DIMANCHE DE PAQUES
Les saintes femmes au tombeau. (Marc, xvi, 1-7. [Matth., xxviii, 1-18; Luc, xxiv, 1-8.])
En ce temps-là, 1 Marie -Madeleine , Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des parfums pour venir embaumer Jésus. 2 De grand matin, le premier jour après le sabbat, elles arrivèrent au sépulcre, alors que le soleil venait de se lever.
3 Or, elles se disaient entre elles : Qui nous roulera la pierre de devant l'entrée du sépulcre? 4 Mais, en regardant, elles virent que cette pierre avait été roulée : or, elle était fort grande.
5 Puis, entrant dans le sépulcre, elles aperçurent un jeune homme, assis du côté droit, vêtu d'une robe blanche, et elles furent effrayées. 6 Mais il leur dit :
— Ne craignez pas; vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié? Il est ressuscité, il n'est point ici; voici le lieu où on l'avait mis. 7 Mais allez dire à ses disciples, et à Pierre, qu'il vous précède en Galilée ; c'est là que vous le verrez, comme il vous Ta dit.
Fig.71.
En ce temps-là, — et saint Marc l'indique avec précision, c'est-à-dire « lorsque le sabbat fut passé, cum transisset sabbatam », le soir, donc, du samedi, après le coucher du soleil, au moment ou, les boutiques des marchands s'ouvrant derechef, les saintes femmes purent s'y rendre afin d'acheter leurs parfums. [| Pour embaumer Jésus. Joseph d'Arimathie et Nicodème n'avaient obtenu de Pilate que tout à fait aux dernières heures du vendredi la permission de
détacher de la croix le corps de Jésus. Or, le jour du sabbat approchait, pendant lequel on n'aurait pu profiter de cette permission, les coutumes juives s'y opposant formellement : l'embaumement du Christ fut donc hâtif, bien que Nicodème n'y eût pas épargné les parfums. C'est pour suppléer à cet embaumement sommaire que les saintes femmes ont acheté des aromates le samedi soir, dans l'intention de se rendre au sépulcre dès qu'elles le pourraient faire utilement. ||2. De grand matin, pour arriver quand le soleil se levait, dit le texte grec, àvaxecXavxoç too 4jX(oo, ce qui suppose qu'elles se levèrent au milieu de la nuit, ayant fort peu dormi, car les nuits, à cette époque de l'année, sont courtes, en Orient, et les achats furent faits par elles, la veille, assez tardivement. || 3. La pierre de devant Ventrée du sépulcre (et il faut ici se représenter ce qu'était un « sépulcre » d'Orient) les préoccupe uniquement, car c'est, à l'ordinaire, un bloc fort massif, qu'il n'est pas facile de déplacer. Remarquez encore qu'elles ne savent pas les précautions qui ont été prises par les autorités juives pour la surveillance du sépulcre, que protègent, à la fois, des gardes et des scellés. Or, supposé qu'elles aient espéré corrompre les gardes, à prix d'argent, elles n'auraient pu briser des scellés apposés par l'ordre de Pilate. || 4. Mais en regardant, littéralement : en regardant de bas en haut, et à distance, de loin, respicientes, àvaëXé^ao-ai. Le sépulcre, de fait, se trouvait en haut, sur une éminence, et les saintes femmes, avant même d'y arriver, sont frappées de voir, à l'entrée, que la pierre « qui était fort grande » avait été « roulée » (ces pierres de sépulcre affectent souvent la forme cylindrique) en avant, de façon à laisser ouverte l'entrée du tombeau. j| Les détails très caractéristiques de cette apparition de l'ange — car il n'y en a qu'un, et non pas deux — permettent de la distinguer de celle racontée par saint Luc (xxiv, 1-11), où le groupe des saintes visiteuses, d'autre part, est plus nombreux que dans l'apparition racontée par saint Marc et par saint Matthieu (xxviii, 1-8). Les paroles angéliques, toutefois, sont sensiblement les mêmes, et il ne pouvait pas en être autrement, puisqu'elles devaient énoncer les mêmes choses. Donc, il serait permis de distinguer, au matin de Pâques, deux constatations différentes, par deux groupes de saintes femmes, du sépulcre vide, et ce serait en s'autorisant du vieux principe : Distingue tempora et concordabit Scriptura. On pourrait, toutefois, identifier les deux récits, malgré leurs divergences accidentelles, en leur « appliquant le principe de solution qui valait pour les divergences similaires (deux possédés de Gérasa, deux aveugles de Jéricho, selon saint Matthieu, un seul possédé, un seul aveugle, selon saint Luc). Les écrivains sacrés, qui n'ont pas l'intention de rapporter toutes les circonstances d'un fait historique, n'auraient mentionné que Lange qui aurait tenu le discours, de même que saint Marc et saint Luc n'ont parlé que du démoniaque tourmenté par la légion et que de l'aveugle Bartimée qui était connu dans l'Eglise. » (P. Rose, Saint Luc, p. 231.) Cette
Juifs qui allait aboutir à l'arrestation de Jésus et à sa mort. Après cette scène viendraient successivement l'Entrée à Jérusalem, le Lavement des pieds et l'Institution de l'eucharistie.
La Passion proprement dite commence avec les scènes du jardin des Oliviers ; trois histoires de notre miniature y sont consacrées : la Prière de Jésus, — elle se décompose elle-même en deux épisodes, — le Baiser de Judas et enfin l'Arrestation de Jésus.
Nous sommes au troisième registre, et l'Arrestation de Jésus en occupe, sur la gauche, le premier tableau. Les scènes, maintenant, se suivent dans l'ordre même du récit évangélique.
Jésus devant le grand prêtre, tel est le sujet du second tableau de ce registre. On y voit le grand prêtre qui déchire sa robe, ainsi que nous le racontent les évangélistes. « Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, disant : il a blasphémé. » (Matth. ,xxvi * 06.) A la suite de quoi, et tout aussitôt, deux serviteurs s'emparent de Jésus et le conduisent hors de la salle du jugement.
Ce qui suit, dans l'histoire et dans la miniature, c'est la Scène des outrages : « Alors ils lui crachèrent au visage, et lui donnèrent des coups de poing et des soufflets, en disant : Prophétise-nous r Christ, qui t'a frappé? » (Matth., xxvi, 67.)
Le premier tableau du dernier registre représente la scène de Jésus devant Pilate,et en deux actions, comme sur les sarcophages. On y voit, en effet, Pilate se lavant les mains, ce qui est, à proprement parler, la condamnation de Jésus, et, secondement, Jésus emmené par des soldats : car, à peine prononcée, la sentence reçoit déjà un commencement d'exécution.
C'est une première ébauche de la Marche au Calvaire, qui se poursuit dans les deux tableaux suivants, mais avec quelques accessoires destinés à en montrer la douloureuse progression. Dans le dernier tableau,, on voit Siméon qui aide Jésus à porter sa croix.
Et c'est tout.
Car, au cinquième siècle, on n'insistait pas encore sur le Calvaire' proprement dit. J'allais négliger d'avertir que la figure 63, qui est mise, en manière de « lettrine », au début de notre évangile, — on la retrouvera ci-contre, en tête de l'évangile xx, — est la reproduction d'un des petits panneaux d'un ivoire du Vatican. Elle représente le Christ en croix, avec la Vierge et saint Jean,, puis, dans le haut, le soleil et la lune.
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Entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. (Matth., xxi, 1-9. [Marc, xi, 1-11; Luc, xix, 29-44; Jean, xii, 12-17.])
En ce temps-là, 1 comme Jésus et ses disciples approchaient de Jérusalem et arrivaient à Bethphagé, près de la montagne des Oliviers, Jésus envoya deux de ses disciples, 2 en leur disant :
— Allez à la ferme qui est devant vous; là vous trouverez une ânesse attachée, et son ânon avec elle ; détachez-les et amenez-les-moi. 3 Si l'on vous dit quelque chose, dites que le Seigneur en a besoin, et aussitôt on vous les laissera aller.
4 Or, tout cela arrivait, afin que s'accomplît ce qui avait été dit par le prophète. « 5 Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient à toi plein de douceur, monté sur une ânesse et sur un ânon, le petit de celle qui porte le joug. »
6 Les disciples s'en allèrent et firent ce que Jésus leur avait ordonné. 7 Ils amenèrent l'ânesse et l'ânon, mirent sur eux leurs vêtements et le firent asseoir dessus. 8 La foule, en grand nombre, étendit aussi ses vêtements sur le chemin, d'autres coupaient des branches d'arbres et en jonchaient la route. 9 Les foules qui précédaient, et
Fig. 68.
celles qui suivaient, criaient : Hosanna au Fils de David! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !
En ce temps-là, — pendant la période du dernier ministère de Jésus à Jérusalem, et à la fin du long voyage qui l'y amène. On suppose que la scène eut lieu véritablement, comme la liturgie l'admet, le dimanche qui précède la Pâque. Jésus a quitté Jéricho le vendredi, avec une caravane de pèlerins ; le lendemain, jour du sabbat, il s'est arrêté à Béthanie et c'est le jour suivant qu'il se met en marche pour descendre à Jérusalem, avec la caravane. « Au départ, Jésus est entouré d'une multitude sympathique. Mais le peuple hiérosolymitain et les Juifs de la province accourus pour la fête, ayant appris qu'il approchait de la ville, vont au-devant de lui. La rencontre des deux foules produit une explosion d'enthousiasme. C'est là un détail propre au quatrième Evangile, et qui éclaire la scène d'un jour particulier. L'ovation est d'autant plus expressive qu'elle est spontanée et imprévue. » (P. Calmes, lib. cit., p. 351.) [| 1. A Bethphagé, « vers Bethphagé et Béthanie », dit saint Luc, ce qui donnerait déjà à penser que Bethphagé — le pays des figues, d'après l'étymologie — ne se trouvait pas où on le montre aujourd'hui aux pèlerins, à cinq cents pas, environ, de la rotonde de l'Ascension, mais plus en avant, du côte de Béthanie, tout à fait au sommet du mont des Oliviers. ||4. Saint Jean, de même que saint Matthieu, rapporte la prophétie, qui est tirée du livre de Zacharie (ix, 9), et il a soin d'ajouter : « Les disciples ne comprirent pas cela d'abord ; mais, lorsque Jésus eut été glorifié, ils se rappelèrent que cela était écrit de lui et qu'il l'avait réalisé. » (Jean, xil, 16.) || 9. Cette exclamation de la foule : Hosanna, etc., est empruntée au psaume cviii, verset 25. « Tous les Juifs lui donnaient un sens messianique. Pendant la fête des Tabernacles, chaque jour de l'octave, une procession solennelle était conduite autour de l'autel au chant de ce cantique ; ce dernier jour, elle se déroulait sept fois ; d'où le nom Hosanna Rabba (grand hosanna) donné à ce jour. Les branches de myrte et de saule, les palmes étaient appelées elles-mêmes hosanna. Cette exclamation est une prière, une invocation... Le peuple salue le fils de David, roi Messie ; il salue aussi le règne qui vient : Dieu lui envoie le soleil des cieux où il habite. » (P. Rose, Saint Marc, p. 108.) || Un intéressant détail, qui ne se trouve pas dans les autres évangélistes, a été conservé par saint Luc. Après avoir dit que « toute la multitude des disciples, saisie de joie, se mit à louer Dieu, à haute voix, pour tous les miracles qu'ils avaient vus »,il note que « quelques pharisiens, mêlés à la foule, dirent à Jésus : Maître, réprime tes disciples. Et il répondit : Je vous le dis, s'ils se taisent, les pierres crieront. » (Luc, ix, 39-40.) C'était le proverbe connu, consigné au livre du prophète Habacuc (u, 11). Mais avait-il jamais trouvé une plus légitime application ? Car il ne faut pas oublier que, pour
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clore la longue série de ses miracles, et annoncer encore celui, le plus grand de tous, par lequel il allait les contresigner, pour ainsi dire, en se ressuscitant lui-même, Jésus venait, à Béthanie, d'ouvrir la pierre du tombeau de Lazare, pour lui ordonner d'en sortir, et que c'était là le miracle qui avait surtout rempli d'enthousiasme ceux qui raccompagnaient. C'était aussi celui que les pharisiens lui pardonnaient le moins, et qui les allait déterminer à ne plus ajourner sa mort. L'histoire de la résurrection de Lazare est liée très étroitement à celle de la passion du Sauveur : nous dirons, plus tard, que l'art chrétien en fait entrer la représentation dans toutes les scènes où il se propose de raconter, de façon synoptique, l'histoire de la Passion.
Méditation pour le dimanche des Rameaux (*). — Aujourd'hui, la sainte mère l'Eglise commémore solennellement deux processions. La première fut celle que tirent les Juifs, du mont dès Oliviers jusqu'à Jérusalem, portant des rameaux de palmiers et d'oliviers et chantant des cantiques, procession qui fut une longue vénération et un long hommage, et l'Eglise la représente dans l'évangile d'aujourd'hui. La seconde procession fut celle des Juifs traînant le Christ de Jérusalem jusqu'au mont du Calvaire, au milieu des opprobres et des dérisions : cette procession-là fut toute ignominie et toute douleur. L'Église la représente aussi aujourd'hui dans l'évangile de la Passion.
I. Touchant la première procession, quatre choses sont à examiner.
Premièrement, par qui cette procession fut faite : car elle ne fut point faite par les grands ou les riches, mais par les enfants et les pauvres, d'où il est dit en l'évangile de ce jour : Plurima autem turba straverunt çestiinenta
(*) Nous empruntons cette méditation à notre Christ de « la Légende dorées, p. 172-181. Maison de la Bonne Presse. Si nous la reproduisons intégralement malgré son étendue, c'est pour combler, en quelque manière, la très grande lacune de ce premier volume de l'Evangéliaire, dans lequel nous n'aurons pas à traiter, expressément, de la Passion. Ne pas oublier, maintenant, que nous traduisons un vieil auteur du treizième siècle.
sua in via, une grande multitude de peuple étendit ses vêtements sur le chemin (Matth., xxi, 8). Or, pendant que les enfants et les pauvres conduisaient le Christ en procession, les pharisiens et les prêtres traitaient de la mort du Christ !
Ce furent, en effet, les simples et les pauvres qui s'attachèrent à Jésus-Christ : aussi bien, parmi tous les riches, le Seigneur en eut un seul, à savoir Zachée, pour ami (Luc, xix), et, de tous les puissants, un seul, le centurion (Matth., vin) ; de tous les sages, enfin, un seul, Nicodème (Jean, m). D'où il est dit, en l'Épître aux Corinthiens : Videte vocationem vestram, fratres, quia non multi sapientes secundum carnem,non multi potentes, non multi nobiles ; sed quœ stulta sunt mundi, elegit Deus, ut confundat sapientes, c'est-à-dire : Voyez, mes frères, si c'est votre vocation ; car il y en a peu de sages selon la chair, peu de puissants, peu de nobles, mais Dieu a choisi les moins sages selon le monde pour confondre les sages. (/ Cor., i, 26-27.)
Il faut voir, secondement, pourquoi le Christ, allant à la mort, a voulu recevoir un si grand honneur, alors qu'il rejette avec mépris les autres honneurs royaux (Jean, vi). On doit répondre que le Christ agit ainsi pour instruire celui qui a été élevé à de grands honneurs qu'il lui faut penser à la mort, et ne pas être superbe. Si quelqu'un possède de grandes richesses, qu'il pense qu'il court à la mort, et que, de toutes ses richesses, avec lui il n'emportera rien qu'un suaire. D'où il est dit, au livre de Job : Moi, qui étais riche, j'ai étendu un sac sur ma peau et j'ai couvert ma tête de cendre, saccum consul super cutem meam et operui cinere carnem meam. (Job, xvi, 16.) Et encore : Nu je suis sorti du sein de ma mère, nu j'y rentrerai, nudus egressus siun de utero matris mese et nudus reverto Mue. (Job, i, 21.) L'homme arrivé à de grands honneurs doit penser qu'il court à la mort, et que, s'il
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est sur un degré très élevé, après il tombera dans un lieu très bas ; car, sous la terre, lui qui s'est élevé autrefois au-dessus des autres en les dominant, alors les serpents, et] les bêtes, et les vers grimperont sur lui et le domineront à leur tour. D'où l'Ecclésiaste : Cum morietur homo hœreditabit serpentes et bestias et vermes, quand
Fig. 09, page 174.
l'homme sera mort, il aura pour héritage les serpents, les bêtes et les vers. (Eccl., x, 13.) Celui qui nourrit son corps de maintes délices, le pare d'habits aux couleurs variées et pratique les voluptés de la chair, que celui-là songe qu'il court à la mort, et que les vers un jour, déchireront et mangeront ce corps délicatement nourri, d'où il est dit, au livre de Job : Viscera ejus plena sunt adipe, et medullis ossa illius irrigantur ... ettamen in put' vere dormient et vermes operient eos, sa chair est toute pleine de graisse et ses os bien arrosés de moelle...
cependant il dormira (comme les autres) dans la poussière, et les vers le couvriront. (Job, xxi, 24 et 26.)
Sur quoi Hugo de Saint-Victor dit en son livre De claustro animas : Pourquoi engraisses-tu ta chair de choses précieuses, elle que les vers, dans quelques jours, vont manger au tombeau? Et ton âme ! Pourquoi ne l'embellis-tu pas d'œuvres précieuses, cette âme qui, pour Dieu et les anges, doit être préservée en vue du jugement? Pourquoi ce mépris pour ton âme? Et pourquoi permettre à la chair, cette esclave, de devenir maîtresse et dominatrice ? Certes, que la véritable maîtresse devienne ainsi une esclave, c'est là un grand abus !
Troisièmement, il faut considérer pourquoi le Christ, après qu'il eut été si grandement honoré, voulut cependant verser des larmes. Car il est dit en saint Luc : Ut appropinquavit, çidens civitatem fleçit super illam, lorsqu'il fut arrivé proche de Jérusalem, regardant la ville, il pleura sur elle. (Luc, xix,41.) C'est qu'il a voulu montrer que les joies et les honneurs de ce monde sont mêlés de larmes et de douleurs. Au ciel, toutes choses sont sans mélange, dans le monde, toutes sont mélangées: dans l'enfer, c'est pure corruption.
D'où saint Augustin, en son livre De Trinïtate: Qu'estce à dire : je serai leur Dieu, sinon : je serai tout ce que l'on désire: vie, santé, nourriture, abondance, gloire, honneur et paix ? Toutes ces choses, dans le ciel sont sans mélange, dans le monde sont mélangées, dans l'enfer ne sont que corruption.
Procédons par ordre : la vie, au ciel, est pure, parce qu'elle y est sans la crainte; au lien que, dans le monde, elle est mêlée, puisqu'il y a la mort à côté de la vie ; au lieu que dans l'enfer, enfin, elle est corrompue et pourrie, parce qu'il n'y a là que la mort sans la vie.
La santé, au ciel, est sans mélange, car on l'y possède sans la maladie, au lieu que, dans le monde, elle est alté-
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rée, parce que la maladie côtoie la santé, au lieu que dans l'enfer, enfin, elle est corrompue, infecte, parce que la maladie seule s'y trouve, et jamais la santé.
La nourriture, je veux dire la satisfaction de la faim, est sans mélange au ciel, où elle existe sans la faim, tandis qu'elle est mêlée sur terre, car, à côté de la satisfaction de la faim, il y a la faim, et corrompue et ignoble dans l'enfer, où la faim se fait toujours sentir sans jamais se satisfaire.
L'abondance, je veux dire la richesse, est au ciel sans mélange, parce qu'on y trouve à la fois la richesse et la pauvreté ; mais en enfer elle est corrompue et fétide, parce que la pauvreté y règne à l'exclusion de la richesse.
La gloire, c'est-à-dire la beauté, au ciel, est belle, car elle y brille impeccable.
L'honneur, au ciel, est pur: c'est l'honneur sans tache; dans le monde il est souillé, car le déshonneur s'y mêle ; et, dans l'enfer, il est gâté, répugnant, car il n'y a que le déshonneur et pas d'honneur.
La paix est pure au ciel, où réside la paix sans trouble; mêlée dans le monde, où la paix ne dure point sans troubles; gâtée et perdue dans l'enfer, qu'agite un perpétuel trouble, sans que jamais la paix y vienne. Tous les biens, au ciel, sont purs de tout mélange, parce qu'au ciel il y a tous les biens sans un seul des maux ; dans le monde, ils sont mélangés, car à beaucoup de biens sont mêlés des maux ; dans l'enfer, ils sont gâtés et corrompus, parce que les maux seuls s'y trouvent, sans mélange d'aucun bien.
Toutes ces choses, le prophète David les dit : Calix in manu Domini vini meri plenus misto ; et inclinavit ex hoc in hoc ; verumtamen fœx ejus non est exinanita, bibent ex eo onines peccatores terrœ, ce qui veut dire : Le Seigneur tient en sa main une coupe de vin pur, mélangé d'amertume ; et il en verse tantôt à l'un, tantôt à l'autre,
sans que la lie en soit épuisée : tous les pécheurs de la terre en boiront. (Ps. lxxiv, 9.) De ces paroles, il suit que Dieu tient trois calices: l'un est plein de vin pur: à ce calice tous boivent dans le ciel, car il est plein de vie, de santé, d'abondance, de richesse, d'honneur, etc. Le second est plein de mélange : y boivent tous les hommes, dans le monde, car ce calice est plein à la fois de santé et de maladie, de nourriture et de faim, de richesse et de pauvreté, etc. Quant au troisième calice, il est plein de lie, et à celui-là boivent les damnés dans l'enfer; et celui-là est plein de maladie, de mort, de pauvreté, de hideur et de toutes sortes de choses.
Quatrièmement, il faut considérer pourquoi le Christ n'a pas voulu s'asseoir sur un cheval, mais sur une ànesse. Il a fait cela parce qu'il ne s'installe pas dans les cœurs des orgueilleux, mais dans ceux des humbles et des doux.
Le Christ ne s'asseoit pas, dit Chrysostome, sur un char d'or, resplendissant de pourpre ; il ne monte pas sur un bouillant coursier aux passions belliqueuses, mais sur une ànesse, douce, amie de la tranquillité et de la paix. Le cheval, c'est le superbe ; cette ànesse, c'est l'humble. Car le cheval, si on le touche, regimbe; l'ânesse, elle, se renferme dans sa douceur. Si les superbes sont repris, ils vous écoutent impatiemment. Il y a certains animaux qui ne se laissent pas toucher, parce qu'ils sont l'arrogance même, comme le lion, ou parce qu'ils sont trop sauvages pour être domestiqués, comme le loup, ou bien enfin parce qu'ils piquent, comme le hérisson. Pareillement, il y a trois espèces d'hommes qui ne veulent pas être repris. Les premiers sont les superbes, dont le prophète dit : Touchez les montagnes, c'est-à-dire les esprits des superbes, et elles fumeront d'impatience, etc. Et l'Ecclésiaste : Dives injuste egit, et fremet; pauper autem lœsus tacebit, le riche fait une injustice et il crie
Fig. 70. — Retable de Duccio, a Sienne
avec menaces ; le pauvre a été offensé, et il demeure dans le silence. (Eccl., xm, 4.) Les seconds sont des hommes endurcis dans le mal, qui ne peuvent, ainsi que les loups, être domestiqués et conduits au bien, dont l'Ecclésiastique : Perversi difficile corriguntur , les pervers sont difficilement corrigés. Et encore : Peccator homo çitabit correctionem, l'homme pécheur évitera la correction. (Eccli.y xxxn, 21.) Les troisièmes, enfin, sont des hommes astucieux, qui, touchés, c'est-à-dire repris, font immédiatement, grâce à mille prétextes, ce que fait le hérisson. Celui qui cache ses crimes, dit Salomon, ne réussira point : mais celui qui les confesse et s'en retire, celui-là obtiendra miséricorde. Qui abscondit scelera sua non dirigetur : qui autem confessus fuerit, et reliquerit ea misericordiam consequetur. (Prov., xxvm, 13.)
II. Au sujet de la seconde procession — que l'Eglise honore en ce jour — deux choses sont à considérer.
La première chose est que, dans cette procession, il y eut différentes sortes de personnes. Il y eut des bons ; et d'entre eux les uns devinrent mauvais et ne rentrèrent jamais en possession du bien: tel Judas ; d'autres persévérèrent toujours dans le bien : telle la bienheureuse Vierge Marie ; d'autres bons, enfin, devenus mauvais, redevinrent bons : tels les apôtres, qui perdirent Dieu pendant la Passion et le recouvrèrent à la Résurrection. Il y eut des mauvais, et de deux sortes. Les uns, après avoir été mauvais, devinrent bons : tels le larron de droite et Longinus; les autres mauvais persévérèrent dans le mal : tels le larron de gauche et les Juifs qui firent le crucifiement.
Cette procession, il y en eut qui la désertèrent corps et âme: tels les apôtres, qui s'enfuirent et perdirent la foi. D'autres ne s'enfuirent pas, mais eurent le cœur infidèle : telles Marie-Madeleine et les autres femmes, qui res-
DIMANCHE DES RAMEAUX
tèrent en chair et en os auprès de la croix, mais qui perdirent cependant la foi. D'autres, inversement, s'enfuirent, dont le cœur resta fidèle : tel fut, à ce qu'on croit, Jacques l'apôtre, dont saint Jérôme, en son livre des hommes illustres, dit que, pendant la Passion, il fit le vœu de ne pas manger, tant qu'il ne verrait pas le Christ ressuscité. D'autres, enfin, furent là corps et âme: telle fut la Vierge bienheureuse, qui se tint près de la croix et garda sa foi intacte.
Secondement, ce qui apparaît dans cette procession, c'est la différence des dispositions des Juifs. Dans la première procession, les Juifs firent au Christ six grands honneurs ; dans la seconde, six grands outrages. Dans la première, avec toutes sortes de respects, ils le placèrent sur le petit âne, et couvrirent le chemin de leurs vêtements ; dans la seconde, avec toutes sortes de flétrissures, ils le suspendirent au gibet, et le dépouillèrent de ses vêtements. Dans la première, ils lui portèrent des rameaux de palmiers et d'oliviers ; dans la seconde, ils lui enfoncèrent dans la tête les épines les plus pointues. Dans la première, ils lui donnèrent le nom de roi ; dans la seconde, ils lui dénièrent ce nom. Dans la première, ils l'appelèrent Sauveur, en chantant Hosanna! ce qui signifie : Sauve-nous, de grâce ! Dans la seconde, ils nièrent qu'il fût le Sauveur, et ils disaient: « Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même! » Dans la première, ils le dirent béni au nom du Seigneur; dans la seconde, ils le traitèrent de maudit, de malfaiteur, qu'il fallait attacher à la fourche de la croix, et ils criaient : « Enlevez-le î Enlevez-le ! Crucifiez-le !... »
Iconographie. — Nous avons illustré ce long commentaire avec deux gravures, seulement, et l'on trouvera peut-être que c'est un peu trop de réserve, étant donné que « les Rameaux » sont un des sujets que l'art chrétien se plaît le plus à représenter, puisqu'on le voit dès les origines, aux sculptures, par exemple, des sarcophages, et que, jusque de nos jours, les artistes ont aimé à le
traiter fréquemment, comme un de ceux où ils trouvent, le plus aisément, à faire montre de leur incontestable talent. Mais nous n'hospitalisons pas, dans ce livre, les images qui ne sont capables que d'amuser honnêtement le lecteur, sans plus chercher de l'instruire et de l'édifier. Nos deux images, d'autre part, suffisent à nous faire savoir ce qu'il est le plus important de connaître sur la question.
Fig. 69, page 167. — Dans la première, qui est la reproduction d'une des miniatures du Saint Grégoire de la Bibliothèque nationale, on trouvera consignés les détails les plus caractéristiques du récit évangélique : c'est la formule byzantine de la scène, telle que nous la fait connaître un des documents les plus appréciés du neuvième siècle. Il y manque, toutefois, un certain nombre de détails d'ordre plus exclusivement « pittoresques », que les documents similaires ne négligent presque jamais, et (fui complètent heureusement, d'autre part, la narration sacrée. Pour cette raison, donc, on lira, avec plus d'attention, notre seconde gravure.
Fig. 70, page 171. — Celle-là est très complète. C'est un des panneaux de ce merveilleux retable de Duccio, h l'Opéra del Duomo, à Sienne, que nous regardons comme un des documents iconographiques les plus importants pour nous faire connaître la piété populaire du quatorzième siècle.