place, une image représentant le Festin de Lazare.
Jésus pleure sur Jérusalem et chasse les vendeurs du Temple. (Luc, xix, 41-47.)
En ce temps-là, 41 Jésus approchait de Jérusalem, et à la vue de cette ville, il pleura sur elle et dit :
— 42 Si au moins, en ce jour qui t'est encore donné, tu connaissais, toi aussi, ce qui te procurerait la paix ! Mais maintenant cela est caché à tes yeux. 43 Pour toi, en effet, viendront des jours où tes ennemis t'environneront de tranchées, t'enfermeront et te serreront de toutes parts; 44 ils te renverseront à terre, toi et tes enfants qui sont au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée.
45 Puis il entra dans le Temple, se mit à chasser ceux qui y vendaient et y achetaient46, en leur disant :
— Il est écrit : Ma maison est une maison de prières; mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs.
47 Et il enseignait tous les jours dans le Temple.
En ce temps-la, — c'est-à-dire au moment de l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, à la veille de sa passion et au jour même de ce triomphe avec lequel forment un contraste bien remarquable, d'une part, ces larmes de Jésus (*), puis, la terrible prédiction qui les accom-
(*) Saint Jean raconte une scène analogue (n, 13-17). Elle est distincte de celle-ci et se place au début du ministère public de Jésus, à la première Pàque qu'il passa à Jérusalem.
l'évangéliatre
pagne et, enfin, la sainte colère avec laquelle il chasse les vendeurs du Temple (*). Cela ferait, à dire vrai, un triple sujet pour nos méditations d'aujourd'hui. Devant, toutefois, retrouver, au dernier dimanche après la Pentecôte, et dans un texte plus largement développé, cette prédiction de la ruine de Jérusalem, il est juste que nous la négligions aujourd'hui pour considérer avec un peu plus d'attention les deux autres : Jésus pleurant, Jésus se mettant en colère. . . Il était donc, lui aussi, et malgré toute sa perfection morale, sujet à ces mouvements de la nature? Il avait donc des « passions »? Et comment les accorder avec l'idée que nous nous faisons de son absolue perfection, puisqu'il était Dieu? Nous allons essayer d'éclaircir ce double problème et ce sera encoreune excellente manière de commenter l'évangile de ce jour.
Philosophie catholique des passions. — Le mot « passion », tel qu'on l'emploie dans la langue courante, emporte presque toujours avec lui un sens défavorable, ou péjoratif, tellement qu'on hésite à s'en servir pour l'appliquer à l'étude de la psychologie de Jésus, par crainte d'étonner les âmes simples et peut-être même de les scandaliser. Mais c'est une crainte vaine, et nous avons tout à gagner, pour notre véritable instruction, à ne pas écarter ce problème de la passion, qui touche à l'un des côtés les plus vivants de notre existence morale.
Certains philosophes de l'école éclectique définissaient la passion en disant qu'elle est une « inclination déréglée et pervertie ». N'est-ce pas déjà revenir, en quelque
(*) Le Temple de Jérusalem n'était pas seulement une « église », au sens où nous l'entendons aujourd'hui, mais un ensemble de constructions comprenant plusieurs édifices, avec des cours intérieures et de nombreux portiques, le tout réuni sur une vaste terrasse, à peu près carrée, dont chaque côté mesurait deux cent vingt-cinq mètres. C'étaient ces cours intérieures, qui, à l'époque des grandes solennités, étaient transformées en véritables marchés.
manière, a la vieille théorie scolastique, qui enseigne que la passion, autrement dit l'inclination, ne devient mauvaise qu'au moment où elle est déréglée, sans avoir, pour cela, changé essentiellement de nature? Il y a donc une bonne et une mauvaise colère, comme aussi bien une bonne et une mauvaise tristesse : c'est à nous qu'il
Fig. 114, page 296.
appartient de leur assurer, par le souci de notre perfection morale, ce caractère qui les rendra définitivement ou bonnes ou mauvaises.
Les passions sont inhérentes à notre nature. Nous ne pouvons les supprimer tout à fait et devenir « impassibles », comme le prétendirent jadis les stoïciens, mais nous devons apprendre à les diriger, à en régler l'usage et l'emploi. Trop souvent, dans leurs avis spirituels, les directeurs d'âmes, pour le plus grand dommage de ceux qu'ils conseillent, se bornent à leur redire : « Soyez
impassibles ! » Hélas ! qui peut se flatter de le jamais
devenir?
Et c'est le moment de rappeler que Jésus lui-même ne l'a pas été. En cela, comme en tout le reste, il s'offre à nous comme le modèle d'une incomparable, mais cependant très humaine perfection.
Les passions du Christ. — Oui, certes, — et personne ne songe à le nier, — la passion est une imperfection, mais c'est une imperfection de notre nature et dont le Christ, l'homme parfait, a voulu lui aussi, subir l'humiliation.
Et s'il l'a voulu, dit saint Thomas, ce fut afin de satisfaire pour nous, afin de prouver la vérité de l'humaine nature qu'il avait prise et aussi pour nous offrir un parfait exemple de vertu (*).
Il a donc pris toutes nos imperfections, toutes, vous l'entendez bien, hormis le péché, car le péché, continue saint Thomas, n'est pas dans l'ordre de la satisfaction, puisqu'il lui est totalement opposé, et que, d'autre part, il se montre, non pas selon l'ordre de la nature, mais contre cet ordre lui-même. Le Christ a donc tout connu de nous, tout, hormis le péché. Il a donc, comme nous, connu la passion, qui n'est autre chose qu'un certain ébranlement de notre corps, qui trouve une résonance ou, si l'on veut, un écho profond, jusque dans le plus intime de notre âme.
Et donc le Christ a connu « la tristesse », une tristesse qui alla jusqu'à lui donner comme un avant-goût de la mort et qui, par deux fois, se traduisit par des larmes, devant le cadavre de Lazare et devant la perspective lointaine de cette patrie qu'il aimait tant et qu'il voyait déjà détruite, ruinée, humiliée pour jamais.
(*) Saint Thomas, Summa theologica, pars III, q. xv, art. 1.
Il a connu « la crainte », comme nous le dit saint Marc cœpit Jésus pavere et tœdere, Jésus commença à être saisi de crainte et d'angoisse. (Marc, xiv, 53.)
Il a connu « l'admiration », car, entendant la réponse du centurion, il tomba en admiration, miratus est, (Luc, vu, 9.)
Et, encore, il s'est mis en colère ; car, dévoré, comme
Fig. 115, page 297.
il l'était, du zèle de la maison de son Père, il ne put, ni ne voulut retenir son indignation devant ceux qui osaient la profaner et, tout aussitôt, il se mit à les en chasser, comme il l'avait déjà fait en une occasion semblable, au début de sa carrière apostolique. (Jean, ii, 13-17.)
De la perfection morale de Jésus. — Moins superbe, donc, que certains philosophes stoïciens, ses contemporains, Jésus n'a pas voulu nous faire croire qu'il était impassible, c'est-à-dire sans passions, et il nous a donné des preuves que, de fait, il ne l'était pas. Homme comme nous, il a éprouvé toutes les imperfections inhérentes à
notre nature, mais c'était pour nous montrer, par son exemple, qu'elles peuvent et doivent devenir des semences de perfectionnement moral de cette même nature, — et on l'appelle « moral » parce qu'il est le résultat de notre volonté, agissant avec le concours de la grâce, autant dire de Dieu lui-même.
Et ainsi Jésus devenait le modèle le plus achevé de la vie vraiment morale, c'est-k-dire de l'effort que doit faire toute créature intelligente et libre pour marcher à la conquête de la plénitude de son être.
Il eut donc, d'une certaine manière, des « défauts », c'est-à-dire de ces imperfections naturelles qui sont nécessaires à la perfection, parce qu'elles y conduisent, la mesurent et sont, en quelque manière, les conditions initiales de la sainteté.
Iconographie. — Notre évangile, parce qu'il renferme deux sujets, devrait s'illustrer avec deux images.
Le premier sujet, c'est Jésus pleurant sur Jérusalem, thème « de bravoure » qui, par ses données pittoresques, a tenté plus d'une fois les artistes modernes. L'ancien art chrétien, cependant, n'y attachait pas une grande importance, tandis qu'il affectionnait tout particulièrement la représentation de Jésus chassant les vendeurs du Temple.
Cette image fait partie, dans l'iconographie du moyen âge, du cycle de la Passion où elle se trouve placée, comme dans le récit de saint Luc, après celle qui représente l'entrée à Jérusalem. Nous donnerons, comme exemple, la belle fresque de Giotto, à l'Arena de Padoue. (Fig. 114, page 293.) Et voici, pour la commenter, une page fort intéressante de Reuss, dans son Histoire évangélique :
« On vendait, dans le Temple, des bêtes pour les sacrifices, et il y avait des changeurs qui fournissaient aux étrangers la monnaie nationale, la seule que les agents du fisc sacerdotal acceptaient quand on venait payer la capitation. On comprend qu'un pareil marché amenait incessamment du bruit, des cris, des contestations, desiraudes, sans compter que la chose elle-même ne convenait pas à la sainteté du lieu. Plus l'affluence du monde était grande, moins il était possible d'y maintenir l'ordre et la décence, et le culte, qui était déjà assez matériel par sa nature, perdait ainsi jusqu'à l'apparence de l'élément religieux. Et, en tout cas, c'était une singulière préparation au recueillement qui convenait au lieu
saint, que d'avoir à se frayer un chemin au milieu d'une cohue bruyante de trafiquants occupés de leurs intérêts, se disputant les chalands ou se querellant entre eux, et de bêtes encombrant le passage, et entourés d'acheteurs et surtout de curieux. »
C'est devant ce spectacle que l'indignation du Christ ne peut se
Fig. 116.
contenir : est-il moins parfait, je le demande, parce qu'il n'a pas refoulé jusqu'au fond de son âme ses sentiments de juste colère?
La petite gravure de Blessebois (fig. 115, page 295) et celle de Roville (fig. 116, page 297) n'ont pas besoin d'être illustrées par un texte explicatif. Je n'ai pas à faire remarquer pourquoi, dans cette dernière, la scène des Rameaux, qui est d'ailleurs la principale de la composition, est jointe à celle des Vendeurs chassés du temple : les deux faits, dans les Synoptiques, se suivent de très près et j'ai dit que les illustrateurs de la Passion les font [presque toujours figurer l'un à côté de l'autre.
Parabole du pharisien et du publicain. (Luc, xvm, 9-14.)
En ce temps-là, 9 Jésus dit cette parabole à quelques-uns qui, se croyant justes, mettaient leur confiance en eux-mêmes et méprisaient les autres :
— 10 Deux hommes montèrent au Temple pour prier ; l'un était pharisien, l'autre publicain. 11 Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : O Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères, ni même comme ce publicain. 42 Je jeûne deux fois la semaine ; je donne la dîme de tout ce que je possède. 13 Quant au publicain, il se tenait à l'écart et n'osait pas même lever les yeux au ciel; mais il se frappait la poitrine et disait : O Dieu, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur. 14 Je vous le dis, celui-ci, à la différence de l'autre, descendit justifié dans sa maison ; car quiconque s'élève sera humilié, et quiconque s'humilie sera élevé.
Les quatre paraboles de saint Luc. — Ce récit de saint Luc présente, avec une délicieuse simplicité, une haute leçon morale qui se dégage assez clairement d'ellemême pour qu'il soit inutile de la mettre en plus parfaite lumière par un long commentaire.
On a rapproché de ce récit, en se demandant parfois si ce n'étaient pas là « des histoires vraies », trois autres paraboles rapportées par le même évangéliste, et, chose assez remarquable, par lui seul. C'est d'abord la
parabole du bon Samaritain, dont nous donnerons plus tard, au douzième dimanche après la Pentecôte, une assez copieuse interprétation. C'est ensuite, avec la parabole du riche insensé (Luc, xii, 16-21), celle du mauvais riche (Luc, xvi, 19-31), qui ne figurent pas en notre Evanoéliaire du dimanche, et c'est vraiment dommage.
Passe encore pour celle du riche insensé, qui pousse l'orgueil de ses richesses jusqu'à s'imaginer, l'insensé, qu'elles pourront lui garantir une vie longue et bienheureuse, au moment même où Dieu se préparait à lui redemander son âme. Il est de la famille, après tout, de cet orgueilleux pharisien dont notre évangile d'aujourd'hui nous raconte l'histoire, et celle-ci suffirait, au besoin, à nous guérir à tout jamais d'une vanité aussi intolérable.
Mais nous regretterons davantage de n'avoir pas eu à commenter la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare, histoire si vraie et si pleine d'instruction, où nous aurions trouvé l'occasion d'achever la théorie chrétienne, esquissée au huitième dimanche après la Pentëcôte, sur l'usage des richesses, dont il faut se servir, sur cette terre, pour se préparer des amis, c'est-à-dire les pauvres, afin que « ceux-ci nous reçoivent dans les tabernacles éternels ». Que le mauvais riche n'a-t-il su écouter, pour son plus grand bien, les plaintes du pauvre Lazare, quand celui-ci « était couché à sa porte, couvert d'ulcères, et désireux de se rassasier des miettes qui tombaient de sa table » ! Plus tard, plongé dans les tristesses douloureuses du feu qui brûle éternellement, il invoquera vainement les miséricordes de Dieu : « Aie pitié de moi, et envoie-moi Lazare, pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau et me rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement de cette flamme ! » Dieu ne saura plus l'écouter et ne lui répondra qu'afin de lui dire que, pour lui, il n'y a plus d'espérance.
De même, aujourd'hui, devrons-nous faire notre profit de la leçon d'humilité que nous donne cet autre modeste qui s'appelle le publicain de l'Evangile. Car c'est seulement à prier ainsi qu'on obtient grâce devant le Seigneur, en l'implorant avec une profonde humilité, non point au nom de sa justice, mais plutôt de sa miséricorde et de sa pitié. Telle est la leçon morale qui se dégage de cette parabole. Elle est on ne peut plus claire, et, en même temps qu'elle nous frappe par sa limpidité lumineuse, elle n'est pas sans nous plaire, tout en nous instruisant. C'est le même caractère que nous trouvons dans les trois autres récits dont nous avons parlé. Ils méritent, à ce point de vue encore, d'être rapprochés l'un de l'autre, et forment ainsi comme un enseignement de choix dont je voudrais qu'il suffise, pour en savourer l'extrême bienfaisance et la douceur, de se rappeler simplement le titre sous lequel nous les avons groupées : les quatre paraboles de saint Luc.
La prière du pharisien. — Cette parabole de saint Luc est, si j'ose dire, « composée » d'admirable façon, tellement qu'en se plaçant au point de vue simplement littéraire, — ce que nous ne voulons pas faire ici, — on ne se lasserait pas d'en faire ressortir les beautés. Qu'on en considère successivement les diverses parties — d'abord, la mise en scène, ensuite les deux prières, celle du pharisien, celle du publicain, puis le dénouement, sous forme de sentence, prononcée par Jésus — ou bien simplement l'une de ces parties, indépendamment des autres, on sera émerveillé de la perfection avec laquelle — je parle toujours au point de vue littéraire — elle a été traitée.
Il en est de même, maintenant, au point de vue de la signification morale. Je veux le montrer, tout au moins, pour le passage qui renferme la prière du pharisien,
et dont j'emprunte le commentaire à l'excellent livre de M. Girodon(*).
Après avoir lait observer que, par sa seule attitude, le pharisien laissait déjà deviner les sentiments de son âme, M. Girodon continue en ces termes :
« 0 Dieu, je vous rends grâces », disait le pharisien en lui-même. Ces premiers mots sont, à coup sûr, irréprochables. Mais la suite de ses paroles nous impose deux
Fig. 117, page 303.
observations. D'abord, il ne demande rien : relevez toute cette étrange prière, le pharisien ne pense pas qu'il ait quoi que ce soit à acquérir, ni même à perfectionner. Il est parfaitement satisfait de lui-même, et certainement il était convaincu que Dieu ne devait pas l'être moins. Ensuite, il rend grâces à Dieu, de quoi ? Des bienfaits qu'il a reçus ? Non, mais de ses propres vertus, dont il étale complaisamment le tableau ; en sorte que toute cette prétendue prière tourne à glorifier non pas Dieu, l'auteur de tout bien, mais lui-même. C'est une litanie en son propre honneur que notre pharisien
(* i Girodon, Commentaire sur saint Luc, p. 412.
va réciter. Le détail en est admirable. D'abord le procédé habituel aux orgueilleux, la comparaison : « Mais enfin, demandait-on à Talleyrand, pour qui vous prenezvous donc ? — Pas pour grand'chose, si je me juge ; mais pour beaucoup, si je me compare. » Le pharisien ne s'en fait pas faute : « Je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères. » Nous n'avons aucune raison pour douter que ce fût vrai ; il n'avait aucun de ces défauts, non plus que ceux du publicain qui venait d'entrer dans le temple avec lui. « Je ne veux pas être pris pour un de ces hommes-là », se disait sans doute l'irréprochable pharisien. S'abstenir du péché ne suffit pas, il faut encore pratiquer les vertus. Notre zélé personnage n'y manque pas, il a même des vertus qui ne sont pas imposées : il jeûne deux fois par semaine, quoique la loi ne le commande qu'une fois par an, et les préceptes traditionnels quatre ou cinq fois ; il donne la dîme de tous ses revenus, au lieu de la dîme légale restreinte au bétail et aux produits des champs. Mortifications et aumônes, il les pratique réellement, et non par ostentation, mais par une pensée religieuse, puisque le souvenir lui en revient devant Dieu. Voilà, à coup sûr, un homme de bien, presque un saint ; en tout cas, un modèle.
Quelle différence entre cette prière et celle de l'humble publicain ! Mais celle-là ne se commente pas. Et plaise à Dieu que nous ne nous lassions jamais de la redire : « Seigneur, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur ; Deus ! propîtius esto mihi peccatori ! a
Iconographie. — L'iconographie des paraboles, parce qu'elle n'intéresse qu'indirectement l'illustration de la foi, relève plutôt de l'histoire de l'art religieux que de l'iconographie proprement dite. Mais encore trouverait-on un véritable intérêt à signaler au passage, quand on a le bonheur de les rencontrer, quelques-unes de ces notations d'artistes qui sont, au point de vue de la mise en valeur de l'Evangile, de véritables trouvailles.
La gravure de Schnoor, par exemple, m'a toujours paru, pour commenter notre parabole, tout ce qu'on peut imaginer de plus parfait... Mais je me garderai bien de la décrire, ce qui serait exposer le lecteur à ne plus la regarder avec assez de soin et, partant, à ne plus en savourer tout le parfum. D'ailleurs, il n'y a rien de tel, pour bien comprendre une image, que de s'apprendre à soi-même les mots avec lesquels on voudrait pouvoir en parler. (Fig. 117, page 301.)
XXXTX
Guérison du sourd-muet de la Décapole. (Marc, vu, 31-73.)
En ce temps-là, 31 Jésus quitta le pays de Tyr et vint par Sidon vers la mer de Galilée, en traversant le pays delà Décapole. 32 On lui amena un homme sourd et muet, et on le suppliait de lui imposer les mains. 33 Alors Jésus le tira à part de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles et lui toucha la langue avec sa salive. 34 Puis, levant les yeux au ciel, il soupira, et lui dit : Ephphetha, c'est-à-dire : Ouvre-toi. 35 Aussitôt ses oreilles furent ouvertes, le lien de sa langue fut dénoué, et il parlait, distinctement. 36 II leur défendit de le dire à personne; mais plus il le leur défendait, plus ils le publiaient, 37 et plus ils étaient saisis d'admiration : Il a bien fait toutes choses, disaient-ils, il a fait entendre les sourds et parler les muets.
En ce temps-la, — c'est-à-dire au début de la troisième et dernière année de son ministère public, quand Jésus, ayant renoncé à parcourir la Judée, parce que les Juifs cherchaient à le tuer (Jean, vu, 1), et même la Galilée, — Capharnaùm, jadis si enthousiaste, commençait à se soulever contre lui, — prit le parti de fuir à l'étranger, du côté de Tyr et de Sidon (Matth., xv, 21), où il guérit bientôt la Chananéenne. Pour ce qui est du miracle dont parle notre évangile, il se place pendant le voyage de retour qui, en raison de sa longueur, a pu durer plusieurs jours, sinon plusieurs semaines.
Importance de la méditation des miracles de Jésus.
— Il est assez instructif d'avoir à noter que, sur les cinquante-deux passages de l'Evangile dont l'Eglise nous invite, le dimanche, à méditer le détail au cours de Tannée liturgique, beaucoup plus de la moitié contiennent des récits de miracles. On pourrait donner de ce fait plusieurs raisons, dont il ne faudrait pas même négliger celles d'un ordre secondaire, comme serait, par exemple, le pieux intérêt que les simples trouvent toujours à ce genre de récits.
Les simples, d'ailleurs, sont, en cette occurrence, d'accord avec les gens très raisonneurs et très savants, car tous, sans exception, nous devons reconnaître que si, dans la vie de Jésus, toutes les actions furent parfaites,
— puisque les actions, comme l'enseigne la philosophie, émanent de la personne et que les actions de Jésus furent toutes, et également, les actions d'une personne qui était Dieu, — parmi elles, toutefois, il y en eut qui furent, pour ainsi dire, plus parfaites et plus dignes d'être admirées, à savoir : ses miracles.
Et voilà ce que nous fait entendre saint Marc, au dernier verset de notre évangile. Jésus, dit-il, a bien fait toutes choses, bene omnia fecit. Mais il ajoute aussitôt, comme pour achever sa pensée : il a fait entendre les sourds et parler les muets, c'est-à-dire que, parmi toutes ses actions, également parfaites, il convient d'en admirer spécialement quelques-unes pour s'y instruire et s'y édifier, et ce sont les miracles.
Les caractéristiques de la guérison du sourd-muet".
— Les miracles se ressemblent tous par cela même qu'ils sont également des miracles, c'est-à-dire des manifestations surnaturelles de la toute-puissance de Dieu. Ils diffèrent 'maintenant les uns des autres par le détail des circonstances dans lesquelles ils se sont
LÉVANGÉLIA1RIÎ
produits et qui donnent, à chacun d'eux, une caractéristique particulière, d'où nous devons apprendre à tirer un spécial profit.
Le personnage qui doit être, ici, l'objet du miracle n'occupe dans lerécit qu'un rôle assez secondaire. C'était un sourd-muet ou plutôt, comme l'indique le mot j/.oytla'Xov du texte grec, un homme parlant et entendant difficilement, non point comme ceux qui sont sourds-muets de naissance. Aussi bien l'effet du miracle sera de lui permettre de parler distinctement, et solutum est çinculum linguœejuset loquebatur recte. Mais que dit-il, une fois guéri ? A-t-il remercié Jésus? S'est-il mêlé à ceux qui témoignaient tout haut son admiration pour lui? Nous ne savons pas. Le sourd-muet de l'Evangile, encore une fois, occupe, dans le récit du miracle qui s'accomplit en sa faveur, un rôle secondaire : ce n'est donc pas sur lui que nous devons concentrer le meilleur de notre attention.
Il est, au contraire, fort instructif d'étudier la conduite de ceux qui ont servi, en quelque manière, d'intermédiaire entre le miraculé et l'auteur même du miracle.
Car, ce n'est pas de lui-même que l'infirme vient à Jésus : il lui est amené par certaines personnes et adduciuit ei surdum, peut-être des disciples du maître, de ces personnes, tout au moins, qui le connaissaient, avaient déjà entendu ses prédications, constaté sa puissance de thaumaturge et avaient Jésus en telle admiration qu'ils ne craindront pas de le célébrer hautement, alors même qu'ils en auront reçu la défense formelle : mais plus il leur défendait et plus ils les publiaient disant, il a bien fait toutes choses quanta eis prœcipiebat tanto majis plus prsedicabant dicentes bene omnia fecit.
Nous ne saurions, comme nous le ferons remarquer tout à l'heure, les blâmer trop vite d'avoir ainsi désobéi à la défense qui leur avait été faite par Jésus. Et comme
il faut les louer, d'autre part, du zèle qu'ils mettent à conduire aux pieds du divin Maître ceux qu'ils savent avoir besoin de son ministère et de sa pitié! Voilà bien les véritables amis, et, jusque dans leur zèle quelque peu indiscret, nous ne pouvons nous empêcher de les admirer, alors même que nous craignons de n'avoir pas toujours le courage nécessaire pour suivre leurs conseils.
Considérons maintenant, dans le détail de son action, l'auteur du miracle, c'est-à-dire le Christ lui-même. Sa volonté seule, qui est la volonté même d'un Dieu, est la cause réelle, suffisante du miracle : aussi, très souvent, se contente-t-il pour l'opérer, de ce seul mot tout puissant : je le veux, sois guéri, çolo, mundare. Parfois, cependant, il accompagne cet acte de volonté de signes extérieurs qui en précisent la signification immédiate et qui ont encore pour nous, selon la doctrine des Pères, une signification durable, symbolique. Qu'on relise, en ledécomposant en ses détails, le récit de saint Marc : on verra qu'ils sont tous ordonnés à la meilleure intelligence du miracle.
En voici, maintenant, d'après les Pères, la signification symbolique : « Parmi tant de miracles, écrit M. Lesêtre, mentionnés sommairement, l'évangéliste raconte en détail la guérison d'un sourd-muet. C'est parce que Notre-Seigneur voulait, pour l'instruction de ses apôtres, en faire le type d'une guérison spirituelle opérée chaque jour dans son Eglise. Cet emploi de la salive, ce doigt posé sur les organes des sens, cette parole impérative Ephphetha, sont des rites qui servent à chasser le démon de celui qui demande à recevoir le baptême, Avant d'en prescrire l'usage, Notre-Seigneur voulait montrer leur signification et l'efficacité surnaturelle qu'il y attacherait (*). »
Un problème de psychologie. — Nous ne voulons pas
(*) H. Lbsêtre, Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. I, p. 278.
omettre, dans ce commentaire, de résoudre une difficulté qu'on se pose très souvent au sujet de notre évangile. On y voit, en effet, Jésus donnant à ses disciples un ordre qu'ils vont violer tout aussitôt et dont, tout bien considéré, il prévoyait et même il devait vouloir la violation. Il leur défend de parler du miracle qu'il vient d'accomplir, comme il le fait, d'ailleurs, en d'autres circonstances semblables : mais les disciples pouvaient-ils obéir à cet ordre ? Le devaient-ils, même, s'il est vrai, tout au moins, que les miracles du Christ étaient destinés aussi bien à notre instruction qu'à la leur ? Voilà donc, en Jésus, une volonté bien imparfaite, dira-t-on, puisqu'elle s'attache à des objets qu'elle ne peut atteindre. Et comment concilier cette défaillance avec l'irréprochable perfection de Jésus ?
Mais il faut noter, tout d'abord, qu'il y a deux volontés dans l'Homme-Dieu : la volonté divine, puisqu'il est Dieu ; la volonté humaine, puisqu'il est homme.
Or, si la perfection de la volonté humaine ne peut aller contre la volonté de Dieu, puisque son idéal est l'amour, qui consiste précisément à se perdre dans cette très sainte volonté, encore reste-t-il que son objet immédiat, tel qu'il est appréhendé par l'intelligence, ne se manifeste pas toujours, etdirectement, comme une expression de la volonté divine. Alors, et malgré cette indécision, elle agit courageusement, selon ce qu'elle voit être le meilleur. Or, dans cette éducation à l'apostolat que Jésus donne à ceux qui vont être appelés à continuer sa mission parmi les hommes, il est une leçon, capitale entre toutes, qu'il ne se lasse pas de leur répéter et dont, comme homme, il veut encore leur donner l'exemple : c'est le désintéressement et la modestie. Il ne veut pas, autour de lui, de bruit ni d'éclat, et supplie qu'on fasse le silence autour de ses actions les plus merveilleuses. Voilà ce qu'il voulait, comme homme.
Et, toutefois, sa volonté divine exigeait que ces miraracles devinssent publics, puisqu'ils devaient servir à l'œuvre de rédemption qu'il était venu accomplir. Le dernier mot devait rester, dans cet apparent conflit, à la volonté divine, mais sans que la perfection de volonté humaine en soit en rien diminuée. Car, tout au fond, elle n'avait voulu qu'une seule chose, à savoir : éloigner, autant qu'elle le pourrait, la gloire humaine, le faire avec toutes les énergies dont elle était capable, s'en remettant, d'ailleurs, pour le reste, à la volonté de Dieu.
Nous retrouvons plus d'une fois, au cours du récit évangélique, des traces de ce conflit. Qu'on se rappelle, par exemple, l'histoire infiniment douloureuse de l'agonie au jardin des Oliviers. Il était bon de le signaler, afin de mieux pénétrer l'admirable psychologie de l'âme de Jésus.
Et qu'on ne dise pas, avec certains auteurs téméraires, qu'il n'a pu, de lui-même, en prendre conscience. L'incroyable perfection de sa volonté humaine réside, en effet, dans ce qu'elle s'employa souvent, avec une magnifique énergie, à suspendre, dans ses actions, l'efficace de sa toute-puissante volonté divine. Et Jésus le savait, et il a pris soin de nous en avertir, pour que nous ne puissions le soupçonner de ne l'avoir pas su. Ne nous dit-il pas, lors de la trahison de Judas, qu'il lui suffirait d'un mot pour faire envahir le jardin des Oliviers par des légions d'anges ? C'est donc qu'il pouvait le faire : mais il ne le voulut pas, pas plus qu'il ne voulut descendre de la croix, quand on l'y invitait, comme persuadé qu'il le pouvait faire.
Mais, en ces deux occasions, la volonté humaine de Jésus et la volonté divine, se concertant également pour l'acceptation du même sacrifice d'amour, et cela pour notre plus grand bien, eurent, jusque dans les apparences extérieures, la même conduite. Dans d'autres
occasions, comme il arriva pour les faits qui suivirent la guérison du sourd-muet, ce fut, au contraire, la volonté divine qui eut le dernier mot sur la volonté humaine.
Parabole du bon Samaritain. (Luc, x, 23-37.)
En ce temps-là, Jésus dit a ses disciples :
— 23 Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez. 24 Car, je vous le dis, beaucoup de prophètes et de rois ont désiré voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu.
25 Voici qu'alors un docteur de la loi se leva pour le tenter, et lui dit :
— Maître, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle ?
26 Jésus lui dit :
— 27 Qu'y a-t-il d'écrit dans la loi? qu'y lis-tu ? 11 répondit :
— Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même.
28 Jésus lui dit :
— Tu as bien répondu ; fais cela et tu vivras.
29 Mais celui-ci, voulant se donner raison, dit à Jésus :
— Et qui donc est mon prochain ?
30 Jésus reprit la parole et dit :
— Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho ; il tomba au milieu des voleurs, qui le dépouillèrent et, après l'avoir couvert de blessures, s'en allèrent, le laissant à demi mort. 31 Or, il se trouva qu'un prêtre descendait par le même chemin ; il le vit et passa outre. 32 Un lévite arriva aussi près de là, le vit et passa outre. 33 Mais
un Samaritain en voyage, passant de son côté, le vit et fut touché de compassion. 34 II s'approcha alors, banda ses plaies et y versa de l'huile et du vin ; 35 puis, il le plaça sur sa monture, le couduisit dans une hôtellerie et prit soin de lui. 36 Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l'hôtelier et lui dit : Aie soin de lui ; et tout ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour. 37 Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des voleurs ?
38 Le docteur répondit :
— Celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Jésus lui dit :
— Va et fais de même.
Comment faut-il méditer l'Évangile ? — Quand on se trouve en présence d'un texte aussi populaire, et aussi souvent commenté, que celui de notre évangile d'aujourd'hui, c'est alors surtout qu'on comprend l'extrême difficulté d'un semblable travail, et qu'on est tenté de borner toutes les explications à ces simples paroles :
Vous venez d'entendre la lecture de l'évangile de ce jour. Et maintenant, si vous désirez vraiment profiter des enseignements qu'il contient, cherchez de vousmême quel est celui que vous en devez tirer pour l'amélioration de votre vie morale. Car votre âme a ses secrets, que je ne connais pas, et nui autre que vous n'est capable d'en déchiffrer l'énigme. Essayez de le faire à la lumière de l'Evangile : alors seulement vous pourrez dire quelle en est la véritable signification, pour ce qui vous regarde, du moins, et c'est la seule chose dont vous avez à vous préoccuper. L'Evangile, en effet, doit être étudié surtout au point de vue moral et personnel. C'est une clarté merveilleuse, mais qui peut avoir un double effet, selon qu'elle illumine ou obscurcit la vérité qui est actuellement nécessaire au plus parfait épanouissement de votre
vie morale. Cherchez-la donc de vous-même, cette bienheureuse vérité, l'unique nécessaire ; et si déjà elle vous est apparue, si la vue seule de ce bon Samaritain a suffi pour mettre en branle les forces de votre âme, n'allez pas plus avant, je vous prie, de crainte qu'au lieu de vous éclairer davantage, tout ce que je puis avoir à vous dire n'aboutisse qu'à flatter votre curiosité et au détriment, peut-être, de la seule instruction qui vous était nécessaire. Mais fermez ce livre et, dans le silence de votre âme, écoutez Dieu.
De la curiosité en matière de religion. — Toutefois je veux dire, après cet avertissement, que la curiosité d'interprétation n'est pas toujours condamnable, quand on médite l'Evangile, et qu'il faut même la conseiller à certains esprits, peu contemplatifs de leur nature et qui, s'ils se tenaient toujours immobiles devantle même aspect d'une même vérité, finiraient bien vite par s'en lasser, et peut-être même par s'en dégoûter. A ceux-là, donc, je proposerai différentes manières de méditer la parabole du bon Samaritain. Car je n'en veux condamner aucune, — d'ailleurs, je n'en aurais pas le droit, — et reste persuadé que toutes, également, portent en elles-mêmes leur bienfaisance et leur vérité.
Réaliste ou mystique ? — Est-ce une histoire « vraie » ou une histoire « inventée », le récit de l'acte de charité accompli par le bon Samaritain sur la route de Jéricho ?
A lire, en toute simplicité, le texte de saint Luc, on n'aurait pas de peine à croire que c'est une histoire vraie, un fait réellement arrivé, et Jésus, en somme, nous le raconte comme tel. Là-bas, au pays d'Orient, on est tout à fait persuadé de la parfaite réalité de l'histoire, et, vers le milieu du chemin entre Jérusalem et Jéricho, dans un village appelé aujourd'hui Khan-el-Hatroun, on
invite encore le voyageur à se reposer quelques instants dans l'hôtellerie où le bon Samaritain avait conduit son blessé.
Voilà pour l'explication réaliste; elle a son charme et aussi son utilité. Je ne voudrais pas la rejeter pour cela seul, qu'elle est, dit-on, une «explication populaire », et que Jésus ne nous a donné ni le nom du blessé, ni celui du Samaritain, ni celui de la localité.
Les explications mystiques sont infiniment plus nombreuses et plus compliquées, mais ce ne sera pas une raison de les croire moins acceptables, puisqu'elles s'appuient de l'autorité vénérable des Pères de l'Eglise. Les Pères, dit Hugo de Saint- Victor, ont unanimement reconnu que cette parabole a un sens mystique. Le Juif qui descend de Jérusalem à Jéricho, et qui est dépouillé et laissé pour mort, c'est Adam notre premier père, qui, par son péché, est déchu de son innocence, et a perdu toutes les grâces que Dieu lui avait données en le créant. Les voleurs qui le blessent et le dépouillent, ce sont les démons. Le prêtre et le lévite, qui passent sans secourir ce misérable, représentent la loi de Moïse, avec tous ses sacrifices et ses cérémonies, incapables de guérir nos blessures. Le charitable Samaritain, c'est Jésus-Christ. L'hôtellerie où il porte son malade, c'est l'Eglise. L'huile et le vin sont les sacrements. Ceux à qui il recommande le blessé sont les pasteurs de l'Eglise... Et ainsi, dans leurs pieux discours, les Pères de l'Eglise ne se lassent pas de chercher les résonnances mystiques de la parabole du bon Samaritain. Qui donc oserait dire qu'ils se trompent et nous égarent, au lieu de nous instruire et de nous édifier ?
Critique littérale : qu'est-ce que la charité ? — N'y a-t-il pas jusqu'aux représentants de la « critique littérale », — et ce sont, pourtant, les enfants terribles de
l'exégèse, — auprès desquels on pourrait encore prendre occasion de s'instruire utilement au sujet de cette parabole ? Je veux même dire, en finissant, que c'est à eux que je dois d'avoir été obligé de m'y arrêter très longuement et peut-être, si je ne m'abuse, d'en avoir pénétré plus intimement la signification bienfaisante. Voici donc la difficulté spéciale où s'exerce, dans le commentaire de notre évangile, la critique littérale.
Il ne s'agit pas, bien entendu, du précepte même de l'amour du prochain. Mais on remarque ici une curieuse substitution. Car, alors que le docteur de la loi avait posé la question sous cette forme : qui est mon prochain ? Jésus, quand vient le moment de donner la réponse, ou plutôt de la faire donner par celui-là même qui avait posé la demande, prend soin de la repéter lui-même, mais sous une forme différente et tout à fait inattendue : Lequel des trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands ? On voit bien, sans doute, après réflexion, ce que cela veut dire, bien que l'expression ne soit pas tout à fait courante. Etre le prochain de quelqu'un, c'est, en effet, se rapprocher de lui, faire en sorte que rien plus ne nous sépare de lui, le considérer, en un mot, comme un autre nous-même. La question, donc, s'entend assez bien et, la preuve qu'elle s'entend, c'est que le docteur de la loi est obligé d'y répondre, sans plus essayer davantage de s'y dérober.
Mais voici d'autres docteurs, ceux-là plus modernes, qui me disent : il y a là, sans aucun doute, un « défaut de rédaction » de saint Luc, la question que Jésus fait au scribe qui l'a interrogé n'étant pas dans le droit fil du récit.
Et pourquoi donc, je vous prie, allez-vous supposer un défaut de rédaction? C'est l'écueil de nos nouveaux docteurs de méditer les Evangiles avec l'idée préconçue qu'ils ne représentent pas l'enseignement authentique de Jésus,
mais plutôt des rédactions très postérieures, plus ou moins exactes, où la part personnelle de l'écrivain va souvent jusqu'à défigurer la pensée même de Jésus. Les anciens commentateurs, au contraire, persuadés que des altérations de ce genre étaient impossibles, ne voulaient même pas s'arrêter un instant à de pareilles hypothèses et, quand une difficulté nouvelle se présentait, ils s'efforçaient de l'éclairer sans renoncer à croire qu'ils étaient en présence de l'autorité même de Jésus.
Or, je le demande, pourquoi ne pas vouloir accorder à ce divin Maître, quand il discute avec un « savant » une certaine subtilité de dialectique qui, je vais le montrer, ne devait pas être sans produire d'excellents résultats ?
Car je suppose, et j'en ai certes le droit, que Jésus, en toute loyauté, se propose d'éclairer le docteur juif, et même je puis croire que cet homme avait véritablement le désir de s'instruire quand pour justifier sa demande, volens justîficare seipsum, il demande à Jésus : quel est mon prochain, quis est meus proximus ? Le prochain ! Aimer son prochain ! Il y avait beau temps qu'il le répétait, peut-être sans le trop comprendre, ce mot fatidique : le prochain, — comme il peut arriver que nous le répétions nous-mêmes, trop souvent, sans savoir exactement à quoi il répond. Et lui, en tout cas, le savait moins que nous sommes à même de le savoir aujourd'hui. Car, pour un Juif, le prochain ne pouvait pas être un païen ou un gentil, ni, à plus forte raison, un Samaritain, qui représentait pour lui un ennemi national, un excommunié, un homme pire qu'un païen, un de ces habitants de Sichem dont l'Ecclésiaste disait : « Il est deux nations que mon âme déteste et il en est une troisième que je ne puis souffrir : ceux qui habitent les montagnes de Séir, les Philistins, et le peuple insensé qui réside à Sichem. » Il a donc bien le droit de demander à Jésus : A votre sens, quel est mon prochain ?
Et Jésus de lui répondre, tout d'abord, par la parabole que nous savons, et dont le sens était on ne peut plus évident.
Mais alors, et avant de conclure, et parce qu'il parle à un homme instruit et d'intelligence déliée, et parce qu'il veut revenir, par delà la question subsidiaire posée par le docteur, à l'explication du grand précepte de la charité d'où la discussion est partie, — les transitions, en effet, ne sont pas, dans saint Luc, aussi « artificielles » qu'on veut bien le prétendre, — Jésus s'adresse de nouveau à son interlocuteur et lui pose une question qui dépasse de beaucoup, par son acuité pénétrante, la demande qui lui avait été faite à lui-même, tellement que, s'il avait voulu réellement l'entendre, le pharisien eût été amené à donner, non pas l'ancienne formule qu'il répétait depuis trop longtemps pour en briser l'écorce afin de voir, tout au fond, ce qu'elle contenait, mais une nouvelle, plus simple, plus naïve et déjà chrétienne, — et il aurait vu qu'on est vraiment le prochain de quelqu'un, quand on se rapproche de lui, quel qu'il soit, parce qu'il peut avoir besoin de nous.
La charité, en effet, est en nous, et non pas en dehors de nous. C'est un feu qui couve en notre âme et qui n'en est pas moins réel et fécond, alors même qu'à l'extérieur rien n'en pourrait transparaître. La bienfaisance, même, n'est pas la charité, puisqu'elle n'en semblerait, trop souvent, qu'une mauvaise falsification et qu'ainsi on peut être charitable, sans posséder la charité.
Mais le docteur de la loi n'a rien compris de tout cela, bien qu'il ait, au moins en apparence, répondu correctement à la demande faite par Jésus. Il avait, toutefois, saisi le sens direct de la parabole et même, je veux le supposer^ son sens moral, mais sans rien pouvoir davantage, bien qu'il y eût été sollicité discrètement.
S'il habitait Jéricho, comme le faisaient, d'ailleurs, un bon nombre de ses collègues, il a dû plus d'une fois, sur la route solitaire, songer, en retournant chez lui, à la parabole du bon Samaritain. Peut-être même, en de semblables circonstances, se sera-t-il gardé, instruit par Jésus, d'imiter l'exemple du prêtre et du lévite, et cela par pure honnêteté morale : mais, devenu bienfaisant, sera-t-il, pour cela, devenu charitable ? Il est encore permis d'en douter.
C'est enfin pour cela que, méditant les paraboles de l'Evangile, il convient, par delà le sens direct et moral, de chercher encore, en s'aidant de la tradition, quel en est le sens mystique et surnaturel. Car notre morale, à nous chrétiens, n'est pas de celles qui se peut étayer uniquement sur des principes philosophiques et des exemples de vertu. La vraie charité, qui en est la base et le couronnement, ne nous peut venir que de Celui, qui est la charité même. Nous ne nous lasserons pas de la lui demander.
Guérison de dix lépreux. (Luc, xvir, 11-19.)
En ce temps-là, 11 Jésus, se rendant à Jérusalem, passait par les confins de la Samarie et de la Galilée. 12 Comme il entrait dans un village, il se présenta à lui dix lépreux qui se tinrent à distance et élevèrent la voix, 13 disant :
— Jésus, Maître, ayez pitié de nous.
14 Dès qu'il les eut vus, il dit :
— Allez, montrez-vous aux prêtres.
Tandis qu'ils y allaient, ils furent guéris.
40 Or l'un d'eux, voyant qu'il était guéri, revint en glorifiant Dieu à haute voix. 16 Puis il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus et lui rendit grâces; et c'était un Samaritain. 17 Alors Jésus prit la parole, et dit :
— Est-ce que les dix n'ont pas été guéris ? où sont donc les neuf autres ? 18 II ne s'est trouvé que cet étranger pour revenir et rendre gloire à Dieu.
19 Puis il lui dit :
— Lève-toi, va; ta foi t'a sauvé.
En ce temps-la, — - c'est-à-dire la troisième année du ministère public de Jésus, au cours du voyage vers Jérusalem dont saint Luc nous donne le très long* récit, en dix chapitres (ix-xix), et, plus précisément, au début de la troisième période de ce voyage.
La tradition a placé le lieu de la guérison miraculeuse des dix lépreux en une certaine ville, Djennir, sur la grande route d'Egypte à Damas, où jadis s'élevait une
église, mais déjà en ruines en 1555, quand l'a visitée le moine Boniface, et dont il ne reste, aujourd'hui, aucun
vestige.
La lèpre et les lépreux. — La lèpre était fort commune chez les Juifs, malgré les sévères prescriptions de la loi pour l'écarter :
« D'après la loi de Moïse, le lépreux devait se tenir éloigné du reste des hommes jusqu'à ce que la maladie eût atteint la période où elle cessait d'être contagieuse. Le malheureux, couvert de plaies hideuses qui finissaient par envahir tout son corps, était donc condamné à vivre dans les déserts avec des compagnons d'infortune que la société avait également rejetés loin d'elle. On disposait en des endroits convenus la nourriture qu'ils devaient y prendre furtivement, pour retourner aussitôt, comme des bêtes fauves, dans leur solitude. Pendant la période aiguë de la maladie, le corps entier s'enflait, les ongles des pieds et des mains tombaient, les sucs vitaux essentiellement altérés, s'échappaient par les yeux, le nez et la bouche. La voix devenait rauqueet criarde. Si l'infortuné résistait à la crise, tout son corps, jusqu'à ses cheveux, revêtait une étonnante blancheur. C'était le moment où il devait se présenter aux prêtres pour être purifié. La guérison n'était pourtant pas encore assurée, mais le mal ne pouvait plusse communiquer, et toutes les précautions hygiéniques devenaient désormais inutiles vis-à-vis de la société (*). »
Les lépreux, parce qu'ils étaient isolés des hommes, cherchaient naturellement à se rapprocher les uns des autres : il ne faut donc pas s'étonner de les voir réunis dix ensemble sur le passage de Jésus.
(*) Mgr Le CÂMUS,Fie de Notre- Seigneur Jésus- Christ, vol. I, p. 398.
Sens mystique ou symbolique. — La lèpre a toujours été regardée par les Pères comme l'image du péché.
De même que la lèpre, en effet, altère profondément le corps et en fait comme une vivante et lamentable pourriture, toute pleine d'épouvante et d'horreur, ainsi en est-il du péché par ses effets sur notre âme qu'elle souille, défigure et rend également horrible aux yeux des anges et de Dieu.
Par leurs fautes, en conséquence, les pécheurs se séparent des justes, comme les lépreux de la société; et, s'ils meurent dans cet état, leur séparation sera éternellement confirmée par la justice de Dieu.
Comme la lèpre, enfin, le péché est d'une guérison fort difficile : il y faut la toute-puissance même de Dieu, qui a institué, à cet effet, un sacrement spécial, la pénitence, dont les prêtres sont les seuls dispensateurs et auxquels, par conséquent, les pécheurs, comme les lépreux de l'Evangile, doivent aller se montrer pour s'assurer l'entier bénéfice de leur guérison.
Mais, afin d'avoir sa parfaite efficacité, ce puissant remède demande encore que le miraculé revienne aussitôt à Jésus, qui ne pourrait, même par un miracle nouveau, nous dispenser de la reconnaissance : la contrition de nos fautes est toujours imparfaite, quand elle ne s'achève pas dans un acte d'amour pour le Christ Jésus.
ÉVANGr. DIM. — 21