‹ L'évangéliaire des dimanchesChapitre 7 sur 27 · SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LEPIPHANIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME DIMANCHE APRÈS LEPIPHANIE

Fig. 44.

image traduit assez bien le récit de Févangéliste, puisqu'elle en représente, même, deux moments distincts : Jésus parlant à trois personnes, — car, si l'on compte bien, il y a « trois tètes », celles de Pierre, de Thomas et, la dernière, coiffée du bonnet juif, celle de Nathanael, — puis, au second plan, la pêche miraculeuse proprement dite.

Pour quelqu'un ayant suffisamment l'habitude de déchiffrer les vieilles images, je dois encore avouer que la seconde gravure du P. Remigio (fig. 43, page 94), ne représente pas, en général, Jésus parlant, mais, de façon plus spéciale, Jésus parlant, entouré de ses disciples, et parlant aux Juifs : le bonnet et

la cape dont sont revêtus les personnages du groupe placé sur la droite, face à Jésus, indiquent, en effet, que ce sont des Juifs auxquels il s'adresse. Et la gravure, dans l'Evangéliaire du P. Remigio, illustre, de fait, l'évangile du samedi de la quatrième

semaine de Carême où il nous est raconté, d'après saint Jean, que Jésus s'adressa de nouveau à la foule des Juifs, en disant : « Je suis la lumière du monde », etc.

(Jean,viii, 12.) Mais parce qu'il est arrivé plus d'une fois à Jésus, au cours de sa vie publique, de s'adresser ainsi à la « foule des Juifs », cette gravure pourrait également servir à illustrer un bon nombre d'autres textes de l'Evangéliaire.

Et donc, on voudra bien le reconnaître, voilà déjà d'assez mauvaise illustration, puisqu'elle ne met « en lumière » que fort peu de chose, en somme, et qui n'est aucunement caractéristique. Et que dire, maintenant, de notre troisième gravure (fig. 44,

moins dans sa totalité (cf. év. lvii). L'Eglise le fait lire le mercredi de l'octave de Pâques.

Fig. 45, pag€

page 95) ? Elle représente, la chose est certaine, Jésus parlant à ses disciples.

Or la suivante (fig. 45, page 95) nous le montre également sous le même aspect, car j'imagine que la différence n'est pas très sensible d'avoir à noter que, dans l'une, tout le monde est debout, alors que, dans l'autre, celui qui parle, et ceux qui écoutent, sont assis.

Mais le très bon P. Remigio, âme naïve, à ce que je vois dans son livre, bien que d'une culture théologique très soignée (et pieux, ce qui ne gâte rien, comme on ne l'est plus guère aujourd'hui quand on aborde le commentaire de l'Evangile), le P. Remigio, s'il vivait encore, s'insurgerait aussitôt contre mes critiques.

— Ne voyez-vous pas, dirait-il, que, dans cette dernière gravure, il y a une montagne, et qu'elle représente Jésus, quand il apparaît à ses disciples, en Galilée, après la Résurrection et leur adresse un discours !

— Sans doute, ô Père Remigio ! Mais vous avouerez qu'elle peut également convenir à l'illustration du célèbre Discours sur la montagne, lequel occupe, à l'Evangéliaire, plusieurs dimanches, sans compter les jours de semaine. Et vous avez eu garde de ne pas vous en souvenir. C'est pour cela que votre gravure, qui représente Jésus assis et parlant à ses disciples réunis autour de lui, reparait plus d'une fois dans votre livre. Je ne vous le reproche pas, certes ! Mais je trouve cette image peu caractéristique.

Et c'est là tout ce que je voulais démontrer dans cette note d'iconographie sur Jésus qui parle.

DIMANCHE DE LA SEPTUAGÉSIME

Parabole des ouvriers de la vigne. (Matth., xx, 1-16.)

En ce temps-là , Jésus dit à ses disciples :

I Le royaume des cieux est semblable à un père de famille, qui sortit de grand matin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne. 2 Après être convenu avec les ouvriers d'un denier pour la journée, il les envoya à sa vigne. 3 Sorti vers la troisième heure, il en vit d'autres qui se tenaient oisifs sur la place publique4 et leur dit :

— Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera juste.

5 Ils y allèrent. Il sortit encore vers la sixième et vers la neuvième heure, et il fit de même. 6 Enfin, sorti vers la onzième heure, il en trouva d'autres qui se tenaient là et il leur dit:

— Pourquoi vous tenez-vous ici tout le jour sans rien faire ?

7 Ils lui dirent :

— Parce que personne ne nous a loués.

II leur dit :

— Allez, vous aussi, à ma vigne.

8 Lorsque le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant :

— Appelle les ouvriers, et paye-leur le salaire, en commençant par les derniers et en finissant par les premiers.

9 Ceux de la onzième heure vinrent donc et reçurent chacun un denier. 10 Les premiers, venant ensuite, crurent

qu'ils recevraient davantage; mais ils reçurent aussi chacun un denier. 11 En le recevant, ils murmuraient contre le père de famille et disaient :

— 12 Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure et vous les avez traités comme nous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur.

Mais il répondit à l'un deux :

— 13 Mon ami, je ne te fais point de tort; n'es-tu pas convenu avec moi d'un denier? 14Prends ce qui t'appar-

Fig. 46, page 103.

tient, et va-t'en. Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi. 15 Ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux? ou ton œil est-il méchant parce que je suis bon ?

16 Ainsi les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers; car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.

ffîEn ce temps-là, — au cours du dernier voyage de Jésus pour gagner Jérusalem : cette parabole, qui est propre à saint Matthieu, n'appartient donc pas au groupe de la grande « journée des Paraboles » (Matth., xiii ; cf. év. x, xi et xc) et a un caractère prophétique très évident. Elle précède immédiatement, dans saint Matthieu, la troisième prédiction de la Passion (xx, 17-19). || 1. Le

DIMANCHE DE LA SEPTUAGESIME

père de famille, dans l'interprétation mystique, est Dieu le Père, l'économe est le Christ, le règne est l'Eglise, la douzième heure est le jugement dernier. || 2. Un denier par jour, environ soixante centimes, le denier étant une monnaie d'argent qui valait dix as. Le prix d'une journée de travail, à cette époque, n'était pas plus élevé ; et notez encore qu'un soldat romain, au temps de Tibère, ne recevait, comme solde, que les deux tiers d'un denier. [| 3. La journée de travail finissant à six heures, le père de famille sort à la troisième heure (neuf heures), à la sixième heure (midi), à la neuvième heure (trois heures) et à la onzième heure (cinq heures). j| S.Ils reçurent chacun un denier, comme les ouvriers de la dernière heure. «Le denier signifiela vie éternelle. Tous lesouvriers reçoivent un denier, cependant avec diversité de rang, suivant que leurs mérites sont différents. Cette parabole est une preuve que les bonnes œuvres sont méritoires pour l'éternité, et que la longueur du temps, non plus que la difficulté plus grande du travail, ne donnent point par elles-mêmes droit à une plus grande récompense, si elles ne sont pas accompagnées d'unamour plus ardent. » (D'Allioli.) || 1G. Beaucoup d'appelés, peu d'élus. « Elus» n'est pas synonyme de « sauvés », mais de « choisis ». La « vocation » vient de Dieu, de façon purement gratuite : mais nous devons coopérer à l'« élection»: « Frères, disait saint Pierre, déployez vos forces de plus en plus, pour que notre œuvre affermisse en vous la vocation et l'élection. » (II Pierre, i, 10.) L'Eglise a formellement condamné ceux qui soutenaient que ce mot, « les élus », ne pourrait recevoir d'autre sens que celui-ci : les sauvés.

Quel est le but des paraboles? — Nous voulons croire que le but du Christ, en nous proposant ses paraboles, a été, avant tout, de nous instruire et de nous édifier. Aussi bien toutes ses paraboles ont-elles un but pratique et c'est en cela surtout qu'elles se distinguent de ses discours, plus spécialement dogmatiques.

Il faut donc lire ces récits avec le désir d'y prendre un enseignement moral, et ce sera, par conséquent, à chacun de nous qu'il appartiendra de chercher dans quel sens il se doitappliquer à lui-même la parabole qu'il vient de lire.

Mais il ne faut pas négliger, d'une part, l'étude des détails qui lui permettront de mieux entendre le sens direct ou historique de la parabole, — d'autre part l'interprétation autorisée que la tradition a donnée de ce même récit, au sens figuré ou symbolique. Car Tinter-

prête le seul qualifié de l'Evangile, c'est l'Eglise, et nous devons accepter, avec une entière soumission, les directions qu'elle nous donne pour entendre, comme il convient, le sens des saintes Ecritures.

Explication littérale. — Le Christ emprunte aux scènes de la vie ordinaire le sujet de ses paraboles : quand il proposait à ses disciples la parabole des ouvriers de la vigne, on était sans doute à cette époque de Tannée où, les grandes pluies étant passées, le propriétaire fait appel à tous les bras pour remuer le sol, creuser le pied des souches et. y déposer les engrais qui préparent une riche vendange (*).

Il s'en va donc sur la place publique, in foro, où se tenaient, selon l'usage, les ouvriers désirantêtre employés aux travaux de la vigne, et cela, tout d'abord, au grand matin, primo mane, à la première heure, celle qui correspond au lever du soleil, — nous dirions à six heures, mais par simple approximation. Les ouvriers de la onzième heure ne viennent donc à la vigne que tout à fait sur la fin du jour, quand le soleil était près de se coucher.

Explication mystique. — Voici de quelle façon dom Guéranger interprète cette parabole, en s'inspirant des écrits des Pères de l'Eglise et spécialement de saint Augustin et de saint Grégoire le Grand.

La vigne dont il est ici question est l'Eglise, sous ses différentes ébauches, depuis le commencement du monde... Le matin du monde dura depuis Adam jusqu'à Noé; la troisième heure s'étend de Noé jusqu'à Abraham ; la sixième heure commença à Abraham, pour aller jusqu'à Moïse; la neuvième heure fut l'âge des prophètes, jusqu'à l'avènement du Seigneur. Le Messie est venu vers la

(*) Mgr Le Camus, Vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ, vol. II, p. 479.

DIMANCHE DE LA SEPTUAGESIME

onzième heure, lorsque le monde semblait pencher à son déclin. Les plus grandes miséricordes ont été réservées pour cette période, durant laquelle le salut devait s'étendre aux gentils par la prédication des apôtres. C'est ce dernier mystère par lequel Jésus-Christ veut confondre l'orgueil judaïque. Il signale les répugnances que les pharisiens et les docteurs de la loi éprouvaient en voyant l'adoption s'étendre aux nations, par les remontrances égoïstes que les ouvriers des premières heures osent faire au Père de famille. Cette obstination sera punie comme elle le mérite, Israël, qui travaillait avant nous, sera rejeté à cause de la dureté de son cœur; et nous, gentils, qui étions les derniers, nous deviendrons les premiers, étant faits membres de cette Eglise catholique, qui est l'Epouse du Fils de Dieu.

Beaucoup d'appelés, peu d'élus (*). — « Comme disent les commentateurs, il faut chercher le sens de ces deux mots, élus et appelés, dans la parabole du jeune homme qui observe les commandements, mais n'entre pas dans la voie de la perfection. Avec les commandements, on entre dans la vie : si vis ad çitam ingredi, serva mandata; mais les conseils de perfection élèvent les âmes aux plus hauts degrés de la gloire : si vis esse perfectus . Ce sont là les premiers, ce sont là les élus. Mais si tous ont cette récompense et cette gloire, il y a dans cette gloire des degrés sans fin. Il y a des premiers, il y a des derniers, et il y a, dans l'effort des âmes vers le but, des élans ou des relâchements qui relèvent les derniers, ou qui laissent retomber les premiers (**).

(*) A. Gratry, Commentaire sur l'Evangile selon saint Matthieu, vol. II, p. 117. Nouvelle édition, Téqui, 1905.

(**) Le P. Gratry montre ensuite que « ces inégalités et ces degrés de gloire » ne sont pas incompatibles avec la dignité et la justice du ciel, où toutes les âmes n'auront pas « la similitude des perles d'un collier ». Sur la terre même, et jusqu'à la fin des siècles, quand les hommes « con-

« Et puis, cette mystérieuse parole, cette loi de la hiérarchie céleste dans la lumière et dans l'amour a plusieurs autres sens.

« Et d'abord elle veut dire aussi que les plus humbles seront les plus grands. Les plus glorieux sur la terre ne le sont point toujours au ciel. Marie, cachée, inaperçue pendant que Pierre, Paul et Jean remplissaient le monde, est plus glorieuse au ciel que les apôtres. L'âme inconnue, qui prie et souffre, est souvent plus forte et plus grande, et sera plus glorieuse devant Dieu que le prédicateur de l'Evangile.

« Puis aussi, souvent l'ouvrier de la dernière heure, jugé d'après l'élan de son travail, sera mis au-dessus des ouvriers de la première heure, dont le travail plus long se sera trouvé moins ardent.

« Puis aussi, dans l'acquisition de la gloire, comme dans celle des fruits du travail, comme dans l'élan d'un être vers un centre, les vitesses s'accélèrent dans une étonnante proportion. Dans le progrès du monde, le travail actuel est toujours beaucoup plus fécond et mieux récompensé que tout le travail du passé. Les autres ont labouré et semé. Nous, nous entrons dans leurs travaux. Les hommes du prochain siècle de lumière, de foi, de justice et de liberté, sauront cela. Les plus jeunes recueilleront l'héritage des aînés. Et ces derniers deviendront les premiers et les plus avancés. Ainsi, nous, les derniers venus, nous sommes en effet les premiers.

« Puis il y a cette grande loi de l'histoire : le genre humain s'avance par flots; chaque flot qui vient de s'élever s'abaisse, le flot qui vient de s'abaisser s'élève. Relisez ce que dit saint Paul de l'abaissement des Juifs, de l'élévation des gentils, et puis, après un cycle, les Juifs

templeront les œuvres de génie, formes, harmonies de paroles, est-ce qu'ils soupçonneront, dans le privilège de cette gloire, dans l'éclat supérieur de cette beauté, quelque injustice? »

DIMANCHE DE LA SEPTUAGESIME

devront encore se relever. Les races s'épuisent; il faut des croisements et des renouvellements : vieux monde romain, nouveau monde barbare ! Ce dernier maintenant est vieux; comment donc le renouveler ? »

Iconographie. — Je mets ici, pour illustrer notre parabole, la petite gravure de Blessebois représentant le « Payement égal des vignerons qui ont travaillé inégalement » (fig. 46, page 98). C'est d'une simplicité un peu fruste, mais toutefois suffisamment significatif.

Notons, en passant, que le thème iconographique de la vigne est d'une extrême richesse, en raison de ses applications symboliques. Nous en dirons plus tard quelques mots en illustrant la parabole, ou plutôt l'allégorie, de la vigne.

DIMANCHE DE LA SEXAGÉSIME

Parabole du semeur. (Luc, vin, 4-15. [Matth., xiii,. 1-17; Marc, iv, 1-12.])

En ce temps-là, 4 comme une grande foule s'était assemblée et qu'on accourait des villes auprès de Jésus, il dit en parabole :

— 5 Le semeur sortit pour semer sa semence.

Tandis qu'il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin ; elle fut foulée aux pieds et les oiseaux du ciel la mangèrent. 6 Une autre partie tomba sur la pierre; elle leva, puis elle sécha, parce qu'elle n'avait pas d'humidité.7 Une autre tomba dans les épines, et les épines grandirent avec la semence et l'étouffèrent. 8 Une autre partie tomba dans une bonne terre ; elle leva et porta du fruit au centuple.

En disant cela, il criait:

— Entende, qui a des oreilles pour entendre.

9 Ses disciples lui demandèrent ce que signifiait cette parabole. 10 II leur dit:

— A vous il a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu ; mais aux autres il n'est proposé qu'en paraboles, afin qu'en regardant, ils ne voient point, et

Fig. 47, page 109.

DIMANCHE DE LA SEXAGESIME

qu'en entendant, ils ne comprennent point. 11 Voici le sens de cette parabole :

La semence, c'est la parole de Dieu. 12 Ceux qui sont le long du chemin sont ceux qui entendent; ensuite le diable vient et enlève de leur cœur la parole, de peur qu'ils ne croient et soient sauvés. 13 Ceux qui sont sur la pierre sont ceux qui, entendant la parole, la reçoivent avec joie ; mais ils n'ont pas de racines; ils croient pour un temps et, au moment de la tentation, ils se retirent. 44 Ce qui tombe parmi les épines, ce sont ceux qui, ayant écouté la parole, s'en vont, mais sont étouffés par les sollicitudes, les richesses et les plaisirs de la vie, et ne portent pas de fruit. 15 Ce qui tombe dans la bonne terre, ce sont ceux qui, écoutant la parole avec un cœur bon et excellent, la retiennent, etportentdu fruitparlapatience.

En ce temps-la, — c'est-à-dire vers le milieu de la période du ministère public deNotre-Seigneur en Galilée, le soir même du jour où il avait confondu les pharisiens, les appelant race de vipères et les convainquant du péché contre le Saint-Esprit.

Voici comment un autre évangéliste — car cette parabole se trouve à la fois dans les Synoptiques — indique le lieu de la scène : « Ce même jour, Jésus étant sorti de la maison (à Capharnaùm), s'assit au bord de la mer. Et des foules nombreuses s'assemblèrent autour de lui, de sorte qu'il monta dans une barque et s'assit : et toute la foule se tenait sur le rivage. Et il leur dit beaucoup de choses en paraboles en ces termes : Voici que le semeur », etc. (Matth., xin, 1-3.)

Cette parabole est la première du groupe qu'on appelle « les huit paraboles du royaume des cieux ». Resterait maintenant à expliquer le texte de notre parabole, et cela semblerait d'autant plus nécessaire que les paraboles, on ne saurait le méconnaître, ne sont pas toujours faciles à

interpréter dans le détail, tout au moins, de leurs traits particuliers. Mais ici, dans la parabole du semeur c'est Jésus lui-même qui se charge de nous en fournir l'explication: aussi bien ne devons-nous pas chercher à nous éclairer à d'autres lumières, sinon pour nous aider à mieux saisir toute la portée de son commentaire. Pour ce qui est de l'interprétation de certains traits particuliers, — spécialement le verset 10, — il faudrait se reporter à une étude générale sur les paraboles, et nous ne pouvons la donner ici.

Conclusion d'un discours sur la pararole du semeur (*) . — « Telles sont, mes frères, d'après la magnifiqueinterprétationquele Sauveur lui-même nous adonnée delaparabole, les quatre classesdepersonnesquepeutrencontrer la parole évangélique. La première est de ceux qui l'écoutent et n'y croient pas; la seconde est de ceux qui y croient et ne la conservent pas dans leur cœur; la troisième est de ceux qui y croient, qui la gardent dans leur cœur, mais n'en profitent pas; la quatrième enfin est de celle de ces âmes fortunées, qui l'écoutent, qui y croient, qui la conservent dans leur cœur, qui la font fructifier par les bonnes œuvres pour le salut éternel.

« En quelques traits le Maître nous a crayonné luimême l'histoire de la prédication évangélique dans le monde jusqu'à la fin des siècles. Quelle mine, offerte au chrétien, de vérités et spéculatives et pratiques de premier ordre, aussibienqu'aumoralistepour l'étudedu cœur humain ! Nous y voyons, par exemple, explicitement énoncée, l'influence de notre libre arbitre, de notre propre fonds, de la terre de nos âmes, sur la perte et le salut de l'homme, et partant le caractère méritoire de nos œuvres surnaturelles, l'inégalité de la gloire des bienheureux

(*) Grépin, curé de Vaudrimont, Entretiens sur les paraboles évangéliques, p. 28. Bloud et Barrai, éditeurs, 1900.

DIMANCHE DE LA SEXAGESIME

répondant à la diversité de leurs mérites ici-bas. Si féconde que soit la semence, elle a donc besoin du terrain pour produire ses fruits. A la semence qui dit au champ : sine me nihil potes facere, le champ peut faire la même réponse. Qu'est-ce en apparence qu'une graine et souvent la plus précieuse? Qu'y a-t-il au monde de plus chétif, de plus mesquin, de plus dépourvu de décor, de prestige, de beauté? Et cependant qu'y a-t-il déplus fécond, depluspuissant, deplusgrandiose dans sesrésultats? Aux yeuxdes matérialistes, des ineptes, de l'homme animal, qu'est-ce que la grâce de Dieu, qu'est-ce que l'élément surnaturel? Cela n'a pas de cote officielle ni de valeur mercantile; et pourtant si cette grâce, si ce contact surnaturel, si cette semence trouve un cœur bien disposé, des âmes ouvertes, défoncées des épines et des pierres que vous connaissez, si elle est fécondée par la prière, si elle est recouverte par la herse du sacrifice, de la vigilance, quelle riche moisson elle va produire!

« Puisque vous êtes la terre, disait saint Augustin, soyez une bonne terre : estote bona terra... duro aratro versate, de agro lapides projicite, de agro spida, evellite. (Serm. 75, in Matth.) Et moi, mes frères, je vous dirai: Vous n'êtes pas seulement terre, vous êtes aussi semeurs, et des semeurs déjà pour la vie présente. Semez donc, jeunes gens, semez de l'estime, de l'honneur, de la considération, des germes qui produiront dans votre avenir des surprises délicieuses, des fortunes inattendues. Vous les cueillerez au moment opportun. Semez, vieillards, hâtez-vous, le temps presse; vient l'hiver, viennent les infirmités qui rendent impuissants et inutiles. Semons tous, mes frères, et sans compter, des bienfaits, des œuvres de miséricorde, des sympathies. Il en est qui tomberont sur des terres ingrates, épineuses: hélas! je l'ai éprouvé comme vous l'avez sans doute éprouvé vousmêmes, et mon cœuren saigne encore ; mais ce que je sais

aussi, ce que j'ai éprouvé, etparmivous, c'estqu'ilen estqui sont tombés sur des cœurs affectueux, reconnaissants: ils y ont germé, grandi, fleuri, et leurs fruits avec le temps deviennent de plus en plus savoureux.

« Semons dans le travailla peine, dans la désolation. C'est la bonne manière, la manière des saints. La joie de la veille fait souvent le chagrin du lendemain; au contraire, qui semblant in lacrymis in exultalione metent...

« Mais, mes frères, les semailles pour la vie présente sont toujours chose aventurée; et lors même que le succès en serait assuré, ildemeure, comme la vie elle-même, caduque, périssable. Bien illusionné, et à courte vue, exposé à de cruels mécomptes, celui qui n'élève pas plus haut ses intentions, ses calculs. Aussi bien, ce temps n'est pas le temps de cueillir et de se reposer. Semez donc, vous dirai-je, vous répéterai-je, semons tous devant Dieu, et à chaque heure, sans découragement, sans défaillance; semons pour l'éternité, pour le jour qui approche où chacun moisonnera ce qu'il aura personnellement semé : Quœ seminaverit homo, hœcetmetet.»

Iconographie. — Si l'on se borne à illustrer les Evangiles, comme l'a fait James Tissot, en s'inspirant de la réalité des choses vraies, on aura, dans les versets de saint Matthieu que nous avons cités, une image toute prête pour joindre au texte de cette parabole. Mais qu'elle sera peu capable de'nous en faire pénétrer le sens véritable ! Les bords d'un lac, si enchanteurs qu'on les puisse rêver, une barque avec, au dedans, un homme qui parle et, sur le rivage, d'autres hommes l'écoutant..., cette illustration de la parabole du semeur sera parfaitement authentique, cependant, mais d'une efficacité douteuse pour nous en faire pénétrer toute la bienfaisance.

J'y mettrais donc, de préférence, un homme qui sème, mais en me gardant encore de trop d'exactitude dans l'observation de la couleur locale. Car au temps du Sauveur, suivant un témoignage des rabbins, les semailles ne se faisaient pas de main d'homme, mais de tout autre façon. On emplissait de grain un sac troué et, après l'avoir placé sur le dos d'un bœuf, on conduisait celui-ci à pas lents, tout le long des sillons. D'où il est dit en notre évangile, ainsi que le remarque saint Jean Chrysostome, non pas que la

DIMANCHE DE LA SEXAGESIME

semence a été « jetée », mais qu'elle est « tombée » : non dixit se jecisse sed cecidisse. Mais qui comprendrait le sens de mon image, si j'y mettais un bœuf cheminant sur une route, ou dans la terre labourée, avec un sac sur le dos ?

C'est de tout autre façon que nos vieux artistes ont représenté le semeur de la parabole, et ils ont bien fait. Je pense, maintenant

Fig. 48.

à la charmante médaille que Roty a gravée pour servir à la frappe de nos nouvelles pièces d'argent... mais il ne l'a pas faite pour servir à l'illustration de notre parabole, et c'est dommage, vraiment !

L'illustrateur de l'Évangéliaire du P. Remigio Fiorentino (fig. 47, page 104) a mis en action la parabole, et donc a représenté le Semeur : le moment choisi est celui où il laisse tomber la semence le long du chemin. Mais c'est en vain qu'il sème, car ceux qui pourraient profiter de ses paroles sont là, endormis, sous un arbre, et ne pensent guère à les recueillir pour en tirer profit.

Dans la gravure de Blessebois (fig. 48, page 109) on voit « Jésus qui parle » à des hommes qui l'écoutent avec attention... La légende de gravure indique que l'image représente la « parabole de la semence ».

DIMANCHE DE LA QUINQUAGÉSIME

Prédiction de la Passion et guérison de l'aveugle de Jéricho. (Luc, xvm, 31-43. [Matth., xx, 17-19 et xx, 29-34; Marc, x, 32-34 et x, 46-52.])

En ce temps-là, 31 Jésus prit à part les douze apôtres et leur dit :

— Voici que nous montons à Jérusalem; et tout ce qui a été écrit par les prophètes au sujet du Fils de l'homme s'accomplira. 32 Car il sera livré aux gentils, on se moquera ae lui, on le flagellera, on crachera sur lui; 33 après qu'on l'aura flagellé, on le fera mourir, et le troisième jour il ressuscitera.

34 Mais ils ne comprirent rien à cela : c'était un langage caché et ils ne saisissaient point ce qui leur était dit.

3? Comme il approchait de Jéricho, un aveugle se trouvait assis au bord du chemin et mendiait. 36 En entendant passerla foule, celui-ci demandace que c'était. 37 On lui dit que Jésus de Nazareth passait. 38 II se mit alors à crier :

— Jésus, fils de David, ayez pitié de moi !

39 Ceux qui marchaient en avant le reprenaient durement, pour le faire taire; mais il n'en criait que plus fort :

Fig. 49, page 114.

DIMANCHE DE LA QUINQUAGESIME

— Fils de David, ayez pitié de moi !

40 Alors Jésus s'arrêta et ordonna qu'on le lui amenât. Lorsqu'il se fut approché, il l'interrogea et lui dit :

— 41 Que veux-tu que je te fasse ?

Il répondit :

— Seigneur, que je voie!

42 Jésus lui dit :

— Vois, ta foi t'a sauvé.

43 Aussitôt il vit et il le suivait. Tout le peuple, à ce spectacle, rendit gloire à Dieu.

En ce temps-la, — c'est-à-dire tout a fait sur la fin de la vie de Jésus, la semaine avant sa mort, alors que, descendant la rive orientale du Jourdain, il était parvenu aux lieux où la route tourne vers Jérusalem ettraverse le fleuve. S'étant arrêté un moment à cet endroit, Jésus tient à ses apôtres le discours que rapporte la première partie de notre évangile. Il se remet ensuite en marche, franchit la vallée du Jourdain et se dirige vers Jéricho : on est encore, en ce lieu, à vingt-cinq kilomètres de Jérusalem.

La prédiction de la Passion, — notez que c'est la troisième, et que la première a eu lieu aussitôt après la confession de saint Pierre, — telle que la rapporte ici saint Luc, est aussi notée en saint Matthieu (xx, 17) et en saint Marc (x, 32-34), avec des circonstances qui sont sensiblement les mêmes.

Nous ne croyons pas utile de signaler les divergences qu'il y a, relativement au récit de la guérison de l'aveugle de Jéricho, dans la narration des trois Synoptiques. Notons simplement qu'avec ce miracle se clôt l'historique du long voyage vers Jérusalem, qui forme ce que nous appelons, dans notre Appendice, la troisième période de la vie publique de Jésus. Des deux autres faits rapportés par saint Luc en cet endroit, — l'un, l'histoire de Zachée (xix, 1-10), lui est certainement propre,

et l'autre, la parabole des mines (xix, 11-27), semble l'être également, — aucun ne rompt de façon notable l'ordonnance du récit, de telle sorte qu'on peut les négliger également, dans la considération de la suite chronologique, et conclure que la guérison de l'aveugle de Jéricho pourrait être regardée comme le fait caractéristique qui précède immédiatement l'arrivée de Jésus dans les environs immédiats de Jérusalem.

La préhistoire de la Passion. — Ce serait peut-être aujourd'hui, après la lecture de l'évangile delà Quinquagésime, qu'il conviendrait le mieux de rappeler comment l'histoire de la Passion, avec ses circonstances les plus caractéristiques, avait été écrite, pour ainsi dire, à l'avance, dans les livres prophétiques de l'Ancien Testament ; les évangélistes ne manquent pas, au cours de leur récit, de lerappeler et nous devons nous habituer, pour notre solide instruction, à suivre la même méthode.

La prédiction d'aujourd'hui a ce caractère spécial qu'elle embrasse, comme d'un seul regard, l'ensemble des prophéties de l'Ancien Testament. Il ne sera pas inutile de signaler les principales d'entre elles, dont on trouve, pour ainsi dire, le résumé succinct dans le texte de saint Luc, et qui annoncent :

La résurrection : « Tu ne livreras pas mon âme au séjour des morts, tu ne permettras pas que celui qui t'aime voie la corruption. »(Ps.xvi, 10.) La trahison de Judas : « Ils pesèrent alors trente pièces d'argent pour ma rançon. Et le Seigneur me dit : Allezjeter...», etc. Les souffrances de la Passion : D'abord tout le fameux texte d'Isaïe (*), puis, dans les Psaumes, des passages comme celui-ci : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os, ils se sont partagé mes habits et ils ont tiré mon

(*) Il faudrait reproduire ici, presque dans sa totalité, le chapitre lui du livre d'Isa'ïe.

DIMANCHE DE LA QUINQUAGESIME

vêtement au sort » (Ps. xxi), et encore : « Ils m'ont présenté du fiel en nourriture, et, pour apaiser ma soif, ils m'ont offert du vinaigre. » (Ps. lxvui.)

Mais nous avons encore, en ce jour, à noter une application plus précise de renseignement prophétique : c'est Jésus-Christ lui-même qui nous annonce sa fin prochaine

Fig. 50, page 114.

et les circonstances dramatiques qui l'accompagneront. Il ne faut pas nous en étonner, car il est « prophète », lui aussi, et même le Prophète par excellence, connaissant de la même façon, et avec une égale sûreté, le passé, le présent et l'avenir; mais il nous révèle les secrets de son âme dans la mesure seulement et au moment précis où il le juge nécessaire pour notre instruction. Déjà, par deux fois, il avait prédit sa douloureuse passion, à Césarée de Philippe, tout d'abord, après la confession de Pierre (Matth., xvi, 21), et puis ensuite après la Transfiguration (Matth., xvu, 21). Mais il ne l'avait pas encore fait avec une aussi grande précision de détails.

ÉVANG. DIM. — i 8

Que cela nous serve de leçon. Voici que s'approche, en effet, le temps où l'Eglise nous invite à méditer plus attentivement les mystères de la douloureuse Passion, afin d'être mieux préparés, quand viendra « la grande semaine », à en retirer des fruits de salut. Les apôtres, à ce moment, ne comprirent rien de ce que leur disait le Sauveur : nihil horum intellexerunt. Plus heureux qu'ils ne le furent alors, nous pouvons, nous du moins, nous instruire utilement à ces avertissements du Seigneur. Nous lirons avec un plus grand profit l'histoire de la passion de Jésus, si nous avons pris soin, comme nous y sommes sollicités par notre évangile, à nous instruire soigneusement de sa « préhistoire ».

Iconographie. — Notre évangile se pourrait illustrer, dans sa seconde partie, avec une image représentant la guérison d'un aveugle. Nous en trouverions assez facilement des exemples dans la collection des anciens sarcophages : on y voit, à l'ordinaire, Jésus qui approche sa main du visage de l'aveugle, pour le guérir. Mais cette formule ne rend pas, tant s'en faut, la plénitude de la narration évangélique. Il faudrait une composition bien autrement dramatique pour faire sentir, d'une part, l'intensité de la foi de l'aveugle et, d'autre part, la miséricordieuse bonté de Jésus qui se prête, avec beaucoup de persévérance, aux désirs du pauvre infirme, malgré les apôtres qui ne cherchent qu'à l'éloigner. Ce n'est pas une image simple qui peut faire entendre tout cela : je n'en connais pas qui me satisfasse complètement.

La gravure de l'Evangéliaire du P. Remigio (fig. 49, page 110) n'est mise ici que pour fournir un exemple de ces guérisons d'aveugles qui présentent fort peu de ressource pour l'illustration du texte sacré.

La miniature du Saint Grégoire de la Bibliothèque nationale est bien autrement intéressante (fig. 50, page 113). On y voit, sur la gauche, Notre-Seigneur, debout, qui touche, de son doigt, l'œil d'un homme placé devant lui, et appuyé sur son bâton : c'est le geste classique indiquant, dans les vieilles images, le miracle de la guérison d'un aveugle. Suit une autre scène dans laquelle on trouve le même personnage — car l'identification ne fait aucun doute — incliné au-dessus d'une sorte d'auge, en forme de croix, et qui semble pleurer... Au-dessus, et planant dans les airs, un ange plonge, dans l'auge, une longue baguette. Que peut bien signifier cela ? On le devinerait de suite, et sans même déchiffrer les inscriptions grecques de la miniature, rien qu'à se reporter

DIMANCHE DE LA QUINQUAGÉSIME

aux histoires des guérisons d'aveugles racontées par l'Evangile. Il s'agit ici, non pas de la guérison de Faveugle de Jéricho, mais de celle de l'aveugle de Jérusalem, — l 'aveugle de naissance, — racontée par saint Jean au chapitre îx (*), et qui est caractérisée par ce détail qu'il va se laver, « dans la piscine de Siloé, nom qui signifie envoyé ». L'ange est mis ici pour rappeler cette étymologie, car il est l'Envoyé, leSiloah. Notons que l'artiste, s'inspirant de l'opinion populaire qui donne à la fontaine de Siloé les mêmes vertus célestes qu'à celle de Béthesda, suppose que l'aveugle doit sa guérison, comme le paralytique de saint Jean (v, 2-9), à « l'Ange du Seigneur qui descendait en un certain moment dans la piscine ». Et l'on se rappelle que « le premier qui entrait après que l'eau avait été remuée était guéri, de quelque maladie qu'il fût affligé ».

Ce n'est donc pas, à proprement parler, à notre évangile d'aujourd'hui que la miniature du Saint Grégoire s'applique directement. Le même manuscrit en renferme d'ailleurs une autre, qui illustre expressément, celle-là, le miracle de Jéricho. Mais on y voit deux aveugles, et non pas un seul, comme dans saint Luc, d'où il faut conclure que l'artiste a suivi le récit de saint Matthieu et de saint Marc.

Pour terminer l'explication de notre figure 50, notons que la scène, à droite, représente la parabole, ou l'histoire, du Denier de la veuve, d'après la narration de saint Marc (xn, 41-44) et de saint Luc (xxi, 1-4). Ce fait précède, en saint Luc, le grand discours apocalyptique (Ev. lxxiv). Le portique qui se trouve à l'arrièreplan de la gravure est mis là pour faire penser au Temple, où se passe la scène.

(*) Cf. l'évangile xix, pour prendre une vue d'ensemble de tout ce cycle. .

PREMIER DIMANCHE DE CARÊME

Jésus, au désert, est tenté par le démon. (Matth., iv, 1-11.

[Marc, i, 12; Luc, iv, 1.])

En ce temps-là, 1 Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour y être tenté par le diable. 2 Lorsqu'il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.

3 Alors le tentateur s'approchant lui dit :

— Si vous êtes le Fils de Dieu, dites que ces pierres deviennent des pains. 4Jésus répondit :

— Il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

5 Alors le diable le transporta dans la cité sainte et le plaça sur le haut du Temple ; 6puis il lui dit :

— Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous en bas ; car il est écrit : Il a donné des ordres à ses anges à ton sujet et ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes ton pied contre la pierre.

7Jésus lui dit :

— Il est aussi écrit : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.

8 Le diable le transporta encore sur une montagne

Fig. 51, page 126.

PREMIER DIMANCHE DE CAREME

très élevée, et lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire ; et il lui dit :

— 9 Je vous donnerai toutes ces choses, si vous vous prosternez et m'adorez.

10Mais Jésus lui dit :

— Retire-toi, Satan; car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul.

11 Alors le diable le laissa ; les anges s'approchèrent et se mirent à le servir.

En ce temps-là, — aussitôt après que Jésus, ayant été baptisé dans le Jourdain, eut reçu le Saint-Esprit : et ce fut par le même « Esprit » qu'il fut conduit, « poussé »,dans le désert, c'est-à-dire dans la campagne inculte et désolée qui s'étend au midi de Jéricho et dans laquelle, loin de tous les hommes, il vécut, dit saint Marc, avec les bêtes sauvages, cum bestiis. Il y devait jeûner quarante jours et quarante nuits : ainsi avait fait Moïse, avant de publier la loi, et encore Elie, avant de s'entretenir avec le Seigneur.

|| 2. Lorsqu'il eut jeûné, c'est-à-dire, au sens littéral, après s'être abstenu de toute nourriture pendant quarante jours. Quelques auteurs l'entendent en ce sens que Jésus ne mangea que modérément, et seulement des herbes et des racines. Mais saint Luc dit formellement qu' « il ne mangea rien pendant ces jours ». (Luc, iv, 1.) || 3. Si vous êtes le Fils de Dieu... Après la manifestation surnaturelle qui accompagna le baptême de Jésus, Satan hésite encore à reconnaître le Messie dans cet homme qui avait un extérieur si humble : c'est pour lever ce doute qu'il veut éprouver le Christ et le tenter. Mais c'est un piège : car le Messie ne saurait, sans se diminuer en quelque manière, faire servir sa puissance divine à satisfaire miraculeusement sa faim. || 4. Jésus répond à Satan par une parole du Deutéronome tout à fait appropriée à la situation. (Deut.,Yin, 3.) La vie de l'homme, avant Moïse, pouvait être conservée non seulement par le pain, mais encore par bien d'autres moyens employés par Dieu à cet effet. Au désert, Dieu envoya la manne aux Hébreux : sa puissance n'est pas limitée dans son activité miséricordieuse et providentielle.

|| 5. Alors le diable le transporta... Le diable prit donc, pour tenter le Christ, une forme extérieure et visible. « Les évangélistes, remarque Maldonat, ne disent pas seulement que la tentation du Christ lui fut proposée en esprit, mais ils indiquent encore qu'elle fut formelle et réelle. Comment, en effet, le Christ eût-il pu se précipiter en esprit (du haut du Temple) et comment, s'il l'avait fait, non réellement, mais croyant simplement le faire, les anges eussent-ils pu le soutenir dans sa chute ? » Le démon, d'autre part, ne pouvait agir que par suggestion extérieure sur l'âme du

Christ, dont la perfection absolue lui interdisait l'entrée. Pour ce qui est, maintenant, du mode employé par le démon pour accomplir cette tentation, nous ne savons pas quel il fut, et il nous importe médiocrement de le savoir. || 9. Une montagne très élevée, mais laquelle ? Et comment le démon pouvait-il faire apercevoir au Christ, du haut d'une montagne, si élevée qu'elle puisse être, tous les royaumes de la terre ? Parce que la réponse à cette double question est assez délicate, certains critiques préfèrent soutenir qu'il s'agit ici d'une montagne « qui n'appartient pas à la géographie terrestre, car où trouver une montagne du sommet de laquelle on puisse contempler tous les royaumes de la terre ? » (Fillion, In Matth., p. 85.) Et ils ajoutent qu'il ne s'agit ici que d'une tentation purement interne, qui n'eut pas d'écho dans l'ordre des réalités extérieures. Mais nous avons déjà dit que nous l'entendions autrement. Ce ne fut pas en esprit, mais en réalité que le Christ a été transporté sur une montagne très élevée, et la chose paraît beaucoup moins inconvenante que de donner au démon la possibilité d'agir sur l'âme de Jésus. Pour ce qui serait d'identifier cette montagne, il est évident qu'on ne peut le faire, bien qu'on l'ait tenté plus d'une fois ; la chose importe peu, comme aussi bien celle de savoir le mode dont se servit le démon pour faire apparaître devant les yeux du Christ, et dans une seule vue, tous les royaumes de la terre.

Interprétation littérale. — Le récit de la tentation du Christ dans le désert a été interprété de façons fort diverses par les commentateurs de l'Evangile. Nous dirons de suite que nous l'entendons, pour notre part, de la façon la plus simple, avec une grande naïveté, si Ton veut, et tel que nous la font connaître les mots dont se servent les écrivains inspirés, mots que nous acceptons dans toute la plénitude de leur sens direct, ainsi qu'on Ta vu dans les notes qui accompagnent le texte de saint Matthieu.

Mais nous devons avertir que ce n'est pas de cette façon que beaucoup — et même la plupart — de nos savants modernes l'entendent aujourd'hui. Voici, par exemple, quelques-unes des notes qui accompagnent, dans le commentaire du P. Rose sur saint Matthieu, le récit de la tentation dans le désert :

« Saint Cyprien pensait déjà que les différentes ten-

PREMIER DIMANCHE DE CAREME

tations furent invisibles, que Jésus les éprouva dans sa pensée ; c'est dans une vision de son imagination que le démon lui apparut ; c est en esprit qu'il s'envola sur le pinacle du Temple et qu'il fut enlevé sur une haute montagne; de même qu'Ezéchiel fut transporté en esprit de la Chaldée à Jérusalem pour y mesurer le Temple...

Fig. 52, page 126.

Jésus seul a pu informer les disciples des moyens auxquels le tentateur eut recours pour le solliciter au mal ; il leur aurait décrit sous forme de parabole les épreuves qu'il eut à subir comme Messie et Fils de Dieu... Ce n'est qu en imagination que le Sauveur a pu être transporté sur cette montagne ; elle n existe pas, elle est tout idéale. Dans une vision forte et saisissante tous les royaumes de la terre lui apparaissent (*)... »

(*) V. Rose, V Evangile selon saint Matthieu,]). 23 et 25. Nous avons pris la liberté de souligner, dans le texte du P. Rose, les passages les plus caractéristiques de la citation.

Il ne nous plaît pas, nous l'avouons, d'interpréter symboliquement, et les uns après les autres, tous les termes du récit de la tentation. Parmi les raisons qui nous y déterminent, nous nous contenterons de signaler celle qu'on pourrait tirer des conséquences : car ceux qui reculent devant l'interprétation littérale sont amenés à des conclusions variées, dont quelques-unes tout à fait condamnables, sur la nature de la tentation du Christ dans le désert. C'est l'opinion du P. Knabenbauer [Cursus, InMatth., p. 164) :

« Ceux qui n'acceptent pas le récit des tentations du Christ au sens qui résulte des mots interprétés d'après leur signification directe, sont amenés à soutenir des opinions extrêmement diverses. Pour les uns, en effet, ce n'est pas le diable qui voulut se rendre compte de la véritable personnalité de Jésus, mais un individu quelconque, ou plusieurs réunis, ou un membre du sanhédrin, ou un prêtre, dont le but était, par cette entreprise, soit d'amener Jésus à eux, soit de le perdre. A des visions, pour d'autres, se réduisent tous ces faits : et ces visions auraient été causées, selon les uns, par le démon, selon les autres, par Dieu, selon d'autres encore, par des causes naturelles (*). A l'explication par une « vision », d'autres préfèrent celle du « sommeil ». Il en est pour qui cette triple tentation exprime, de façon symbolique, les diverses affections de l'âme éprouvées par Jésus dans le désert. D'autres pensent que Jésus raconta ces choses à ses disciples par manière de para-

(*) « Le jeûne prolongé du Christ, par exemple, aurait suffi à expliquer ce genre d'hallucinations. C'est ainsi que les confrères du bienheureux curé d'Ars, qui se refusaient à admettre qu'en plein dix-neuvième siècle le diable se permît encore de se mêler ostensiblement de nos affaires personnelles, s'amusaient beaucoup du saint prêtre, tourmenté, comme on sait, par les attaques incessantes du démon, et ils lui disaient en badinant : « Allons ! cher curé, faites comme les autres ; nourrissez-vous « mieux : c'est le moyen d'en finir avec toutes ces diableries. » (A. Monnin, xe Curé d'Ars, vol. 1, p. 333.)

Fig. 53. — Gouache de limoges (douzième siècle)

bole, en vue de leur apprendre qu'ils ne devraient pas accomplir de miracles pour leur intérêt personnel, ni tomber dans la présomption, ni pactiser jamais avec le diable, quels que puissent être les grands avantages qui leur seraient promis. D'autres expliquent comme si c'était un mythe toute la narration, et ce mythe serait sorti, d'après eux, de la notion de la lutte engagée entre le Messie et le diable. Il en est qui pensent que cette narration symbolique tire son origine, partie des événements qui se passèrent dans le désert (au temps de Moïse), partie d'un ensemble de certaines circonstances de la vie du Christ, la multiplication des pains, la demande d'un signe venu du ciel, le pouvoir sur toutes les créatures donné à Jésus par son Père, et il n'est pas nécessaire de déclarer plus longuement de quelle façon les tentations dérivent de ces faits... »

Voilà, pour se dispenser d'accepter, au sens littéral, le récit évangélique, beaucoup d'ingénieuses hypothèses : le P. Knabenbauer ne prétend pas, d'ailleurs, les avoir énumérées toutes.

Irons-nous, maintenant, entreprendre de les discuter? Mais à quoi bon ! Ne sommes-nous pas en possession d'un récit, parfaitement authentique, de ces faits merveilleux? Et pourquoi raisonner comme si, a priori, il était irraisonnable de l'accepter?

Il est merveilleux sans doute. Mais ne savons-nous plus qu'au diable lui-même Dieu n'a pas refusé, certaines réserves données, d'opérer des merveilles ? Restait à examiner « la convenance» de celles dont saint Matthieu nous a conservé le récit. Et en quoi, je le demande, blessent-elles « les convenances » ?

Il ne convenait pas, dira-t-on, que le diable osât porter la main sur le corps très pur du Christ, pour le transporter d'un lieu dans un autre. Mais « quoi d'étonnant, répond saint Grégoire, que Jésus permît au diable

PREMIER DIMANCHE DE CAREME

de le conduire, lui qui offrit à ses suppôts, pour être crucifiésj ses membres eux-mêmes! Il n'est donc pas inconvenant que notre Rédempteur ait voulu être tenté, lui qui était venu pour être tué ! Il a voulu vaincre nos tentations par les siennes, de même qu'il a voulu, par sa mort, racheter notre propre mort. »

Ces raisons de saint Grégoire, je le reconnais, ne sont pas « d'ordre historique ». Mais depuis quand, pour entendre l'Evangile, ne faut-il se documenter que de « raisons critiques » ? On cherche des analogies dans les faits de l'Ancien Testament, et l'on met en avant l'exemple d'Ezéchiel qui fut transporté au Temple, mais seulement « en esprit ». — Et Habacuc ? Dirons-nous aussi que ce fut « en esprit » que « l'ange le prit par le haut de la tête et le transporta par les cheveux, jusqu'à Babylone, au-dessus de la fosse aux lions » ? (Dan., xiv, 35.) Et « le repas » que le prophète apportait à Daniel, était-ce également un repas symbolique, destiné à le soutenir mystiquement jusqu'au septième jour de sa prison, quand le roi vint pour le pleurer?

L'interprétation symbolique, si elle contente plus aisément la raison, ne doit pas, quand il s'agit de l'interprétation des Livres saints, être toujours regardée comme la plus raisonnable. Nous continuerons donc à interpréter au sens littéral le récit de la tentation du Christ dans le désert. Et ce sera le meilleur moyen pour nous acheminer sûrement à comprendre sa signification surnaturelle et morale.

La TRIPLE TENTATION DE SATAN ET COMMENT ON PEUT LA

surmonter. — Instruisons-nous, à l'école de Bossuet commentant notre évangile, du triple artifice qu'emploie le démon pour nous détourner de la voie de pénitence, qui est le chemin du salut. Il dit d'abord au Christ : « Si vous êtes le Fils de Dieu, ordonnez que ces pierres

se changent en pain. » Sur quoi, Bossuet fait cette remarque :

« Etrange tentation de vouloir persuader au Sauveur qu'il se montrât le Fils de Dieu et fit preuve de sa puissance, pour satisfaire aux goûts et aux besoins de la chair! Entendons que c'est là aussi le premier appât du monde : il nous attaque par les sens, il étudie les dispositions de nos corps et nous fait tomber dans le piège. »

Cette première tentation est celle de la sensualité. La seconde est celle de la vanité.

Nous éprouvons cette tentation lorsque, séduits par nos sens, sans craindre notre faiblesse, nous nousjetons, comme dans un précipice, dans l'occasion du péché, sous l'espérance téméraire d'un secours extraordinaire et miraculeux. C'est ce qui arrive à tous les pécheurs lorsqu'ils méprisent les précautions qui font éviter les périls où l'on a souvent succombé, ce qui est tenter Dieu de la manière la plus insolente.

La troisième tentation est celle de l'orgueil. Le démon nous élève sur une montagne, d'où il nous découvre tous les empires du monde qu'il promet de nous donner si nous l'adorons... Et comment, dit Bossuet, pourronsnous résister à ce triple artifice du démon ?

« Nous n'avons à lui opposer que la parole de Dieu. À chaque tentation, Jésus-Christ oppose autant de sentences de l'Ecriture. Lisons-la nuit et jour, passons notre vie à méditer la loi de Dieu : c'est le moyen d'opposer sa parole à notre ennemi et de le renvoyer confus. »

Iconographie. — Je n'ai pas besoin de prévenir que, pour les artistes, la tentation du Christ au désert fut tout ce qu'il se peut imaginer de plus réel, et que le diable, qui en fut vraiment l'auteur, revêtit, pour se manifester, des formes extérieures et tangibles.

La triple tentation est souvent représentée en trois scènes différentes : elles se résument ordinairement dans une seule, et c'est alors, le plus souvent, la dernière, celle qui nous montre Jésus transporté par le démon sur le pinacle du Temple.

Fig. 54. — GRAVURE DU dix-septième siècle

Notre première gravure, toutefois (fig. 51, page 116), qui contient le récit de la triple tentation, donne une importance particulière à la première, dans laquelle le diable, qui a revêtu, autant qu'il lui était possible de le faire, les apparences d'un homme quelconque, propose à Jésus de changer des pierres en pain, pour se nourrir. Notez, dans la seconde tentation, la technique avec laquelle le diable est représenté : ces petites figures noires — on dirait d'une ombre chinoise — sont, pour ainsi dire, classiques dans les vieux manuscrits, et il faut reconnaître que les imagiers les savaient enlever avec une « maestria » tout à fait surprenante.

Notre seconde image (fig. 52, page 119), que nous empruntons aux Annales archéologiques de Didron, est la reproduction d'une ancienne miniature française du douzième siècle, et se rapporte à la troisième tentation. Le diable y figure par deux fois, pour exprimer les deux faits du transport de Jésus sur le pinacle du Temple et de sa dernière victoire ; on lit, sur deux longues banderoles, les paroles du démon et la réponse de Jésus, hœc omnia tibi dabo si cadens adoraveris me et Dominum Deum tuum adorabis.

La figure 53 (page 121) est la réduction, d'après Bastard, d'une ancienne gouache de Limoges du douzième siècle. Quant à la dernière (fig. 54, page 125), elle appartient à ce genre d'illustrations « artistiques » dont nous n'avons donné, dans cet Evangéliaire, que de très rares exemples. Nous l'avons empruntée à une bible illustrée du dix-septième siècle.

DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME

La Transfiguration de Notre-Seigneur. (Matth., xvn, 1-9. [Marc, ix, 2-13; Luc, ix, 28-36.])

En ce temps-là, 1 Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, son frère, et les conduisit à l'écart sur une haute montagne. 2 Là il fut transfiguré devant eux : son visage resplendit comme le soleil et ses vêtements devinrent blancs comme la neige. 3 Soudain Moïse et Elie leur apparurent, s'entretenant avec lui. 4Alors Pierre prit la parole et dit à Jésus :

— Seigneur, il nous est bon d'être ici; si vous le voulez bien, faisons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse et une pour Elie.

5 Comme il parlait encore, une nuée lumineuse les couvrit et une voix dit du milieu de la nuée :

— Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances; écoutez-le.

6 A ces paroles, les disciples tombèrent le visage contre terre et furent saisis d'une grande crainte. 7 Mais Jésus s'approcha, les toucha et leur dit :

— Levez-vous, et ne craignez point.

8 Alors ils levèrent les yeux et ne virent plus que Jésus seul.

9 Pendant qu'ils descendaient de la montagne, Jésus leur donna cet ordre :

— Ne parlez à personne de cette vision, jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts.

En ce temps-la, — c'est-à-dire pendant la deuxième

période de son ministère public, environ une semaine — six jours, dit saint Matthieu — après la confession de saint Pierre et le retour en Galilée.

Pour ce qui est de « la montagne élevée » dont parle l'évangéliste, ce serait, d'après une tradition très ancienne, le mont Thabor, qui est situé au nord de la plaine d'Esdrelon , à huit kilomètres de Nazareth (*). Jésus y monta probablement vers le soir, pour y prier, comme il le faisait d'habitude, aux approches de la nuit.

Les témoins de la Transfiguration. — Ce furent d'abord trois apôtres, Pierre, Jacques et Jean, ceux-là mêmes qui accompagnaient Jésus quand il ressuscita la fille de Jaïre, et qui l'accompagneront encore au jardin des Oliviers. Ce fut ensuite Moïse avec Elie, et enfin Dieu le Père lui-même. Saint Thomas explique longuement la parfaite convenance du choix de tous ces témoins (**).

Si le Christ, nous dit-il, voulut être transfiguré, ce fut pour manifester sa gloire aux hommes, afin de leur mettre dans le cœur de la désirer. Mais, comme les plus hauts mystères ne doivent pas être révélés à tous, et immédiatement, et plutôt, en leur temps, par la bouche des

(*) Le Thabor s'appelait couramment, au dire des rabbins et même de Josèphe, la Montagne sainte, comme Jérusalem s'appelait la Ville sainte. Maintenant encore son nom est Djébel-el-Tour, la « montagne par excellence », le même nom qui sert à désigner le mont des Oliviers, le Garizim et le Sinaï. La tradition chrétienne y a de tout temps vénéré le souvenir de la Transfiguration. Déjà, vers l'an 230, Origène écrivait : « Le Thabor est la montagne de Galilée sur laquelle le Christ s'est transfiguré. » Eusèbe, évêque de Césarée, saint Cyrille, patriarche de Jérusalem, vers 350, et saint Jérôme, dans deux ou trois passages très clairs, fixent la Transfiguration sur le Thabor. Dès le quatrième siècle, la piété chrétienne y avait élevé une splendide basilique en l'honneur du mystère. Ce sont les ruines de cette basilique et des constructions qui l'ont remplacée que les pèlerins de Terre sainte ont l'habitude, aujourd'hui, d'aller visiter. Cf. la Palestine, Guide historique et pratique, p. 444-454. Maison de la Bonne Presse.

(**) Saint Thomas, Summa theologica, q. xlv, art. 3 et 4.

Fig. 55. — Porte de Saint-Paul, a Rome (détail) (onzième siècle)

La Transfiguration y est représentée au second registre et au centre.

anciens et des plus dignes, le Christ choisit, parmi ses apôtres, ceux qui étaient les plus dignes, à savoir : Pierre,

à cause de son amour et du pouvoir qui lut avait été confié ; Jean, parce qu'il était le disciple bien-aimé, en raison de sa virginité et de l'excellence desa doctrine évangélique; Jacques, enfin, à cause de la prérogative de son martyre. Saint Thomas nous explique ensuite toutes les raisons qui firent, à la Transfiguration, intervenir Moïse etElie, et consacre, enfin, tout un article à montrer la convenance du témoignage de Dieu le Père.

La nature de la Transfiguration. — La Transfiguration est, en quelque sorte, une vision anticipée de l'état glorieux qui nous attend après la mort, et l'Eglise nous invite, en ce jour, à y songer sérieusement. Nous vivons actuellement dans l'empire de la grâce ; mais c'est un monde éphémère et passager, qui nous sert de passage pour parvenir au royaume de la gloire. La Transfiguration de Jésus est, toutefois, une merveille de nature toute spéciale. Voici comment l'explique fort clairement M. Lesêtre, d'après les enseignements de la théologie.

« La vision béatifique de la divinité dont jouissait Pâme du Sauveur devait naturellement élever son corps

DEUXIÈME DIMANCHE DE CAREME

à cet état glorieux qui sera un jour celui des élus dans le ciel, après la résurrection générale. Pour paraître au milieu des hommes dans l'infirmité d'une chair mortelle, il fallut que, par un miracle perpétuel, la divinité cachât sa gloire et contînt sa majesté, en s'interdisant de

Fig. 57, page 132.

rayonner à travers le voile si léger du corps humain pris par le Fils de Dieu. La Transfiguration était donc moins un miracle que la cessation momentanée de la contrainte que le Fils de Dieu imposait à sa sainte humanité (*). »

Iconographie. — Il est entendu que la célèbre Transfiguration de Raphaël, à la pinacothèque du Vatican, s'impose avec une inéluctable nécessité à quiconque entreprend de parler de l'iconographie de ce mystère.

(*) H. Lesêtre, Notre-Seigneur Jésus- Christ, vol. I, p. 292.

Je ne fais donc aucune difficulté à reconnaître que c'est un fort beau tableau et que la figure du Christ, en particulier, y est peutêtre la plus parfaite image de la béatitude qui se puisse imaginer. Il serait juste de rappeler, toutefois, que, pour cette partie de sa composition, c'est-à-dire la Transfiguration proprement dite, Raphaël ne faisait que reproduire, sans l'améliorer sensiblement, une fort belle fresque du Pérugin, au Gambio de Pérouse.

Il y ajoute, maintenant, dans la partie inférieure du tableau, la guérison de l'enfant possédé du démon. Au point de vue de la peinture dramatique, ce second tableau est excellent, et, sans aller jusqu'à me demander s'il ne complique pas de façon indiscrète la composition, considérée dans son impression d'ensemble, — car, enfin, il y a là deux sujets, et non pas un seul, — je veux même reconnaître que cet accroc à l'unité d'action ne me déplaît pas, car les vieux imagiers m'ont accoutumé à ce genre de représentations synoptiques, et il est intéressant, après avoir considéré le Christ dans la glorieuse manifestation du sommet de la montagne, de le voir maintenant, revenu dans la plaine, aux prises avec les nécessités de son ministère journalier, dont le principal office était la lutte avec le démon. Les trois Synoptiques font suivre le récit de la Transfiguration de celui, de cette guérison de l'enfant « lunatique ». Raphaël les suit pas à pas. C'est fort bien.

Mais si je cherche, dans les images, ce genre d'instruction, je n'éprouve pas le besoin de regarder un tableau de Raphaël. Une gravure très naïve, dans le genre de celle que nous reproduisons (fig. 56, page 130), suffira à cet effet. Elle est empruntée à un livre de piété imprimé à Lyon, chezRoville, en 1578. Elle renferme, en somme, tout ce que contient le grand tableau de Raphaël, et même, pour être exact, il faut remarquer qu'elle a une scène de plus, puisqu'on y voit, avant la guérison proprement dite du possédé, la scène où ses parents l'amènent vers le Christ, pendant qu'il est sur la montagne, pour la Transfiguration.

Disons maintenant que Raphaël, ou plutôt le Pérugin, en voulant traduire de façon artistique, c'est-à-dire naturelle, le récit de la Transfiguration proprement dite, a renoncé complètement au rythme traditionnel avec lequel l'art chrétien des premiers siècles l'avait toujours représentée. On en trouvera un exemple dans le détail des portes de Saint-Paul-hors-les-murs, que nous donnons ici, d'après d'Agincourt (fig. 55, page 129), et, rien qu'à regarder cette image, — la scène au centre du second registre, — on comprendra si j'ai raison de dire qu'elle est des plus caractéristiques.

Dans sa fresque d'une des cellules du couvent de Saint-Marc, à Florence (fig. 57, page 131), Fra Angelico, par contre, s'est souvenu avec assez de bonheur de cette ancienne iconographie de la Transfiguration, et sa composition, malgré cela, est d'un fort beau caractère.

DEUXIÈME DIMANCHE DE CAREME

L'avantage de l'image synoptique de Raphaël serait de nous ramener à la considération du rôle du démon dans la vie publique de Jésus, et donc aux grandes préoccupations du Carême. Elle nous prépare à l'évangile de dimanche prochain, qui renferme le « Discours sur le démon » et se continue, dans les Synoptiques, par le récit delà guérison de plusieurs possédés.

Le sujet de la Transfiguration est un de ceux que l'ancienne iconographie affectionne le plus. Aussi bien le retrouvera- t-on plus d'une fois dans les tableaux synoptiques de la vie de Jésus (*).

(*) Cette remarque s'applique principalement aux séries les plusanciennes. On notera, par exemple, une Transfiguration dans l'ivoire byzantin du South. Kensington que nous reproduisons plus loin, page 159.

TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME

Discours sur le démon. ( Luc, xi, 14-28. [Matth., xii, 22-45 ; Marc, m, 22-27.])

En ce temps-là, 14 Jésus chassait un démon, et ce démon était muet. Lorsqu'il eut chassé le démon, le muet parla et les foules furent dans l'admiration. 15 Mais quelquesuns d'entre eux dirent : C'est par Béelzébub, prince des démons, qu'il chasse les démons. 16 D'autres, pour le tenter, lui demandaient un signe venant du ciel. 17 Mais lui, voyant leurs pensées, leur dit aussitôt :

— Tout royaume divisé contre lui-même sera dévasté, 18 et la maison tombera sur la maison. Si donc Satan est divisé contre lui-même, comment son royaume subsistera-t-il ? Vous dites, en effet, que c'est par Béelzébub que je chasse les démons. 19 Or, si c'est par Béelzébub que je chasse les démons, par qui vos fils les chassentils? C'est pourquoi îls seront eux-mêmes vos juges. 20 Mais si c'est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, assurément le royaume de Dieu est arrivé jusqu'à vous. 21 Lorsqu'un homme fort et armé garde sa maison, ce qu'il possède est en sûreté. 22 Si pourtant un plus fort que lui survient et l'emporte sur lui, il enlèvera toutes ses armes dans lesquelles il se confiait, et il distribuera ses dépouilles, 23 Celui qui n'est point avec moi, est contre moi, et celui qui ne recueille pas avec moi dissipe. 24 Quand l'esprit impur est sorti d'un homme, il s'en va par des lieux arides et cherche du repos. Il n'en trouve pas et dit : Je retournerai dans ma maison, d'où je suis

TROISIÈME DIMANCHE DE CAREME

sorti. 25 Mais quand il arrive, il la trouve balayée et ornée. ^6 Alors il s'en va, et prend avec lui sept autres esprits, plus méchants que lui; ils entrent dans cette maison, ils y habitent, et le dernier état de cet homme devient pire que le premier.

27 Tandis qu'il disait ces choses, une femme éleva soudain la voix du milieu de la foule et lui dit :

— Heureux le sein qui vous a porté et les mamelles qui vous ont allaité.

28 Mais il reprit :

— Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent.

Ence temps-là, — c'est-à-dire à une époque déjà avancée du ministère public de Jésus, comme l'indique le caractère de ses enseignements, mais sans qu'on puisse la déterminer exactement. Car, si saint Matthieu et saint Marc placent ce discours pendant la période galiléenne, saint Luc le rapporte parmi les faits qui se passèrent au cours du dernier voyage à Jérusalem. || 14. Un démon muet, c'està-dire qui rendait muet celui qu'il possédait. || 15 et 16. Notez l'effet de ce miracle. Il est triple. La foule, qui est simple et de bonne foi, admire, et adniiratœ sunt turbse. Mais quelques-uns, quidam ex eis, — et il n'est pas besoin de dire que ce sont des pharisiens, — protestent : un premier groupe se scandalise et prononce, contre Jésus, le plus abominable des blasphèmes, celui d'avoir fait un pacte avec Satan ; l'autre groupe demande, pour confirmer le miracle, un autre miracle, signum in cœlo. Mais Jésus, au lieu de leur répondre directement, se met à leur expliquer, dans un discours d'allure dogmatique, le rôle de Satan dans l'économie de notre existence. || 17 et suiv. Voir plus loin l'analyse du discours de Jésus. || 18. La maison tombera sur la maison. Il y a, dans les passages parallèles des Synoptiques : « Si une maison est divisée en elle-même, cette maison ne pourra subsister », d'où il apparaît que saint Marc et saint Matthieu prennent le mot « maison » au sens figuré, c'est-à-dire au sens de « famille », tandis que saint Luc l'entend au sens propre et matériel : or les deux sens sont également significatifs de la même chose. La division, en effet, cause la ruine de tous les groupements entre les individus, qu'il s'agisse de la famille, de la cité ou de l'Etat, et les trois termes sont dans saint Matthieu, regnum, civitas, domus (xn, 25). Pour comprendre l'interprétation de saint Luc, il faut maintenant se rappeler la topographie des petites villes galiléennes, bâties sur le flanc des collines, et les effets qu'y devait produire l'écoulement

d'une maison sur celle bâtie au-dessous, par exemple dans un tremblement de terre. || 19. Il y avait déjà, chez les Juifs, des exorcistes ; or, quand ils réussissaient à chasser les démons, à qui attribuaient-ils l'action de leurs formules, à Dieu ou au démon ? 1 1 21-23. Nous avons ici l'esquisse d'une parabole, pour aboutir à la maxime : Celui qui n'est point avec moi, etc. L'homme fort et armé qui garde la maison, c'est Satan. Le Christ est l'homme plus fort qui survient et remporte sur lui. Les armes, qu'il lui enlève, sont la puissance qu'il s'était acquise par ses ruses et ses mensonges. Ses dépouilles sont les hommes qu'il possédait et tenait captifs, c'est-àdire les possédés que délivre Jésus. || 23. La métaphore de « recueillir » est empruntée à la moisson. Mais il y a, dans les champs du Seigneur, de faux moissonneurs, comme il se trouve, clans ses bergeries, de faux bergers : ceux-ci ne travaillent pas pour Jésus, mais contre lui; ce sont toujoursdes ouvriers de Satan. || 24-26. On voit, clans ces vërsets, un sévère avertissement sur le danger des rechutes. C'est aussi un parfait résumé de l'histoire juive, depuis la fin de la captivité de Babylone, jusqu'à l'avènement du Christ. || 27-28. Ce petit incident, que rapporte le seul saint Luc, est délicieux et profondément instructif. « Chez cette femme, c'est le sentiment maternel qui s'exalte et qui parle. Jésus ne rejette pas absolument la bénédiction donnée à sa mère par cette autre mère ; mais il déclare que cette exclamation n'est pas à sa place. Sa réponse signifie : oui, sans doute, mais plus heureux sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent. Les liens spirituels que l'on contracte avec lui sont, à ce point de vue, plus désirables que le lien maternel. » (P. Rose, Saint Luc, p. 117.) Nous avons donné, plus haut, une petite gravure avec laquelle un ancien auteur illustrait cet évangile (cf. page 65).

Satan et l'Evangéliaire. — On aura noté, sans doute, l'insistance avec laquelle l'Eglise a groupé, dans cette partie de l'Evangéliaire, les textes des saints Livres qui nous parlent de Satan et-nous font connaître ce que Jésus a dit de lui, et encore comment il se conduisait à son égard. Ici, comme toujours, avant de nous enseigner par sa parole, il l'a fait par son exemple, et l'histoire de sa triple tentation dans le désert nous apprenait déjà tout ce qu'il nous importait le plus de savoir sur ce sujet. Au dimanche de la Passion, nous aurons encore à commenter un long passage de saint Jean sur le rôle du démon et son action dans le monde.

Mais c'est aujourd'hui, surtout, que Jésus semble s'être

TROISIÈME DIMANCHE DE CAREME

expliqué avec le plus de netteté sur cette importante question. Il faudrait le conclure rien qu'en voyant figurer dans le texte de notre évangile cette phrase célèbre : « Celui

Fig. 58, page 141.

qui n'est pas avec moi est contre moi. » Toute l'économie du salut du monde se résume en effet dans cette position : marcher sous l'étendard de Jésus, ou celui de Satan. C'est là ce que le discours de Notre-Seigneur va mettre, aujourd'hui, en parfaite lumière, et nous allons le montrer.

Le dogme de Satan. — Mais remarquons, au préalable, qu'il y a deux points tout à fait essentiels sur lesquels les Juifs, dans leurs demandes, et Jésus, en leur répondant, n'insistent d'aucune façon : ces deux points paraissaient alors au-dessus de toute discussion et leur évidence s'imposait par la nécessité même des faits, alors qu'aujourd'hui la crise de la foi demande que les plus fidèles, eux-mêmes, y réfléchissent sérieusement.

Satan existe, voilà le premier point, et le second, c'est que, dans le combat qu'est notre vie, on est forcé de se rallier sous l'un de ces deux drapeaux, celui de Jésus ou celui de Satan, de telle sorte que toutes nos espérances, nos pensées et nos actions se doivent débiter, si j'ose dire, au compte de Dieu ou à celui du démon. Car nous ne jouissons pas, quoi qu'on dise, d'une autonomie irréductible : nous sommes les libres serviteurs d'une grande cause, mais d'une seulement, et nul ne peut servir deux maîtres à la fois. Or, voici que les Juifs demandent au Christ de leur expliquer, une bonne fois pour toutes, s'il tient du démon, ou de Dieu, cette puissance merveilleuse dont il ne cesse de leur donner, au cours de son existence, des preuves aussi nombreuses.

Cette demande était pleine d'insolence et de mauvaise foi, car ils savaient, depuis longtemps, à quoi s'en tenir à ce sujet. Accusé d'être le complice des démons et en particulier de Béelzébub(*), — celui qui, avec Sammaël et Asmodée, était, aux yeux des Juifs, un des princes de leur hiérarchie, — Jésus va donc cependant se défendre contre cette perfide insinuation. Et voici de quelle façon.

Discours de Jésus. — L'occasion de ce discours a été l une de ces guérisons si souvent multipliées au cours de

(*) On dit encore que Béelzébub ou Béelzébul — car on n'est pas très sûr de l'orthographe de ce nom — était le nom d'une divinité adorée par les Philistins, et qui était devenue, chez les Juifs, synonyme de « Satan », dont il était interdit de prononcer même le nom.

TROISIÈME DIMANCHE DE CAREME

sa vie apostolique. Il s'agissait, cette fois, d'un muet dont Tinfirmité était causée, non par défaut d'organisme, mais par l'action diabolique. Le malheureux commence à parler aussitôt que Jésus a chassé le démon qui le tourmentait. Cette guérison merveilleuse, comme toutes les autres analogues, ne pouvant s'expliquer par des causes

Fig. 59, page 141.

naturelles, il fallait y chercher une autre explication, c'est-à-dire une cause surnaturelle. Et les Juifs dirent à Jésus :

— Cette cause, c'est le démon, au nom duquel vous parlez.

— Non, répond le Christ. Car les démons, dont l'empire est fortement constitué, ne sont pas divisés entre eux et s'entendent toujours dans leur œuvre commune, qui est de combattre Dieu. On ne peut donc les chasser les uns par les autres. Si j'agissais au nom du démon, je

ne m'opposerais pas, dans le même temps, à son action.

Et d'ailleurs, je ne suis pas seul à chasser les démons. Vos fils, c'est-à-dire ceux qui, parmi vous, ont la fonction d'exorcistes, en font autant. Eux-mêmes vous condamnent à reconnaître que vous me calomniez.

Et si vos exorcistes chassent les démons au nom de Dieu, moi, je le fais aussi en raison delà même puissance, ou plutôt je suis cette puissance même, je suis le doigt de Dieu.

Aussi bien, tout l'enfer a frémi devant moi. En vain a-t-il mobilisé toutes ses armées et les a-t-il déchaînées sur la terre pour me faire échec. Vous êtes devenus, plus que jamais, la proie de Satan. Mais j'arrive sur terre pour vous délivrer. Non, je ne suis pas son complice. Je vous l'ai dit, je vous l'ai prouvé. Me croirez-vous ?

Saint Luc ne nous a pas conservé la réplique des Juifs accusateurs. C'est peut-être qu'ils s'en étaient allés, comme ils le faisaient d'ordinaire, sans rien dire à haute voix, mais songeant tout bas à se venger.

Une voix cependant s'est élevée du sein de la foule. C'est la voix d'une femme, et quelle délicatesse attendrie dans les paroles qu'elle fait entendre !

Mais l'heure n'était pas à s'attendrir sur des paroles et Jésus, continuant ses solennels avertissements, ne semble pas les vouloir écouter.

Iconographie. — Il serait fort intéressant d'écrire, en s'appuyant exclusivement sur des documents artistiques, l'histoire de la lutte entre le Messie et le démon, pendant le cours de sa vie terrestre. A peine le saint Enfant est-il né, que déjà Satan voit son pouvoir fortement ébranlé, sans qu'il en puisse encore trouver la raison ; la légende nous raconte, par exemple, qu'au moment où la sainte Famille pénètre en Egypte, toutes les idoles de la ville furent ébranlées sur le socle qui les portait et se brisèrent misérablement. Les anciennes images ne manquent pas, bien entendu, de signaler ce fait merveilleux.

Mais c'est de la légende, tandis que l'histoire de la triple tenta-

TROISIÈME DIMANCHE DE CAREME

tion au désert est bien de l'histoire, et c'est par elle que s'ouvrirait le cycle dont nous indiquons les grandes lignes.

Il se continuerait dans le tableau des multiples guérisons de possédés accomplies par le Christ, pendant son ministère public : la mosaïque de Ravenne représentant l'histoire du possédé deGergésa (cf. év. xli) rentrerait dans cette catégorie.

Mais le diable, parfois, prend sa revanche : c'est ainsi qu'il entre dans l'âme de Judas, lui soufflant l'idée de sa trahison sacrilège, comme on le voit en d'anciens documents. Nous le retrouvons encore perché sur les épaules du misérable, alors qu'il est suspendu à l'arbre, pour hâter sa fin et l'empêcher de se repentir.

Ce n'est qu'un épisode, je l'avoue, mais sur lequel il serait bon d'attirer l'attention, avant d'en venir aux représentations de la victoire définitive de Jésus sur Satan. Elle se marque d'abord au Calvaire, où Satan est souvent représenté, au pied de la croix, sous les apparences traditionnelles ou bien sous la forme de l'antique serpent (fig. 58, page 137 [*]). Son rôle, dans les « Calvaires symboliques », est encore bien plus explicitement développé, et nous le dirons plus tard.

C'est toutefois dans la « Descente aux limbes » que la victoire de Jésus s'affirme de la façon la plus démonstrative. Les vieux imagiers l'expliquaient avec une verve intarissable, jusqu'à paraître déconcertante. Fra Angelico, dans notre petite gravure (fig. 59, page 139), y met de la réserve : il n'a garde d'oublier, cependant, d'y placer un diable sous la porte, arrachée de ses gonds et gisant à terre, et il nous montre encore, sur Ja gauche, un autre diable qui s'en va, avec des hurlements et des grimaces. Le Christ, cette fois, a vaincu pour toujours Satan et ses suppôts.

(*) Cette gravure représente le fameux Calvaire sculpté aux grottes d'Egstertein : c'est un document du onzième siècle.

QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME

Miracle de la première multiplication des pains et des poissons. (Jean, vi, 1-15. [Matth., xiv, 13-21; Marc, vi, 30-44; Luc, ix, 10-17.])

En ce temps-là, 1 Jésus s'en alla au delà de la mer de Galilée, ou mer de Tibériade. 2 Une grande multitude le suivait, parce qu'on voyait les miracles qu'il opérait sur les malades.

3Jésus monta alors sur une montagne et là s'assit avec ses disciples. 4 Or la Pâque, jour de fête des Juifs, était proche. 5 Ayant donc levé les yeux et voyant qu'une très grande multitude était venue à lui, Jésus dit à Philippe :

— Où achèterons-nous des pains pour qu'ils aient à manger?

6 II disait cela pour l'éprouver, car il savait ce qu'il allait faire. 7 Philippe lui répondit :

— Deux cents deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun en reçût un peu.

8Un de ses disciples, André, frère de Simon-Pierre, lui dit :

— 9 II y a ici un jeune garçon qui a cinq pains d'orge et deux poissons; mais qu'est-ce que cela pour tant de monde ?

10 Jésus dit :

— Faites asseoir ces hommes.

Or, il y avait beaucoup d'herbe en ce lieu. Ils s'assirent donc au nombre d'environ cinq mille hommes.

11 Jésus prit alors les pains, et, ayant rendu grâces, il les distribue à ceux qui étaient assis; il leur donna de même des poissons, autant qu'ils en voulurent.

QUATRIÈME DIMANCHE DE CAREME 143

12 Lorsqu'ils furent rassasiés, il dit à ses disciples :

— Ramassez les morceaux qui sont restés, pour qu'ils ne se perdent pas.

13 On les ramassa, et on remplit douze corbeilles avec les morceaux qui étaient restés des cinq pains d'orge, après que tous eurent mangé.

14 Ces hommes, à la vue du miracle qu'avait fait Jésus, se mirent à dire :

— Celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde.

15 Mais Jésus, sachant qu'ils allaient venir l'enlever pour le faire roi, s'enfuit de nouveau, tout seul, sur la montagne.

En ce temps-là. — Le texte porte, après cela ptstocTaura, expression assez vague et souvent employée par saint Jean, qui ne s'occupe pas spécialement de l'exactitude chronologique, || Au delà de la mer de Galilée, sans qu'on puisse dire, exactement, si ce fut du côté de Bethsaïda ; mais l'indication du verset 1 7 est suffisante pour nous faire connaître qu'il s'agit d'un endroit d'où il fallait « traverser la mer » pour gagner Gapharnaùm. La question de Bethsaïda — ou plutôt des deux Bethsaïda — est une de celles qui occupent le plus les archéologues contemporains. [| 4. La Pâque dont il s'agit serait, d'après le P. Calmes, la troisième de celles que célébra Jésus durant sa vie publique. || 5. Philippe, qui était du pays, en connaissait, mieux que les autres disciples, les ressources possibles, et c'est pour cela que Jésus s'adresse à lui. On a donné encore d'autres hypothèses, celle-ci, par exemple, qu'il était spécialement chargé des intérêts matériels du collège apostolique. || 11 à la fin. Tous les détails qui suivent ont, à la fois, une signification historique et mystique. On verra, d'après le commentaire, que nous donnons plus bas, du P. Remigio Fiorentino, comment les anciens auteurs aimaient à exposer ce genre de raisons mystiques.

En ce temps-la. — Il est d'un intérêt particulier d'insister, un peu plus longuement que nous le faisons habituellement, sur les circonstances de temps et de lieu dans lesquels se place cette première multiplication des pains et des poissons. C'est, d'abord, parce qu'il y en a une

seconde (*), et qu'il importe, comme nous le dirons plus tard, de ne les confondre d'aucune façon. C'est ensuite que ce miracle de la multiplication des pains a une importance spéciale, non seulement par sa valeur historique de miracle, ce en quoi il ne se distingue pas spécialement des autres, mais aussi en raison de sa signification mystique, car il est une figure, et une annonce, du miracle eucharistique. Par rapport à l'ensemble du ministère public de Jésus, ce fait semble le pouvoir séparer, d'après certains auteurs, en deux grandes périodes, et le miracle de la multiplication des pains inaugurerait la seconde.

Les trois Synoptiques et saint Jean s'accordent ensemble pour nous raconter ce miracle et il n'y a, entre leurs témoignages, aucune opposition. A part quelques détails matériels, par lesquels les évangélistes se complètent mutuellement, on ne rencontre quelque divergence que dans les paroles échangées entre Jésus et les disciples. Mais la difficulté n'est pas grande, fait remarquer le P. Calmes, d'avoir à noter que, dans saint Jean, c'est le Seigneur et non pas, en général, les disciples, qui signalent l'embarras de la situation. Il n'y a rien d'invraisemblable à supposer que les disciples ont fait d'abord la réflexion et qu'àla suite Jésus adresse à Philippe la parole que rapporte l'Evangile.

L'accord des quatre récits, au point de vue de la chronologie et de la topographie, tout en étant un peu plus compliqué, toutefois peut encore se faire assez aisément.

En saint Matthieu (xiv, 13-21), le miracle suit Tannonce de la mort de saint Jean-Baptiste (xiv, 1-12), quand Jésus était revenu à Nazareth (xin, 53-58), et après la fameuse journée des Paraboles (xm, 1-52). On se trouve

(*) On en trouvera le récit au sixième dimanche après la Pentecôte (Ev. xxxiv), et il est emprunté à saint Marc qui, avec saint Matthieu, raconte les deux miracles, en les distinguant soigneusement.

ÉVANGr. DIM. — 10

suri es bords du lac de Tibériade : la fin du chapitre xiv est consacrée au récit du miracle de Jésus marchant sur les flots (xiv, 22-36). Avec le chapitre xv s'ouvre la période du voyage de Jésus dans les pays du nord de la Galilée, vers Tyr et Sidon.

En saint Marc (vi, 30-44), les circonstances sont sensiblement les mêmes, malgré quelques adjonctions ou transpositions secondaires. Ce qui précède, en effet, c'est encore l'annonce de la mort de saint Jean-Baptiste (vi, 16-29) et le retour en Galilée (vi, 1-6). On lit, à la suite, le récit du miracle de Jésus marchant sur les eaux (vi, 47-52). Après quelques autres épisodes, enfin, on voit, au chapitre vu, Jésus partant pour le territoire de Tyr et Sidon (vu, 24).

En saint Luc (îx, 10-17), c'est bien encore la même place : mais, ici, il va commencer à se séparer des deux premiers Synoptiques, dont il ne reproduira plus le récit qu'en raccourci, depuis la moçt de saint Jean-Baptiste, omettant par exemple, ou peu s'en faut, presque tout ce qui se rapporte au voyage de Jésus dans le nord de la Galilée.

Pour en venir, maintenant, à saint Jean, il faut commencer par redire que, s'appliquant beaucoup moins que les trois autres évangélistes à exposer la vie de Jésus d'après l'ordre chronologique des faits, on ne doit pas chercher dans son livre une exactitude qui n'entrait pas dans son plan. Mais, pour cette raison, il est d'autant plus intéressant d'avoir à noter qu'ici, dans cette narration du miracle de la multiplication des pains, il se trouve presque entièrement d'accord avec eux, au point de vue à la fois chronologique et topographique. Dans le chapitre précédent, en effet, la scène est à Jérusalem et nous rapproche du théâtre où s'est exercé le ministère du Précurseur; au chapitre vi, toutefois, qui contient le récit de notre miracle, l'évangéliste a soin de noter que Jésus

QUATRIÈME DIMANCHE DE CAREME

s'en était retourné en Galilée « de l'autre côté de la mer de Galilée ou deTibériade » (vi, 1). Puis, le soir étant venu, les disciples remontent dans une barque et « ils se mirent à traverser la mer, vers Capharnaùm » (vi, 17). Et alors saint Jean, comme les trois autres évangélistes, raconte

Fig. 61, page 150.

le miracle de Jésus marchant sur les eaux, pour rejoindre ses disciples (vi, 15-21).

Commentaire du P. Remigio Fiorentino. — Voici les « annotations » dont le P. Remigio, un pieux dominicain dont nous avons déjà parlé, accompagne cet évangile du quatrième dimanche de Carême (*).

1. Par « la mer », que passe le Sauveur, on peut entendre la mer de la pénitence, laquelle est vraiment amère. Et, comme sur la mer se trouve désagréablement remuée la tête, et aussi l'estomac, ainsi, dans la pénitence, sont

(*) Voir plus haut, p. 69.

ébranlées toutes les puissances de l'âme, et toutes éprouvent un changement. Et, bien que sur cette mer on rencontre beaucoup de difficultés, toutes, néanmoins, se peuvent surmonter par l'aide de Jésus-Christ, et grâce à ce navire sur lequel nous naviguons, qui est l'Eglise militante, en dehors de laquelle nul ne peut se sauver. Or, le pilote de ce navire, c'est Jésus-Christ, comme disait saint Paul, l'apôtre, quand il écrivait que le chef de l'Église, c'est le Christ. Et toutes les fois que, sous son escorte, nous passerons cette mer, nous ferons, avec lui, l'ascension de la montagne, où nous serons rassasiés du pain de la vie éternelle, c'est-à-dire de la vision de Dieu.

2. En ce lieu, il y avait beaucoup d'herbe. — S'asseoir sur l'herbe, comme le fait la foule, signifie que nous devons nous asseoir sur notre chair, — c'est-à-dire la surmonter, — car la chair, dans la sainte Ecriture, est appelée « herbe ». Si nous voulons être nourris du pain spirituel, il est nécessaire de dompter les affections du corps et de la chair, ainsi que parle saint Paul, quand il dit qu'il châtiait son corps et le tenait en servitude.

3. Ayant rendu grâces à Dieu. — Le Christ, en bénissant le pain et en faisant l'action de grâces avant de commencer à manger, nous donne à entendre que nous ne devrions jamais nous mettre à table, ni en sortir, sans remercier Dieu des dons reçus de lui, ainsi que fit encore Jésus, à la dernière Cène, car il ne s'en alla pas au jardin sinon après avoir dit l'hymne, c'est-à-dire rendu grâces à son Père, après le manger. Et cette coutume est, chez le peuple chrétien, un très bel acte de foi : car ceux qui l'observent témoignent que de Dieu viennent tous les biens de la terre et que ces mets, préparés par Dieu, comme dit saint Paul, ils les prennent avec des actions de grâces.

Pour cette raison, donc, les pères de famille devraient

QUATRIÈME DIMANCHE DE CAREME

avoir soin que leurs enfants prennent l'habitude de bénir la table et, après le manger, de remercier Dieu.

On doit prendre garde, en outre, que les cinq pains, qui furent donnés a la foule, étaient des pains d'orge, sorte de pain, a ce qu'on dit, assez désagréable et dur à manger. Cela prouve que, si nous voulons faire un bon usage des choses de ce monde, il est très nécessaire de bien

Fig. 62, page 151.

mâcher les cinqpains d'orge, c'est-à-dire d'avoir les cinq considérations de nos cinq fins dernières.

Le premier pain est celui-ci, — assez désagréable et dur à manger, — à savoir qu'un jour il nous faudra mourir, comme dit saint Paul. Ce pain, s'il était bien mâché par tout le monde, alors on s'abstiendrait de pécher, comme dit Salomon.

Le second est celui-ci : nus, nous sommes arrivés dans ce monde, et nus, comme dit Job, nous devons en sortir. Çe pain, quand il est bien mâché, fait que l'homme ne se préoccupe plus du souci d'accumuler des richesses.

Le troisième est celui-ci, à savoir que la voie du salut est étroite. Donc, celui qui mâche bien ce pain d'orge et considère combien est grande la difficulté de se sauver,

alors il s'abstient des péchés, et cherche à vivre en grâce avec Dieu, pour se rendre facile la voie du ciel.

Le quatrième est celui-ci, à savoir que le temps est bref. Qui rumine bien ce pain dur avec les dents de la raison, considérant la fragilité et la brièveté de la vie humaine, — et qu'elle s'envole, comme une ombre, et qu'elle est sujette à tant et tant de misères, — alors il s'ingénie à bien vivre et à passer les années qui se succèdent, comme une vague pousse l'autre, avec la plus grande simplicité et bonté de vie qu'il lui est possible.

Le cinquième pain est celui-ci, à savoir que, tous, nous aurons à nous présenter devant Dieu et à lui rendre nos comptes. Celui qui mâche bien ce pain cherche tellement bien à mettre en ordre toutes ses opérations, qu'il n'aura à être interrogé que sur peu de comptes, et de peu d'importance. Et ceux-ci, bien qu'ils soient d'une extrême clarté, ne lui donneront pas lieu, quand il les lira, de s'enorgueillir, car personne ne saurait entrer en compte avec Dieu, et chacun doit lui dire : « Seigneur, ne revoyez pas mes comptes, car personne, devant vous, ne saurait être justifié. »

A ces pains, maintenant, ajoutez deux poissons, à savoir qu'il n'est, dans l'enfer, aucune rédemption, et que ses supplices sont éternels.

Et ainsi vous aurez fait un banquet de vrai chrétien, et vous serez tellement rassasiés, jusqu'à la satiété, des choses de ce siècle, que vous n'aurez plus de souci, sinon de vivre en grâce avec Dieu, et avec une foi vive, une ardente charité, de mener l'existence d'un véritable enfant de Dieu.

Iconographie. — Fig. 61, page 147. Mosaïque de Ravenne (cinquième siècle). — Le miracle de la multiplication des pains y est représenté de façon abrégée : debout au centre de la composition, le Christ étend les mains sur les pains et le poisson que lui présentent, à gauche et à droite, deux personnages.

QUATRIÈME DIMANCHE DE CAREME

A côté de cette mosaïque se trouve, dans la décoration de la môme basilique de Ravenne, une seconde composition que les archéologues ne s'accordent guère à déchiffrer de la même façon ; les uns y croient voir la scène des Rameaux, d'autres les noces de Cana. 11 pourrait se faire qu'il s'agisse plutôt d'une nouvelle image de la multiplication des pains : on aurait, de la sorte comme dans les Evangiles, deux éditions de ce miracle.

Fig. 62, page 149. Mosaïque de Venise (douzième siècle?). — Le miracle est ici représenté à deux moments distincts, quand Jésus bénit les pains et le poisson, puis au moment où les disciples semblent se mettre à servir la foule assise, et qui attend. On voit, au premier plan, onze corbeilles, et donc cela fait douze, avec celle qu'un disciple tient à la main, devant les personnes assises ; il s'agirait donc du moment précis où, selon l'ordre de Jésus, on emporte les restes. Or, à la seconde multiplication des pains (Marc, vin,' 1-9), il y a sept corbeilles et non pas douze, comme au premier miracle. C'est donc à la première multiplication des pains que doit faire songer cette image.

DIMANCHE DE LA PASSION

Jésus discute avec les pharisiens. (Jean, vm, 46-59.)

En ce temps-là, Jésus disait aux Juifs :

— 46 Qui de vous me convaincra de péché? Si je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas? 47 Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu. Aussi vous n'écoutez pas, parce que vous n'êtes pas de Dieu.

Fig. 03, page 162. 48 Les Juifs lui répondi-

rent :

— N'avons-nous pas raison de dire que vous êtes un Samaritain et un possédé du démon?

49 Jésus reprit :

— Je ne suis pas possédé du démon, mais j'honore mon Père ; et vous, vous m'insultez. 50 Pour moi, je ne cherche pas ma propre gloire ; il y a quelqu'un pour la chercher et pour juger. 51 En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui garde ma parole, ne verra jamais la mort.

52Les Juifs lui dirent :

— A présent, nous voilà assurés que vous êtes possédé du démon. Abraham est mort et les prophètes aussi; et vous dites : Si quelqu'un garde ma parole, il ne goûtera jamais la mort. 53Etes-vous plus grand que notre

DIMANCHE DE LA PASSION

père Abraham, qui est mort? Et les prophètes aussi sont morts! Qui prétendez-vous être?

54 Jésus répondit :

— Si je me glorifie moi-même, ma gloire n'est rien. C'est mon Père qui me glorifie, lui dont vous dites qu'il est votre Dieu. 55 Or vous ne le connaissez pas; mais moi, je le connais; et si je disais que je ne le connais pas, je serais semblable à vous, un menteur. Mais je le connais, et je garde sa parole. 56 Abraham, votre père, a tressailli dans le désir de voir mon jour ; il l'a vu et s'est réjoui.

57 Les Juifs lui dirent :

— Vous n'avez pas encore cinquante ans et vous avez vu Abraham?

58 Jésus leur dit :

— En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham existât, moi je suis.

59 Ils prirent alors des pierres pour les jeter sur lui; mais Jésus se cacha, et sortit du Temple.

En ce temps-là, — pendant, ou peu après, la fête des Tabernacles, où Jésus, nous dit saint Jean, s'était rendu « non pas ouvertement, mais comme en cachette » (vu, 10), et où il serait demeuré, d'après le même évangéliste, jusqu'en plein hiver (22), pour la fête de la Dédicace, c'est-à-dire près de trois mois, après quoi il se retira « au delà du Jourdain, au lieu où Jean baptisait » (x, 40). || 46-47. Ces deux versets sont la conclusion d'une discussion précédente sur la vraie liberté et l'esclavage du péché (vin, 31-47). Jésus y montre qu'étant à la fois et justice, et vérité, il se propose comme l'antithèse du démon, qui est caractérisé par le mensonge et l'iniquité. || 48. Les Juifs lui répondirent. Nous n'avons pas ici, à proprement parler, un discours, mais plutôt une discussion, une « argumentation » où Jésus suit de très près, en les réfutant, les objections des pharisiens, leur opposant sans cesse leur doctrine, qui est celle de Satan, à la sienne, qui est, en dernière analyse, celle de Dieu lui-même. De là cette opposition constante « entre les pronoms moi et vous qui reviennent continuellement et qui forment, pour ainsi dire, le thème perpétuel de ces discours ». (Fillion.) || Un Samaritain, ^est-h-dire un mauvais Juif, car l'épithète de « samaritain » était alors prise en mauvaise part, de même que celui de « publicain », l'un au point de vue religieux, l'autre au point de vue national et administratif. || Vous

m'insultez, ou plutôt « vous ne m'honorez pas », honorifico Patrem meum, et vos inhorastis me. Et parce que vous ne m'honorez pas, vous n'honorez pas mon Père dont je suis l'envoyé, le Messie. || 50.11 y a, dans ces paroles, une menace, mais aussi une promesse. || 51. Cette vie, dont l'àme est, pour ainsi dire, le respect et l'observation de la parole de Dieu, c'est la vie surnaturelle, et non pas la vie naturelle, ainsi que le croient comprendre les Juifs, d'où leur nouvelle interruption || 52-53. Tout ce couplet, qui ne manque pas d'émotion vraie, serait excusable sur les lèvres des Juifs, si le Christ ne leur avait déjà découvert toutes les subtiles harmonies de la vie surnaturelle : mais il l'a déjà fait, et plusieurs fois, aussi paraissent-ils inexcusables et méritent-ils que Jésus, comme il arrive d'ailleurs, ne réponde pas directement à leur difficulté. [| 54. Le Christ, pour se justifier, en appelle à son Père, et invite simplement les Juifs à suivre son exemple dans le zèle qu'il met à garder sa parole. C'est en cela que git toute sa gloire, et pour cette raison, encore, que sa mission, quoi qu'ils fassent, sera couronnée de succès. Les justes s'en réjouissent déjà, et Abraham tout le premier, car il assiste, dans les limbes, à la réalisation des promesses divines. Mais cette nouvelle évocation du nom d'Abraham continue à exaspérer les Juifs, trop mal orientés, désormais, pour être capables de comprendre les enseignements de ce jourlà. D'abord, ils se moquent (v. 57), puis ils s'irritent, quand Jésus, accentuant l'affirmation de sa supériorité sur Abraham, leur dit qu'il existait avant même qu'Abraham ne fût ; et saisissant des pierres, cette « arme de la multitude », comme dit Bengel, ils n'auraient pas hésité à le faire mourir sur place, si, disparaissant soudain, par miracle ou naturellement, le Christ n'ait résolu, pour ce jour-là, de leur épargner le déicide.

Commentaire. — Le texte que nous lisons aujourd'hui à la messe est la dernière partie de ce long chapitre vin, où saint Jean nous montre Jésus enseignant dans le Temple, et tout le peuple, omnis populus (v. 2), accourant pour l'écouter. Mais ses interlocuteurs, parmi cette foule, sont uniquement les pharisiens, ces éternels hypocrites et les pires adversaires de la mission de Jésus. Ils se prétendaient les représentants les plus authentiques de la vraie religion et se targuaient d'une observation très rigide de la loi. Que valaient-ils, cependant, devant leur propre conscience morale, voilà ce qu'ils nous font connaître eux-mêmes, et précisément dans cet épisode de la « femme adultère », par où commence notre cha-

DIMANCHE DE LA PASSION

pitre vin. Pour ce qui est, maintenant, de leur valeur intellectuelle et scientifique, le Christ nous le révèle en opposant sans cesse, dans ce long entretien, leur enseignement et le sien. L'antithèse s'y poursuit d'un bout à l'autre, et Jésus ne se lasse pas d'y insister.

Pourquoi l'Eglise nous fait-elle lire ce texte au dimanche de la Passion, alors que la piété des fidèles s'oriente déjà de façon très expresse vers les réalités historiques des derniers jours du Sauveur, sans trop vouloir s'intéresser à des enseignements dogmatiques dans le genre de ceux qui nous sont donnés en ce chapitre de saint Jean ? Mais ces deux aspects de la mission de Jésus sont tellement inséparables, qu'il faut bien se garder de les disjoindre jamais complètement. Que de traits, encore, trouverons-nous dans notre évangile, qui éclairent déjà, d'une lumière très précieuse, les douloureux récits de la Passion sur lesquels, jusqu'au jour de Pâques, nous allons dorénavant méditer ! On y voit, par exemple, comment la vraie cause de la tragédie du Calvaire, ce fut la révolte des Juifs, et plus spécialement des pharisiens, contre ce Messie dont ils avaient espéré une révolution sociale, la restauration du royaume d'Israël, et qui se borne à prêcher « le règne de Dieu », c'est-à-dire un royaume tout spirituel, celui des âmes à conquérir, non pour le temps, mais pour l'éternité.

Aussi bien n'ont-ils plus qu'un seul désir, celui de le faire disparaître, à n'importe quel prix et, nous l'avons vu dans notre évangile, s'ils ne réussissent pas ce jourlà à le lapider, c'est que Jésus se déroba volontairement à leurs coups.

Et donc, il est bien permis de le dire, nous voici pleinement dans cette atmosphère spéciale, faite de haine croissante, de déceptions mal dissimulées — voilà pour les Juifs — et, du côté de Jésus, de zèle de plus en plus actif, mêlé de solennels avertissements, qui fut, à n'en

pas douter, l'atmosphère dans laquelle vécut Jérusalem tout entière, pendant les derniers jours du ministère public de Jésus.

À ne considérer que les instructions dogmatiques qu'il contient, ce vme chapitre de saint Jean, auquel

(*) Chapitre vu : introduction historique, première phase de la discussion entre les Juifs et le Christ (vu, 10-53). La « femme adultère » commencera le chapitre vin (vin, 1-11).

(**) Tout le chapitre ix est rempli par le récit de la guérison de l'aveugle-né, et c'est encore, au point de vue dogmatique, une longue discussion avec les Juifs qui se refusent à croire en Jésus. Nous avons, au chapitre x, l'allégorie du bon Pasteur (x, 1-18). La résurrection de Lazare occupe tout le chapitre xi.

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bler cette période des Synoptiques que nous avons appelée le « dernier ministère de Jésus à Jérusalem ». Cela [prouve que saint Jean n'a pas cherché à construire son Évangile d'après l'ordre chronologique, et en suivant exactement les indications topographiques qu'a-

Fig. 65, page 158.

vaient notées ses prédécesseurs. Une seule chose le préoccupe, le développement rationnel de la prédication du Christ, en vue de l'établissement de son gouvernement spirituel.

Mais il se trouve que cette méthode le conduit à un parallélisme remarquable avec les récits des Synoptiques. L'évangile de ce jour est bien véritablement — avec les textes qui s'y rattachent étroitement — la préface dogmatique de la Passion.

Nous en trouverons, dimanche prochain, la préface historique, en lisant le récit de l'entrée triomphale à Jérusalem. Mais, à ce moment encore, pour saisir toute la portée de ce triomphe, il faudra nous rappeler le xie chapitre de saint Jean, celui où nous est racontée la résurrection de Lazare qui appartient, elle .aussi, à cette préface historique de la Passion, puisqu'elle fut la cause immédiate, et déterminante, du triomphe des Rameaux, d'une part, et, de l'autre, de la résolution, irrévocable cette fois, que prirent les Juifs de faire mourir Jésus. Pour cette raison, donc, les anciens imagiers ne manquaient pas d'introduire la résurrection de Lazare dans leurs tableaux synoptiques de la Passion.

Iconographie : les synoptiques de la Passion. — Nous ne parlerons pas, dans ce volume, de l'évangile de la Passion proprement dite, puisque les textes qui en contiennent le récit détaillé ne se lisent pas le dimanche : le sujet, d'autre part, est d'une telle richesse, que nous n'aurions pu le traiter, en quelques pages, avec tout le développement qu'il comporte : pour cela, donc, nous avons résolu de lui consacrer un volume tout entier, qui fera suite à cet Evangéliaire des dimanches. Ce sera dans ce livre que nous aurons le moyen de parler, avec quelque détail, de l'illustration du récit de la passion du Sauveur. Mais voici, en manière de provision, quelques images qui permettront d'en prendre une vue synoptique.

Fig. 64 et fig. 65, pages 156 et 157. — Ces deux gravures — ce sont deux détails du grand tableau d'autel de la cathédrale de Cologne — nous montrent les scènes de la Passion que les artistes allemands* du quinzième siècle faisaient figurer dans leurs compositions d'ensemble sur la vie de Jésus.

On y trouve représentées six scènes différentes, à savoir : la Flagellation, le Couronnement d'épines, le Portement de croix, puis la Descente de croix, la Mise au tombeau et enfin la Résurrection.

Ces trois derniers sujets forment un groupe à part auquel on peut donner le nom d' « Epilogue du Calvaire ». Il convient d'y faire rentrer la Résurrection, qui est le couronnement de tout le drame de la Passion.

Fig. 66, page 159. — Cet ivoire byzantin du musée de South Kensington, à Londres, renferme, en douze petits panneaux,

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répartis sur trois registres, toute une histoire de la vie de Jésus. En voici la description sommaire, en commençant par le premier registre.

C'est d'abord l'Annonciation, avec la Visitation, puis la Nativité

Fig, 66.

— notez-y, en passant, l'Adoration des bergers et le Bain de l'Enfant Jésus — et enfin la Présentation au Temple,

Le second registre renferme le Baptême de Jésus, la Transfiguration, l'Entrée à Jérusalem et le Calvaire.

Les quatre scènes du dernier registre représentent la Descente aux limbes, l'Apparition de Jésus à ses disciples ou l'incrédulité de saint Thomas, l'Ascension et la Pentecôte.

On remarquera que la Passion n'est rappelée ici que par les deux scènes des Rameaux et du Calvaire, c'est-à-dire les deux actions qui ouvrent et ferment le drame. Des épisodes douloureux qui se déroulent entre ces deux scènes, rien n'est évoqué. Et si l'on considère que le Christ, sur la croix, .ressemble plutôt à un Triomphateur qu'à un supplicié, on comprendra pourquoi on

dit, généralement, que l'art byzantin, fidèle en cela aux traditions de l'art chrétien primitif, s'est rarement appesanti sur la considération de Jésus souffrant, s'attachant de préférence à montrer les aspects glorieux de son rôle de Messie. Le moyen âge français, au contraire, ne se lasse pas de songer à Jésus souffrant. L'iconographie de la Passion, en conséquence, se transforme alors de façon presque totale : nous vivons encore, aujourd'hui, sur les reliefs de cet art du moyen âge.

Fig. 67, page 161. Miniature d'un manuscrit de Cambridge (cinquième siècle). — On ne saurait conclure, toutefois, les considérations précédentes en disant qu'avant l'époque romane, l'art chrétien ne représentait pas le détail des scènes de la Passion. Car il le fait, dès le cinquième siècle, mais sans insister sur l'aspect douloureux des scènes qu'il représente.

A Ravenne, par exemple, dans la décoration de Sant' Apollinare Nuovo, le second groupe des mosaïques au-dessus de la colonnade renferme les sujets suivants : la Cène, le Jardin des Oliviers, le Baiser de Judas, Jésus conduit au jugement, Jésus devant ses juges, Prédiction du reniement de saint Pierre, Jésus renié par saint Pierre, le Repentir — ou le Désespoir — de Judas, Pilate se lavant les mains, la Marche au Calvaire et enfin, pour finir le cycle, les Marie au sépulcre, les Disciples d'Emmaùs, et l'Incrédulité de saint Thomas. Voilà donc une narration fort détaillée de la Passion : mais, on l'aura sans doute remarqué, le Calvaire proprement dit n'y figure pas, et cela suffit déjà amplement à confirmer la remarque que nous avons faite sur le caractère des synoptiques de la Passion avant l'époque romane.

Nous ne pouvions songer à reproduire ici toute la série des mosaïques de Ravenne. Mais voici, en revanche, une très intéressante miniature, que nous empruntons au P. Garucci, et qui relève sensiblement de la même inspiration. Les douze petits tableaux qui la composent se rapportent exclusivement à l'histoire de la Passion.

Pourquoi leur ordre a-t-il été interverti de la sorte, voilà ce que nous ne saurions expliquer d'une façon qui nous paraisse satisfaisante. De semblables transpositions se rencontrent assez souvent, — par exemple au grand vitrail de la Passion, à Bourges, — et, quand il s'agit de sculptures ou de peinture sur verre, on peut, avec une vraisemblance suffisante, supposer que ces changements sont causés par des raisons d'ordre purement matériel. Mais, à propos d'une miniature, l'explication devient moins vraisemblable, et il faudrait chercher autre chose.

Nous ne le tenterons pas. Mais nous donnerons la nomenclature des sujets de cet intéressant synoptique, d'après l'ordre chronologique selon lequel il conviendrait de les placer.

Viendrait, en premier lieu, la Résurrection de Lazare : ce fut, en effet, la cause déterminante à la fois du triomphe de Jésus, au jour des Rameaux, et de la dernière explosion de la fureur des

Juifs qui allait aboutir à l'arrestation de Jésus et à sa mort. Aprèscette scène viendraient successivement l'Entrée à Jérusalem, le Lavement des pieds et l'Institution de l'eucharistie.

La Passion proprement dite commence avec les scènes du jardin des Oliviers ; trois histoires de notre miniature y sont consacrées : la Prière de Jésus, — elle se décompose elle-même en deux épisodes, — le Baiser de Judas et enfin l'Arrestation de Jésus.

Nous sommes au troisième registre, et l'Arrestation de Jésus en occupe, sur la gauche, le premier tableau. Les scènes, maintenant, se suivent dans l'ordre même du récit évangélique.

Jésus devant le grand prêtre, tel est le sujet du second tableau de ce registre. On y voit le grand prêtre qui déchire sa robe, ainsi que nous le racontent les évangélistes. « Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, disant : il a blasphémé. » (Matth.,xxvi,. 66.) A la suite de quoi, et tout aussitôt, deux serviteurs s'emparent de Jésus et le conduisent hors de la salle du jugement.

Ce qui suit, dans l'histoire et dans la miniature, c'est la Scène des outrages : « Alors ils lui crachèrent au visage, et lui donnèrent des coups de poing et des soufflets, en disant : Prophétise-nous „ Christ, qui t'a frappé? » (Matth., xxvi, 67.)

Le premier tableau du dernier registre représente la scène de Jésus devant Pilate,el en deux actions, comme sur les sarcophages. On y voit, en effet, Pilate se lavant les mains, ce qui est, à proprement parler, la condamnation de Jésus, et, secondement, Jésus emmené par des soldats : car, à peine prononcée, la sentence reçoit déjà un commencement d'exécution.

C'est une première ébauche de la Marche au Calvaire, qui se poursuit dans les deux tableaux suivants, mais avec quelques accessoires destinés à en montrer la douloureuse progression. Dans le dernier tableau, on voit Siméon qui aide Jésus à porter sa croix.

Et c'est tout.

Car, au cinquième siècle, on n'insistait pas encore sur le Calvaire proprement dit. J'allais négliger d'avertir que la figure 63, qui est mise, en manière de « lettrine », au début de notre évangile, — on la retrouvera ci-contre, en tête de l'évangile xx, — est la reproduction d'un des petits panneaux d'un ivoire du Vatican. Elle représente le Christ en croix, avec la Vierge et saint Jean^ puis, dans le haut, le soleil et la lune.

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Entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. (Matth., xxi,l-9. [Marc, si, Ml; Luc, xix, 29-44; Jean, xii, 12-17.J)

im3 11

En ce temps-là, 1 comme Jésus et ses disciples approchaient de Jérusalem et arrivaient à Bethphagé, près de la montagne des Oliviers, Jésus envoya deux de ses disciples, 2 en leur disant :

— Allez à la ferme qui est devant vous; là vous trouverez une ânesse attachée, Fig. 68. et son ânon avec elle ; détachez-les et amenez-les-moi. 3 Si Ton vous dit quelque chose, dites que le Seigneur en a besoin, et aussitôt on vous les laissera aller.

4 Or, tout cela arrivait, afin que s'accomplît ce qui avait été dit par le prophète. « 5 Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient à toi plein de douceur, monté sur une ânesse et sur un ânon, le petit de celle qui porte le joug. »

6 Les disciples s'en allèrent et firent ce que Jésus leur avait ordonné. 7 Ils amenèrent l'ânesse et l'ânon, mirent sur eux leurs vêtements et le firent asseoir dessus. 8 La foule, en grand nombre, étendit aussi ses vêtements sur le chemin, d'autres coupaient des branches d'arbres et en jonchaient la route. 9 Les foules qui précédaient, et

celles qui suivaient, criaient : Hosanna au Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !

En ce temps-là, — pendant la période du dernier ministère de Jésus à Jérusalem, et à la fin du long voyage qui l'y amène. On suppose que la scène eut lieu véritablement, comme la liturgie l'admet, le dimanche qui précède la Pâque. Jésus a quitté Jéricho le vendredi, avec une caravane de pèlerins ; le lendemain, jour du sabbat, il s'est arrêté à Béthanie et c'est le jour suivant qu'il se met en marche pour descendre à Jérusalem, avec la caravane. « Au départ, Jésus est entouré d'une multitude sympathique. Mais le peuple hiérosolymitain et les Juifs de la province accourus pour la fête, ayant appris qu'il approchait de la ville, vont au-devant de lui. La rencontre des deux foules produit une explosion d'enthousiasme. C'est là un détail propre au quatrième Evangile, et qui éclaire la scène d'un jour particulier. L'ovation est d'autant plus expressive qu'elle est spontanée et imprévue. » (P. Calmes, lib. cit., p. 351.) || 1. A Bethphagé, « vers Bethphagé et Béthanie », dit saint Luc, ce qui donnerait déjà à penser que Bethphagé — le pays des figues, d'après l'étymologie — ne se trouvait pas où on le montre aujourd'hui aux pèlerins, à cinq cents pas, environ, de la rotonde de l'Ascension, mais plus en avant, du côte de Béthanie, tout à fait au sommet du mont des Oliviers. || 4. Saint Jean, de même que saint Matthieu, rapporte la prophétie, qui est tirée du livre de Zacharie (ix, 9), et il a soin d'ajouter : « Les disciples ne comprirent pas cela d'abord ; mais, lorsque Jésus eut été glorifié, ils se rappelèrent que cela était écrit de lui et qu'il l'avait réalisé. » (Jean, xit, 16.) || 9. Cette exclamation de la foule : Hosanna, etc., est empruntée au psaume cvm, verset 25. « Tous les Juifs lui donnaient un sens messianique. Pendant la fête des Tabernacles, chaque jour de l'octave, une procession solennelle était conduite autour de l'autel au chant de ce cantique ; ce dernier jour, elle se déroulait sept fois ; d'où le nom Hosanna Rabba (grand hosanna) donné à ce jour. Les branches de myrte et de saule, les palmes étaient appelées elles-mêmes hosanna. Cette exclamation est une prière, une invocation... Le peuple salue le fils de David, roi Messie ; il salue aussi le règne qui vient : Dieu lui envoie le soleil des cieux où il habite. » (P. Rose, Saint Marc, p. 108.) || Un intéressant détail, qui ne se trouve pas dans les autres évangélistes, a été conservé par saint Luc. Après avoir dit que « toute la multitude des disciples, saisie de joie, se mit à louer Dieu, à haute voix, pour tous les miracles qu'ils avaient vus »,il note que « quelques pharisiens, mêlés à la foule, dirent à Jésus : Maître, réprime tes disciples. Et il répondit : Je vous le dis, s'ils se taisent, les pierres crieront. » (Luc, ix, 39-40.) C'était le proverbe connu, consigné au livre du prophète Habacuc (n, 11). Mais avait-il jamais trouvé une plus légitime application ? Car il ne faut pas oublier que, pour

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clore la longue série de ses miracles, et annoncer encore celui, le plus grand de tous, par lequel il allait les contresigner, pour ainsi dire, en se ressuscitant lui-même, Jésus venait, à Béthanie, d'ouvrir la pierre du tombeau de Lazare, pour lui ordonner d'en sortir, et que c'était là le miracle qui avait surtout rempli d'enthousiasme ceux qui raccompagnaient. C'était aussi celui que les pharisiens lui pardonnaient le moins, et qui les allait déterminer à ne plus ajourner sa mort. L'histoire de la résurrection de Lazare est liée très étroitement à celle de la passion du Sauveur : nous dirons, plus tard, que l'art chrétien en fait entrer la représentation dans toutes les scènes où il se propose de raconter, de façon synoptique, l'histoire de la Passion.

Méditation pour le dimanche des Rameaux (*). — Aujourd'hui, la sainte mère l'Eglise commémore solennellement deux processions. La première fut celle que tirent les Juifs, du mont des Oliviers jusqu'à Jérusalem, portant des rameaux de palmiers et d'oliviers et chantant des cantiques, procession qui fut une longue vénération et un long hommage, et l'Eglise la représente dans l'évangile d'aujourd'hui. La seconde procession fut celle des Juifs traînant le Christ de Jérusalem jusqu'au mont du Calvaire, au milieu des opprobres et des dérisions : cette procession-là fut toute ignominie et toute douleur. L'Église la représente aussi aujourd'hui dans l'évangile de la Passion.

I. Touchant la première procession, quatre choses sont à examiner.

Premièrement, par qui cette procession fut faite : car elle ne fut point faite par les grands ou les riches, mais par les enfants et les pauvres, d'où il est dit en l'évangile de ce jour: Plurima autem turba straverunt vestimenta

(*) Nous empruntons cette méditation à notre Christ de « la Légende doréey>, p. 172-181. Maison de la Bonne Presse. Si nous la reproduisons intégralement malgré son étendue, c'est pour combler, en quelque manière, la très grande lacune de ce premier volume de l'Evangéliaire, dans lequel nous n'aurons pas à traiter, expressément, de la Passion. Ne pas oublier, maintenant, que nous traduisons un vieil auteur du treizième siècle.

sua in via, une grande multitude de peuple étendit ses vêtements sur le chemin (Matth., xxi, 8). Or, pendant que les enfants et les pauvres conduisaient le Christ en procession, les pharisiens et les prêtres traitaient de la mort du Christ !

Ce furent, en effet, les simples [et les pauvres qui s'attachèrent à Jésus-Christ : aussi bien, parmi tous les riches, le Seigneur en eut un seul, à savoir Zachée, pour ami (Luc, xix), et, de tous les puissants, un seul, le centurion (Matth., vin) ; de tous les sages, enfin, un seul, Nicodème (Jean, iii). D'où il est dit, en l'Epître aux Corinthiens : Videte vocationem vestram, fratres, quia non multi sapientes secundum carnem^non multi pot entes , lion multi nobiles ; sed quse stulta sunt mundi, elegit Deus, ut confundat sapientes, c'est-à-dire : Voyez, mes frères, si c'est votre vocation ; car il y en a peu de sages selon la chair, peu de puissants, peu de nobles, mais Dieu a choisi les moins sages selon le monde pour confondre les sages. (/ Cor., i, 26-27.)

Il faut voir, secondement, pourquoi le Christ, allant à la mort, a voulu recevoir un si grand honneur, alors qu'il rejette avec mépris les autres honneurs royaux (Jean, vi). On doit répondre que le Christ agit ainsi pour instruire celui qui a été élevé à de grands honneurs qu'il lui faut penser à la mort, et ne pas être superbe. Si quelqu'un possède de grandes richesses, qu'il pense qu'il court à la mort, et que, de toutes ses richesses, avec lui il n'emportera rien qu'un suaire. D'où il est dit, au livre de Job : Moi, qui étais riche, j'ai étendu un sac sur ma peau et j'ai couvert ma tête de cendre, saccum consul super cutem meam et operui cinere carnem meam. (Job, xvi, 16.) Et encore : Nu je suis sorti du sein de ma mère, nu j'y rentrerai, nudus egressus sum de utero matris nieœ et nudus reçerto illuc. (Job, i, 21.) L'homme arrivé à de grands honneurs doit penser qu'il court à la mort, et que, s'il

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est sur un degré très élevé, après il tombera dans un lieu très bas ; car, sous la terre, lui qui s'est élevé autrefois au-dessus des autres en les dominant, alors les serpents, etMes bêtes, et les vers grimperont sur lui et le domineront à leur tonr. D'où l'Ecclésiaste : Cum morietur homo hœreditabit serpentes et bestias et termes, quand

Fig. G9, page 174,

l'homme sera mort, il aura pour héritage les serpents, les bètes et les vers. (Eccl., x, 13.) Celui qui nourrit son corps de maintes délices, le pare d'habits aux couleurs variées et pratique les voluptés de la chair, que celui-là songe qu'il court à la mort, et que les vers un jour, déchireront et mangeront ce corps délicatement nourri, d'où il est dit, au livre de Job : Viscera ejus plena sunt adipe, et medullis ossa illius irrigantur . . . ettamen in pulvere dormient et vernies operient eos, sa chair est toute pleine de graisse et ses os bien arrosés de moelle...

cependant il dormira (comme les autres) dans la poussière, et les vers le couvriront. (Job, xxi, 24 et 26.)

Sur quoi Hugo de Saint-Victor dit en son livre De claustro animie : Pourquoi engraisses-tu ta chair de choses précieuses, elle que les vers, dans quelques jours, vont manger au tombeau? Et ton âme ! Pourquoi ne l'embellis-tu pas d'œuvres précieuses, cette âme qui, pour Dieu et les anges, doit être préservée en vue du jugement? Pourquoi ce mépris pour ton âme ? Et pourquoi permettre à la chair, cette esclave, de devenir maîtresse et dominatrice ? Certes, que la véritable maîtresse devienne ainsi une esclave, c'est là un grand abus !

Troisièmement, il faut considérer pourquoi le Christ, après qu'il eut été si grandement honoré, voulut cependant verser des larmes. Car il est dit en saint Luc : Ut appropinquavit, videns civitatem flevit super ïllam, lorsqu'il fut arrivé proche de Jérusalem, regardant la ville, il pleura sur elle. (Luc, xix,41.) C'est qu'il a voulu montrer que les joies et les honneurs de ce monde sont mêlés de larmes et de douleurs. Au ciel, toutes choses sont sans mélange, dans le monde, toutes sont mélangées: dans l'enfer, c'est pure corruption.

D'où saint Augustin, en son livre De Trinitate: Qu'estce à dire : je serai leur Dieu, sinon : je serai tout ce que l'on désire: vie, santé, nourriture, abondance, gloire, honneur et paix ? Toutes ces choses, dans le ciel sont sans mélange, dans le monde sont mélangées, dans l'enfer ne sont que corruption.

Procédons par ordre : la vie, au ciel, est pure, parce qu'elle y est sans la crainte; au lieu que, dans le monde, elle est mêlée, puisqu'il y a la mort à côté de la vie ; au lieu que dans l'enfer, enfin, elle est corrompue et pourrie, parce qu'il n'y a là que la mort sans la vie.

La santé, au ciel, est sans mélange, car on l'y possède sans la maladie, au lieu que, dans le monde, elle est alté-

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rée, parce que la maladie côtoie la santé, au lieu que dans l'enfer, enfin, elle est corrompue, infecte, parce que la maladie seule s'y trouve, et jamais la santé.

La nourriture, je veux dire la satisfaction de la faim, est sans mélange au ciel, où elle existe sans la faim, tandis qu'elle est mêlée sur terre, car, à côté de la satisfaction de la faim, il y a la faim, et corrompue et ignoble dans l'enfer, où la faim se fait toujours sentir sans jamais se satisfaire.

L'abondance, je veux dire la richesse, est au ciel sans mélange, parce qu'on y trouve à la fois la richesse et la pauvreté ; mais en enfer elle est corrompue et fétide, parce que la pauvreté y règne à l'exclusion de la richesse.

La gloire, c'est-à-dire la beauté, au ciel, est belle, car elle y brille impeccable. .

L'honneur, au ciel, est pur: c'est l'honneur sans tache; dans le monde il est souillé, car le déshonneur s'y mêle; et, dans l'enfer, il est gâté, répugnant, car il n'y a que le déshonneur et pas d'honneur.

La paix est pure au ciel, où réside la paix sans trouble; mêlée dans le monde, où la paix ne dure point sans troubles; gâtée et perdue dans l'enfer, qu'agite un perpétuel trouble, sans que jamais la paix y vienne. Tous les -biens, au ciel, sont purs de tout mélange, parce qu'au ciel il y a tous les biens sans un seul des maux ; dans le monde, ils sont mélangés, car à beaucoup de biens sont mêlés des maux ; dans l'enfer, ils sont gâtés et corrompus, parce que les maux seuls s'y trouvent, sans mélange d'aucun bien.

Toutes ces choses, le prophète David les dit : Calix in manu Domini vini meri plenus niisto ; et inclinavit ex hoc in hoc ; verumtamenfœx ejus non est exinanita, bibent ex eo omnes peccatores terrœ, ce qui veut dire : Le Seigneur tient en sa main une coupe de vin pur, mélangé d'amertume ; et il en verse tantôt à l'un, tantôt à l'autre,

sans que la lie en soit épuisée : tous les pécheurs de la terre en boiront. (Ps. lxxiv, 9.) De ces paroles, il suit que Dieu tient trois calices: l'un est plein de vin pur: à ce calice tous boivent dans le ciel, car il est plein de vie, de santé, d'abondance, de richesse, d'honneur, etc. Le second est plein de mélange : y boivent tous les hommes, dans le monde, car ce calice est plein à la fois de santé et de maladie, de nourriture et de faim, de richesse et de pauvreté, etc. Quant au troisième calice, il est plein de lie, et à celui-là boivent les damnés dans l'enfer; et celui-là est plein de maladie, de mort, de pauvreté, de hideur et de toutes sortes de choses.

Quatrièmement, il faut considérer pourquoi le Christ n'a pas voulu s'asseoir sur un cheval, mais sur une ânesse. Il a fait cela parce qu'il ne s'installe pas dans les cœurs des orgueilleux, mais dans ceux des humbles et des doux.

Le Christ ne s'asseoit pas, dit Chrysostome, sur un char d'or, resplendissant de pourpre ; il ne monte pas sur un bouillant coursier aux passions belliqueuses, mais sur une ânesse, douce, amie de la tranquillité et de la paix. Le cheval, c'est le superbe ; cette ânesse, c'est l'humble. Car le cheval, si on le touche, regimbe; l'ânesse, elle, se renferme dans sa douceur. Si les superbes sont repris, ils vous écoutent impatiemment. Il y a certains animaux qui ne se laissent pas toucher, parce qu'ils sont l'arrogance même, comme le lion, ou parce qu'ils sont trop sauvages pour être domestiqués, comme le loup, ou bien enfin parce qu'ils piquent, comme le hérisson. Pareillement, il y a trois espèces d'hommes qui ne veulent pas être repris. Les premiers sont les superbes, dont le prophète dit : Touchez les montagnes, c'est-à-dire les esprits des superbes, et elles fumeront d'impatience, etc. Et l'Ecclésiaste : Dwes injuste egit, et fremet; pauper autem lœsus tacebit, le riche fait une injustice et il crie

Fig. 70. — Rktable de Duccio, a Sienne

avec menaces; le pauvre a été offensé, et il demeure dans le silence. (EccL, xm, 4.) Les seconds sont des hommes endurcis dans le mal, qui ne peuvent, ainsi que les loups, être domestiqués et conduits au bien, dont l'Ecclésiastique : Perversi difficile corriguntur, les pervers sont difficilement corrigés. Et encore : Peccator homo çitabit correctionem, l'homme pécheur évitera la correction. (Eccli., xxxn, 21.) Les troisièmes, enfin, sont des hommes astucieux, qui, touchés, c'est-à-dire repris, font immédiatement, grâce à mille prétextes, ce que fait le hérisson. Celui qui cache ses crimes, dit Salomon, ne réussira point : mais celui qui les confesse et s'en retire, celui-là obtiendra miséricorde. Qui abscondit scelera sua non dirigetur : qui autem confessus fuerit, et reliquerit ea misericordiam consequetur. [Prov., xxvni, 13.)

II. Au sujet de la seconde procession — que l'Église honore en ce jour — deux choses sont à considérer.

La première chose est que, dans cette procession, il y eut différentes sortes de personnes. Il y eut des bons; et d'entre eux les uns devinrent mauvais et ne rentrèrent jamais en possession du bien: tel Judas ; d'autres persévérèrent toujours dans le bien : telle la bienheureuse Vierge Marie ; d'autres bons, enfin, devenus mauvais, redevinrent bons : tels les apôtres, qui perdirent Dieu pendant la Passion et le recouvrèrent à la Résurrection. Il y eut des mauvais, et de deux sortes. Les uns, après avoir été mauvais, devinrent bons : tels le larron de droite et Longinus; les autres mauvais persévérèrent dans le mal : tels le larron de gauche et les Juifs qui firent le crucifiement.

Cette procession, il y en eut qui la désertèrent corps et âme: tels les apôtres, qui s'enfuirent et perdirent la foi. D'autres ne s'enfuirent pas, mais eurent le cœur infidèle : telles Marie-Madeleine et les autres femmes, qui res-

DIMANCHE DES RAMEAUX

tèrent en chair et en os auprès de la croix, mais qui perdirent cependant la foi. D'autres, inversement, s'enfuirent, dont le cœur resta fidèle: tel fut, à ce qu'on croit, Jacques l'apôtre, dont saint Jérôme, en son livre des hommes illustres, dit que, pendant la Passion, il fit le vœu de ne pas manger, tant qu'il ne verrait pas le Christ ressuscité. D'autres, enfin, furent là corps et âme: telle fut la Vierge bienheureuse, qui se tint près de la croix et garda sa foi intacte.

Secondement, ce qui apparaît dans cette procession, c'est la différence des dispositions des Juifs. Dans la première procession, les Juifs firent au Christ six grands honneurs ; dans la seconde, six grands outrages. Dans la première, avec toutes sortes de respects, ils le placèrent sur le petit âne, et couvrirent le chemin de leurs vêtements ; dans la seconde, avec toutes sortes de flétrissures, ils le suspendirent au gibet, et le dépouillèrent de ses vêtements. Dans la première, ils lui portèrent des rameaux de palmiers et d'oliviers ; dans la seconde, ils lui enfoncèrent dans la tête les épines les plus pointues. Dans la première, ils lui donnèrent le nom de roi ; dans la seconde, ils lui dénièrent ce nom. Dans la première, ils l'appelèrent Sauveur, en chantant Hosanna! ce qui signifie : Sauve-nous, de grâce ! Dans la seconde, ils nièrent qu'il fût le Sauveur, et ils disaient: « Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même ! » Dans la première, ils le dirent béni au nom du Seigneur; dans la seconde, ils le traitèrent de maudit, de malfaiteur, qu'il fallait attacher à la fourche de la croix, et ils criaient : « Enlevez-le ! Enlevez-le ! Crucifiez-le !... »

Iconographie. — Nous avons illustré ce long commentaire avec deux gravures, seulement, et l'on trouvera peut-être que c'est un peu trop de réserve, étant donné que « les Rameaux » sont un des sujets que l'art chrétien se plaît le plus à représenter, puisqu'on le voit dès les origines, aux sculptures, par exemple, des sarcophages, et que, jusque de nos jours, les artistes ont aimé à le

traiter fréquemment, comme un de ceux où ils trouvent, le plus aisément, à faire montre de leur incontestable talent. Mais nous n'hospitalisons pas, dans ce livre, les images qui ne sont capables que d'amuser honnêtement le lecteur, sans plus chercher de l'instruire et de l'édifier. Nos deux images, d'autre part, suffisent à nous faire savoir ce qu'il est le plus important de connaître sur la question.

Fig. 69, page 167. — Dans la première, qui est la reproduction d'une des miniatures du Saint Grégoire de la Bibliothèque nationale, on trouvera consignés les détails les plus caractéristiques du récit évangélique : c'est la formule byzantine de la scène,telle que nous la fait connaître un des documents les plus appréciés du neuvième siècle. 11 y manque, toutefois, un certain nombre de détails d'ordre plus exclusivement « pittoresques », que les documents similaires ne négligent presque jamais, et qui complètent heureusement, d'autre part, la narration sacrée. Pour cette raison, donc, on lira, avec plus d'attention, notre seconde gravure.

Fig. 70, page 171. — Celle-là est très complète. C'est un des panneaux de ce merveilleux retable de Duccio, à l'Opéra del Duomo, à Sienne, que nous regardons comme un des documents iconographiques les plus importants pour nous faire connaître h piété populaire du quatorzième siècle.

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