‹ L'Évangéline de Longfellow et la Suite merveilleuse d'un poèmeChapitre 10 sur 56 · C. — L'interprète idéal · texte numérisé non relu

C. — L'interprète idéal

Toutes ces qualités naturelles étaient particulièrement indispensables, on s’en rendra compte, pour écrire un poème sur un thème aussi douloureux que celui des malheurs du peuple acadien. Mais il fallait encore autre chose, car la bonté naturelle ne suffit pas à donner cette largeur de vues, cette compréhension, disons le mot, ce courage nécessaire à tout écrivain qui veut relater, sous quelque forme que ce soit, un événement historique récent où ses propres compatriotes ont joué le rôle de bourreaux et leurs ennemis celui d'innocentes victimes. II est vrai que la guerre de l’Indépendance, La Fayette et la Révolution de 1789, avaient changé bien des rapports. Les Français n'étaient plus, à Boston, des papistes exécrés, comme au temps de l'expulsion des Acadiens, mais des amis, des sauveurs, à qui chaque Américain devait de la reconnaissance. Les Anglais, par contre, ces frères d’hier, étaient devenus des tyrans, dont on avait heureusement secoué le joug. Rappeler et flétrir en termes vengeurs la façon indigne dont ils avaient opprimé, puis chassé les Acadiens sans défense, c'était pour un poète américain d'alors s'assurer un succès certain auprès d'un pu-

-blic encore tout frémissant d'une longue lutte pour l'indé-

pendance (1).

Ce serait toutefois, pensons-nous, faire injure à Longfellow que de laisser supposer qu'il ait pu écrire son poème d'Evangéline avec une telle arrière-pensée, D'ailleurs, si le triste épisode de l'expulsion des Acadiens pouvait être, après 90 ans, oublié du public, nous verrons que Longfellow

presse américaine et anglaise par les admirateurs de Longfellow, à la nouvelle de sa mort, le 24 mars 1882.

(1) Voy. plus haut, p. 49, note 1.

n’était pas sans connaître la part qu'y avaient prise les colons américains.

Seules les préventions religieuses encore très fortes chez ses compatriotes pouvaient être, indirectement, un obstacle, ou tout au moins une cause de réticences, dans la peinture flatteuse que le poète se proposait de faire d'une petite colonie française et catholique d'Amérique.

Il est plus facile à un peuple de changer ses institutions et de renverser ses alliances que de se défaire de ses préjugés, surtout de ceux qui touchent à la race et à la religion. Un des premiers historiens de la Nouvelle-Ecosse, Thomas Chandler Haliburton, petits-fils d’un colon de la Nouvelle- Angleterre, écrit tout naturellement, en 1829, pour expliquer l'expulsion des Acadiens, « qu’on jugeait impossible à cette époque de haïne religieuse que des colons anglais pussent se mêler à des papistes ou des Français ». Et il n'est pas nécessaire de séjourner longtemps sur 1e littoral atlantique de l'Amérique du Nord, même aujourd hui, pour comprendre ce qui devait subsister, au milieu du siècle dernier, de ces rancunes et de ces préventions séculaires. Un roman, très curieux à cet égard, mais tout à fait oublié, The Neutral French, Les Français Neutres, c'est-à-dire les Acadiens, paru à Providence (Rhode-Island) en 1841 (et dont nous aurons à nous occuper au cours d'un autre chapitre), (1) nous donne sur l'esprit de la Nouvelle-Angleterre de ce temps des aperçus bien intéressants. L'auteur, Catherine Williams, y éprouve le besoin de s’excuser en ces termes de présenter à ses lecteurs une héroïne française et catholique : « Pauline était pieuse, sincèrement pieuse, et nous ne devons pas nous moquer de ce que la madone et le crucifix ornaient son habitation rustique. Nous avons coutume, en

(1) Voy. plus loin, chap. 1v.

songeant au culte de ces gens, de les accuser d'’idolâtrie, et le mot catholicisme, par une association d'idées toute naturelle, évoque en nous des images de moines et de nonnes, de cachots et de tortures, d'indulgences et d’absolutions et de toute la « jonglerie » jésuitique pratiquée depuis le temps du premier pape. Les Acadiens au cœur simple ignoraient tout des corruptions de leur église, tout de son esprit persécuteur d'autrefois. Les prêtres catholiques d’Acadie étaient des pasteurs instruits, ou parfois des « anciens » de la paroisse, et il n'existe aucun récit d’excès ou de fautes contre la morale dont ils se seraient rendus coupables, si l'on excepte l'accusation terrible des Anglais, à savoir « qu'ils étaient les instigateurs des atrocités commises par les Indiens » (1)...

Mais Longfellow était fermement décidé à ne pas tenir compte de ces préjugés populaires. Son tempérament et sa générosité native le portaient, au contraire, à s’employer à les redresser. Ses voyages en Europe, et singulièrement ses longs séjours à Paris, sa connaissance approfondie de notre pays et de sa langue, avaient fait de lui un ani très sincère et très compréhensif de la France et des Français.

En 1845, Longfellow avait déjà fait quatre voyages en Europe. C’est en juin 1826 qu'il traversa pour la première fois l'Atlantique. Il n’avait que dix-neuf ans. Après de brillants examens passés à sa sortie de Bowdoin College, il allait se perfectionner dans l'étude du français, de l'espagnol et de l'italien, afin d'être digne, à son retour, d'occuper la chaire qu’onse proposait de créer pour lui à son Alma Mater.

Une série d'articles qu’il publia d'abord sous le titre de The School-Master, le Maître d'école, dans The New-England

(1) Williams (Catherine) : The Neutral French, p. 180. Providence,

Magazine, en 1831, et qu'il inséra ensuite dans Outre-Mer en 1835, nous renseignent sur l'état d'esprit de ce jeune voyageur partant à la découverte de l'Ancien Monde, pour satisfaire son désir de mieux connaître l’humanité :

« Je suis le maître d'école du petit village de Sharon. Mon enfance s’est passée dans mon village natal parmi les occupations et les jeux habituels à cet âge. Mais, en grandissant, je me lassai de la monotonie de ma vie. Un esprit inquiet m'incitait à visiter les pays étrangers. Je disais avec le Cosmopolite : « Le monde est comme un livre dont celui qui n’a vu que son propre pays n’a lu qu'une page. » Guidé par ce sentiment, je me fis voyageur. J'ai traversé la France à pied, j'ai fumé ma pipe dans une auberge flamande, vogué à travers la Hollande dans un frecksuit, garni ma lampe à minuit dans une université allemande, flâné parmi les paysages classiques de l'Italie, écouté la joyeuse guitare et les gaies castagnettes sur les rives bleues du Guadalquivir EE »

Notre jeune enthousiaste débarqua en France au début de juin. La riche Normandie était, à cette saison, dans tout l’é-. clat de sa beauté printanière. L'impression que son âme de poète ressentit à ce premier contact avec une terre étrangère fut certainement très vive et très durable:

« C'est dans les premiers jours de juin verdoyant que je traversai la belle province de Normandie. Comme la France était le premier pays étranger que je visitais, tout revêtait un air de fraicheur et de nouveauté qui enchantait mes yeux et tenait mon imagination constamment occupée. La vie était comme un rêve... De tous côtés, les vallées et les collines étaient couvertes d’un moelleux tapis de velours

(1) New-England Magazine, juillet 1931.

PET + ASE ETS Re 4, D NS DRE Ma ets AE Eee

vert... Je sentais que je me trouvais sur une terre prospère, hospitalière et heureuse (1)...»

Ce premier séjour en Europe se prolongea jusqu’en 1829. Longfellow vécut surtout à Paris, mais il ne quitta pas la France sans avoir fait la connaissance de la province. Il aimait à passer ses vacances à Auteuil, qui était alors, à la lisière du Bois de Boulogne, « le plus délicieux de tous les petits villages qui se pressent aux environs immédiats de la capitale » (2). Il prenait une part enthousiaste à tous les jeux rustiques et toutes les réjouissances des villageois. « Mes vacances étaient autant de petites périodes de gaîté et de bonheur, car les Français ont ce tempérament heureux et «ensoleillé », ce caractère folâtre qui fait de toutes leurs réunions des lieux où règnent la joie et le rire (3)... »

Que notre jeune Puritain se trouvait loin de la triste et sombre austérité de son pays natal ! C’est en France, uul doute, qu'il apprit à comprendre et à goûter les plaisirs innocents du paysan français qu'il saura si bien décrire dans Evangéline. Une « fête patronale » à laquelle il assiste, une noce villageoise qui passe sous ses fenêtres, précédée d’un violoneux aveugle, mais exubérant de gaîté, font réfléchir . notre étudiant américain, pour qui tout est matière à observation et à réflexion, au point de lui faire réviser entièrement la conception de la vie qu'on lui a inculquée dans sa patrie : |

«Je suis, par nature et par principe aussi, l'ami de tous ces amusements innocents qui réconfortent le travailleur dans ses rudes travaux, donnent, si l’on peut dire, un coup d'épaule à la roue de la vie, et aident le pauvre à tirer sa charge de misère... Je suivis le cortège des yeux jusqu’à ce qu'il disparût au tournant de la route... et je ne pus m'em-

(1) Outre-Mer, Londres, 1886, p. 22. (2) Tbid., p. 48.

(3) Ibid,, p. 52.

pêcher de penser combien étaient heureux ceux qui pouvaient ainsi vivre ensemble, dans le sein paisible de leur village natal, loin de la misère dorée et des vices pestilentiels des villes (1)... »

Au mois d'octobre 1826, Longfellow visita à pied la vallée de la Loire, d'Orléans à Tours. Il s'arrêta à Blois, à Amboise, à Chenonceaux, et prit un plaisir immense à parcourir le vignoble tourangeau, s’arrêtant à causer avec les vignerons, couchant dans les villages, puis continuant sa route le lendemain, au gré de sa fantaisie. On iinagine quelles impressions durables laissèrent dans l'âme sensible du jeune poète américain ces courses joyeuses à travers l’une des plus belles campagnes qui soientau monde. Pouvait-il se douter, alors, qu'il écrirait un jour la douloureuse odyssée d’un groupe de paysans français qui préférèrent l'exil au reniement des traditions que leurs ancêtres avaient puisées sur ce sol même ? Sut-il jamais qu’à Amboise, puis à quelques kilomètres plus au sud, entre Loches et Châtellerault, on avait tenté de donner un nouveau foyer à ce qui subsistait encore des familles de Grand-Pré (2) ?

À la fin d’un hiver « pluvieux et triste », il quitta Paris pour se rendre d’abord à Bordeaux et Bayonnne, puis en Espagne. D'une nature aimable et gaie, parlant le français e comme un Parisien », il sut combattre la faticue et l'ennui de ce long voyage en conversant avec ses compagnons de route et ses voisins de rencontre dans les auberges. « Les Français, note-t-il dans Outre-Mer, sont par excellence des causeurs (3). »

D'Espagne, Longfellow passa ensuite en Italie, puis en AHemagne. Il prit possession de son poste au Bowdoin College

(1) Outre-Mer, p. 55.

(2) Voy. Les Exilés acadiens en France au XVIIIe siècle. (3) Outre-Mer, p. 111.

à l'automne de l’année 1829. Ce premier séjour en Europe avait duré plus de trois ans.

Au début de 1835, Longfellow reçut l'offre de la chaire de langues modernes du Harvard College (1), à Cambridge. Après avoir étudié les littératures romanes, il voulut connaître les littératures nordiques. Il s'embarquaune deuxième fois pour l'Europe avec sa femme, en avril 1835. Après un court séjour en Angleterre, le jeune ménage visita successivement la Suède, le Danemark, la Hollande. C'est dans ce dernier pays que Longfellow eut le chagrin de perdre sa compagne, qui mourut à Rotterdam, après une courte maladie, le 29 novembre 1835. Il passa l'hiver suivant à Heidelberg, se passionnant pour la littérature allemande ; puis il visita la Suisse, le Tyrol, et rentra en Amérique en novembre 1836. Un roman sentimental, Hyperion, publié en 1839, permet de retracer les pas du poète dans le centre de l’Europe, au cours de ce deuxième voyage d'un an et demi.

Deux fois encore, avant de se mettre à composer Evangéline, le professeur de Harvard vint passer ses vacances en Europe, en 1839 et 1842.

Au cours de sa vie, Longfellow refera souvent la traversée de l'Atlantique. Cet attrait que l’Europe n’a cessé d'exercer sur le grand poète américain a contribué à donner à son œuvre un caractère tout particulier. À cet égard, il s’apparente avec Washington Irving (2). Comme lui, Longfellow semble s'être donné pour mission de servir d'agent de liaison entre les deux continents. Mais nous notons, cependant, une différence dans la source de leur intérêt, et qui nous paraît

(1) Le titre de Longfellow à Harvard était : Smith Professor of the French and Spanish languages and literatures and Professor of Belles- Lettres.

(2) Washington Irving, le premier des grands écrivains américains (1783-1859), passa plus de vingt ans de sa vie en Europe. Son célèbre Sketch Book fut publié en 1819-1820.

essentielle en ce qui concerne Evangéline : Irving s’est fait le peintre de la vieille Angleterre ; Longfellow se constitue, pour ses compatriotes, l'interprète du « Continent ». Irving décrit la vie de l'Angleterre rurale, ses châteaux, ses squires, son Christmas ; Longfellow décrit le village d'Auteuil, la diligence normande, la « fête patronale ». Le premier nous convie à partager l'hospitalité du châtelain de Bracebridge Hall ; le second préfère l'auberge du «Lion d'or». L'un regarde le vieux monde en humoriste; l’autre, en poète. Mais tous les deux éprouvent le même attendrissement devant d'anciennes formes de vie qui, si différentes qu'elles soient, se rattachent, dans leur fond, à la vie de la Nouvelle-Angleterre, leur propre patrie.

Cette formation européenne, cette vaste culture moderne, ont fait de notre poète, au meilleur sens qu'il est possible de donner à ce terme, « un citoyen du monde », un homme sensible et humain, ont développé en lui cette faculté d'interpréter les âmes les plus différentes, qui est peut-être, au fond, la caractéristique essentielle et vraiment originale de son génie.

Toute son œuvre en témoigne : qu'il parle de l'Allemagne ou de la Norvège, des châteaux du Rhin ou des couvents d'Espagne, qu'il décrive les auberges ou les vignobles de France, aussi bien que les paysages aimés de sa terre natale, Longfellow donne partout l'impression d'être chez lui, non comme un hôte de passage, mais comme un habitant à qui sont familiers les horizons, la vie, les légendes et le parler du lieu. Plus qu'aucun autre auteur américain, il a contribué à répandre parmi ses compatriotes le goût des littératures étrangères, et, dans une mesure appréciable, à élargir chez eux la notion d'humanité. Avant que ses propres poèmes fussent traduits dans les principales langues d'Europe, Longfellow avait lui-même iraduit, pour son

propre plaisir et pour le profit de ses étudiants et de ses lecteurs, un nombre considérable de poèmes étrangers : français, espagnols, italiens, allemands, suédois (1). Son intui-

(1) Toute l'œuvre de Longfellow porte la marque de ses voyages en Europe et de sa connaissance des principales langues et littératures européennes Il suffit, pour s’en rendre compte, de jeter un coup d'œil sur la table des matières de ses Œuvres complètes.

Avant d'écrire Evangéline, et en plus de ses autres œuvres: Voices of the of Night (1839), Ballads and other Poems (1841), Poems on Slavery (1842), The Waif (1844), The Estray (1847), Longfellow avait déjà publié les principales études ou ouvrages suivants qui montrent éloquemment son activité en tant que « professeur de langues vivantes » :

Novelas Españolas. Brunswick, 1830 ;

Elements of French Grammar, translated from the French of C. F. Lhomond. Boston, 1830;

French Exercises. Portland, 1830;

Origin and Progress of the French Language, North Am. Rev., avril 1831 ;

The School-Master, The New England Magazine, juillet, septembre 1831 ; avril, juillet, oct. 1832 ; février 1833 ;

History of the Italian language and dialects, The New England Magazine, octobre 1832 ;

Syllabus de la grammaire italienne. Boston, 1832 ;

Cours de langue francaise. Boston, 1832;

Saggi de Novelliert Italiani d'Ogni Secolo. Boston, 1832;

Spanish Devotional and Moral Poetry. North Am. Rev., avril 1832;

Coplas de Manrique, a translation from the Spanish. Boston, 1833 ;

Spanish language and literature. North Am. Rev., avril 1833;

Old English Romances, ibid., octobre 1833 ;

Outre-Mer, a Pilgrimage beyond the Sea, 2 vol. New-York, 1835 ;

The Great Metropolis (article consacré à une récente étude sur Londres), North. Am. Rev., avril 1837 ;

Tegnér s Frithiofs Saga, ibid., juillet 1837 ;

Anglo-Saxon literature, ibid., juillet 1838.

Hyperion, a romance, 2 vol., 1839 ;

The French language in England. ibid , octobre 1840 ;

Life in Sweden. The Boston Book. Boston, 1841 ;

Translations from Jean Paul. Boston Notion, 13 mars 1841 ;

Syllabus of the History of German Literature during the Middle Ages. The Eclectic Review. New-York, 1841 ;

German Writers : Heinrich Heine. Graham’s Magazine, mars 1812 ;

The Spanish Student (poème dramatique en trois actes, dont la scène est en Espagne). Cambridge, 1843;

The Poets and Poetry of Europe, with Introductions and Biographical notices. Philadelphie, 1845 ;

The Belfry of Bruges, and other Poems, Cambridge, 1845.

tion de poète jointe aux connaissances du professeur faisaient vraiment de lui l'interprète idéal.

Une telle préparation et de telles qualités expliquent tout à la fois la réussite littéraire du poème que nous allons étudier, et l'immense popularité de son héroïne, Evangéline, — incarnation remarquable de l'âme paysanne française, sœur aînée de Maria Chapdelaine. ï

Page 1