XL VI
Guérison du paralytique de Capharnaùm. (Matth., ix, 1-8.
En ce temps-là, 1 Jésus monta dans une barque, repassa le lac et vint dans sa ville. 2 Là on lui présenta un paralytique couché sur un lit. Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique :
— Aie confiance, mon fils, tes péchés te sont remis.
3 Mais quelques-uns des scribes dirent en eux-mêmes : — Cet homme blasphème.
Jésus vit leurs pensées et leur dit :
— 4Pourquoi pensez-vous le mal dans vos cœurs ?5 Lequel est le plus aisé, de dire: Tes péchés te sont remis; ou de dire : Lève-toi et marche ? 6 Or, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés : Lève-toi, dit-il alors au paralytique ; prends ton lit et va dans ta maison.
7 Celui-ci se leva, et s'en alla dans sa maison. 8 Les foules, à cette vue, furent remplies de crainte et glorifièrent Dieu qui a donné un tel pouvoir aux hommes.
[Marc, ii, 1-12; Luc, v; 17-26.])
Fig. 122, p. 344.
Commentaire iconographique. — Pour nous reposer de l'austérité, peut-être indiscrète, du commentaire théologique des évangiles précédents, nous voulons nous placer aujourd'hui, pour expliquer le texte qui nous raconte la guérison du paralytique, sur le terrain exclusif de l'art et de l'iconographie. Nous y perdrons l'occasion, je le sais, d'élucider certains problèmes (*) qui, pour subtils qu'ils puissent paraître, ne manqueraient pas, si nous les avions résolus, d'éclairer utilement notre religion.
Mais ce sera déjà quelque chose d'apprendre comment on aimait
Fig. 123.
jadis, à méditer ce miracle et l'explication, que nous allons entreprendre de nos images, nous fournira encore plus d'un autre enseignement.
Le contexte. Fig. 123. Mosaïque de Ravenne (cinquième
(*) En particulier, celui des rapports qu'il y a entre le péché et les maladies, et si ces dernières peuvent en être la conséquence et la punition. Il faut supposer, pour entendre parfaitement notre évangile, qu'il en était du moins ainsi dans le cas du paralytique, autrement son attitude et celle du Christ seraient tout à fait inexplicables. Et ainsi nous trouvons, dans ce récit, tout le rythme des différentes actions qui constituent, à proprement parler, la pénitence, c'est-à-dire la confession, la contrition, l'absolution et même, dans une certaine mesure, la satisfaction.
siècle). — Le contexte de notre évangile nous est donné, d'abord, par la mosaïque de Ravenne qui nous montre Jésus envoyant des démons dans un troupeau de pourceaux, — on les voit se précipitant à la mer, — afin de délivrer les malheureux qu'ils tourmentaient si furieusement « que personne n'osait plus passer par ce chemin (*) ».
Parmi ces misérables possédés, un, surtout, était à plaindre, car il était assiégé, non point par un seul démon, mais par toute une légion : c'est lui que représente notre mosaïque, lorsque, miraculeusement délivré et plein de reconnaissance, il vient trouver
Fig. 124, page 343.
Jésus « comme il montait dans la barque, lui demandant de rester
avec lui (**) ».
Il est « vêtu et sain d'esprit », — son attitude le démontre assez, — alors qu'avant « il ne portait point de vêtements et habitait, non dans une maison, mais dans les sépulcres » disent, à la fois, saint Matthieu, saint Marc et saint Luc. L'artiste a pris soin de nous rappeler ce détail.
A droite, pour celui qui regarde, on voit « une eau », pour parler comme les anciens imagiers, et c'est la mer de Tibériade, où se précipitent les pourceaux. Ils ne sont que trois, ici. Mais on
(*) Matth., viii, 28-34. Saint Marc (v, 1-20) et saint Luc (vm, 26-39) racontent aussi le miracle, mais avec quelques variantes, dont la principale est qu'ils ne parlent que d'un seul possédé, tandis que saint Matthieu en mentionne deux : ce serait donc plutôt de ces deux premiers que s'inspire le mosaïste de Ravenne.
(**) Marc, v, 18.
ne pouvait exiger que l'artiste, pour traduire à la lettre le texte sacré, en représentât «deux mille (*) ».
Fig. 124, page 312. Gravure de Blessebois. — Cette seconde gravure, empruntée à Blessebois, représente Jésus, quand il « retire Matthieu du Gontoir des Peagers », c'est-à-dire la « vocation de saint Matthieu », qui est racontée par l'évangéliste — et notez que c'est saint Matthieu lui-même — précisément après le récit de la guérison du paralytique :
« Et Jésus, étant parti de là, vit en passant, assis au bureau
Fig. 125.
des péages, un homme nommé Matthieu, et il lui dit : Suis-moi. Il se leva et le suivit. » (Matth. ix, 9.)
La vocation de saint Matthieu est donc intercalée, par les trois Synoptiques, entre la guérison du paralytique et un grand repas « chez les publicains et beaucoup de pécheurs » où Jésus assiste avec ses disciples.
Guérison du paralytique. Fig. 125, page 343. Mosaïque de Ravenne. — Avec cette reproduction de la mosaïque de Ravenne, nous voici maintenant devant le sujet proprement dit de notre
(*) « Et les esprits impurs étant sortis, entrèrent dans les pourceaux, et le troupeau se précipita en bas de la pente, dans la mer, environ deux mille, et ils se noyèrent dans la mer. » (Marc, v, 13.)
évangile. Mais il faut avouer qu'au premier abord il n'y semble guère, car on ne voit pas le rapport qu'il y a entre cette composition et le texte de saint Matthieu.
C'est, en effet, qu'elle illustre le miracle d'après un détail que ne donne pas la narration de saint Matthieu, mais que nous retrouvons à la fois dans celle de saint Luc (v, 19) et de saint Marc (u, 4) : « Comme ils ne pouvaient le lui présenter (le paralytique), à cause de la foule, ils découvrirent le toit de la maison où il était, et, ayant fait une ouverture, ils descendirent le lit sur lequel le paralytique était couché . »
Dans notre mosaïque, toutefois, Jésus est placé, non pas à l'intérieur de la maison, mais en dehors, et assiste à « la montée » plutôt qu'à « la descente » du paralytique, ce qui n'est pas sans nuire quelque peu à l'intelligence du texte. Dans la miniature du Saint Grégoire de la Nationale, la scène est beaucoup plus raisonnablement construite : elle se passe à l'intérieur d'une maison, au centre de laquelle on aperçoit le paralytique sur son lit, encore retenu par les cordes que laissèrent glisser, sur le toit entr'ouvert, deux hommes accroupis.
Si intéressante que soit cette formule de la guérison du paralytique, elle n'est pas, toutefois, la plus commune : on le représente, en effet, plus ordinairement avec son lit sur les épaules, et dans l'attitude de quelqu'un qui marche, ce qui est la traduction du verset de saint Matthieu où Jésus lui dit : « Lève-toi, prends ton lit, et va dans ta maison. » On voit cette scène représentée de la sorte sur un grand nombre de sarcophages chrétiens où elle est presque classique.
Et, détail fort curieux, on la trouve aussi dans cette même série des mosaïques de Ravenne où le même miracle, par conséquent, est représenté deux fois, mais avec deux formules différentes.
J'ai voulu joindre à ce commentaire iconographique la reproduction de la petite gravure de l'Evangéliaire du P. Remigio, pour montrer comment un simple détail, insignifiant en apparence, peut changer, d'un seul coup, toute la signification d'une image (fig. 122, page 340).
Qui apporte, en effet, le paralytique devant le Christ ? Ce sont, ici, non pas des hommes, mais des anges, qui se trouvent suspendus dans les airs, et non plus accroupis, ou debout, sur le toit d'une maison. Et nous voici jetés, parce simple détail, en plein « mysticisme ». Il me semble, en l'occurrence, tout à fait malencontreux et je lui préfère de beaucoup, pour ma part, le naturalisme un peu naïf de l'artiste de Ravenne.
Parabole du festin nuptial. (Matth., xxii, 2-14.)
En ce temps-là, comme Jésus parlait en paraboles aux princes des prêtres et aux pharisiens, il leur dit :
— 2 Le royaume des cieux est semblable à un roi qui célébra les noces de son fils. 3 II envoya donc ses serviteurs appeler ceux qui étaient invités aux noces, mais ils ne voulurent pas venir. 4 II envoya encore d'autres serviteurs, avec ces paroles : Dites aux invités : Voici que j'ai préparé mon festin ; mes bœufs et mes animaux engraissés sont tués ; tout est prêt : venez aux noces.0 Mais ils ne s'en soucièrent pas, et s'en allèrent, celui-ci à sa ferme, celui-là à son négoce; les autres se saisirent de ses serviteurs et les tuèrent, après les avoir accablés d'outrages.
7 Lorsque le roi l'apprit, il fut irrité ; il envoya ses armées, extermina ces meurtriers et brûla leur ville.
8 Puis, il dit à ses serviteurs : Les noces sont prêtes, mais ceux qui avaient été invités n'en étaient pas dignes.
9 Allez donc dans les carrefours et appelez aux noces tous ceux que vous trouverez. 10 Ses serviteurs s'en allèrent parles chemins et rassemblèrent tous ceux qu'ils trouvèrent, mauvais et bons ; la salle des noces fut remplie de convives.
11 Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et il aperçut là un homme qui n'était pas revêtu delà robe nuptiale. 12 II lui dit : Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale? Celui-ci resta muet. 13 Alors
le roi dit aux serviteurs : Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres extérieures; là il y aura des pleurs et des grincements de dents. 44 Car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'âmes d'élus.
En ce temps-la, — c'est-à-dire pendant les derniers jours du ministère de Jésus à Jérusalem, à la veille de sa passion. Le Christ n'a pas réservé aux seuls habitants de la Galilée, gens simples et d'intelligence un peu grossière, l'enseignement par paraboles. Tl s'en sert encore, jusque dans les derniers jours de sa mission terrestre, pour enseigner les savants orgueilleux de la capitale, et il le fait même fréquemment: la parabole du festin nuptial est, en effet, la troisième qu'il leur proposait, et dans la même journée.
Cette parabole du festin nuptial, comme aussi bien les deux précédentes — celle des deux fils et la parabole des vignerons homicides — est d'allure prophétique et a pour but d'annoncer, non seulement les ruines prochaines qui suivront l'aveuglement des Juifs, mais encore, et en général, la misérable fin de ceux qui, après s'être assis au céleste banquet, s'en voient chassés pour n'être pas restés fidèles à l'appel divin.
Interprétation de la parabole. — Le roi dont il s'agit ici, c'est Dieu le Père : son fils, c'est Jésus-Christ et l'épouse à laquelle il l'unit d'un mariage mystique dont les Pères ne cessent de nous parler, c'est l'Eglise.
Les premiers invités, ceux auxquels le roi adresse, à plusieurs reprises, l'invitation au festin, ce sont les Juifs ; non seulement ils dédaignent l'invitation, mais ils font périr les messagers — les apôtres — qui avaient été chargés de la leur porter; alors, pour les punir, le roi envoie des armées — les légions romaines — qui détruisent leur ville et les massacrent sans pitié.
Les messagers du roi s'en vont ensuite porter la bonne nouvelle à ceux qui, tout d'abord, n'étaient pas destinés à la recevoir — les païens — et les voilà qui entrent en foule pour prendre part au royal banquet. L'Eglise est constituée et quiconque a répondu à l'appel des ministres de Dieu, a pu entrer dans le royaume divin : pour y demeurer, toutefois, il fallait garder la « robe nuptiale », c'est-à-dire cette grâce, dont Dieu nous fait l'offrande magnifique et gratuite, comme jadis, en Orient, les rois donnaient à leurs invités le somptueux vêtement qui leur devait permettre de figurer à leur table avec honneur et dignité.
Mais le mauvais chrétien est chassé misérablement, lui qui prétend faire partie de l'Eglise sans être revêtu de ce céleste vêtement de grâce, soit qu'il ait négligé de le demander humblement aux ministres sacrés, soit que, l'ayant reçu, il l'ait gardé avec plus de soin jusqu'au jour où, soit désespérance, soit orgueil, il en a jeté les lambeaux aux vents ! Et alors, pour sa punition, il est précipité dans « les ténèbres extérieures », c'est-à-dire dans cet abîme sans lumière et sans joie où il ne cessera de pleurer, avec rage, les splendeurs, un moment entrevues, du céleste banquet.
D'où sort, enfin, la leçon toujours vivante de la parabole, qui s'applique à nous-mêmes aussi bien qu'aux Juifs. Car, dit saint Paul, « si Dieu n'a pas épargné les branches naturelles, il ne nous épargnera pas non plus ». [Rom., xi, 21.)
Les deux paraboles du « festin nuptial » et du « grand festin ». — Elle est plus importante qu'on pourrait, à première vue, le supposer, la question de savoir si les deux paraboles du festin nuptial et du grand festin, racontées l'une par saint Matthieu, l'autre par saint Luc (*), doivent
(*) Luc, xiv, 16-24. Cf. év. xxx, p. 257.
être identifiées l'une avec l'autre, ou bien si l'on doit les considérer comme deux paraboles distinctes, bien qu'assez voisines l'une de l'autre. Car, si Ton conclut à l'identification, et cela en raison des ressemblances, il faut expliquer les différences, qui sont notables chez saint Matthieu, et cela nous conduit insensiblement, je ne dirai pas à des conclusions, mais à des manières de parler singulièrement inquiétantes. Voici, par exemple, comment le P. Rose s'exprime au sujet de cette parabole du festin nuptial (*) :
« Déjà plusieurs Pères l'identifiaient avec la parabole du festin, rapportée par saint Luc. Chez celui-ci le canevas est plus simple ; dans saint Matthieu, il est au contraire, complexe et plus riche. La leçon morale n'est pas seulement que les Juifs se sont dérobés à l'invitation du roi ; ils ont de plus tué les serviteurs venus pour leur rappeler que le festin est prêt ; le roi aussitôt envoie ses armées, détruit les meurtriers et brûle leur ville, trait qui ne s'accorde pas avec le mouvement de la parabole (**). Elle est donc accrue (***) d'un nouvel élément : annonce de la ruine de Jérusalem, massacre des habitants et incendie de la cité. — La seconde partie est aussi plus étendue (****). Saint Matthieu donne (*****) une esquisse de la vie de
(*) P. Rose, l 'Evangile selon saint Matthieu, p. 167.
(**) C'est moi qui souligne, pour inviter le lecteur à réfléchir sur la portée d'observations de ce genre. Car, si ce trait ne s'accorde pas avec le mouvement de la parabole, la chose est assez grave : et qui en doit porter la responsabilité ?
(***) Et qui donc est l'auteur de cette glose de la parabole originale?
(****) C'est-à-dire, sans doute, à partir de la seconde mission des serviteurs- Saint Luc, en effet, n'a rien de l'épisode du convive non revêtu de la robe nuptiale.
(*****) VoiJà qui est plus affirmatif : saint Matthieu commentant à sa façon la parabole de Jésus, en profite pour en donner une esquisse, etc. D'où on conclura que l'Eglise nous fait lire, aujourd'hui, non pas la parabole authentique de Jésus, mais cette parabole commentée par saint Matthieu. Et je dis que cette « façon de parler » est extrêmement dangereuse, car elle conduit insensiblement à une « façon de penser » qui n'est peut-être pas tout à fait orthodoxe.
l'Eglise, une fois constituée ; les méchants s'y rencontrent avec les bons, etc. »
Je ne saurais, en toute sûreté de conscience, me mettre à la suite des critiques qui interprètent ainsi l'Evangile, alors même qu'il me faudrait, en conséquence, continuer à regarder ces deux paraboles comme vraiment distinctes l'une de l'autre. Des auteurs fort sérieux n'ont pas hésité à le faire.
Saint Thomas, par exemple, qui cite, d'ailleurs, ces autorités (*) , fait remarquer quelques-unes des différences notables qui permettent de maintenir la distinction. Dans saintMatthieu il est question d'un festin de noces, nuplias, — et il symbolise l'Eglise, — taudis qu'en saint Luc on parle d'un repas du soir, — cœnam magnam, — qui désigne le dernier et éternel banquet. Or, ajoute saint Thomas, au premier repas quelques personnes peuvent entrer, qui seront clans la suite obligées d'en sortir: mais au second (c'est-à-dire au banquet éternel) quiconque y a été admis n'en pourra jamais sortir.
Notre bonheur, en effet, ne sera consommé que dans la gloire, et quand, pour nous servir de l'image consacrée, nous aurons pris place à l'éternel banquet. Sur terre cependant, nous pourrons avoir connu un avant-goût des célestes joies, quand, écoutant l'invitation de Jésus, nous venons nous asseoir à sa table. Et cette joie, même, est durable, si demeurant, par sa grâce, intimement unis à lui, nous sommes dignes de vivre continuellement à ses côtés. Mais si nous perdons cette grâce, robe d'innocence sans laquelle il n'est pas permis de prendre part au festin qu'il nous offre, ou si nous avons l'audace de nous y présenter sans elle, comme il est raconté clans la parabole de saint Matthieu, alors nous en serons chassés et, rigoureusement punis pour cette criminelle pré-
(*) Saint Thomas, Catena aurea, vol. I, p. 333. Édition Vivès, 1891.
somption, nous aurons mérité de l'expier dans les peines éternelles.
Rien de ces menaces dans la parabole de saint Luc, car il n'y est pas question du même festin. Les ressemblances, toutefois, y sont frappantes, puisque, dans l'une comme dans l'autre, il s'agit, au fond, de la même participation à la vie divine, mais considérée à deux moments très distincts, et selon deux modes tout à fait spéciaux.
La conclusion, même, est notablement différente et, jusque dans la comparaison des traits parallèles, on aura encore à noter des nuances tout à fait significatives.
Enfin ces deux paraboles furent prononcées à des époques différentes. Malgré la note sévère qui s'y fait entendre, celle de saint Luc appartient encore au groupe des paraboles de la miséricorde : elle sera suivie, à quelques pages plus avant, dans son récit, des paraboles de la brebis et de la drachme perdues (xv, 3-7, 8-10) et de celle de Y enfant prodigue (xv, 11-32) (*). Dans saint Matthieu, au contraire, nous sommes à la fin du ministère de Jésus, à la veille de la Passion. Les avertissements sévères se multiplient: la parabole du festin nuptial fait partie d'un groupe de trois paraboles dont l'inspiration est la même et qui vont rejoindre, par delà les enseignements didactiques de la dernière heure, le groupe des paraboles qui terminent le discours apocalyptique, la parabole des dix vierges et celle des talents.
(*) Remarquez comment, avant de faire tuer le veau gras et de conduire à table le prodigue, le « père dit aux serviteurs : apportez une robe, la plus belle, et l'en revêtez ». (xv, 22.)
Guérison du fils de l'officier de Capharnaûm. (Jean, iv, 46-53.)
En ce temps-là, 46 il y avait un officier royal dont le fils était malade à Capharnaûm. 47 Ayant appris que Jésus venait de Judée en Galilée, il alla à lui et le pria de descendre et de guérir son fils; car celui-ci était sur le point de mourir.
48 Jésus lui dit :
— Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas.
49 L'officier royal lui dit :
— Seigneur, descendez, avant que mon fils ne meure !
50 Jésus lui dit :
— Va, ton fils vit.
Cet homme crut à la parole que Jésus lui avait dite et il s'en alla. 51 Comme déjà il descendait, ses serviteurs vinrent au-devant de lui et lui annoncèrent que son fils vivait.52 Il leur demanda l'heure à laquelle celui-ci s'était trouvé mieux; ils lui dirent:
— Hier, à la septième heure, la fièvre l'a quitté.
53 Le père reconnut que c'était à cette heure-là que Jésus lui avait dit : Ton fils vit; et il crut, lui et toute sa maison.
En Ce temps-là, — au début de son ministère galiléen, et après avoir quitté Nazareth, ayant déclaré « qu'un prophète n'est pas honoré dans sa propre patrie » (Jean, iv, 44.). Alors, continue saint Jean, « il alla de nouveau à Gana de Galilée, où il avait changé l'eau en vin ». (iv, 46.) Le mot patrie est pris, ici, au sens restreint
de « ville natale ». || 46. Unofficier royal, regulus, [3a<Ti).ix6<r, c'està-dire un employé de la cour d'Hérode Antipas, un des fils d'Hérode le Grand, auxquels, en mémoire de leur père, on conservait, même sous la domination romaine, le titre de roi. C'est déjà une caractéristique qui empêche de le confondre avec le centurion dont l'histoire a été commentée au troisième dimanche après l'Epiphanie (cf. p. 73). Il y a, d'ailleurs, d'autres différences, en dehors de celle des personnages eux-mêmes, — car, dans le récit des Synoptiques, il s'agit de l'esclave d'un centurion, et non pas, comme ici, du fils d'un employé de la cour d'Hérode, — et saint Augustin les résume ainsi : « L'officier d'Hérode (regulus) désirait ardemment voir le Seigneur venir chez lui, dans sa maison ; le centurion s'en déclarait indigne. Au second, il était dit : je viendrai et je le guérirai; à l'autre, au contraire : Va, ton fils est guéri. A l'un Jésus promettait sa présence, à l'autre, seulement la guérison : et toutefois le premier escomptait sa présence, tandis que le second s'en déclarait indigne. » 1 1 47. Seigneur, descendez. Au retour d'un pèlerinage en Terre sainte, avec des impressions encore toutes fraîches, quand on se rappelle la rapidité, assez désagréable, d'ailleurs, avec laquelle on dévale, au sortir du plateau de Gana, dans la plaine d'Esdrélon, pour gagner le lac de Tibériade, on n'a pas besoin de consulter la carte, et ses cotes, pour comprendre ce « descendez » de l'officier de Gapharnaùm. Je parle, bien entendu, dans cette note, des impressions ressenties « en voiture ». Mais quelles voitures I Et quelles routes ! Et quels conducteurs ! || 47. // était sur le point de mourir, c'est-à-dire très gravement malade, dans un état désespéré, vivant, toutefois, car ce n'est pas une « résurrection » que demande le père, bien qu'on pourrait le conclure du verset où Jésus dit : Allez, votre fils vit. || 48. Des signes et des prodiges, deux mots, à peu près synonymes, qui désignent l'ensemble des actions miraculeuses de Jésus, mais ne se rencontrent que dans ce passage de saint Jean. || 50. Il vit, c'est-à-dire, il a recouvré la plénitude de la vie, il est guéri. Ce fut, et nous le répétons, non pas une résurrection, mais une guérison opérée instantanément, et à distance.
Les étapes de la foi dans lame du croyant. — A la fin seulement de notre récit, nous apprenons que l'officier s'inclina devant la toute-puissance de Jésus, — et il crut (53), — d'où l'on pourrait conclure, qu'auparavant il doutait, qu'il n'avait pas la foi. Mais cela s'entend de la plénitude de la foi, car, s'il ne l'avait possédée, en quelque manière, il n'aurait pas délaissé un fils tendrement aimé, et qui se mourait, pour aller, dans une ville éloignée, se jeter aux pieds de Jésus.
Il avait donc, une certaine foi, mais incomplète, hésitante, insuffisamment éclairée, qui allait se développer graduellement au contact du divin Maître, et c'est là ce que note très exactement l'évangile que nous méditons.
Redisons donc, encore une fois, que, s'il quitte Capharnaùm, pour monter jusqu'à Cana, dès qu'il apprend que Jésus y est arrivé, c'est qu'il croit en lui, et dans sa puissance miraculeuse.
Mais il lui suppose certaines limites, par exemple qu'elle ne saurait s'exercer en dehors de certaines conditions, avec une parole seulement et à distance — comme sa foi est moins parfaite que celle du centurion ! — et pour cela, donc, il ne cesse d'insister pour que Jésus daigne le suivre, jusqu'à Capharnaùm, afin de guérir son enfant.
Jésus le lui reproche (48), ce qui n'empêche pas l'officier, car il ne comprend pas, de réitérer sa demande, et de façon encore plus pressante (49).
Alors, sans plus insister, parce qu'il voit que ce serait peine inutile, et touché, d'autre part, sinon par l'intensité de sa foi, du moins par celle de sa douleur, le Maître lui accorde, « tout enle lui refusant », ce qu'il demande. Allez, votre fils est guéri.
Et notez, tout aussitôt, les effets de cette mystérieuse collaboration entre la bonne volonté persévérante, d'une part, et la toute-puissance miséricordieuse, de l'autre. La foi de l'officier est déjà devenue plus robuste, car, sans plus hésiter, il reprend le chemin de Capharnaùm et s'en va, ce qui est la première récompense de son bon vouloir ; il reçoit la seconde, avant même d'arriver chez lui, puisqu'il apprend, sur le chemin, la guérison de son fils.
A quelle heure s'est-il trouvé mieux ? demande-t-il aussitôt à ses serviteurs. Il veut le savoir exactement, non pas qu'il doute encore, mais parce que, remué jus-
ÉVANG. DTM. — 23
qu'au plus intime de son être, il veut, pour lui-même et pour les autres, se rendre compte qu'il ne s'agit pas, dans l'espèce, d'une coïncidence fortuite entre les deux événements, et que la parole de Jésus, agissant à distance, ce qu'il ne croyait pas possible, a vraiment été la cause efficace, et instantanée, de la guérison de son enfant.
Il en est, maintenant, tout à fait convaincu, et cette lumière, qui se fait subitement dans son âme, suffit, par son rayonnement, à convaincre également tous ceux qui l'entourent, et il crut, lui et toute sa famille.
Telle est, dans une âme droite et loyale, la genèse de la foi. Nous l'avons vue plus soudainement développée dans l'âme du centurion. L'Evangile, toutefois, se plaît davantage à nous en faire noter, pour notre meilleure instruction, les étapes successives.
Et c'est le cas de rappeler l'exemple de cet autre père qui invoque, lui aussi, la pitié du Seigneur, en faveur de son pauvre enfant, au lendemain de la Transfiguration (*). Le démon s'est emparé de lui « et, en quelque lieu qu'il le saisisse, il le jette par terre, et l'enfant écume, grince des dents, et devient tout raide, et j'ai dit à tes disciples de chasser l'esprit, et ils n'ont pas pu ». Au père, qui lui crie pitié, Jésus répond :
« Si tu peux croire, tout est possible à celui qui croit. »
Notez, maintenant, le cri de ce pauvre homme, qui lui répond, tout en larmes :
« Seigneur, je crois, viens au secours de mon incrédulité, adjuve incredulitatem meaml »
Il croit, et cependant il ne croit pas autant qu'il serait nécessaire et il s'en afflige, à cause de quoi « il est tout en larmes ».
(*) Marc, ix, 13-28^ M atth., xvii, 16-20; Luc, ix, 37-43.
« Il ne sait pas bien à quoi s'en tenir sur la nature et les degrés de sa foi. C'est plutôt, chez lui, une bonne volonté de croire qu'autre chose. Il reste perplexe, il hésite, et c'est pourquoi, dans sa sincérité honnête, il ajoute immédiatement : « Suppléez à ce qui me manque, venez en ce aide à mes dispositions ; de ce commencement de foi « que j'appelle « mon incrédulité », parce que j'ai con- « science qu'il n'est point assez développé, faites une foi ce triomphante,pleine et décisive (*). »
A qui le supplie de la sorte, Jésus ne refuse pas de venir en aide, dût-il, pour cela, multiplier les miracles.
Et s'il nous reproche, car c'est justice, de les lui demander, encore ne laisse-t-il pas, car il est miséricordieux, de nous les accorder. L'histoire de l'officier de Capharnaum est mise, par saint Jean, tout au début de son Evangile, afin de nous le prouver, par un exemple, avant de nous en expliquer, par son enseignement, les secrètes raisons.
(*) Planus, Pages d'Evangile, vol. II, p. J54. Poussielgue, éditeur.
Parabole du serviteur sans pitié. (Matth., xviii, 23-35.)
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : — 23 Le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre leurs comptes à ses serviteurs. ^Lorsqu'il eut commencé à faire rendreles comptes, on lui présenta un serviteur qui lui devait dix mille talents. 25 Mais, comme il n'avait pas de quoi les rendre, son maître ordonna qu'on le vendît, lui, sa femme, ses enfants et tout ce qu'il avait, pour acquitter la dette. 26 Ce serviteur, se jetant à ses pieds, le priait en ces termes : Ayez patience à mon égard et je vous rendrai tout. 27 Emu de compassion, le maître de ce serviteur le laissa aller et lui remit sa dette. 28 Mais quand ce serviteur fut sorti, il trouva un de ses compagnons qui lui devait cent deniers ; il le saisit et il l'étoufFait en lui disant : 29 Rends-moi ce que tu me dois. Alors son compagnon se jeta à ses pieds et le priait en ces termes : Aie patience à mon égard et je te rendrai tout. 30 Mais il ne voulut pas; il s'en alla et le fit mettre en prison, jusqu'à ce qu'il lui eût rendu tout ce qu'il lui devait. 31 Ses compagnons, à la vue de ce qui se passait, furent vivement attristés et ils allèrent raconter à leur maître tout ce qui était arrivé. 32 Alors son maître le fit appeler et lui dit : Méchant serviteur, je t'ai remis toute ta dette, parce que tu m'en avais prié, 33 ne devais-tu pas avoir pitié, toi aussi, de ton compagnon, comme j'avais eu pitié de toi ? 3i Puis son maître irrité le livra
aux exécuteurs, jusqu'à ce qu'il eût rendu tout ce qu'il devait. 35 C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne à son frère de tout son cœur.
En ce temps-la, — c'est-à-dire pendant la dernière période du ministère public du Sauveur, au cours de ce long voyage qui le mène à Jérusalem, pour la Passion. Cette parabole fut proposée par le Maître après un très beau discours qu'il tint à ses disciples (Matth.,xviii, 1-22), de même que les paraboles sur le royaume des cieux avaient été proposées, au début de sa mission, après le célèbre Discours sur la montagne.
Explication de la parabole. — Le roi, qui demande des comptes, c'est Dieu, notre Père, mais aussi notre Maître. Le premier serviteur, celui dont la dette est si forte qu'elle ne se peut évaluer exactement, et ne saurait, en conséquence, être jamais acquittée, c'est nous-mêmes, avec nos innombrables péchés.
Et toutefois, parce que nous nous humilions devant Dieu et lui avons demandé un peu de pitié, voilà qu'il nous l'accorde, et beaucoup plus grande que nous ne l'aurions jamais espérée : au sortir, en effet, du tribunal de pénitence, plus rien ne reste dans notre âme de nos fautes, sinon cette « tache » que nous n'achèverons de faire disparaître que par la pénitence, en ce monde ou dans l'autre. La charité, toutefois, pourra précipiter cette œuvre d'entière purification, et Dieu nous la demande avec une douce insistance, après nous avoir donné luimême un parfait exemple de l'une et l'autre vertu, en nous pardonnant et en faisant pénitence pour nous.
Mais voici qu'à peine sorti de son saint tribunal, nous manquons gravement au précepte de cette charité rédemptrice, refusant de pardonner à notre frère qui est pourtant
attaché, comme nous, au service de Dieu unum de consentis. Nous sommes implacables, par exemple, s'il nous adresse une parole un peu amère, et voici que, tout aussitôt, il faut nous venger.
C'est le cas du second serviteur qui était, lui aussi, un débiteur, mais pour une si petite somme que, par rapport à la dette du premier, c'était à peine une goutte d'eau dans l'immensité de l'océan ! Comment comparer, en effet, une dette de cent deniers — quatre-vingt-dix francs, environ — à une autre de dix mille talents, soixante millions et même, selon certaines interprétations, cent vingt millions de francs! Et voilà qu'à notre frère qui nous demande un peu de pitié, comme nous l'avions nous-mêmes sollicitée en nous agenouillant devant Dieu, nous la refusons impitoyablement !
Alors Dieu intervient, car c'est lui-même que nous venons d'offenser en refusant de pardonner à notre frère, et cette nouvelle offense s'accroît, en quelque manière, de toute la gravité de l'ancienne, qui apparaît de nouveau bien que pardonnée, ne serait-ce que pour faire ressor tir davantage notre ingratitude.'
Ramenés devant le tribunal de Dieu, sans qu'il nous soit plus permis, cette fois, de tenter une dernière justification, nous nous entendons condamner, et alors sans rémission, après avoir été flétris par les reproches irrités de notre Roi et Maître.
ce Jamais reproche ne fut plus convaincant, s'écrie Bourdaloue, ni jamais châtiment ne fut plus juste. Pour peu que nous ayons de lumières et de droiture naturelle, il n'y a personne qui ne sente toute la force de l'un, et qui n'approuve toute la rigueur de l'autre.
« Car, que pouvait répondre ce serviteur impitoyable et si dur à se faire payer une somme de cent deniers, lors même que son maître, touché pour lui de compassion
et ayant égard à sa misère, venait de lui remettre jusqu'à dix mille talents ?
« Si donc, irrité d'une telle conduite, le maître ne diffère pas à punir ce misérable, s'il le traite comme ce malheureux a traité son débiteur, et s'il le fait enfermer dans une étroite prison, c'est un arrêt dont l'équité se présente d'abord à l'esprit, et dont la raison est évidente (*). »
(*) Bourdaloue, Sermon pour le vingt et unième dimanche après la Pentecôte.
Le denier de César. (Matth., xxn, 15-21. [Marc, xii, 13-34; Luc, xx, 20-40.])
En ce temps-là, 45 les pharisiens s'en allèrent tenir conseil en vue de prendre Jésus par ses propres paroles. 46 Puis ils lui envoyèrent leurs disciples avec des hérodiens, qui lui dirent:
— Maître, nous savons que vous êtes véridique, et que vous enseignez la voie de Dieu en toute vérité, sans vous inquiéter de personne; car vous ne regardez pas la condition des hommes. 17 Dites-nous ce qui vous en semble: est-il permis ou non de payer le tribut à César?
48 Mais Jésus, qui connaissait leur malice, leur dit:
— Pourquoi me tentez-vous, hypocrites? 49 Montrezmoi la monnaie du tribut.
Ils lui présentèrent un denier. 20 Jésus leur dit :
— De qui est cette image et cette inscrition? Ils lui dirent :
— De César.
21 Alors il leur dit:
— Rendez-donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.
En ce temps-la : contexte et argument. — La scène que raconte notre évangile eut lieu à Jérusalem, dans les derniers jours du ministère du Sauveur, et suit immédiatement, dans saint Matthieu, la parabole du festin nuptial (Matth., xxii, 1-14), dontelle est, en quelque manière, l'épilogue et le complément.
Il s'agit toujours, dans l'un et l'autre cas, de la grande affaire pour laquelle Jésus est venu sur la terre, c'est-àdire l'établissement du « royaume des cieux». Mais voici qu'il approche du terme de sa mission. L'épreuve est faite.
Les Juifs, aveugles et endurcis, persistent à méconnaître le vrai caractère de ce royaume tout spirituel et universel, en ce sens qu'il n'est pas un royaume terrestre et doit s'étendre sur le monde entier. Jésus les avertit, une dernière fois, parla parabole du festin nuptial, qu'ils se condamnent eux-mêmes à en être définitivement rejetés. Cette fois, ils ont compris.
Mais alors, se disent-ils entre eux, cet homme est un révolutionnaire, puisqu'il annonce la ruine de l'ordre de choses établi et que, même, il ne se défend pas de travailler à la précipiter ! C'était toujours le même sophisme, qui consistait a confondre avec le gouvernement temporel celui, tout spirituel, que Jésus était venu établir. Mais ils interrogent — ou plutôt ils font interroger — le Christ de façon si captieuse, qu'ils espèrent que sa réponse, forcément franche et loyale, le ruinera définitivement dans l'esprit de la populace, toujours désireuse de trouver en lui le restaurateur attendu du royaume d'Israël, ce qui s'excuse assez quand on voit les apôtres eux-mêmes garder leurs espérances nationales jusque sur la montagne de l'Ascension. [Actes, i, 6.)
Jésus, qui voit le piège, se garde bien d'y tomber, en exposant à nouveau l'économie générale et particulière du royaume qu'il est chargé d'établir. Avec une belle et loyale franchise, comme sans aucun embarras, il répond directement aux envoyés des pharisiens. « Il reconnaît l'autorité de l'empereur et ordonne de lui payer la taxe : il a fixé par une formule nette la différence du domaine politique et du domaine religieux, des droits de César et des droits de Dieu. Le règne qu'il veut établir n'estdonc
l'évangéltaire
pas l'ennemi du pouvoir romain; il peut coexister avec lui, il en est indépendant, puisqu'il est d'un autre ordre (*). »
Et s'il ne s'explique pas alors à ce sujet, c'est qu'il n'a plus rien à ajouter à tous les enseignements qu'il a prodigués aux pharisiens pendant les trois années de son ministère public.
C'est encore qu'il veut les laisser tout entiers sur l'impression de la dernière parabole qu'il achève à peine de leur proposer, celle du festin nuptial, avertissement terrible, mais encore salutaire, dont il ne tenait qu'à eux de tirer profit.
Commentaire de l'évangile. — Après avoir entendu la parabole du festin, les pharisiens se retirent, n'ayant rien à répondre, mais sans vouloir, pour cela, accepter l'enseignement moral et personnel qui en ressortait. Ils ne veulent pas se rendre. Ils tiennent conseil entre eux, pour savoir comment ils s'y prendront pour détruire dans le peuple — car ils ne songent pas à eux-mêmes, leur conviction étant faite — la fâcheuse impression produite par l'enseignement de Jésus.
C'est un piège qu'ils lui tendront. Mais, pour lui assurer plus de chance de réussite, ils le feront par des intermédiaires dont le Christ, du moins ils l'espèrent, se méfiera moins que d'eux-mêmes. Ils lui envoient donc une ambassade. Elle est composée de deux groupes. Dans l'un se trouvent leurs disciples, ennemis plus ou moins avoués, comme ils le sont eux-mêmes, du gouvernement romain, et professant, en conséquence, qu'on ne doit payer le tribut qu'à Dieu. Dans l'autre figurent des hérodiens, c'est-à-dire des amis d'Hérode Antipas et, conséquemment, des Romains, auxquels cet usurpateur était redevable de l'autorité qu'il gardait encore parmi les Juifs: ceux-là estimaient, au contraire des autres, qu'on
(*) P. Rose, Études, p. 103.
ne doit payer le tribut qu'à César. On devine la question insidieuse qu'ils vont poser à Jésus. Mais, auparavant, « ils commencent par la flatterie, car c'est par là, dit Bossuet, qu'on commence toujours, lorsqu'on veut tromper quelqu'un ».
Enfin, ils en viennent à la question insidieuse que leur avaient soufflée, à l'avance, les pharisiens. Et ils ne disent pas, en général : « A qui faut-il payer le cens ? » c'est-à-dire l'impôt, car Jésus s'en serait tiré trop vite et trop facilement, en répondant: « A celui à qui on le doit, )> mais, de façon incomplète, et par conséquent sans loyauté: « Est-il permis, ou non, de payer le cens à César ? »
Jésus aurait pu leur répondre de suite. Il n'avait pas, en effet, comme les pharisiens, besoin de réflexion, ni de conseil, pour trouver les paroles dont il convenait de se servir, la vérité, d'autre part, allant toujours très droit, sans ambages ni atermoiements. Mais il veut auparavant, pour l'instruction de ces hommes, et la nôtre, les avertir qu'il a compris leur malice et mettre à jour leur hypocrisie.
Il leur demande donc un « denier », c'est-à-dire la monnaie équivalant à dix as, la somme que chaque Juif payait, chaque année, auxRomains, pour acquitter l'impôt de capitation.
Or, le denier portait à l'avers, comme nos monnaies d'aujourd'hui, une figure, avec une inscription : AVGVSTVS TIB. CESAR. C'était déjà une preuve que les Juifs étaient réellement soumis aux Romains, car, dit un de leurs proverbes, « celui dont la monnaie porte l'effigie, est le maître du pays ».
Et donc, dit Jésus, puisque, usant de cette monnaie pour les usages quotidiens de la vie, vous affirmez par là même que vous vivez sous la domination et l'autorité de César, pourquoi refuseriez-vous de le reconnaître plus
solennellement, une fois par année, quand il vous invite à le faire, en lui payant tribut? Rendez à César ce qui est à César.
Voilà pour les hérodiens.
Pour ce qui est des pharisiens, auraient-ils osé, au moins publiquement, prétendre qu'il ne fallait pas payer le tributà César ? Ils prennent donc aussi pour eux-mêmes cette réponse de Jésus.
Et les unset les autres, partisans ou ennemisdu pouvoir civil, s'entendent redire par Jésus que cela ne saurait empêcher de payer aussi le tribut à Dieu, c'est-à-dire de, lui donner ce dont on lui est redevable et dont personne, pas même César, ne saurait nous dispenser.
Cette fois encore, Jésus avait vaincu l'éternel ennemi, Satan, et ceux qui venaient d'essayer de l'induire en tentation. Et cette fois encore, parce que ceux qui l'avaient interrogé étaient peut-être, au fond, des gens de bonne volonté, il les laissa « dans l'admiration ».
Ils retournentdonc auprès des pharisiens qui les avaient envoyés : l'Évangile ne nous dit pas comment ils en furent reçus.
Résurrection de la fille de Jaïre et guérison de l'hémorrhoïsse. (Matth., ix, 18-26. [Marc, v, 21-43; Luc, vm, 49-56.])
En ce temps-là, 18 pendant que Jésus parlait au peuple, un chef de synagogue s'approcha et se prosterna devant lui en disant :
— Seigneur, ma fille vient de mourir ; mais venez, imposez-lui les mains et elle vivra.
19 Jésus se leva, et le suivit avec ses disciples.
20 Or, une femme, qui souffrait d'une perte de sang depuis douze ans, s'approcha par derrière et toucha la frange de son vêtement. 21 Car elle disait en elle-même : « Si je puis seulement toucher son vêtement, je serai gué»ie. » 22 Jésus se retourna, la vit et lui dit :
— Aie confiance, ma fille, ta foi t'a sauvée. Et la femme fut guérie à l'heure même.
23Lorsque Jésus fut arrivé à la maison du chef de synagogue et qu'il vit les joueurs de flûte et une foule bruyante , il dit :
— 24 Retirez-vous, car cette jeune fille n'est pas morte, mais elle dort.
On se moqua de lui. 2o Quand la foule eut été renvoyée, il entra, prit la main de la jeune fille, et celle-ci se leva. 20 Le bruit s'en répandit dans tout le pays.
En ce temps-là, — c'est-à-dire au cours de la prédication en Galilée et dans les environs de Capharnaùm. || 18. Pr inceps unus. Cf. saint Marc pour plus de détails. || Dejuncta est. Elle esta l'extrémité, elle va mourir, elle est morte.. ; le pauvre père est tellement ému, qu'il ne sait pas au juste où en est sa fille ; il ne veut plus
songer qu'à une seule chose, à savoir que Jésus peut la lui rendre en bonne santé, et c'est parce qu'il le croit que sa fille sera sauvée. || 20. Quœ sanguinem fluxum patiebatur, en grec aî,tjt,oppooûo,a, dont nous avons fait « hémorrhoïsse ». || 22. Fides tua. La foi d'abord est nécessaire mais il y faut joindre les œuvres, et Jaïre, comme l'hémorrhoïsse, n'y ont pas manqué. || 23. Tibicines. Se rappeler, à ce sujet, le rite des funérailles chez les anciens, en particulier chez les Orientaux. || 24. Non est mortua, sed dormit. Jésus dira la même chose de Lazare, qui était si bien mort que son corps commençait à se décomposer. Domine, jam fœtet. « Il dort mais j'irai et je le réveillerai de son sommeil. » (Jean, xi, 11.) Les rationalistes ont donc tort de supposer que la fille de Jaïre était en simple léthargie. « Il dit qu'elle dort, explique Maldonat, non dans ce sens qu'elle n'était pas vraiment morte, mais parce qu'elle n'était pas morte de la façon dont l'entendait la foule, c'est-à-dire de telle sorte qu'elle ne pouvait revenir à la vie. » L'expression « il dort » est, d'ailleurs, employée couramment dans la Bible pour cetteautre : « il est mort ».
Sur certaines divergences dans les récits évangéliques. — Le récit de la résurrection de la fille de Jaïre se retrouve, à la fois, dans saint Marc et saint Luc ; mais il est ici, dans saint Matthieu, présenté en un si vif raccourci, et même avec de si notables variantes, que certains critiques rationalistes n'ont pas manqué de s'en étonner et même de s'en scandaliser.
C'est qu'ils oublient que les évangélistes ne ressemblent aucunement à des compilateurs qui auraient construit leurs récits avec des procès-verbaux rédigés, au moment même, par un bureau de constatations médicales. Ces procès-verbaux n'existent pas, ils n'ont jamais existé.
Mais, en revanche, il y avait une tradition, que les évangélistes ont interrogée avec soin avant de rédiger leurs écrits et qu'ils y consignèrent ensuite, avec plus ou moins de détails, selon les nécessités du but spécial qu'ils s'étaient proposé en écrivant.
Or, la tradition apprenait à saint Matthieu, comme à saint Luc et saint Marc, que Jésus avait ressuscité la fille de Jaïre : c'est le fait de cette résurrection qui les intéresse également les uns et les autres* et les divergences
qu'on trouve dans leur récit ne portent que sur des circonstances secondaires, qui n'altèrent aucunement le fond même du miracle rapporté.
On s'en convaincra sans peine en suivant pas à pas, dans les trois récits, le détail de ces circonstances secondaires, et c'estun petit travail que nous engageons à faire* de soi-même, parce qu'il ne peut qu'affermir notre con-
Fig. 12d, page 368.
viction dans la haute et incomparable autorité des Evangiles.
Le récit de saint Marc, — 21 Et Jésus ayant de nouveau regagné l'autre rive avec la barque, une foule nombreuse s'assembla autour de lui, et il était au bord de la mer. 22 Et survint un des chefs de la synagogue, nommé Jaïre, et, le voyant, il se jette à ses pieds. 23 Et il le supplie avec instance, disant: « Ma petite fille est à l'extrémité, viens, impose-lui les mains, afin qu'elle soit sauvée et qu'elle vive. » 24 Et Jésus s'en alla avec lui. Et une grande foule le suivait et le pressait. 25-34 Etil y avait une femme affligée d'une perte de sang, etc. 35 Comme il parlait encore, survinrent de chez le chef de la synagogue des gens qui dirent : « Ta fille est morte, pourquoi impor-
tuner davantage le Maître? » 36 Mais Jésus, ayant entendu la chose, dit au chef de la synagogue : « Ne crains pas, crois seulement. » Et il ne permit à personne de l'accompagner, si ce n'est à Pierre et à Jean, frère de Jacques, 38 Et ils arrivent à la maison du chef de la synagogue, et il voit du tumulte, des gens qui pleuraient et qui poussaient de grands cris. 39 Et il entra, et leur dit : « Pourquoi faites-vous du bruit et pourquoi pleurez-vous ? L'enfant n'est pas morte, mais elle dort. » 40 Et ils se moquaient de lui. Mais lui, ayant fait sortir tout le monde, prend avec lui le père et la mère de l'enfant, et ceux qui l'avaient accompagné, et il entre là où était l'enfant. 41 Et prenant la main de la jeune fille, il lui dit: Talitha Koumi, ce qui signifie : Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! 42 Et aussitôt la jeune fille se leva, et elle marchait ; car elle avait douze ans. Et aussitôt ils furent hors d'eux, dans une grande stupeur, 43 et Jésus leur adressa de fortes recommandations, pour que personne ne sût la chose ; et il dit de lui donner à manger.
Iconographie. — Fig. 126, page 367. Miniature du « Saint Grégoire » de la Nationale (neuvième siècle). — On voit, sur cette image, d'abord, et en deux scènes, la guérison de la fille de Jaïre, puis, sur la droite, pour celui qui regarde, la guérison de la belle-mère de saint Pierre. Ce second miracle n'est pas de ceux qui, si j'ose ainsi m'exprimer, jouissent d'une grande popularité : je vais donc en dire quelques mots. Il le mérite, ne Serait-ce que par cette raison qu'il est également rapporté par les trois Synoptiques (Matth., vm, 14-15; Marc, i, 29-31; Luc, iv, 38-39), et intéresse d'assez près l'histoire du prince des apôtres.
Qu'il s'agisse bien de cette guérison, dans notre image, voilà ce qui ressort, en premier lieu, de l'inscription grecque qui s'y trouve, dans le haut : H I1EN0EPA HETPOr. Le geste, aussi, du Christ, est on ne peut plus caractéristique : car, s'il prend la main de cette femme, étendue sur un lit, ce qui indique qu'elle est malade, ce n'est pas seulement, comme on a pu le supposer, « pour constater la fièvre », mais bien pour l'en guérir miraculeusement, et ce « geste » est consigné très expressivement dans saint Matthieu — et il lui toucha la main, et la fièvre la quitta — comme aussi dans saint Marc, qui nous dit de même : « S'étant approché, il la fit lever, en lui prenant la main, et la fièvre la quitta. »
Pour ce qui est maintenant de la résurrection de la fille de Jaïre je reconnais que l'image ne serait pas très démonstrative, par elle-même, du récit évangélique, si l'on n'avait pris soin de le lire à l'avance, car la fille du chef de synagogue (*),— H 0ïTATHPTOr APXlSïNArQror, — appuyée sur le coude et doucement éventée par le grand flabellum à plumes de paon qu'agite une servante audessus de sa tête, la fille de Jaïre, dis-je, ne nous donne pas la sensation d'un cadavre couché sur un lit funéraire. Pour ce qui est, maintenant du père luimême, l'artiste en a fait, non pas un « chef de synagogue » mais un capitaine quelconque, qui vient au Christ avec une escouade de soldats, casque en tête et avec leurs armes et leurs boucliers.
Nous sommes à Byzance, et au neuvième siècle : il faut toujours s'en souvenir, quand on regarde d'un peu près ces curieuses miniatures.
Fig. 127. Gravure de, Roville (1578). — Je reproduis encore cette petite gravure du livre de Roville, parce qu'on y voit une femme, agenouillée devant le Christ, et qui touche le bas de son manteau : c'est, depuis Fart des catacombes, le rythme classique du miracle de la guérison de l'hémorrhoïsse, ainsi qu'on pourra le constater facilement, par exemple sur les sarcophages.
On trouvera de plus, aux seconds plans de notre gravure, toute une série d'autres miracles du Christ. Mais lesquels ?
Je laisse à mon lecteur le soin de le décider, car je ne suis pas sûr que le dessinateur, comme je l'avais d'abord pensé, ait pris pour guide l'Evangile de saint Luc, au chapitre vm.
On pourrait, toutefois, le soutenir et alors la suite des histoires
(*) Le mot chef de synagogue, àpxicruvàywyoç ne se trouve pas dans saint Matthieu, où on lit simplement àp/wv : saint Luc l'appelle au contraire expressément àpx&v t^ç cruvaytoY^ç.
ÉVANOr. DIM. — 24
représentées serait la Tempête apaisée (vin, 22-25), les Possédés de Gèrasa (vin, 26-39), l'Envoi des apôtres en mission (ix, 1-16), et enfin, au premier plan, la Guérison de l'hémorrhoïsse qui occupe, avec la Résurrection de la fille de Jaïre, la fin du chapitre vin.
Le récit de cette résurrection est suivi, en saint Matthieu, par celui de la guérison de deux aveugles (ix, 27-31), qu'il est, d'ailleurs, le seul à donner. Cette guérison des Deux aveugles de laPérée complète la série des miracles des guérisons d'aveugles opérées par Jésus.
lu
Jésus annonce la ruine de Jérusalem et la fin du monde. (Matth., xxiv, 15-35. [Marc, xiii, 5-31 ; Luc, xxi, 8-33.])
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples :
— 10 Quand vous verrez l'abomination de la désolation dont a parlé le prophète Daniel, présente dans le lieu saint, — que celui qui lit comprenne, — 16 alors, que ceux qui seront en Judée s'enfuient dans les Fig. 128. montagnes; 17 que celui qui sera sur le toit, n'en descende pas pour prendre quelque chose de sa maison, 48 et que celui qui sera dans les champs ne revienne pas pour prendre sa tunique. 19 Malheur aux femmes qui seront enceintes ou qui allaiteront en ces jours-là. 20 Priez pour que votre fuite n'ait pas lieu en hiver, ni un jour de sabbat. 21 Car il y aura alors une grande tribulation, telle qu'il n'y en a pas eu de pareille depuis le commencement du monde jusqu'à présent, et qu'il n'y en aura jamais. 22 Si même ces jours n'étaient abrégés, nul homme ne serait sauvé; mais, à cause des élus, ces jours seront abrégés.
23 Alors, si quelqu'un vous dit : Le Christ est ici; ou : Il est là, ne le croyez pas. 24 Car il s'élèvera de faux christs et de faux prophètes ; ils feront de grands signes
et des prodiges, au point de séduire, s'il était possible, même les élus. 25 Ainsi, je vous l'ai prédit. 26 Si donc on vous dit : Le voici dans le désert, ne sortez pas ; le voilà dans le secret de la maison, ne le croyez pas. 27 Car, comme l'éclair part de l'Orient et se montre jusqu'à l'Occident, ainsi sera l'avènement du Fils de l'homme.
28 Partout où sera le cadavre, là s'assembleront les aigles.
29 Aussitôt après la tribulation de ces jours, le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel et les puissances des cieux seront ébranlées.
30 Alors le signe du Fils de l'homme apparaîtra dans le ciel; alors toutes les tribus de la terre se lamenteront, et elles verront le Fils de l'homme venant sur les nuées du ciel, avec une grande puissance et avec majesté. 31 II enverra ses anges, avec la trompette et une voix éclatante, et ils rassembleront ses fidèles des quatre vents, d'une extrémité des cieux à l'autre.
32 Remarquez une comparaison prise du figuier. Quand ses branches sont déjà tendres et que ses feuilles naissent, vous savez que l'été est proche : 33 de même, quand vous verrez ces choses, sachez que le Fils de l'homme est proche, qu'il est aux portes. 34 En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que toutes ces choses n'arrivent. 35 Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.
Nous voici parvenus, avec cet évangile du vingt-quatrième dimanche après la Pentecôte, au terme de cette longue série de dimanches qui se succédaient, sans caractéristique bien spéciale, depuis le jour où nous avions célébré la descente du Saint-Esprit sur les apôtres ; cet évangile termine également tout le cycle de l'année liturgique et, dimanche prochain, nous devrons rouvrir l'Evangéliaire à sa première page, au premier dimanche de l'Avent.
Nous y lirons le texte de saint Luc, où Jésus prédit son dernier avènement et la fin du monde : c'est également le sujet que l'Eglise nous invite à méditer aujourd'hui et cette rencontre, qui n'est pas fortuite, mérite de retenir notre attention. La méditation
de nos fins dernières doit, en effet, être au premier rang des sujets sur lesquels nous devons aimer à réfléchir. Pour cette raison, dans les anciennes basiliques et jusqu'à l'aurore de la Renaissance, la représentation du Jugement dernier occupait, sur les murs, une place très en vue, j'allais dire une place d'honneur, au-dessus même du « ciborium » où reposait la sainte Hostie et souvent, encore, comme si cela n'était pas suffisant, on le représentait aussi au seuil de l'Eglise, dont le portail, tout entier, était consacré à l'illustration des différentes scènes qui accompagneront, ou suivront, la fin du monde.
L'importance du texte de notre évangile d'aujourd'hui est donc considérable : ne pouvant songer, toutefois, à le montrer comme il conviendrait de le faire, nous nous contenterons de signaler, en les accompagnant de quelques" éclaircissements, ses versets les plus caractéristiques, laissant à chacun de nos lecteurs le soin de chercher, à loisir, les grandes leçons qui se dégagent de leur ensemble.
Versets 16-20. Hâtez-vous de fuir! — Les détails précis contenus dans ces versets ne sauraient être clairement entendus, si l'on négligeait de se reporter aux usages locaux et jusqu'à ces considérations d'ordre purement topographique, sans lesquelles on n'aurait qu'une vague idée de la conviction que le Christ veut enfoncer dans l'âme de ses disciples, à savoir qu'il faudra fuir, à tout prix, et sans même, comme la femme de Loth, regarder en arrière. En hiver, par exemple, qui est, en Judée, le temps des pluies, les routes deviennent de véritables fondrières, absolument impraticables. De même, les toits des maisons, qui sont là-bas des terrasses, communiquent par un double escalier soit à l'intérieur, soit à l'extérieur de l'habitation : quand viendra le moment de fuir, dit Jésus, prenez le chemin le plus rapide, et gardez-vous bien de descendre par l'intérieur de votre maison, sous prétexte d'y prendre vos objets précieux, ni même un vêtement plus convenable que celui dont vous vous servez actuellement, mais, sans tarder une seconde, fuyez !
Qu'on se figure, encore, pour préciser toutes ces images, la rapidité avec laquelle durent tenter de s'enfuir, devant les soudaines éruptions du Vésuve ou du mont Pelé, les malheureux habitants de Pompéi et de Saint-Pierre de la Martinique : et beaucoup périrent, sans doute, parce qu'ils ne surent pas se résoudre assez vite, ni généreusement, à fuir devant l'ouragan de feu!
L'histoire juive nous apprend que, lors du siège de Jérusalem par les armées romaines, se souvenant du conseil de Jésus, la plupart des chrétiens abandonnèrent la ville pour se réfugier dans les montagnes et qu'ils échappèrent, de la sorte, à la catastrophe finale.
Verset 21. Sur « la double perspective » du discours apocalyptique. — Plusieurs traits du discours apocalyptique peuvent et doivent également s'appliquer à la ruine de Jérusalem par les Romains, en
l'année 70, et à la fin du monde, qui suivra le dernier avènement de JésUs.
Voilà ce qu'il ne faudrait jamais oublier, et aussi qu'il serait fort difficile, et sans doute, téméraire, de vouloir démêler exactement, dans cette vision prophétique, ce qui se rapporte à l'une ou à l'autre calamité : c'est, en effet, comme on dit aujourd'hui une vision à « double perspective », non point dans ce sens que tous les faits y sont proposés sur le même plan, — ce qui indiquerait un tableau fort imparfait, comme ces très vieilles peintures des primitifs sans nulle perspective, qui ne nous donnent aucune impression de lointain, — mais parce que Jésus, qui' voit tout d'une seule vue, et non successivement, sans avoir besoin, comme nous, de situer les faits dans le temps et l'espace, peut, quand il le veut, soulever, à plusieurs endroits à la fois, le voile qui nous cache l'avenir, ce qui est l'essence même des discours prophétiques.
Verset 22. Le rôle des saints dans l'économie du salut. — Le pouvoir des saints auprès de Dieu nous est souvent affirmé dans l'Ancien Testament, où il nous est dit, par exemple, qu'il eût suffi d'un seul juste pour détourner la colère de Dieu et sauver toute une ville coupable. Mais quand cette colère doit enfin produire ses effets, le rôle des saints n'est pas pour cela entièrement terminé, puisqu'ils peuvent encore en limiter les terribles effets. C'est là ce que nous fait entendre le Christ, en nous disant que ces jours « seront abrégés à cause des élus », — à cause des élus, explique d'Allioli, pour les conserver eux-mêmes et pour sauver les autres par eux. Par leurs prières, en effet, et par leurs œuvres, en particulier leurs prédications, les fidèles qui échappèrent à la ruine de Jérusalem furent destinés à répandre la bonne nouvelle dans le monde tout entier.
D'après des commentateurs autorisés, cette donnée pourrait également s'appliquer à la dernière période qui précédera la fin du monde.
Verset 23. Les faux christs et les faux prophètes. — L'apparition des faux christs et des faux prophètes ne devait pas être réservée aux seuls temps qui précéderont la fin du monde. Et, de fait « les faux christs apparurent nombreux chez les Juifs jusqu'à la révolte d'Adrien. Josèphe mentionne aussi des faux prophètes qui, pendant le siège, poussaient les Israélites à une résistance désespérée et qui furent les causes de la catastrophe. Il y eut aussi des faux prophètes dans l'Eglise (*). »
Verset 27. Là s'assembleront les aigles. — Considéré dans l'ordre du dernier avènement, ce verset — c'était sans doute un proverbe populaire — est fort clair, qu'on veuille l'entendre au sens direct ou au sens mystique et prophétique : on a pu y voir, d'ailleurs, et en quelque sorte, un « doublet » de l'image contenue dans
(*) P. Rose, l'Évangile selon saint Matthieu, p. 131.
le verset précédent, le Christ étant successivement comparé, dans l'acte de son dernier avènement, d'abord à l'éclat fulgurant de l'éclair qui passe, en un clin d'oeil, de l'Orient à l'Occident, puis à la chute foudroyante de l'oiseau de proie qui s'abat à l'improviste sur les cadavres.
Appliqué, maintenant, à la ruine de Jérusalem, le mot «cadavre » indiquerait ici la malheureuse cité, sur laquelle devaient fondre tout à coup, pour consommer sa perte, irrémédiablement, les « aigles », c'est-à-dire les étendards, des armées romaines.
Verset 23. Quelle sera l'époque de la fin du monde ? — A. partir de ce verset, il s'agit évidemment des faits qui précéderont la fin du monde et auxquels Jésus nous invite à songer aussitôt après, stalim autem post.
11 est de toute évidence qu'en passant aussi rapidement, et sans transition aucune, de la prédiction de la ruine de Jérusalem à celle du dernier avènement, saint Matthieu n'entend pas supprimer la période intermédiaire qui les séparera « jusqu'à ce que soient accomplis, selon l'expression de saint Luc, les temps des nations ». (Luc, xxi, 24.) Cet « aussitôt » est prophétique, et non pas historique, a-t-on fait observer très justement, et il s'accorde très bien avec l'allure générale du discours apocalyptique .Une preuve, encore, que saint Matthieu n'entend pas supprimer la période consacrée à l'évangélisation du monde, c'est d'abord qu'il y fait lui-même allusion, en plusieurs endroits de son livre ; c'est ensuite qu'il affirme que le Christ, lors de son dernier avènement, viendra subitement, et alors que personne ne s'y attendra : et donc, ce ne sera pas « aussitôt après » la ruine de Jérusalem comme si cette catastrophe devait être, non seulement la figure, mais encore l'annonce immédiate, et comme le prologue bien défini, des derniers cataclysmes.
On ne peut rien savoir au sujet du moment où le Christ apparaîtra, à la fin du monde : saint Matthieu, qui l'affirme aussi nettement que les autres évangélistes (xxiv, 36), n'aurait garde de se contredire, en supposant que ce dernier avènement se produira u aussitôt après » la ruine de Jérusalem. Et enfin, parce qu'Usait que nous ne pouvons le savoir, il rapporte très longuement, plus longuement encore que les autres évangélistes, les discours et les paraboles dont le Christ s'est servi pour nous recommander d'être toujours prêts ; de là son insistance à développer les conclusions morales, prudence et vigilance, qui terminent le discours apocalyptique (*) (xxiv, 41-54, et tout le chapitre xxv).
Les signes précurseurs du dernier avènement. — La tribulation des jours qui précéderont la fin du monde est rendue avec une singu-
(*) « Élus » n'est pas ici synonyme de « sauvés », mais de « choisis ». Les saints, en effet, ont été particulièrement choisis par Dieu, et ils sont devenus tels, c'est-à-dire des saints, parce qu'ils ont répondu à cette vocation, c'est-à-dire à ce choix.
lière énergie dans le passage parallèle de saint Luc : « Il [y aura des signes dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles. Et sur la terre il y aura de l'angoisse chez les nations, bouleversées par le bruit delà mer et des flots : les hommes sécheront de terreur dans l'attente de ce qui surviendra pour la terre ; car les puissances des cieux seront ébranlées. » (Luc, xxi, 25-26.)
Et saint Matthieu nous montre ici en quelle manière les puissances des cieux seront ébranlées, c'est-à-dire de trois façons : le soleil, la lune refusant leur lumière et les étoiles commençant à tomber du ciel.
Verset 30. Apparition de la Croix et du Christ. — Suivons pas à pas, dans ce texte célèbre de saint Matthieu, la succession des différents épisodes du second avènement. Après, donc, les différents cataclysmes naturels dont il vient de parler, voici maintenant une première manifestation surnaturelle, à savoir l'apparition « du signe du Fils de l'homme ». Or, ce signe, de l'avis unanime des Pères de l'Eglise, c'est la Croix, et l'Eglise le chante dans son office, au jour de l'Invention de la Croix : Hoc signâm crucis erit in cœlo quum Dominas ad judicandum venerit. La Croix a été le signe de l'humiliation de Jésus : elle sera aussi le signe de son triomphe, car c'est par elle qu'il aura conquis le monde.
Après l'apparition de la Croix, ce sera l'apparition du Christ luimême « venant sur les nuées du ciel avec une grande puissance et une grande majesté ».
Dans ses représentations synoptiques un peu développées, du jugement dernier, l'art chrétien distingue avec soin ces différents épisodes : il s'inspire réellement du texte de saint Matthieu. L'image si fréquente au tympan du portail de nos églises romaines et qu'on appelle une « Majesté » ou « le Christ en Majesté », n'est autre chose qu'une représentation, en raccourci, de toute la scène du jugement dernier.
Verset 31. Résurrection générale et séparation des bons et des méchants. — Voici maintenant deux nouveaux épisodes, à savoir : l'apparition des anges et le rassemblement des élus. Saint Matthieu suppose donc, bien qu'il ne les nomme pas expressément, d'une part,la résurrection des morts et, de l'autre, la séparation des bons et des méchants.
Verset 34. Dernier avertissement sur l'époque delafindu monde. — La transition à la partie morale du discours apocalyptique se fait ici par un nouvel avertissement sur l'ignorance où Jésus veut nous laisser au sujet de l'époque de son dernier avènement.
Et si l'on demandait avec insistance dans quel sens il faut entendre les mots « cette génération ne passera pas avant que tout cela n'arrive », nous répondrons que ce n'est pas, en tout cas, au sens où nous le prenons aujourd'hui, quand nous regardons comme faisant partie de « notre génération » les hommes
qui vivent avec nous depuis un quart de siècle environ. On l'entend, en général, non pas du seul peuple juif, mais de l'humanité tout entière. Rapprochant ce verset de celui qui suit, et où il est parlé du ciel et de la terre, Maldonat suppose que ces mots désignent l'univers tout entier, tel, du moins, que nous Fenvisageons dans nos conceptions journalières, comme s'il n'y avait, dans l'œuvre de Dieu, que ce ciel et cette terre que nous voyons. Cette interprétation, tout en satisfaisant notre intelligence, nous ouvre encore d admirables horizons sur l'inconnu de « l'autre monde ».
Iconographie. — Nous avons déjà parlé, au premier dimanche de l'Avent, de l'iconographie du jugement dernier (*). Nous donnons ici, pour compléter ces quelques notions, deux nouveaux Jugements derniers.
C'est d'abord celui de Fra Angelico, à l'Académie des Beaux-arts de Florence (fig. 129, page 373). Il ne sera pas inutile de noter que ce Jugement dernier, qui est un détail des panneaux de l'armoire de l'Annunziata, ne doit pas être confondu avec un autre Jugement dernier ,du même artiste, qui se trouve précisément dans le même musée, et dans la même salle, et qui est beaucoup plus connu que celui que nous reproduisons ici.
Voici, maintenant, une description un peu détaillée d'un Jugement dernier byzantin, celui de Sant'Angelo in Formis, dont nous publions seulement une esquisse sommaire. (Fig. 130, page 379.)
Lorsque le fameux Robert Guiscard, après s'être emparé de la principauté de Capoue, en 1051, eut reçu la solennelle consécration, moyennant la sainte Ampoule du Mont-Cassin, il accorda aux religieux bénédictins, comme gage de sa reconnaissance, la fondation d'une nouvelle abbaye, à Sant' Angelo in Formis, et la dota, en 1005, avec une grande magnificence : la consécration de la nouvelle église eut lieu en 1075, alors que l'abbé Desiderio, grâce à la protection de Grégoire VII et à l'aide efficace de Robert Guiscard, l'avait déjà notablement augmentée et enrichie. Le Jugement dernier que nous allons décrire est sans doute de la même époque que les mosaïques dont nous savons, par document, que l'abbé Desiderio avait fait orner, en 1070, son abbaye principale du Mont- Cassin.
Pour reconstruire, par la pensée, cette fresque monumentale, figurez-vous, tout d'abord, une grande muraille plus haute que large, percée seulement, près du toit, de trois fenêtres. Divisez-la ensuite, dans le sens de la largeur, en cinq bandes, ou registres, à peu près de la même dimension, sauf la dernière, que vous ferez un peu plus haute. Et je vais maintenant vous dire ce que renferme chacune de ses bandes.
Mais il faut, au préalable, considérer la grande figure isolée qui se trouve dans un grand ovale, — une mandorla ou amande, comme
(*) Cf. p. 8-10, fig. 1, 2, 3 et 4.
on dit généralement, — lequel occupe le centre de deux registres, le second et le troisième. Isolée comme elle est, au centre de la composition, et par suite encore de ses proportions gigantesques, cette figure attire de suite le regard et s'impose, de prime abord, à l'attention du spectateur.
Elle représente le Christ, souverain Juge, dans l'acte de prononcer la sentence. Il est assis, selon la formule byzantine, sur un trône richement orné, les pieds appuyés sur un escabeau et les deux bras largement ouverts. Mais voyez comment, malgré la grossièreté de la peinture, son geste est magnifique : il se comprendrait déjà rien qu'à noter que de ses deux mains, l'une, la droite, se présente par la paume, tandis que l'autre, bien qu'ouverte également, est tournée en dehors, c'est-à-dire se présente par le dos. . . Le geste est naïf, peu artistique en somme, et cela se devine à la difficulté qu'on éprouve à le traduire avec des paroles, mais il est, quand même, d'une souveraine clarté et traduit, de façon fort dramatique, la double sentence par laquelle le souverain Juge appelle les élus au bonheur éternel, pendant qu'il repousse les damnés, pour toujours, jusqu'au fond des enfers. Et, toutefois, il reste impassible, la tête droite, sans aucun mouvement qui puisse faire penser que la sérénité de son âme est troublée. 11 ne s'irrite pas, mais, simplement, il juge, et cette impassibilité même le rend d'autant plus redoutable et terrible.
Voyons maintenant ce qui se passe à ses côtés et encore au-dessus et au-dessous de lui.
Au premier registre, d'abord, dans l'intervalle des fenêtres et sur un fond d'azur, quatre anges sonnent d'énormes trompettes, les « trompettes du jugement dernier ». Au-dessous d'eux, on distingue de grands sarcophages antiques ayant toute la largeur de la muraille, d'où sortent de petits personnages sans vêtements. C'est déjà le motif de la résurrection des morts qui trouvera, plus tard, son complet développement dans les jugements derniers de l'Ecole française des douzième et treizième siècles.
\i L A i L il
Elus
Damnés
Paradis
Enfer
Fig. 130, page 378.
l'évangéliaike
Le second registre est occupé par des anges. Aux côtés du Christ d'abord, deux anges qui portent dans la main droite une sorte de globe. Ils sont suivis de douze autres anges, six de chaque côté, légèrement inclinés vers le centre, dans l'action de ceux qui adorent : ils représentent la Cour céleste.
Au registre inférieur douze personnages assis. Ce sont les apôtres et, s'ils se trouvent assis comme le Christ, c'est qu'ils prennent part en quelque manière au jugement.
Au centre du registre suivant, qui est le quatrième, on voit trois grands anges, debout, portant une banderole sur laquelle se trouvent des inscriptions. Celle que tient l'ange du milieu ne se peut plus déchiffrer, malheureusement, ce qui ne permet pas de dire avec certitude si l'artiste a voulu mettre en cette place l'archange saint Michel. La banderole de l'ange de droite porte : lté benedicti, etc., et celle de l'ange de gauche : lté maledicti. Les deux groupes de personnages qui se trouvent à droite et à gauche représentent donc : le premier, les élus et, le second, les réprouvés.
Le dernier registre renferme le paradis et l'enfer. Mais ce n'est pas le moment de donner une description détaillée de ces deux sujets. Je noterai simplement, dans l'enfer, la figure gigantesque de Satan, enchaîné, tenant dans ses mains un misérable damné qui paraît être Judas. Le paradis forme, avec les scènes de l'enfer, un contraste bien frappant : on y remarque surtout un groupe de vieillards qui pourrait bien représenter « les vieillards de l'Apocalypse », et aussi des petits enfants qui ramassent les fleurs dont les chemins du paradis semblent être tout parsemés.
APPENDICE
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