DIMANCHE DANS L'OCTAVE DE L'EPIPHANIE
Jésus au Temple de Jérusalem, à l'âge de douze ans, parmi les docteurs. (Luc, if, 42-52.)
42 Lorsque Jésus fut âgé de douze ans, ses parents montèrent à Jérusalem, comme on avait coutume de le faire au jour de la fête. 43 Quand les jours de la fête furent passés, pendant qu'ils s'en retournaient, l'Enfant Jésus resta à Jérusalem, et ses parents ne s'en aperçurent pas. 44 Pensant qu'il était dans le cortège, ils marchèrent tout un jour; ils le cherchèrent ensuite parmi leurs parents et leurs connaissances. 45Mais, ne l'ayant pas trouvé, ils revinrent à Jérusalem, en le cherchant.
46 Au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant : 47 et tous ceux qui l'entendaient étaient émerveillés de sa sagesse et de ses réponses.
48 A cette vue, ils furent étonnés; et sa mère lui dit :
— Mon fils, pourquoi avez-vous agi ainsi à notre égard? Voilà que votre père et moi nous vous cherchions, tout affligés.
40 II leur dit :
— Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu'il me faut être aux affaires de mon Père.
50 Mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait. 51 II descendit alors avec eux, vint à Nazareth et leur était soumis.
Or sa mère conservait toutes ces choses dans son cœur. 52 Pour Jésus, il croissait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes.
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42. Agé de douze ans, un enfant israélitc devenait « fils de la loi », et astreint à toutes ses prescriptions : or, c'en était une, et des plus essentielles, d'aller à Jérusalem trois fois par an, à Pâques, à la Pentecôte et à la fête des Tabernacles. Jésus, donc, se soumet à la loi et s'en montre, dès qu'il y est tenu, fidèle observateur. || 43-45. Il faudrait ici, pour bien entendre ces versets, une description de ce que devait être, d'après ce qui se passe encore
Fig. 26, page 66.
aujourd'hui, une caravane de pèlerins allant de Jérusalem à Nazareth, à travers la Samarie. Nous renvoyons, pour cela, à tous les récits de voyage. || 46. Après trois jours, à compter du départ des parents de Jésus, qui est le premier jour; le second, ils reviennent à Jérusalem, et, le troisième seulement, ils retrouvent Jésus. || 47. Dans le Temple, non point dans le sanctuaire même, ouvào;, mais dans l'une des nombreuses constructions qui faisaient partie de l'enceinte sacrée, et, plus probablement, sous l'un des portiques où, selon l'usage, enseignaient les docteurs. Nous avons toujours la tendance de laisser notre imagination se représenter le Temple sur le type d'une de nos églises actuelles, et cela nous empêche
souvent de comprendre la lettre de l'Evangile. Voir, à ce sujet et, dans tous les guides, la description de YHâram ech-Chérif% ou l'Enceinte sacrée. j| 46-47. Audientem, interrogantem... Jésus écoute les docteurs, il les interroge, mais l'évangile ne dit pas qu'il leur fait la leçon, et c'est aux artistes qu'on doit la formule courante de « Jésus enseignant les docteurs », — qui s'accorde assez mal, soit dit en passant, avec l'idéal de modestie que nous nous faisons de Jésus enfant. Aussi bien le texte sacré fait-il remarquer (47) que les docteurs s'émerveillaient, non point de ses leçons, mais de ses réponses. || 48-49. Votre père, dit Marie; mon Père, répond Jésus, et, s'ils ne s'entendent pas, c'est qu'ils parlent l'un et l'autre d'une paternité différente. Jésus, en effet, avait deux pères : l'un Joseph, qui ne possédait, à son endroit, qu'une paternité d'apparence, avec les charges, purement extérieures, qui en résultaient, de protecteur et de gardien ; l'autre, le seul et véritable père, dont Jésus devait, sur la terre comme au ciel, remplir les volontés, Dieu en un mot, et c'est à ce Père qu'il obéissait, ce jour-là, en paraissant manquer, envers son père de la terre, d'obéissance et de respect. || 50. Mais, cette journée du moins, ni Joseph, ni Marie, ne comprirent cette distinction entre les deux paternités de Jésus: il ne leur avait pas encore été donné de pénétrer, d'une vue claire, toute l'économie surnaturelle de sa mission céleste. Ils n'y arriveront que graduellement, sous l'influence, doucement pénétrante de leur divin Fils, tandis que, chez ce dernier, cette conscience, loin d'être le fruit de longues et studieuses méditations dans la solitude de Nazareth, s'affirme du premier coup, et sans aucune hésitation, dès qu'il prononce sa première parole, et alors qu'il n'était encore qu'un enfant, à l'âge de douze ans. L' « Evangile de l'enfance » est singulièrement gênant pour certains critiques contemporains, plus ou moins enclins au rationalisme : on s'explique, dès lors, pourquoi ils affectent de ne le pas connaître, ce qui est une manière de ne pas avoir à l'expliquer. || 51. Il leur était soumis, cependant, et il le demeura pendant trente aimées, excepté dans les choses qui, regardant directement le service de son Père, auraient pu être en désaccord apparent avec la volonté de Joseph ou de Marie. Mais cela n'arriva qu'une seule fois, au dire de l'Evangile, et, quand vint le moment de consommer sa mission effective, il faut croire que, bien loin de s'opposer à son départ de Nazareth, sa mère fut la première à y consentir, parce que, vraiment associée à l'œuvre de son fils, elle savait que notre rédemption était à ce prix. || Et conservabat omnia hœc in corde suo. Que de choses Marie a connues de la vie intime de Jésus, qui, si elles avaient été consignées par écrit, seraient, aujourd'hui, la plus admirable collection de « mémoires » qui se puisse imaginer ! Du moins en a-t-elle raconté quelque chose à saint Luc, — de graves auteurs l'affirment, même parmi nos contemporains, — et c'est grâce à cette collaboration, sous le contrôle de l'Esprit, que nous ne sommes pas complètement ignorants de tout ce qui concerne l'enfance et la jeunesse
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de Jésus : car, il ne faut pas l'oublier, les autres évangélistes n'en disent presque rien.
La première parole évàngélique de Jésus. — Nous entendons, aujourd'hui, la première parole de Jésus que nous ait conservé l'Evangile : elle doit être méditée avec un soin particulier, bien que ce ne soit encore que la parole d'un enfant, car, nous allons le voir, c'est déjà la parole d'un Dieu.
C'est pour cela qu'elle nous étonne, d'abord, sur les lèvres de ce Fils si parfait d'une Mère incomparable : elle parait être, en effet, une parole de reproche, mise en avant pour excuser une désobéissance, et cela ne va pas sans nous scandaliser quelque peu.
Mais il n'y a là qu'une apparence de reproche et qui s'adresse, non pas à Marie, mais en sa personne, dit Nicole, « à tous les pères et à toutes les mères qui feraient, pour de mauvais motifs, ce que la Vierge faisait pour de bons (*) ». Et ainsi Marie, dans cette circonstance comme en beaucoup d'autres encore, a toute la grâce et tout le mérite de l'humiliation, mais sans le motif.
En disant cette parole, toutefois, Jésus savait qu'il enfonçait un glaive dans le cœur de sa douloureuse Mère et, néanmoins, il la prononça, parce qu'il devait le faire pour notre instruction.
Par elle il nous apprend, en premier lieu, que son vrai père, ce n'est pas Joseph, cet homme juste, gardien de sa Mère, auquel il est soumis, sur la terre, mais sans oublier, pour cela, son véritable Père, qui est dans le ciel, qui est Dieu lui-même. Cela, nous avions besoin de le savoir dès la première page de l'Evangile : et, avant d'en venir à la seconde, Jésus semble nous inviter à nous replonger, comme il l'a fait lui-même, dans une retraite qui durera encore près de vingt ans.
(*) Nicole, Essais de morale, ix, 299.
A ce Père, qui est dans le ciel, Jésus nous apprend, en second lieu, qu'il doit obéir tout d'abord, et en toutes circonstances, dût-il, pour cela, faire pleurer sa Mère. Il n'ignore pas, en effet, les larmes qu'elle a versées pendant les trois jours qu'elle l'a cherché, à Jérusalem et sur les routes de Samarie : mais il est obligé, pour nous instruire, de faire comme s'il ne le savait pas.
Et donc Jésus, sur la terre, n'a eu qu'une seule volonté qui était la véritable nourriture de son âme, à savoir de faire la volonté de Celui qui l'avait envoyé (*). C'est pour cela qu'il fut véritablement notre Sauveur, le Messie promis et attendu, et qu'il reste notre incomparable modèle.
Ses dernières paroles, avant de quitter la terre, furent, comme les premières, des paroles de soumission à la volonté de son Père, et, comme elles, encore, elles rempliront de douleur l'âme de sa Mère. Quand il n'eut plus rien à dire, et que tout fut consommé, alors il mourut.
Les douleurs de Marie. — La première épreuve de cette Mère qui s'appelle « Notre-Dame-des-Sept-Douleurs » fut au jour de la Présentation, quand elle entendit la prophétie du vieillard Siméon. La seconde fut, au lendemain du décret d'Hérode, quand elle emporta, dans une fuite précipitée, son divin Fils sur les routes d'Egypte. En nous rappelant, aujourd'hui, le souvenir de la troisième, nous devons considérer qu'elle fut plus grande que les deux premières, et, peut-être, la plus cruelle de toutes.
Qui pourra jamais dire, en effet, ce qu'ont été ces trois jours d'angoisse pendant lesquels Marie allait partout s'informant de son Fils, sans que personne pût lui dire ce qu'il était devenu !
Et si cette douleur fut plus grande que toutes les autres,
(*) Jean, v, 30. Et encore Jean, vi, 38; Matth., \u, 21 et xn, 46-50.
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c'est que Marie n'avait plus, cette fois, Jésus pour la cou. soler, alors que, dans toutes ses autres épreuves, elle le tenait dans ses bras, ou pouvait, au moins, considérer son visage. Aussi bien ce fut la seule fois qu'elle osa se lamenter timidement et ce n'était point, dit Denis le Chartreux, un reproche, mais une plainte amoureuse, « Mon Fils, pourquoi avez-vous agi de la sorte? »
Fig. 27, page 66.
Comment Jésus a-t-il pu croître en sagesse. — Vraiment Dieu, mais aussi vraiment homme, Jésus a connu, hors le péché, tout ce qui est de l'humaine nature, et donc, avec ses grandeurs, toutes ses misères et encore ses humiliations. Or, c'en est une de ne pas réaliser, du premier coup, la perfection à laquelle notre nature est destinée. La croissance de Jésus s'est donc manifestée aussi bien dans son corps que dans son âme, et l'Evangile nous l'affirme expressément.
Pour ce qui est du développement corporel, on se l'explique assez facilement. Mais comment faut-il entendre le développement de son âme, celui de son intelli-
gence par exemple, car enfin, puisqu'il était Dieu, ne savait-il pas toutes choses et que pouvait-il lui rester à apprendre ?
Il ne faut pas confondre la science divine et incréée de Jésus, avec la science qu'il possédait comme homme et qui fut, chez lui comme chez tous les autres mortels, sujette à un développement et à une véritable « création » . Comme nous, donc, Jésus s'est appliqué, pour apprendre, à tout ce qui pouvait lui être une source d'enseignement. Il interrogeait, il admirait, il s'étonnait... Mais — est-il besoin de le dire? — il le faisait avec une telle perfection, que les progrès de sa science humaine durent être vraiment extraordinaires. Les artistes n'ont pas tort, qui aiment à nous proposer l'image de Jésus étudiant, et surtout étudiant les saintes Ecritures, comme un parfait modèle que nous devons nousefforcer d'imiter.
Iconographie. — Nous regardons le texte de saint Luc que nous venons d'étudier, comme un des plus importants, au point de vue dogmatique, de tout notre Evangéliaire. C'est pour cela que nous avons voulu l'illustrer avec des idées, plutôt qu'avec des images. Toutefois nous y avons mis deux gravures, pour rappeler l'épisode dont nous avons commenté les enseignements.
La composition de Giotto (fig. 26, page 61) nous semble tout à fait louable, car elle tient compte, très suffisamment, des vraisemblances du récit évangélique. Le moment choisi par l'artiste est celui où les saints parents de Jésus le retrouvent assis parmi les docteurs et les émerveillant par ses réponses.
Il ne tombe pas, lui du moins, dans ce contresens, déjà signalé, qui a inspiré à la plupart des artistes de représenter l'Enfant Jésus enseignant, du haut d'une chaire, les docteurs d'Israël. On a déjà pu remarquer, dans. le retable d'Avanzi (page 21), une composition de ce genre. La gravure de Blessebois appartient à la même série (fig. 27, page 65). Notez, toutefois, qu'elle sert à illustrer le verset de saint Luc (xi, 27), où il est raconté qu'un jour, où • le Christ enseignait dans le Temple, une femme élevant la voix du milieu de la foule, lui dit : « Heureux le sein qui t'a porté » (cf. év. xvn), et l'analogie entre ces deux scènes ne manque pas d'être assez piquante à signaler.
Les noces de Cana. (Jean, ii, 1-11.)
En ce temps-là, 1 il y eut des noces à Cana en Galilée, et la Mère de Jésus était là.2 Jésus fut aussi invité aux noces, avec ses disciples.
3 Le vin venant à manquer, la Mère de Jésus lui dit :
— Ils n'ont pas de vin.
Jésus lui dit :
— 4 Femme, que ne me laissez-vous faire ? Mon heure n'est pas encore venue.
5 Sa mère dit aux serviteurs:
— Faites tout ce qu'il vous dira.
6 Or, il y avait là six urnes de pierre, pour servir aux purifications des Juifs, et contenant chacunedeux ou trois mesures. 7 Jésus leur dit:
— Remplissez d'eau ces urnes.
Ils les remplirent jusqu'au bord. 8 Alors Jésus leur dit :
— Puisez maintenant, et portez-en à l'intendant du festin.
Ils lui en portèrent. 9 Dès que l'intendant eut goûté l'eau changée en vin, ne sachant d'où venait ce vin, quoique les serviteurs qui avaient puisé l'eau le sussent bien, il appela l'époux, 10 et lui dit :
— On sert d'abord le bon vin ; puis, après que les con-
(*) L'Église célèbre, au deuxième dimanche après l'Épiphanie, la lete du Saint-Nom-de-Jésus, fête qui est devenue universelle par décret d'Innocent XIII, en 1721. On lit, à cette solennité, l'évangile du jour de la Circoncision, que nous commenterons au second volume, à l'Evangéliaire des fêtes.
vives ont beaucoup bu, on en sert de moins bon ; mais toi, tu as réservé le bon vin jusqu'à ce moment.
Ce fut là le premier des miracles de Jésus; il le fit à Cana en Galilée: par là il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.
£En ce temps-là, — et le texte précise, disant « trois jours après ».
Fig. 28, page 72.
Mais après quoi ? Et quel est le point de départ de cette série de trois jours? On rétablit de différentes façons, et qui ne s'accordent guère. Il s'agit probablement dû troisième jour après le retour de Jésus en Galilée, au début de son ministère public. 1 1 1 . Cana de Galilée, identifié, généralement, avec le village de Kefr-Kenna, sur la route de Nazareth à Tibériade, et qu'il ne faut pas confondre avec une autre Cana, Cana d'Aser, près de Tyr. Cana de Galilée était la patrie de ÎNathanaëL le futur Philippe, apôtre. || » 3. Cette parole de Marie est, pour sûr, une parole de pitié et une invite discrète, mais pourtant formelle, à l'intervention de Jésus, dont elle connaissait, bien avant ses manifestations postérieures,
DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS l'ÉPIPHANIE
la puissance miraculeuse et la bonté. j| 4. Ces mots, on ne saurait le nier, sonnent mal à des oreilles françaises, surtout à cause de cette appellation de « femme » que Jésus donne à sa mère. Mais, dans la langue juive, cette manière de parler était courante et tout à fait respectueuse. Aussi bien, Jésus s'en servira sur la croix, pour parler à sa mère et après sa résurrection, pour consoler Madeleine, comme il l'avait fait aussi avec la Samaritaine, la femme adultère, la Ghananéenne, et, en général toutes les femmes qu'il guérit. Pour ce qui suit, et d'après des critiques autorisés, le sens en est également beaucoup plus adouci [qu'on le croit généralement, et Reuss traduit simplement : « Laissez-moi faire, ma mère! » indiquant par là que sa mission officielle ayant déjà commencé, il devait agir plutôt en fils de Dieu qu'en fils de
Marie, et qu'il était indépendant de sa mère pour ses œuvres messianiques. || Les purifications, chez les Juifs, étaient de règle avant les repas, et le Talmud en fait une obligation rigoureuse. Les fontaines sont rares, dans ces pays ; on comprend donc que les provisions d'eau y soient assez considérables : chacune des urnes de Cana, d'après certains calculs, auraient pu contenir près de quatre-vingts litres. On a dit que cela supposait un miracle vraiment « luxueux ». On pourrait aussi le répéter du double miracle de la multiplication des pains, comme encore de celui de la Cène! Rappelons, pour finir, que les commentateurs aiment à signaler le miracle de Cana comme une figure et une promesse du banquet eucharistique,
Explication de l'évangile (*). — Par cette participa-
Fig. "29, page T2.
(*) Traduit d'un vieil évangéliaire italien du P. Remigio Fiorentino,
tion de Jésus à des noces, deux choses sont manifestées. La première, que le Christ ne dédaignait pas d'y intervenir: c'est donc que cet état ne déplaît pas à Dieu, — car, par sa présence, il le sanctifie, — bien que l'état de virginité lui soit beaucoup plus agréable, puisqu'il a choisi de naître d'une vierge. On voit, secondement, qu'anciennement, les noces se célébraient avec solennitéet avec une multitude de témoins, 'parce que les mariages clandestins et secrets ont eu, le plus souvent, des suites fâcheuses, et on pourrait les appeler fornications et concubinages plutôt que légitimes mariages. D'où la sainte Église, au concile de Trente, célébré l'année 1563, a saintement agi en les prohibant.
1. Ils ?i ont pas de vin. — Par ces paroles de la Vierge Marie à son Fils, — quand elle parle et dit : ils n'ont pas de vin, — se manifeste sa charité envers les pauvres époux et la nature de cette charité, laquelle, comme dit saint Paul, ne cherche pas ses intérêts propres, mais ceux d'autrui; et encore se manifeste la condition de la foi, laquelle, quand les choses nevont plus et sont désespérées, a recours à Dieu, le dispensateur de tout bien. Or, la sainte Mère ne doute pas que le Christ ne puisse être d'un grand secours en cette extrémité, ayant déjà eu tant de signes de sa divinité. Ainsi fait la foi vive : parce que, croyant en Jésus-Christ, elle recourt à lui dans ses nécessités, espérant qu'il voudra, et qu'il pourra, être miséricordieux à l'égard de ceux qui auront eu confiance en lui.
La raison pour laquelle Jésus-Christ voulut commencer à faire ses miracles en se servant de l'eau, ce fut pour
dominicain : E2')istole et Evangeli che si leggono... Luca, 1719. — Il ne nous déplaît pas de mettre sous les yeux de nos lecteurs quelques exemples des anciennes méthodes suivies par nos ancêtres dans l'illustration de l'Evangéliaire. Le commentaire du P. Remigio a eu, je crois, un certain succès en Italie, au début du dix-huitième siècle. Il est accompagné de vignettes dont nous avons également l'intention de reproduire quelques-unes au cours de cet ouvrage.
DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS l'ÉPIPHANIE
que les hommes eussent d'abord connaissance que, ayant le pouvoir sur les éléments, il avait aussi la puissance de leur donner la vertu d'accomplir des œuvres merveilleuses, comme dans les sacrements ; pour leur apprendre que l'eau touche le corps, et aussi l'âme ; qu'avec un souffle se donne l'Esprit-Saint, et l'autorité de remettre les péchés ; qu'avec une flamme se communiquera l'Esprit-
Fig. 30, page 72.
Saint aux apôtres, avec le pouvoir de prêcher l'Évangile ; pourleur apprendre, finalement, que Dieu peut aussi donner aux éléments la vertu d'opérer visiblement et de concourir a notre salut.
2. Six vases de pierre. — Ces six vases, appelés « hydres », peuvent signifier la loi ancienne, laquelle d'abord était pleine d'eau, contenant, autrement dit, le sens littéral, mais qui fut, dans la suite, convertie en vie par le Christ, autrement dit dans le sens spirituel. Ou bien elles signifient six choses, qui sont requises dans
l'œuvre de notre purification^ a savoir: la contrition et la confession, la satisfaction, le pardon des injures, la mortification du corps et l'obéissance aux commandements des prélats et de nos supérieurs.
3. Veau qui devient du vin. — Quand dit-on que l'eau est changée en vin ? C'est quand la nature corruptible obtient l'incorruptibilité ; quand l'état de péché sechange en état de grâce ; quand la crainte servile qu'on a de Dieu se change en charité; quand la mélancolie charnelle se change en spirituelle allégresse ; quand leFils delaVierge Marie se montre comme étant aussi le Fils de Dieu, et aussi quand la sagesse charnelle et mondaine se transforme en contemplation des choses célestes.
Iconographie. — On a deux gravures, dans ce commentaire, pour illustrer le récit des noces de Cana ; l'une (fig. 28, page 68) est la traduction d'un des panneaux de l'ancienne armoire de l'Annunziata sur lesquels Fra Ahgelico a raconté, tout au long, l'histoire de Jésus ; la seconde (fig. 29, page 69) reproduit une gravure du livre du « sieur de Corneille Blessebois », auquel nous ferons encore de nombreux emprunts dans la suite de ce livre (*).
Nous y joignons (fig. 30, page 71) un dessin d'une miniature du Saint Grégoire de la Nationale, précieux document de l'art byzantin du neuvième siècle, et qui représente, d'une part le Repas chez Simon, et, de l'autre, la Résurrection de Lazare. Nous aurions voulu, en effet, traiter ici, avec quelque détail, et au point de vue iconographique, des « repas de l'Evangile ». Mais cela nous entraînait trop loin... notre Evangéliaire y aura gagné, du moins, le dessin d'une très intéressante miniature.
(*) Le volume de Blessebois est intitulé : les Palmes du Fils de l'Homme ou laVie de Jésus-Christ. 11 fut « approuvé », à Chàtillon-sur- Seine, le 8 janvier 1674, par F.-J. Hedelin, cordelier et docteur en théologie.
Guérison d'un lépreux et du serviteur d'un centurion. (Matth., vin, 1-13. [Marc, i, 40-45 ; Luc, vi, 12-16 et vu, 1-10.])
En ce temps-là, 1 lorsque Jésus fut descendu de la montagne, des foules nombreuses le suivirent. 2Or, voici qu'un lépreux vint à lui, l'adora et dit :
— Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me purifier. 3Jésus, étendant la main, le toucha, et dit:
— Je le veux, sois purifié.
Aussitôt il fut purifié de sa lèpre. 4Jésus lui dit alors :
— Garde-toi d'en parlera personne ; mais va, montretoi au prêtre, et présente l'offrande que Moïse a prescrite, afin qu'elle leur serve de témoignage.
5 Quand Jésus fut entré à Capharnaùm, un centurion s'approcha de lui, 6 et lui fit cette prière :
— Seigneur, mon serviteur est couché dans ma maison, atteint de paralysie, et il souffre beaucoup.
7 Jésus lui dit :
— J'irai et je le guérirai.
8 Le centurion répondit:
— Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison ; mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. 9Carmoi, qui suis un homme soumis à la puissance d'un autre, et qui ai sous moi des soldats, je dis à l'un : va, et il va ; à l'autre : viens, et il vient ; à mon serviteur : fais cela, et il le fait.
10En l'entendant, Jésus fut dans l'admiration, et dit à ceux qui le suivaient :
— En vérité, je vous le dis, je n'ai point trouvé une
si grande foi dans Israël. 11 Aussi je vous déclare que beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux. 12 Mais les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents.
13 Alors Jésus dit au centurion :
— Va, et qu'il te soit fait comme tu as cru. Et le serviteur fut guéri à l'heure même.
En ce temps-là. Voir le commentaire. || 2. Le lépreux... l'adora, c'est-à-dire se prosterna devant lui, procidens in faciem, dit saint Marc, et il ne faut pas prendre, au sens strict, ce mot « adorer ».
|| Seigneur, si vous voulez, à quoi Jésus répond : « Je le veux, sois guéri. » Qu'on veuille bien, je le demande, réfléchir ici sur ce processus du miracle, de la part de celui qui l'opère, comme du côté de celui qui en est favorisé. j| 4. Garde-toi d'en parler. Jésus, en effet, redoute « la contagion des foules », comme on dirait de nos jours, bien loin de la favoriser. Ne pas perdre de vue que sa popularité, à un certain moment, fut si grande, que le peuple, à toute force, voulait le faire roi. (Jean, iv, 15.) On donne encore de cet ordre d'autres raisons, mais de genre mystique plutôt qu'historique.
|| Montre-toi aux prêtres et présente l'offrande..., car la loi de Moïse l'ordonnait formellement (Lév., xv, 2) et Jésus commande de l'observer, jusqu'au moment où elle sera irrévocablement abolie.
|| Afin qu'elle leur serve de témoignage. Jésus, qui ne veut pas que le miraculé se fasse voir à la foule, lui ordonne de se montrer aux prêtres, et c'est non seulement pour obéir à la loi, mais pour qu'il leur serve de témoignage de sa mission divine dont ils ne pourront, s'ils sont droits, contester la vérité : les Juifs n'auront donc aucune excuse pour justifier leur incrédulité, car Jésus n'a pas cessé de leur donner des signes de sa divine mission. || 5-10. Méditons ces paroles du centurion et, pour en comprendre l'éminente beauté, rappelons-nous que Jésus, en les écoutant, était dans l'admiration. Pourraient-elles, à notre tour, nous laisser insensibles ? || 11. Le « royaume des cieux », dont l'Evangéliaire nous parle, si je ne me trompe, pour la première fois, est opposé ici aux « ténèbres extérieures ». Le royaume des cieux, en effet, c'est-à-dire la domination, le règne de Dieu, s'exerce dans des régions de surnaturelle lumière, tandis que le pouvoir, la royauté de Satan, a pour théâtre des lieux dépourvus de toute clarté, l'enfer. Il est donc fait allusion, dans ce passage, à la dernière phase du développement du royaume de Dieu, celle qu'on appelle la « phase eschatologique » et qui suivra le jugement dernier. Elle est figurée, dans ce même texte, par un « festin » et, plus précisément, par un « festin avec
TROISIÈME DIMANCHE APRÈS l'ÉPIPHANIE
Abraham, Isaac et Jacob ». Cela donne, en iconographie, deux cycles d'images, le paradis étant représenté successivement, soit par un festin, — surtout dans l'art chrétien primitif, — soit par des âmes que les trois patriarches abritent dans les plis de leurs manteaux, ainsi que nous l'avons vu au commentaire de l'évangile du premier dimanche de FAvent.
Les divergences des évangélistes. — Le miracle de la guérison du lépreux nous est raconté simultanément par les trois Synoptiques, saint Matthieu (vin, 2-5), saint Marc (i, 40-45) et saint Luc (v, 12-16), d'où l'occasion, pour la critique, d'examiner le grand problème de la concordance évangélique. Or, il arrive ici, comme en beaucoup d'autres occasions, que les trois récits ne concordent pas de tout point. D'où grand scandale pour ceux qui voudraient trouver, dans nos livres révélés, la rigoureuse exactitude que l'on constate, après les avoir collationnées, entre trois copies d'un même document d'archives ou d'un acte notarié.
Pour nous, qui n'avons pas de semblables prétentions, contentons-nous de remarquer que, si les trois Synoptiques varient pour le temps, le lieu et certains détails (*), ils sont ici d'accord pour les paroles qu'ils mettent sur les lèvres du lépreux et sur celles de Jésus, paroles conservées religieusement par l'Evangile oral et dans les premiers « logia ».
Cela prouve, fait observer justement Mgr Le Camus, qu'ils ne se sont pas copiés et qu'ils n'ont pas puisé à une même source écrite (**). Et M. Lesêtre : « Les évangélistes se ressemblent assez pour qu'on ne puisse pas se méprendre sur l'identité des faits qu'ils rapportent ; ils diffèrent assez pour démontrer qu'ils constituent quatre témoins du même fait (***). »
(*) Le P. Rose observe, avec raison, que la narration de saint Matthieu étant la plus courte, on ne peut dire en général que « saint Marc est un abréviateur ». (P. Rose, V Evangile selon saint Matthieu, y. 63.)
(**) Mgr Le Camus, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, vcl. I, p. 397.
(***) H. Lesêtre, la Clef des Evangiles, p. 24.
Les Evangiles sont des livres écrits sous l'inspiration du Saint-Esprit, ils ont Dieu pour auteur : mais si Dieu est l'inspirateur des livres sacrés, il n'en est pas l'écrivain et cette part de ce l'écrivain » se montre précisément dans ces divergences de détail du récit évangélique qui, bien loin de compromettre sa valeur surnaturelle, la confirment et la certifient.
Piété. — Quelles conclusions pratiques devons-nous tirer de la lecture de notre évangile d'aujourd'hui? — J'ai voulu le demander aux commentateurs officiels : mais, en toute vérité, ils ne m'ont guère satisfait. Cela prouve, sans doute, qu'il faut apprendre à lire l'Evangile, au point de vue pratique, chacun pour soi. Et je plaindrais celui qui, après avoir médité notre texte de saint Matthieu, n'y trouverait à prendre aucune leçon pour l'amélioration de sa vie intellectuelle ou de sa conduite journalière, et nul encouragement pour sa piété.
La parole de Dieu n'est vraiment féconde qu'au moment où elle pénètre au plus profond de nos âmes : c'est là qu'il faut aller l'entendre, et nous n'y pouvons réussir que dans le silence et le recueillement, quand tout le monde, même le prêtre, a cessé de parler.
Iconographie. — Il convient de protester contre les archéologues qui disent que l'art chrétien le plus authentique s'abstient de représenter les miracles du Christ, comme s'ils étaient de nulle ressource pour l'illustration de la foi et l'ébranlement de la volonté. Toutes les grandes séries iconographiques des premiers siècles sur la vie de Jésus contiennent un certain nombre de ses miracles.
J'en trouve sept (*), par exemple, aux mosaïques de Sant' Apollinare Nuovo, à Ravenne, et les évangéliaires byzantins en renferment un nombre bien autrement considérable.
(*) 1. Paralytique de Capharnaiim (d'après saint Matthieu). — 2. Les pourceaux de Gercéza précipités à la mer. — 3. Paralytique de Capharnaiim (seconde version, d'après saint Luc et saint Marc). — 7. Résurrection de Lazare. — 9. Guérison de l'hémorrhoïsse. — 10. Les aveugles de Jéricho. — 12. Première multiplication des pains.
TROISIÈME DIMANCHE APRÈS l'ÉPIPHANIU 77
Le fameux ivoire du cinquième siècle de Brescia, où sont représentées les scènes parallèles de l'Ancien et du Nouveau Testament, contient cependant, malgré Fexiguïté de ses proportions, quatre scènes de miracles (*).
Reconnaissons, néanmoins, que la représentation des miracles du Christ n'est vraiment pratique et utile que dans le cas où, comme à la résurrection de Lazare, la précision des détails permet d'identifier facilement la scène. A moins que le texte sacré, ainsi qu'il arrive à l'Evangéliaire grec n° 74 de la Bibliothèque nationale, ne vienne aussitôt préciser l'image et l'expliquer ; aussi bien notre évangile s'y trouve illustré avec deux images, mais elles sont peu caractéristiques. Le récit de saint Matthieu, très riche en détails émouvants, parle bien autrement à l'imagination et au cœur.
(*) Résurrection de la fille de Jaïre, guérison de l'aveugle-né, résurrection de Lazare et guérison de l'iiémorrhoïsse.