‹ L'Évangéline de Longfellow et la Suite merveilleuse d'un poèmeChapitre 11 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

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Les sources d'Evangéiine.

A. — La légende d'Evangéline et de Gabriel.

De qui Longfellow tenait-il l'histoire, ou si l’on veut la légende d'Evangéline ? En ce qui concerne l’idée même du sujet — la dramatique séparation de deux fiancés acadiens et la quête persévérante de la fiancée — les faits semblent assez nettement établis. Un certain jour de l’année 1845, l’écrivain Nathaniel Hawthorne vint déjeuner chez Longfellow, son ancien condisciple de Bowdoin College, amenant avec lui un de ses amis, le Révérend f. C. Conolly, de Salem, près de Boston. Au cours du repas, le Révérend Conolly rappela qu'il avait essayé plusieurs fois déjà, mais en vain, «de décider Hawthorne à écrire une histoire à propos du bannissement des Acadiens, basée sur la vie d’une jeune Acadienne qui, ayant à ce moment été séparée de celui qu'elle aimait, passa le reste de sa vie à le chercher » (1). A nouveau, Hawthorne objecta que le sujet ne lui semblait guère convenir pour une nouvelle en prose. Longfellow, apparemment enthousiasmé, accepta, avec la permission de son ami, d'essayer de traiter le même sujet sous forme de poème.

Après avoir réfléchi quelques jours et entrevu, sans doute, tout le parti qu’il pourrait en tirer, Longfellow se déclara décidé à entreprendre, sur le thème que son ancien condis-

(1) Kennedy : H. W. Longfellow, ouvr. cité, p. 73.

ciple voulait bien lui passer, la composition d'un grand poème (1). Peu après, effectivement, il se mettait au travail. Plus tard, devant le succès de son œuvre, Longfellow ne manquera pas d'exprimer sa reconnaissance à Hawthorne : «Je vous remercie encore bien plus pour m'avoir cédé cette légende d’Acadie, lui écrira-til. C’est à vous que je dois entièrement ce succès. Vous avez de bonne grâce renoncé au plaisir d'écrire une histoire en prose que beaucoup de gens auraient prise pour de la poésie, et m'avez ainsi permis d'écrire un poème que beaucoup prennent pour de la prose (2)... »

Onne peut évidemment que se répandre en conjectures sur les raisons de l'enthousiasme spontané de Longfellow à l’idée d'écrire l'histoire des malheureux amants acadiens. Il en est, toutefois, qui se présentent d’elles-mêmes à l'esprit. Tout d’abord, il venait de se remarier et il était éperdument amoureux de sa nouvelle femme. La première Mrs. Longfellow était morte en 1835, à Rotterdam, lors du deuxième voyage d'études du poète en Europe. L'année suivante, Longfellow avait fait Ia connaissance, en Suisse, d’une toute jeune et très jolie Américaine de Boston, Miss Fanny Elizabeth Appleton, dont il eut l'audace de mentionner les charmes — et l'indifférence — dans Hyperion (3), sous le pseudonyme de Mary Ashburton, et qu’il finit par épouser en juillet 1843 (4) Tant de constance amoureuse le mettait évidemment mieux à même d'apprécier la persévérance de la jeune Acadienne dont lui avait parlé Conolly…. D'’auire part, ce qu'on lui racontait des vertus patriarcales des

(1) CF. Fields (James Thomas) : Yesterdays with Authors, p. 64. Londres, 1870 ;

(2) The Works of Longfellow, édit. Routledge, Introduction, vol. I, p. 12. Londres, 1886.

(3) Hyperion, a romance, 2 vol. New-York, 1839.

(4) La deuxième femme de Longfellow devait périr, brûlée vive, en 1861, dans un tragique accident domestique.

Acadiens pourrait lui donner l’occasion de développer, sous une forme poétique, des idées chères déjà esquissées dans Outre-Mer (1) ou de petites pièces comme Le Forgeron du village. Enfin, plusieurs souvenirs littéraires purent l’inviter à reprendre, sous une forme plus neuve et tout à fait américaine, ce thème si souvent traité des amants séparés au bord du bonheur. Tout occupé à ce moment de littérature allemande et suédoise, il dut songer à la gloire qu'avait apportée à Gœthe son Hermann et Dorothée, à Tegnér son Frithiof (2) et rêver de doter, à son tour, la littérature de son pays du chef-d'œuvre original que chacun attendait.

Un paragraphe tiré des papiers de Hawthorne nous indique brièvement quelle était cette anecdote contée aux deux écrivains par le Révérend Conolly : «H. L. C..…. a appris d'une Canadienne française l’histoire suivante d’un couple de jeunes amoureux d’Acadie. Le jour de leur mariage, tous les hommes de la province reçurent l’ordre de s’assembler dans l’église pour entendre lecture d’une proclamation. Une fois assemblés, ils furent tous faits prisonniers, puis embarqués et dispersés dans toute la Nouvelle-Angleterre, Parmi eux se trouvait le nouveau marié. Son épouse partit à sa recherche, erra à travers la Nouvelle-Angleterre toute sa vie, et, finalement, devenue vieille, le retrouva sur son lit de mort. Sa douleur fut si grande qu'elle en mourut elle aussi (3). »

Comme on le voit le texte est maigre, et il est difficile de savoir ce que Longfellow a modifié au juste du canevas qu'il

(1) Voy. plus haut, p. 63-64. | ;

(2) De ce dernier poème, Longfellow avait publié de copieux extraits, en 1837, dans The North American Review, et certains même pensent qu'il s'en est inspiré dans Evangéline. Enfin, il venait de traduire et de publier, quelque temps auparavant, le fameux Souper des Enfants du Seigneur, également de Tegnér.

(3) Hawthorne : American Note-Books, t. I, p. 203 Boston. 1868.

tenait de la bouche du Révérend Conolly. On peut noter dès maintenant, toutefois, d'après la rédaction de Hawthorne, que dans l’idée de Conolly il s'agissait bien de raconter, dans son ensemble, la tragédie de l'expulsion des Acadiens, en brodant sur ce fond une histoire d'amour. C'est exactement ce que fit Longfellow dans Evangéline. Toute la première partie du poème est effectivement basée sur des données historiques. Dans la deuxième partie même, où le poète laisse cependant le champ plus libre à son imagination. l’odyssée de son héroïne symbolise encore d’une manière émouvante et poétique les souffrances indicibles des malheureux exilés après la déportation, la volonté ardente pour chaque famille et chaque paroisse de l’ancienne Acadie de regrouper ses membres dispersés.

Et c'est pourquoi nous pensons qu’en aucun cas le poème d'Evangéline ne peut être séparé de l’histoire vraie. Certes les erreurs y sont nombreuses ; mais elles ne portent que sur des points de détails, et de toute façon, le lecteur le plus exigeant ne saurait s'attendre à trouver, dans un poème, la rigoureuse précision de la science historique — à plus forte raison dans un poème touchant des faits si controversés ! Dans l’ensemble, il est indéniable que Longfellow a su envelopper les aventures d Evangéline et de Gabriel dans une atmosphère véritablement « acadienne ». Or, son intuition de poète, si vive fût-elle, ne pouvait suflire à le guider.

Pour recréer cette atmosphère, le professeur de Harvard, consciencieux jusqu'au scrupule, s’est si bien renseigné que tout ou à peu près tout dans son récit peut paraître vraisemblable.

D'ailleurs, l’anecdote du Révérend Conolly pouvait fort bien avoir un fondement historique. Il la tenait lui-même d'une de ses paroissiennes, Mrs. George Haliburton, à qui l'avait contée, dit-on, une vieille Acadienne réfugiée à Bos-

LES SOURCES D'ÉVANGÉLINE 7e

ton. Les Acadiens déportés en Nouvelle-Angleterre avaient été très nombreux (1) et il est tout à fait normal qu'une personne vivant à Boston, vers 1840, ait pu entendre d'un ou plusieurs témoins oculaires des anecdotes vécues da « Grand Dérangement » (2).

Au reste, cette Mrs. George Haliburton avait des raisons toutes particulières de s'intéresser aux Acadiens, puisqu'’un de ses neveux, alors célèbre en Amérique du Nord, avait naguère écrit leur histoire et représenté leurs descendants au Parlement d'Halifax : nous voulons parler du juge Thomas Chandler Haliburton, plus connu en Nouvelle-Angleterre et en Nouvelle-Ecosse sous le nom de Sam Slick (3).

(1) En août 1763, 1.019 Acadiens exilés rassemblés à Boston demandèrent à être rapatriés en France, comme l'avaient été leurs compatriotes emmenés prisonniers en Angleterre. Voy.: Les Exilés acadiens en France au XVIIIe siècle, chap. «1.

(2) C'est le nom que donnent les Acadiens à l'expulsion de leurs ancétres et aux tribulations qui en furent la conséquence.

(3) Thomas Chandler Haliburton naquit à Windsor (Nouvelle-Ecosse), le 17 décembre 1796. Il fréquenta l’ « école de grammaire » de cette ville, puis la petite université de King's College. Il fut reçu avocat en 1820, et se fit élire au Parlement d'Halifax pour lé comté d’Annapolis (l’ancien Port-Royal des Français), en 1826. Nommé magistrat en 1829, il devint par la suite (en 1841) juge à la Cour suprême de Nouvelle- Ecosse. En 1856, Haliburton démissionna et se retira en Angleterre. L'université d'Oxford lui conféra le titre de docteur honoris causa en 1858, et l’année suivante, il entra au Parlement britannique pour le comté de Launceston. Haliburton mourut à Isleworth, sur la Tamise, le 27 août 1865.

Parmi ses principaux ouvrages nous citerons :

Historical and Statistical Account of Nova Scotia (1829) ; The Clock- Maker (1835-1836) ; The Bubbles of Canada (1838) ; The Letter-bag of the Great Western, or Life.in a Steamer (1839) ; The Attaché (Sam Slick) (1843-1844) ; The Old Judge, or Life in a Colony (1849) ; Rule and Misrule in Canada (1851) ; Sam Slick's Wise Saws (1853); Nature and Human Nature (1855); The Season Ticket (1858-1859).

Thomas Chandler Haliburton est surtout célèbre en Amérique sous le nom d'un de ses personnages : l'humoriste Sam Slick, horloger.

Bien qu'Haliburton ne soit pas un écrivain sans talent, sa très grande et durable popularité dans les anciennes colonies de langue anglaise de la côte atlantique n’a pas traversé l'Océan. C'était, dit un de ses biographes, Qun philosophe épicurien sur lequel s'était exercé pour le mieux

Le Révérend Conolly devait donc être vraisemblablement très documenté sur l'affaire acadienne. Mais Longfellow luimême ne pouvait manquer d'être au courant (du moins en gros) des principaux faits de l'Expulsion. Au vrai, il n'est

l'influence du christianisme, et pour le pire la pratique de la politique ». C'était un ultra-conservateur, et, en toutes occasions, un fervent et loyal ami de l'Angleterre. Mais cette attitude d'esprit ne l’empêchait pas de reconnaître, et, le cas échéant, de critiquer les abus et les torts du gouvernement colonial, comme ceux du gouvernement de la métropole. Ainsi, il met des mots touchants dans la bouche d’un pauvre Indien défendant son droit de couper des arbres dans la forêt vierge. IL fut quelque temps député d'un district de la Nouvelle-Ecosse où vivaient de nombreux Acadiens, qu'il ne manqua Jamais de défendre à l’occasion. Le chapitre qu'il consacra à la tragédie de 1755 dans son Histoire de la Nouvelle-Ecosse fut considéré, à bon droit, comme une courageuse réhabilitation des Acadiens, hypocritement chargés de toutes sortes de méfaits par l'administration coloniale. Haliburton était l'ami du célèbre abbé Sigogne, curé de Sainte-Marie, le sauveur des Acadiens de Îa Nouvelle-Ecosse ; 1l fut le premier à demander, lui conservateur et protestant, le droit pour les catholiques de la colonie de pouvoir prétendre aux fonctions électives. En matière religieuse, il ne se fait pas faute, dans ses ouvrages, de railler le « cant » et l'hypocrisie des puritains, alors nombreux autour de lui. Il raille la vanité des Américains, leur tendance à penser que tout se vend ou s’achète, les accuse d'être des image-worshippers, des adorateurs de l’ «image de l'or »et de l’« image américaine)»; mais il les considère néanmoins comme appartenant à la même grande et glorieuse famille an:lo-saxonne, puisqu'ils sont de la même race, parlent la même langue et pratiquent la même religion. « We ought to draw closer than we do », fait-il dire à son horloger humoriste et philosophe, Sam Slick ; «it is authors of silly books, editors of silly papers, and demagogues of silly parties that help to estrange us. Î wish there was a gibbet high enough and strong enough to hang up all these enemies of maukind. »

Aussi bien, malgré ses imperfections et notamment malgré les critiques dont son chapitre fameux sur le bannissement des Acadiens et les causes qui l'ont motivé a été l’objet, surtout après la publication d'Evangéline (où les fanatiques ont reconnu aussitôt l'influence conciliatrice d’Haliburton), le Compte rendu historique et statistique de la Nouvelle- Ecosse demeure encore, après un siècle, un ouvrage toujours populaire et digne d’être consulté.

Cf. Chittick V. L. O.: Th. C; Haliburton. New-York, Columbia University Press, 1924.

Crofton Francis Blake: Th. C. Haliburton, the man and the writer. Windsor, 1889 ;

Logan (J. D.) and French (D. G.), Highways of Canadian Literature. Toronto, 1924, ch. 1v, « Thomas Chandler Haliburton. »

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Lier LIRE LE Or EE

pas impossible, qu'aimant à parler français avec des gens de

toute condition, il n'ait cherché à s'informer auprès de

quelque vieillard acadien.

B. — Le journal intime de Longfellow.

Un autre document nous renseigne encore sur la naissance d'Evangéline : c'est le journal intime de l’auteur (1). En donnant, dès maintenant, les principaux passages de ce journal se rapportant au poème, nous voudrions montrer que la lenteur même avec laquelle celui-ci fut écrit indique clairement le souci de documentation du poète. Cette documentation est, pour la majeure partie, de seconde main et livresque, mais elle est néanmoins suffisante pour guider et soutenir, dans la composition de son premier poème de longue haleine, un poète surtout habitué, jusque-là, à traduire les grands maîtres étrangers, plus porté par nature à raconter ou à décrire qu'à laisser sa muse se répandre en strophes passionnées, plus apte, en un mot, à interpréter qu'à imaginer. Les réflexions du journal nous donnent littéralement l'impression d'un professeur absorbé par ses travaux professionnels, rédigeant patiemment, au cours de loisirs irréguliers et rares, quelque docte ouvrage, mais assez peu celle d’un poète écrivant d'un seul jet, sous la dictée d'une

muse impérieuse (2).

28 novembre 1845. — Commencé pour de bon « Gabrielle »,

(1) Le Journal intime du poête a été publié par son frère, le Révérend Samuel Longfellow, dans Life of Henry Wadsworth Longfellow with extracts from his Journal and Correspondence, Boston, 1891, vol. II.

(2) Voy., par exemple, ce qu'écrit Longfellow dans son journal le

2 février 1847. .

mon «idylle » en hexamètres. Mon intention est de ne pas laisser un seul jour s’écouler sans y ajouter quelque chose, ne füt-ce qu’un seul vers. F... (1) et Sumner n'ont pas confiance en ce mètre. Pour moi, il me semble être le seul qui puisse convenir à un poème de ce genre.

7 décembre. — Je ne sais quel nom donner, non pas à mon nouveau-né, mais à mon nouveau poème. Sera-ce Gabrielle, Célestine ou Evangéline ?

8 janvier 1846. — J'essaie, mais en vain, hélas ! de travailler à Evangéline. Suis sans cesse dérangé, au point que j'ai envie de fuir au désert pendant quelque temps.

12 janvier. — Les vacances approchent. J'espère qu'Evangéline sera très avancée d'ici la rentrée. J’en ai déjà écrit deux chants, ce qui n’est pas un mauvais commencement.

5 avril. — Après un mois d'interruption, je me suis remis à Évangéline, la sœur de Pitié. J'espère maintenant continuer jusqu'à la fin, sans arrêt.

29 avril. — J'ai feuilleté le Recueil des Cantiques à l'usage des Missions, etc. Québec, 1883. Livre curieux où les cantiques spirituels les plus fervents se chantent sur des mélodies connues ou des airs de danse. Ainsi : la Mort du Juste sur l'air de : On dit que nos parents sont autant de Centaures; Pieux sentiments envers Jésus-Christ sur l'air des Folies d’'Espagne. D’autres airs sont : Le Carillon de Dunkerque, Charmante Gabrielle, Tous les Bourgeois de Chartres.

20 mai. — Essayé de travailler à Evangéline. Impossible. Ÿ ai renoncé.

9 juillet. — Jours affairés, mais jours d'oisiveté; jours qui ne laissent aucune trace en poésie : mon Evangéline, longtemps négligée et pourtant tendrement aimée, n'avance

(1) Son ami Fulton, l'auteur de plusieurs articles sur ses œuvres parus dans The North American Review.

pas. Les soucis de ce monde étouffent la bonne semence. Mais ces pierres doivent être arrachées.

11 oclobre, — Je suis désespéré de voir le temps fuir si vite et de sentir l'impossibilité absolue de s'attacher à quoi que ce soit de permanent. Toutes mes heures, tous mes jours sont pris par des choses périssables. L'Université me prend la moitié de mon temps, et les gens, avec leurs lettres interminables, leurs poèmes, leurs requêtes et leurs exigences, prennent le reste. C’est à peine si j'ai un moment pour penser à mes propres écrits, et l’on me dérobe quelques-unes des plus belles années de ma vie. On ne peut aller plus loin dans la sottise, et si je connaissais, dans quelque pays lointain, un homme faisant ce que je fais ici, je dirais qu'il est fou.

12 novembre. — Je voudrais pouvoir travailler sérieusement à Evangéline. Mais il suffit que j'escompte un jour de liberté pour que quelque chose d'inattendu arrive et m'en prive.

Le 17 novembre. — Ce matin, en m'habillant, je me suis dit : aujourd'hui au moins, je vais travailler à Evangéline. Mais je n'avais pas plutôt déjeuné qu'une lettre est arrivée, à laquelle il me fallut répondre tout de suite... Et maintenant il est onze heures passées, et le soleil arrive avec tant d'éclat sur mon bureau et mes papiers que je ne peux plus écrire.

3 décembre. — Dans la soirée, F. a lu l’Expédition dans les Montagnes Rocheuses, de Fremont ; extrêmement intéressant et captivant. Quelle vie sauvage, et quelle existence neuve! Mais aussi que de privations !

5 décembre. — Fremont a vivement frappé mon imagination ; et j'espère qu'il pourra en sortir quelque chose.

10 décembre. — Au lit avec un rhume. Ai broyé du noir toute la journée. Ai fait un effort cependant et commencé la deuxième partie d'Evangéline. J'ai été toute la journée

d'humeur assez noire pour lui donner cette couleur sombre qui convient au thème.

Le 15. — Ne suis pas sorti; ai travaillé un peu à Evangéline ; fait le plan de la deuxième partie, qui m’emballe — si je puis seulement lui donner le ton et l'expression voulue. Des matériaux pour cette partie, il y en a en surabondance. La difficulté est de choisir et de donner l'unité à la vartété.

Le 17. -- Fini ce matin et recopié le premier chant de la deuxième partie d'Evangéline. Les parties de ce poème que j'écris dans la matinée, je les écris presque toujours debout, à mon bureau, ici (près de la fenêtre), de manière à ne pas avoir besoin de recopier. Ce que j'écris à d'autres moments, je le griffonne au crayon sur mon genou dans l'obscurité, et il faut le recopier ensuite. J'aime beaucoup cette manière d'écrire avec un crayon et un sous-main ; je puis ainsi m'asseoir près du feu et je ne me fatigue pas les yeux.

Je vois qu'on annonce un diorama du ississipi. Voilà qui vient fort à propos. Le fleuve vient à moi, au lieu que j'aille au fleuve : et comme il doit couler à travers les pages de mon poème, je considère cette coïncidence comme une bénédiction particulière.

Le 19. — Suis allé voir le diorama mobile du Mississipi, de Banvard. On a l'impression de descendre le grand fleuve et l’on voit les bateaux, les bancs de sable couronnés de cotonniers, et les bayous au clair de lune. Trois milles de toile et beaucoup de mérite.

Le 29. — Je comptais travailler beaucoup à mon poème aujourd'hui et je n'ai rien fait. J'ai passé toute ma matinée à écrire des lettres et à envoyer mes cadeaux de nouvel an.

7 janvier 1847. — Suis allé à la Bibliothèque et ai rapporté les Annales de Philadelphie, de Waison ; la Collection historique de Pensylvanie, ainsi que la Description géographique de la Louisiane, de Darby. Ces livres me viendront en aide pour la deuxième partie d’'Evangéline, du moins en

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ce qui concerne les faits et la couleur locale. Quant à la forme et à la poésie, il faut que je les tire de mon propre cerveau.

Le 12. — Dans la soirée, lu Le Livre de ma cabane, de Sealsfied, une description du Texas et d'un homme perdu dans la Prairie de Saint-Yacinthe.

Le 14. — Terminé le dernier chant d'Evangéline. Mais le poème n'est pas fini. Il y a encore trois chants intermédiaires à écrire.

Le 18. — Billings est venu entendre quelques passages d'Evangéline, avant de faire des projets. À mesure que je lisais, je me sentais découragé. Hélas ! comme il est difficile de produire quelque chose de bon ! Aujourd'hui, je ne vois rien que les défauts de mon ouvrage. J'espère que les critiques n’en trouveront pas autant que moi. Mais en avant ! le poème, comme l'amour, doit avancer ou mourir !

Le 22. — Travaillé à ÆEvangéline ; puis une couple d'heures de promenade. Après dîner, une autre couple d'heures. Passé la soirée au Whist Club.

Le 23. — F.a lu notre auteur favori : Sealsfield. Les descriptions du Sud-Ouest sont très frappantes. Le bal des Créoles est tout à fait vivant, et le passage à travers un marais de cyprès terrible.

Le 24. — Dans la soirée, “e dans ltd la description des Attakapas.

Le 26.— Terminé le deuxième chant de la deuxième partie d'Evangéline. J'ai ensuite essayé d’en écrire un passage en pentamètres anglais rimés ordinaires. (est le chant de l'oiseau moqueur :

Upon a spray that overhung the stream,

The mocking-bird, awaking from his dream, Poured such delirious music from his throat That all the air seemed listening to his note.

Plaintive at first the song began, and slow ;

It breathed of sadness, and of pain and woe ; Then gathering all his notes, abroad he flung The multitudinous music from his tongue, — As, after showers, a sudden gust again

Upon the leaves shakes down the rattling rain. »

Le 1e février. — Pendant la journée travaillé activement, et avec plaisir, à ÆEvangéline, — troisième chant de la deuxième partie. Le poème est presque fini.

Le 2. — Tiens un rhume qui m'enveloppe comme une cagoule de moine. Je suis convaincu que c'est souvent par pure paresse qu'un poète s'abstient d'écrire, sous prétexte qu'il n’est pas &en train ». Tant qu'il n'a pas commencé, il lui est bien difficile de savoir s’il est « en train » ou non. C'est la répugnance au travail manuel d'écrire ses pensées ; peut-être aussi la répugnance au travail mental de les mettre en ordre comme il convient.

Le 17.— Trouve le sol couvert de neige, à mon grand regret ; car ce qui vient en neige s'en va en boue. Viens : d'écrire une description des « prairies » pour Evangéline.

Le 18. — Feuilleté Premières Missions jésuites en Amérique du Nord, de Kipp ; livre curieux et très intéressant.

Le 23. — Evangéline est presque terminée. Je l'achèverai cette semaine en même temps que ma quarantième année. Le 27. — Evangéline est terminée. J'en ai écrit les der-

niers vers ce matin.

Le 28. — Aujourd'hui, dernier jour de février. Je suis allé au service en pataugeant dans la neige et dans l’eau jusqu'à la cheville. Le reste de la journée, suis resté au chaud, à part une promenade sur la place. Quand arriva le soir, le poème et mon crayon me manquèrent véritablement.

Le 6 mars. — Belle matinée de printemps. J'ai commencé

à revoir et à corriger Evangéline pour l'impression. Ai revu soigneusement le premier chant.

le 31 mars. — L'imprimeur m'a envoyé les premières pages d’Evangeéline.

3 avril. — J'ai les épreuves du premier chant d’Evangéline. Quelques vers ont besoin d'être refondus ; ily a des clous à enfoncer et à river. Dans l’ensemble, je suis assez satisfait, Fields est venu dans l'après-midi. Je lui ai parlé du poème, et il veut le publier.

Le 4. — Sumner et Felton sont venus prendre le thé et nous avons parlé d’Evangéline. Je crois que Sumner n’est pas encore rassuré ; il voudrait que je laisse le poème dormir pendant six mois.

Le 9. — Les épreuves d'ÆEvangéline toutes « tatouées » des marques de Folsom (1). Comme il est sévère ! mais tant mieux.

26 mai. — Corrigé des épreuves d’'Evangéline.

2 octobre. — Pourquoi Ticknor ne publie-t-il pas Evangéline ? Je vais en ville pour lui poser cette question. Et sa réponse fut qu'il allait le faire sans délai.

30 octobre 1847. Evangéline publiée.

8 novembre 1847. — Evangéline se comporte bravement. J'ai reçu des éloges plus vifs et plus chaleureux que pour tout autre de mes ouvrages précédents. Le public goûte davantage les hexamètres que je ne pouvais l'imaginer. Je suis plus heureux que jamais d'avoir choisi ce mètre pour mon poème.

Le journal nous fournit donc très exactement l'ordre dans lequel le poème a été rédigé et le temps qu'a consacré Île poète à chaque partie, et même à chaque chant. Le tableau récapitulatif suivant ne sera pas sans intérêt :

(1) Son ami, chef prote à l'imprimerie de l'Université Harvard.

1'e PARTIE : un an et 15 jours.

Chants I et II : du 28 novembre 1845 au 12 janvier 1846 (description de l’Acadie et de la vie des Acadiens): un mois et demi.

Chants II, IV et V : du 12 janvier au 10 décembre 1846 (arres-

tation et bannissement des Acadiens) : 11 mois.

2e PARTIE : 2 mois et demi.

Chant I (Réflexions) : du 10 au 17 décembre 1846 : une semaine. Chant V (à Philadelphie) du 17 décembre 1846 au 14 janvier

1847 : une semaine.

Chant II (le Mississipi) : du 15 au 26 janvier 1847 : une semaine et demie.

Chant III (chez Basile, en Louisiane) : du 26 janvier au 1er février : une semaine.

Chant IV (dans l'Ouest) : du 127 au 27 février 1847 : un mois. Publication du poème : 30 octobre 1847.

Mais, outre qu'ils nous renseignent sur la manière dont fut composé le poème d’'Evangéline, ces passages du Journal intime de Longfellow nous indiquent aussi un certain nombre des ouvrages que l'auteur dut lire pour se documenter.

Le poète, en effet, n'y fait pas mystère, par exemple, de son ignorance des lieux qu'il décrit. Les critiques n’ont donc pas manqué de rechercher à quelles sources Longfellow avait puisé les éléments de ses descriptions et de ses récits.

En Europe, la recherche des sources. d’'Evangéline a fait l'objet de deux bonnes études bibliographiques et nous nous contenterons d'enregistrer ce qu’elles apportent de précis. La première de ces études est celle d’un Allemand, Sieper : Studien zu Longfellows Evangeline, parue en 1901-1902 dans.

la revue Die Neueren Sprachen (1) ; la seconde, qui date de 1913, est l’œuvre d’un Canadien-français, M. Paul Morin, auteur d'une thèse pour l’Université de Paris, intitulée : Les Sources de l'œuvre de Henry Wadsworth Longfellow (2). M. Morin reproduit, en les complétant (en ce qui concerne Evangéline) les données de Sieper. Plus récemment encore, un article paru, en 1916, dans les Bulletins de la « Modern Language Association of America » (3), a ajouté à la bibliographie donnée par M. Morin trois autres ouvrages où l’auteur d Evangéline paraît bien, en effet, avoir puisé nombrede renseignements et de données géographiques pour la rédaction de sa deuxième partie. |

Longfellow s'est-il astreint à lire tous ces nombreux volumes Signalés par les uns et les autres comme des sources possibles ou certaines d'Evangéline ? Cela est peu probable, car malgré son souci d’information exacte, le poète n’avait aucunement l'intention d'écrire un « guide » ‘ou une « compilation historique» en vers ! Ce qui est sûr, cependant, c'est que des traces de nombreux emprunts faits à plusieurs de ces livres sont visibles tout au long du poème.

En écrivant Evangéline, Longfellow est donc loin d’avoir lâché la bride à son imagination. Evangéline est tout le contraire d’une œuvre de plein jet : le canevas historique,

(1) Sieper (Dr. E.) : « Studien zu Longfellows Evangeline», dans: Die Neueren Sprachen, Marburg in Hessen, vol. IX, 1901-1902, I, 13; IX, 1471, 193--LV, 271: V::687.

(2) Morin (Paul): Les Sources de l'œuvre de Henry Wadsworth Longfellow. Paris, 1913.

(3) Hill (Murray Gardner): « Some of Longfellow's sources for the second part of Evangeline » dans Publications of the Modern Language Association of America, Cambridge (Mass.), New Series, 1916, vol. XX1V,2.

Les trois ouvrages en question sont :

Fremont : Expedition to the Rocky Mountains, 1845 ;

Sealsfield : Life in the New World. 1844 ;

Kipp : Early Jesuit Missions in North America, 1847.

les descriptions géographiques, les légendes indiennes, les itinéraires même suivis par l'héroïne, et nombre d’autres éléments du développement, n’ont, dans leur ensemble, rien d'inventé. Il est constant qu’on en retrouve la source directe ou indirecte dans les ouvrages dont, à titre d'indication, nous donnons ci-dessous la liste.

On ne manquera pas de remarquer que le plus grand nombre de ces ouvrages portés comme sources cerlaines concernent, avant tout, la deuxième partie du poème. Longfellow l’a d'ailleurs, comme on l’a vu, consigné dans son Journal : « Des matériaux pour cette partie (la deuxième), il y en a en surabondance. » Il estentièrement muet, par contre, en ce qui concerne la première partie. Nous ne trouvons, dans son Journal, aucune indication bibliographique, à part cette insignifiante mention d'un Recueil de cantiques où il a pris effectivement quelques titres et la matière d'un vers :

«Tous les Bourgeois de Chartres » and « Le Carillon de Dunkerque » (1).

Nous verrons, cependant, que, là encore, il n’a guère inventé. Voici, d'après les auteurs que nous venons de citer, la liste des ouvrages où Longfellow a pu se documenter :

À. — SouRCES A PEU PRÈS CERTAINES.

Sur la géographie de l’Acadie, les mœurs des Acadiens et leur bannissement en 1755 :

Haliburton (Thomas Chandler) : An historical and statistical Account of Nova Scotia. Halifax, 1829, 2 vols.

Sur le Mississipi, les bayous, la Louisiane, les Prairies de l'Ouest, etc. :

Darby (William) : À Geographical Description of the state of Louisiana, Philadelphie, 1816 ; -

(1) Evangéline, v. 413.

Fremont (J. C.) : Report of the Exploring Expedition to the Rocky Moutains in the Year 1843-44, 1845 ;

Schoolcraft (Henry Rowe) : Narrative Journal of Travels from Detroit Northwest through the great chain of American lakes, to the sources of the Mississipi River. Albany, 1821 ;

— Travels in the central portions of the Mississipi Valley, New-York, 1825 ;

— Narralive of an expedition through the upper Mississipi to Itasca Lake. New York, 1834;

— Oneita, or characteristics of the red race of America. New-York et Londres, 1845 ;

— Scenes and adventures in the Ozark mountains, A. D. 1818-1819, from the original notes and journal ;

Sealsfield (Charles) : Life in the New World : or Sketches of American Society. Translated from the German by G. C. Hebbe and J.Mackey, 1844.

Sur la Pensylvanie et Philadelphie :

Watson (Johan F ) : Annals of Philadelphia : Philadelphie et New- York, 1830 ;

— Historic Tales of Olden Times, concerning the early settlement of Philadelphia and Pennsylvania. Philadelphie, 1833 ;

Historical Collections of the state of Pennsylvania, Sherman Day, Philadelphie, 1843 ; 4

Carey (Mathew) : A short account of the malignant fever, lately prevalent in Philadelphia, 1793.

Sur les Indiens :

Schoolcraft (H. R.), Onebta, ouvr. cité.

— Algic Researches, comprising Inquiries respecting the mental characteristics of the North American Indian, First Series, Indian Tales and Legends. New-York, 1839, 2 vol. ;

Catlin (George) : Letters and Notes on the manners, customs and conditions of the North American Indians. Londres, 1841, 2 vol.

Sur les traditions populaires, etc. :

Wright (T.) : Essays on subjects connected with the literature, popular superstitions, and history of England, in the Middle Ages. Londres, 1846; Recueil de Cantiques à l'usage des Missions, Retraites et Catéchismes.

Québec, 1820.

Sur les missions :

Kipp (W.I) : The Early Jesuit Missions in North America, 1847.

B. — OuvRAGES QUE L'AUTEUR AURAIT PU CONSULTER.

Sur l'Acadie et les Acadiens :

Champlain (Samuel) : Des Sauvages, ou Voyage de Samuel Champlain de Brouage, fait en la Nouvelle France, Paris, 1603, 1604 ;

— Les voyages du sieur de Champlain, ou Journal très fidèle des observations faites ès descouvertures de la Nouvelle France. Paris, 1613 ;

— Voyages et Descouvertures faites en la Nouvelle France depuis l’année 1615 jusques à la fin de l'année 1618, par le sieur de Champlain, Paris, 1620, 1627 ;

— Les Voyages de la Nouvelle France occidentale, dicte Canada, faits par le Sieur de Champlain, et toutes les découvertes qu'il a faites en ce pays depuis l’an 1603 jusques en l’an 1629. Paris, 1632. (Il se peut aussi que Longfellow ait plutôt connu une récente édition de ce grand ouvrage, en 2 vol. in-80. Paris, 1830.)

Denys (Nicolas) : Description géographique et historique des costes de l'Amérique septentrionale, avec l'histoire naturelle du païs. Paris, 1672, 2 vol. ;

Lescarbot (Marc) : Histoire de la Nouvelle France, 1612;

Dièreville : Relation du voyage du Port Royal de l’ Acadie. Amsterdam, 1710 ;

L'Isle-Dieu (Abbé de) : Description de l’'Acadie, avec le nom des paroisses et le nombre des habitants, 1753 :

Raynal (abbé) : Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, 10 vol. La Haye, 1774, vol. VI, livre XVII, chap. xxxvui ;

Moreau : Histoire de l' Acadie Françoise de 1598 à 1755 (chap. xx) 5

Hutchinson (Thomas) : The History of the Province of Massachusetts Bay (1628-1750). Boston, 1746-1767, 2 vol. ;

Hutchinson (J.) : Hutchinson Papers, 1792 ;

— A collection of original papers relative to the history ofthe province of Massachusetts Bay, 1769;

Minot (G.R.): Continuation of the History of the Province of Massachusetts Bay from 1748. Boston, 1798-1803, 2 vol. ;

Belknap (Jeremy) : American Biography. Boston, 1794-1798, 2 vol. :

— Biographies of the early discoverers of America, Library of American History, 1839, vol. I.

Sur le Mississipi, les bayous et la Louisiane :

Hennepin (Louis) : Nouveau voyage dans un pays plus grand que l'Europe. depuis 1679 jusqu'en 1681. Utrecht, 1681 : — Description de la Louisiane. Paris, 1683 ;

La Hontan (baron) : Voyage dans l'Amérique septentrionale. La Haye, 1702-1709, et Amsterdam, 1705-1749 :

Tonti : Relations de la Louisiane et du fleuve Mississipi. Amsterdam, 1720 ;

Charlevoix : Histoire et Description générale de la Nouvelle France avec le journal historique d’un voyage fait par ordre du roi dans l'A mérique septentrionale, par le Père de Charlevoix, 1744, 3 vol in-4° ; aussi 6 vol.in-12;

Le Page du Pratz : Histoire de la Louisiane, 1758;

Hutchins (Th.): An historical narrative and topographical description of Louisiana and West Florida. Philadelphie, 1784 ;

Chateaubriand: Voyage en Amérique. 1826 ;

Pike (Z. M.) : An Account of a voyage up the Mississipi River from Saint-Louis to its source. Washington (?), 1806 (?) ;

— An Account of expeditions to the sources of the Mississipi. Philadelphie, 1810 ;

— Exploratory travels through the Western Territories of North America. Londres, 181] ;

— Voyage au Nouveau-Mexique (traduit de l'anglais par M. Breton). Paris, 1811 ;

Barbé-Marbais (F.): Histoire de la Louisiane, Paris, 1829.

Gayarré (Ch.) Histoire de la Louisiane. Nouvelle-Orléans, 1846, 2 vol. (t. LU, 127-131).

Sur les Indiens :

Imlay (G.) : À topographical description of the Western Territory of North America, New-York, 1792, 1793 ; Londres, 1797, 2 vol.

Sur les superstitions des paysans français :

Pluquet (Frédéric) : Contes populaires. Rouen, 1834.

Par un souci de clarté qu'on nous pardonnera, nous allons passer d’abord en revue ce que nous savons des principales sources de la deuxième partie d’Evangéline. C’est une partie surtout descriptive où l'imagination du poète pouvait plus facilement se donner carrière, et, de fait, le Journal nous à appris que ces 734 vers ont été rédigés en deux mois et demi seulement (du 10 décembre 1846 au 27 février 1847), alors que les 665 vers de la première

partie ont exigé douze mois et demi — du 28 novembre 1845 au 10 décembre 1847.

Une source des plus importantes (et en même temps des moins banales) de cette deuxième partie nous est révélée par le Journal en des termes qui ne manquent pas de saveur :

«17 décembre 1846. — Je vois qu'on annonce un diorgma du Mississipi. Ceci vient fort à propos. Le fleuve vient à moi au lieu que j'aille au fleuve, et, comme il doit couler à travers les pages du poème, je considère ceci comme une bénédiction toute particulière.

«Le 19. — Suis allé voir le diorama mobile du Mississipi, de Banvard. On a l'impression de descendre le grand fleuve, et l’on voit les bateaux, les bancs de sable couronnés de cotonniers, et les bayous au clair de lune. Trois milles de toile et beaucoup de mérite... »

Le poète, qui n’avait jamais visité l’Acadie, ignorait également le Mississipi, la Louisiane, les Prairies de l'Ouest, etc., de sorte que les seules impressions visuelles qui soient passées dans ses célèbres descriptions, nous les devons aux «trois milles de toile de Banvard »... Enfin, quelques jours plus tard, le 7 janvier, Longfellow allait emprunter, à la bibliothèque de son université, l'ouvrage de Darby : Geographical description of Louisiana, déjà vieux de trente ans. Il le lisait attentivement, et, du 15 janvier au 1€ février, en dix-sept jours, rédigeait les deuxième et troisième chants de sa deuxième partie, ceux où se trouvent décrits le grand fleuve et les pittoresques bayous. C’est un tour de force qui fait honneur aux dons descriptifs de l’auteur d'Evangéline.

La Description géographique de la Louisiane permettra à Longfellow d'évoquer avec plus de précision les régions qu'il va décrire et de fixer avec exactitude l'itinéraire suivi par son bateau chargé d’Acadiens, du Mississipi moyen jusqu’en Basse-Louisiane, par le bayou Plaquemine, le lac Atcha-

falaya, enfin le bayou Tèche, jusqu’à la petite paroisse de Saint-Martin, où Basile Lajeunesse, l’ancien forgeron de Grand-Pré, se trouve maintenant à la tête d’une exploitation prospère.

Le poète a trouvé dans Darby toutes sortes de renseignements précieux, topographiques et autres, qui lui ont permis de donner aux descriptions qui l'ont rendu si célèbre, un remarquable accent de véracité. On lit par exemple, dans cet ouvrage, à la page 50 :

« Le bayou Plaquemine abandonne leMississipi à 22 milles en aval de Bâton-Rouge, coule vers l’ouest pendant 15 milles, puis tombe dans l’Atchafalaya.. Par les crues du fleuve, le chenal de ce bayou sert de voie de communication entre Opelousas et la haute région des Attakapas, et le Mississipi... » |

Puis à la page 61 : « Il n’y a que 7 milles en ligne droite de l'endroit où le Plaquemine quitte le Mississipi jusqu'à sa décharge dans l’Atchafalaya. »

Et à la page 127 : « De la décharge de l’Atchafalaya jusqu'à Opelousas, il y a, en ligne droite, 36 milles, et une route entre ces deux points, malgré des détours inévitables, n’excéderait pas 50 milles... La route par eau actuelle, par le Mississipi, le bayou Plaquemine, et ensuite l'Atchafalaya et Courtableau jusqu'à Opelousas, avec tous ses méandres, dépasse 200 milles. »

Ailleurs, les impressions du géographe serviront utilement l'imagination du poète et fourniront à sa palette toutes les couleurs nécessaires.

Par exemple, page 136 : « Pour se faire une idée du silence mortel (1), de l’effrayante solitude, et de l’aspect lugubre de cette région, il faut absolument la visiter. La

(1) Cf. Evangeline, v. 772:

Deathlike the silence seemed, and unbroken, save by the herons…

nature animée en est bannie. C’est à peine si le vol d’un oiseau vient égayer le paysage. La beauté naturelle ne manque pas ; les méandres variés et les contours compliqués des lacs relèvent cette monotonie ; tandis que le vert profond des frondaisons luxuriantes des arbres de la forêt, la longue ligne des bois se fondant avec le ciel à l'horizon, les teintes innombrables des saules, des cotonniers et des autres arbres qui croissent sur les bords du fleuve, et que rendent vénérables de longues traînes de mousse suspendue à leurs branches (1), amusent l'imagination. »

Ou encore, à la page 133 : « La surface unie de cette partie du fleuve..., de nombreuses espèces de papilionacées et la végétation récente des saules et des cotonniers, rompent la monotonie de ce tableau ; même les alligators (2), autrement les plus répugnants et les plus dégoûtants des êtres vivants, servent à accroître la grandeur impressionnante de ce paysage. »

Un autre ouvrage a certainement aussi beaucoup guidé Longfellow : c'est cette captivante relation de voyage de l'Allemand Sealsfield, intitulée : Vie dans le Nouveau Monde, dont le poète goûtait tant la lecture, le soir, en famille (3). Le cours du Mississipi (4), notamment, s’y trouve décrit avec une richesse de détails et de couleurs dont plusieurs ont visiblement passé dans Ævangéline. Avant Longfellow, Sealsfield donne une impressionnante vision du bayou

Over their heads the towering and tenebrous boughs of the cypress

Met in a dusky arch, and trailing mosses in mid air

Waved like banners that hang on the walls of ancient cathedrals.

(:) Tbid., v. 803-805 :

And through the night were heard the mysterious sounds of the desert Far off, indistinct, as of wave or wind in the forest,

Mixed with the hoop of the crane and the roar of the grim alligator. (3) Voy. Journal, 12, 23, 24 janvier 1847.

(4) Sealsfield (Ch.), ouvr cité, 22 partie, chap. n.

Plaquemine (1), une pittoresque description d'un bal créole (2), et décrit tout au long le chant d'un couple d’oiseaux moqueurs (3).

Ainsi, imagine-t-on le professeur-poète, les yeux fixés tour à tour sur une carte de Louisianeet les descriptions de Darby et de Sealsfield, composant à mesure, grâce aussi au souvenir des «trois milles de toile de Banvard », les somptueux tableaux qui se déroulaient devant la triste Evangéline, assise à l'arrière du lourd chaland acadien.…

Quelques erreurs de détail étaient inévitables. Ainsi, le premier fleuve avec lequel le bayou Plaquemine s’unit ne s'appelle pas l’Atchafalaya, mais Grosse-Tête (4). De même Longfellow a cru lire sur quelque carte de Louisiane : Saint-Maur, où il devait y avoir Sainte-Marie (5), cette dernière paroisse louisianaise étant située sur le bayou Tèche

(1) Sealsfied (Ch.) ouvr. cité, 4e partie, chap. v.

(2) Ibid.

(3) Ibid, Citons ce passage dont Longfellow a écrit une, ou plutôt deux merveilleuses répliques :

«Long after midnight the company parted, and we went to our rooms to repose. 5

«The room in which I slept wasa corner room openingonthe balcony, through the blinds of which I saw a thicket of orange, palm and catalpa-trees, forming a thick arbor. The morning was wonderfully refreshing. Through the golden and snow-white fruits glittered the mirror of the Teche — birds of song hopped through the branches, and among them two mocking-birds. The male sat on a catalpa branch, and chirped with his hen, who rocked upon the branches a few feet lower down — flew around her, up to her,again and around her, and then both broke out in the most beautiful nightingale song. I stood charmed. The lonely birds rose higher and imitated from their little throats the mewing of cats, the barking of dogs, the bleating of sheep, and of all animals which greeted the rising day in and around the house. The hen sent forth a curious laughing tone, and the male, fiying up, broke again into the charming strain of our European nightingales. It was the first American mocking-bird I had ever heard : I was strangely touched... »

(4) Evangeline, v. 807.

(5) Ibid., v. 856.

au sud de la petite ville de Saint-Martinville, comme on appelle aujourd'hui l’ancien poste des Attakapas où Basile Lajeunesse était venu se fixer. Mais ces erreurs sont sans importance, et il est unanimement reconnu, aux Etats-Unis, que la merveilleuse description du Mississipi et des bayous laissée par Longfellow dans Ævangéline correspond en tous points à la réalité. Même la flore et la faune que le poète, y a placées sont authentiques — à l'exception du lotus ! Encore est-il probable que l’auteur(qui n’était pas botaniste) a voulu désigner par ce nom poétique les nénuphars jaunes qui tapissent la surface de toutes les rivières de Louisiane. Darby, toutefois, ne pouvait venir en aide au poète quand celui-ci, abandonnant la Louisiane, se tourne avec ses deux héros vers les déserts de l'Ouest. Mais là encore, les sources où Longfellow a puisé sont bien connues. Le poète a trouvé tout ce dont il avait besoin concernant les monts Ozarks, ou la vie etles légendes indiennes, dans les ouvrages de Schoolcraft que nous avons déjà cités. En premier lieu, il s'est certainement servi d’un ouvrage de cet auteur publié l’année même où fut commencée Evangéline : Oneüta or Characteristics of the red race of America. Dans un autre mémoire intitulé: Scenes ard Adventures in the Ozark Mountains, À. D. 1818 and 1819 ; from the original notes and journal, ainsi que dans la relation de Fremont : Expedition in the Rocky Mountains in 1843-1844, Longfellow a trouvé également les matériaux qui lui ont permis d'écrire sa grande description des solitudes de l'Ouest (1) et lui ont probablement suggéré cette soirée passée par Evangéline à écouter les légendes que lui conte une jeune Indienne. Ces légendes, en tout cas, se trouvent, l'une, le conte de Mowis (2), le fiancé de neige, dans Onedla (p. 381-384), l’autre, le conte de la

(1) Cf. Evangeline, v. 1078-1105.

(2) Tbid., v. 1139-1143.

belle Lilinau (1), dans un précédent ouvrage de Schoolcraft,

Algic Researches (11, 77-84).

Enfin, pour la partie du poème qui se passe à Philadel-

phie, au moment de la célèbre épidémie de fièvre jaune de 1793, nous savons, d'une part, que le poète connaissait la ville et en particulier cet hospice où il place sa scène finale (2) ; d'autre part, par son journal, qu'il a consulté, The Annals of Philadelphia de Watson (1830), et The historical Collections of the state of Pennsylvania, publiées en 1843. C'est là qu'il a trouvé le récit de la terrible épidémie et notamment la description des merveilleux présages qui en marquèrent l'apparition (3).

(1) Cf. Evangeline, v. 1144-1149.

(2) Voici à ce sujet ce que Longfellow lui-même a raconté, un jour, à un journaliste de Philadelphie: &Ï was passing down Spruce street one day toward my hotel, after a walk, when my attention was attracted to a large building with beautiful trees about it, inside of a high enclosure. I walked along until I came to the great gate, and then stepped inside, and looked carefully over the place. The charming picture of lawn, flower beds and shade which it presented made an impression which has never left me, and when I came to write ÆEvangeline, I placed the final scene, the meeting between Evangeline and Gabriel, and the death, at the poor-house, and the burial in an old catholic grave-yard not far away, which I found by chance in another of my walks. »

(Longfellow’s Works, The Riverside Edition, p. 14.)

(3) Voy. J. Watson. Annals of Philadelphia, p. 639:

«The present aged Thomas Bradford, esq.. told me of hearing his ancestors say they once saw a flock (i. e. of wild pigeons) fly over the city which obscured the sun for two or three hours... Thomas Makin’s poetic description of Pennsylvania in 1729, says:

Here in the fall, large flocks of pigeons fly So numerous, that they darken all the sky.

In 1782, Hector St John,-of Carlisle, deseribing the country scenes he had witnessed there, says. twice a year they ensnared numerous wild pigeons. They were so numerous in their flight as to obscure the sun.

In 1793. just before the time ofthe yellow fever, like flocks flew daily over Philadelphia, and were shot from numerous high houses. The markets were crammed with them. They generally had nothing in their craws beside a single acorn. The superstitious soon found out they presaged some evil: and sure enough sickness and death came! »

Cf. Evangeline, v. 1298-1300.

En ce qui concerne la première partie d'Evangéline, il est généralement admis par tous les biographes de Longfellow que, en dehors de l’anecdote à lui contée par le Révérend Conolly, — anecdote qui devait être singulièrement plus détaillée que ne le laisse supposer le bref résumé donné par Hawthorne —, le poète aurait surtout puisé dans l'ouvrage d'Haliburton : An historical and statistical Account of Nova Scotia. Dans cet ouvrage, en tout cas, le poète a pu trouver la plupart des éléments nécessaires à la description de la partie de l'Acadie qui environnait le village de Grand-

Pré (1).

() Les quelques extraits que nous donnons ci-dessous montrent’ quel parti Longfellow a su tirer des données purement géographiques d’Hahburton :

«After leaving Falmouth and proceeding on the great western road, the attention of the traveller is arrested by the extent and beauty of a view which bursts upon him very unexpectedly as he descends the Horton mountains. À sudden turn of the road displays at once the townships of Horton and Cornwallis, and the rivers that meander through them. Beyond is a lofty and extended chain of hills presenting a vast chasm, apparently burst out by the waters of 19 rivers that empty into the Basin of Minas, and here escape into the Bay of Fundy. The variety and extent of this prospect, the beautiful verdant vale of the Gasperaux, the extended township of Horton interspersed with groves of wood and cultivated fields, and the cloud-capt summit of the lofty cape that terminates the chain of the North mountain form an assemblage of objects rarely united with so striking an effect.

The township of Horton was settled by the English, in the year 1760, and contains one hundred thousand acres. In that part of it bordering on the Basin, was situated the French village Minas, of which frequent mention is made in the history of Nova Scotia. No traces of it are now to be seen, except the cellars of the houses, a few aged orchards, and the never failing appendages of an Acadian settlement: scattered groups of willows. Duringthelast few years of the occupation of Horton by the French, a small detachment of Provincials was stationed there to keep them in subjection ; and after their removal, it was continued for some time to overawe the Indians. The settlements of the Acadians extended from the mouth of the Gasperaux river to within ten miles of Kentville.

Satisfied with the abundant crops which were gathered from their diked fields, they gave themselves but little trouble in the cultivation of the upland, and seldom extended their clearings beyond the view of their meadows. They had enclosed and cultivated all the «Grand Prairie »,

On raconte aussi que le poète se serait renseigné de première main sur la Nouvelle-Ecosse auprès d’un étudiant en droit de l'Université Harvard, originaire de ce pays et nommé Thompson. Quoi qu'il en soit, la réussite est vraiment remarquable. À quelques détails près, la description de la région ouest de la Nouvelle-Ecosse, où le poète place toute la première partie de son idylle, est, nous l'avons pu constater nous-même, d'une exactitude surprenante, — surtout quand on sait que Longfellow n'a jamais visité l’Acadie (1).

Aussi bien, ne ferons-nous nul grief à Longfellow d'avoir

which then contained 2100 acres, besides smaller marshes on the Gasperaux and the Horton rivers. The former they redeemed from the sea at different periods, and the remains of the old dikes, which like the cells ofa honey-comb, divide it into very numerous partitions, though still visible, are so crumbled by the corroding hand of time, as to be passed without difficulty by loaded teams. From the removal of these people in 1755, the country remained unsettled until the year 1760... (t. IT, p. 115-116).

«The views in this neighbourhood are remarkably fine and the formation of the land such as to present a great variety in the landscape. No part ofthe province can boast more beautiful and diversified scenery than the township of Horton. Beside the splendid prospect from the mountain just mentioned, and those in the vicinity of Kentville, there are others still more interesting at a distance from the post road. It would be difficult to point out another landscape at all equal to that which is - beheld from the hill that overlooksthe site of the ancient village of Minas. On either hand extend undulating hills richly cultivated and intermingled with farm-houses and orchards. From the base of these highlands extend the alluvial meadows which add so much to the appearance and wealth of Horton. The Grand-Prairie is skirted by Boot and Long Islands whose fertile and well-tilled fields are sheltered from the North by evergreen forests of dark foliage. Beyond are the white expanse of waters of the Basin of Minas, the lower part of Cornwallis and the isles and blue highlands of the opposite shores.

« The charm of this prospect consists in the unusual combination of hill, dale, woods and cultivated fields ; in the calm beauty of agricultural scenery, and in the romantic late of the distant forests. During the summer and autumnal months immense herds of cattle are seen quietly cropping the herbage of the & Grand Prairie »... (t. II, p. 118-119).

(1) Sieper, auteur de l'étude sur les sources d'Evanygéline que nous avons citée, voulant avoir sur ce sujet un ( document ». mentionne la réponse qu’il reçut de Mrs. Longfellow-Thorp, la dernière fille du poète, morte récemment : € Mr. Longfellow was never at Grand-Pré, nor on the

commis quelques erreurs topographiques. La forêt primitive dont il parle, et qui subsiste encore pour le plus grand charme du pays, n’arrivait pas, même à cet époque, si près du bord de la mer qu'il le laisse entendre :

Voici la forêt primitive.

De ses rocscaverneux la voix de l’océan tout proche, puissante, retentit, et sa plainte inconsolable répond aux lamentations de [la forêt (1).

Les Acadiens étaient surtout installés sur les basses terres, au bord du calme Bassin des Mines, et, en 1710, un terrible incendie avait dévasté tout le pays compris entre les vallées du Gaspereau et du Piziquid, probablement aussi les vastes étendues boisées qui couvraient les montagnes à l'est. D'autre part, Grand-Pré (que le poète semble identifier avec toute l'Acadie) n’était par lui-même qu’un tout petit village. Mais il faut dire que tout ce canton des Mines était très peuplé ; il comprenait, en 1755, plus de 2.000 habitants, répartis en trois paroisses : Saint-Charles de Grand'Prée, les Mines et Saint-Joseph de la Rivière-aux-Canards, lesquelles ne formaient qu'un même établissement. Le véri-

Mississipi, nor in the West at all.» Voilà qui est formel (Dr. Sieper, ouvr. cité, p. 470).

Dansle Handbook for the Dominion of Canada de Dawson (Montréal, 1884), on lit à propos de cette exactitude des descriptions de l'Acadie par Longfellow : «The traveller may verify the accuracy of the word painting » (p. 61).

De même, dans The History of Grand Pré, The home of Longfellow's Evangeline. de J. F. Herbin (Saint-John, N. B., 1913), on trouve cette autre appréciation : « Longfellow’s glowing description of its features of varying beauty does not usually disappoint the stranger who comes to Grand-Pré with the lines of the poem still fresh in his memory ». (p.9.)

(1) Ævangeline, vers 1, 5 et G.

This is the forest primeval.… Loud from its rocky caverns, the deep-voiced neiïghbouring ocean Speaks, and in accents disconsolate answers the wail of the forest.

table nom de Grand-Pré était la Grand’Prée (la grande prairie), emploi féminin du mot pré encore usuel en Touraine, Aunis, Saintonge et Poitou, d’où venaient la plupart des colons acadiens (1).

Enfin, les marais ne s'étendent pas vers l’est, mais principalement vers le nord et il n’y a pas de plaine au sud de Grand-Pré. Au contraire, de ce côté, le pays est fortement accidenté, et, du sommet des mamelons qui ondulent parallèlement à la côte, on découvre un panorama splendide sur tout le Bassin des Mines et les vallées du Gaspereau et de l'Habitant. Les riches prairies rendues célèbres par Longfellow s'étendent de part et d'autre, à perte de vue, les vergers dégringolent les flancs du plateau, tout poudrés de rose en juin, chargés de pommes vermeilles en septembre ; à l’horizon, le cap Blomidon profile sa majestueuse silhouette et donne à ce paysage si paisible une sorte de grandeur sacrée.

Mais ce sont là, nous le répétons, des erreurs de détail n'atténuant en rien l'impression d'exactitude que le voyageur ayant lu Evangéline rapporte d’Acadie. Ilfautle reconnaître, toutefois, le poète s’est limité à des traits généraux, et, dans l’ensemble, l’aspect et l'atmosphère de la Nouvelle-Ecosse ne sont pas sans rappeler ceux des pays scandinaves, de la Nouvelle-Angleterre et de la Normandie que Longfellow connaissait. Le climat du Bassin des Mines est en général beaucoup plus doux que celui de la majeure partie du Canada et même de l’« Atlantic sea-board » ; il ne diffère

(1) Nous avons essayé de détruire le préjugé qui veut que les Acadiens let les Canadiens) aient été presque uniquement d’origine bretonne et normande dans notre ouvrage : Le français. des Canadiens est-il un patois ? (Québec, 1934), chap. vu. Nous nous plaisons à souligner, cependant, que Longfellow a donné à son héroïne le type physique le plus frappant chez les Acadiens, et aussi dans la région que nous venons de nommer (surtout en Aunis, Saintonge et Vendée) — : les yeux noirs et les cheveux noirs.

guère, en somme, de celui de la plupart des pays maritimes de la zone tempérée septentrionale. Longfellow pouvait donc le décrire sans grande chance d'erreur.

Il est notoire aussi que l’auteur d'Evangéline n’a pas fait à l'automne acadien la place qu'il méritait. Son mois de septembre est beaucoup trop froid, et, d'une manière générale, sa description ne nous donne qu'une faible idée des splendeurs qu'offre la Nouvelle-Ecosse à cette saison (1). Mais ce n’est là encore qu’une critique de détail et l’ensemble du tableau est si réussi que cette province du Canada s’enorgueillit aujourd’hui d'être le pays d'Evangéline — the Evangeline country, The land of Evangeline.

Un point beaucoup plus délicat est de savoir où l’auteur a puisé sa « thèse historique » du bannissement des Acadiens. S'il est facile, en effet, de négliger telle erreur au sujet d'un détail de climat ou d'orientation, il l'est beaucoup moins dese mettre d'accord sur l'exactitude de tel ou tel fait historique, surtout en ce qui concerne un événement aussi plein de conséquences immédiates et lointaines que l'affaire acadienne, toujours au premier plan de l'intérêt en Amérique du Nord, et plus particulièrement au Canada (2).

(1) Voici ce que dit Haliburton de l’automne acadien (ouvr. cité, t. I, p- 351) :

« The autumn is decidedly the finest portion of the year in Nova Scotia. The mornings and evenings are cool, the temperature of the air during the day not unlike that of June, and the sky generally clear and cloudless. This season often continues, though with occasional rairs and a progressive increase of cold, until the first of January. »

Personnellement, nous pouvons assurer que lors de l'hiver 1931-1932 la première neige n’est tombée à Halifax que le 4 janvier.

Cf. aussi : Watson, Annals of Philadelphia, p. 596 : Indian Summer.

(2) Outre Haliburton, il est plausible de supposer aussi que le poète a pu lire, pour se renseigner, tant sur la géographie que sur l’histoire de l’Acadie, soit en français soit en anglais (l'Histoire philosophique de l'abbé Raynal avait été traduite en anglais, en 6 vol., en 1798), un certain nombre d'ouvrages dont nous avons déjà donné la liste, et notamment ceux de Dièreville, Charlevoix, Raynal, Minot, etc.

Haliburton, assurément, a fourni à l’auteur d'Evangéline un canevas utile, corroborant la vérité, ou toutau moins la plausibilité de l’anecdote racontée par Conolly. Raynal, Minot, ont pu aussi contribuer à former son opinion au sujet de l'affaire de Grand-Pré. Mais sans anticiper sur cette importante question (sur laquelle nous reviendrons ultérieurement) nous pouvons nous demander, dès maintenant, à quelles sources certaines l’auteur a puisé à cet égard, et, en premier lieu, s’il a bien, comme on l’a écrit à plusieurs reprises, consulté cette pièce capitale : le journal du colonel John Winslow, commandant du corps expéditionnaire américain, chargé de l’arrestation et de la déportation des Acadiens du district des Mines.

Ce colonel Winslow, dont le nom est inséparable du coup de force de 1755, appartenait à l’unedes plus notables familles dela Nouvelle-Angleterre. Par sa mère, il était le petit-fils et l'arrière petit-fils de deux gouverneurs de l'Etat de Massachusetts, les Hutchinsons ; lui-même s'était allié à la plus haute aristocratie anglaise en épousant une nièce du duc de Newcastle. Les Winslows venus avec les. premiers colons de la Fleur de Mai s'étaient fixés à Marshfield, près de Plymouth (Mass.). C’est à Marshfield qu'était né le colonel John Winslow, le 27 mai 1702. Après les guerres qui aboutirent à la conquête totale du Canada, le colonel fut nommé juge-président de la Cour des plaids communs de sa ville natale, puis membre du Parlement de Massachusetts. Après sa mort (17 avril 1774), ses papiers personnels, et notamment le registre de correspondance et le journal qu’il avait tenus lors de la campagne de 1755, en Acadie, furent acquis par la Société historique du Massachusetts et conservés à la bibliothèque de cette société, à Boston (1).

(1) Le Journal du colonel Winslow a été publié en 1883 et 1885 dans les volumes III et IV des Collections de la Société historique de la Nou-

Longfellow qui habitait aux portes de cette ville aurait donc pu, s’il l’eût désiré, consulter ces documents de première main (sur lesquels nous reviendrons dans un chapitre ultérieur), comme l'avaient fait déjà plusieurs historiens de la Nouvelle-Ecosse, entre autres Minot et Haliburton (1). Or, l'examen minutieux de ces trois textes : 1° le Journal et la correspondance de Winslow, 2° le Compte rendu historique et statistique de la Nouvelle-Ecosse, 3° le poème .d'Evangéline, nous permet d'affirmer, avec une quasi-certitude, que le poète n’a jamais lu, du moins avec quelque attention, les manuscrits de Winslow. Les deux passages qu'il en donne, et qui peuvent faire illusion, il a pu les prendre dans Haliburton quiles cite en entier. Si, d’ailleurs, il avait eu connaissance de la teneur précise de ces manuscrits, il nous paraît peu vraisemblable qu'il n’en eût pas tenu compte. Longfellow a donné trop de preuves de sa probité intellectuelle pour que nous puissions songer à lui reprocher d’avoir déformé sciemment, même dans un poème, certaines données essentielles d’un événement politique et humain aussi important, aussi récent, et auquel avaient été mêlés de si près ses propres compatriotes (2).

Deux hypothèses sont donc possibles : ou l’auteur d'Evangéline s'est contenté de broder un récit romanesque autour des données historiques assez brèves que lui fournissait Haliburton, mais cependant dans le cadre de ces données, ou

velle-Ecosse. The Journal of colonel John Winslow, Nova Scotia Historical Society Collections, III, p. 71-196 ; IV, p. 113-246. . On en trouvera la traduction dans l'édition en français des Archives Canadiennes, 1995, t. II, app. B.

(1) « Thave adopted Minot's account of the removal of the French in 1755 as far as it goes ; and having obtained access to the source from whence he drew his information — Colonel Winslow’s manuscript letterbook — I have not only ascertained its accuracy, but inserted a great deal that has never before been published. »

Haliburton, ouvr. cité, t. I, Preface.

(2) Nous reviendrons sur ce point au chapitre vu.

bien il a suivi un autre canevas (jusque-là ignoré des critiques ou négligé par eux), plus riche en détails que celui d'Haliburton, et auquel il croyait pouvoir ajouter foi.

D. — Une découverte.

Cette autre source d’'Evangéline, nous croyons l'avoir découverte (1) : il s’agit d’un roman, aujourd'hui bien oublié, paru à Providence (Rhode-Island) en 1841, — et l’œuvre d'une compatriote du poète, Catherine Williams —, intitulé : The Neutral French, or the Exiles of Nova Scotia, les Français-Neutres, ou les Exilés de la Nouvelle-Ecosse (2).

C'est un modeste volume orné de mauvaises gravures, dont les deux tomes ont été réunis sous une reliure de toile noire. L'ouvrage est précédé d’une dédicace au gouverneur de l'Etat du Maine, John Fairfield (qui a facilité les recherches de l'auteur), d'une préface de six pages et d’une introduction historique de 68 pages. Le premier tome comprend 238 pages, le deuxième 109. Enfin, le livre se termine par un appendice comprenant neuf lettres (alors inédites et copiées par l’auteur dans les Archives de la Société d'Histoire du Massachusetts), dont quatre sont de Winslow.

Il est à peine vraisemblable que l'auteur d'Evangéline ignorât les Français-Neutres, non seulement à cause des ressemblances frappantes entre cet ouvrage et Evangéline, du

(1) En tout cas, ni Sieper, ni Morin, ni aucun critique américain, à notre connaissance, ne l’ont mentionnée dans leurs études des sources de Longfellow.

(2) Par une coïncidence assez piquante, l'exemplaire des Neutral French que nous avons entre les mains et qui appartient à la Bibliothe-

que de l’Université Dalhousie, à Halifax, provient du « Portland Boys Club ».

moins dans la première partie du poème, mais encore pour les autres raisons que voici : 1° Providence, où le livre fut publié, n’est qu'à 80 kilomètres de Cambridge où enseignaïit Longfellow ; 2° toute la deuxième partie du roman se passe à Boston, et par conséquent ne pouvait manquer d'intéresser les lecteurs de cette ville où l’on a toujours été très friand d'histoire locale ; 3° l’auteur, type achevé de l’Américaine républicaine et puritaine de ce temps, devait être connue déjà, en bien ou en mal, par plusieurs ouvrages aux titres caractéristiques : la Religion chez soi, l’Aristocrate, Hisloires nationales et révolutionnaires, etc., Par la véhémence avec laquelle il condamnait la déportation des Acadiens et le rôle qu’y avait joué le Massachusetts, par ses sentiments anti-anglais, par sa documentation même, ce roman ne put pas ne pas attirer quelque temps l'attention des milieux instruits de Boston où fréquentait Longfellow. Si l’on peut admettre qu’en commençant à rédiger son poème, en novembre 1845, celui-ci n'avait pas encore lu les Français Neutres, il est tout à fait probable que Conolly (qui s’intéressait tant aux Acadiens) connaissait le roman et dut le signaler à Hawthorne d’abord, à Longfellow ensuite. Répétons, enfin, que si Longfellow consigne dans son journal les quelques livres qui lui servirent à rédiger la deuxième moitié de son poème, il ne nous dit absolument rien des sources où il a puisé pour la première, dont la rédaction laborieuse a cependant, comme on l’a vu, duré plus d’un an.

Catherine Williams est un écrivain prolixe et sentimental, à l'imagination fertile, et qui, à défaut d’autres dons, a celui de savoir broder un récit sur quelques détails. Ecrit dans une langue très inégale et sur un ton déclamatoire, son livre n’est cependant pas dénué de vie et d'intérêt. Précédés de la longue et, à la vérité, intéressante introduction historique dont nous avons parlé (dans laquelle l’auteur reproduit Haliburton en le complétant), les Français-Neutres se divisent

en deux parties : 1° le Crime ; 20 le Châtiment. Le crime, c'est la déportation des Acadiens heureux et inoffensifs ; le châtiment, c’est la révolution américaine, c’est-à-dire l’expulsion des Anglais arrogants et tyranniques et des Tories ou Loyalistes, parmi lesquels un grand nombre de ceux qui ont trempé dans le crime, entre autres la famille de Winslow.

Catherine Willams prend une famille acadienne des environs immédiats de Grand-Pré, riche, unie et heureuse, et nous fait assister successivement à son arrestation, à son démembrement, puis, après de longues années, à sa reconstitution, à Boston. On y voit, entre autres tableaux intéressants et assez conformes à l’histoire, le récit de la vie aventureuse du célèbre Béarnais Saint-Castin [où Longfellow pourrait bien avoir pris l’idée de son poème du même nom (1)|}, la description de la vie simple et vertueuse des Acadiens, le récit des événements de Grand-Pré (avec nombre de détails authentiques), la prise de Boston par les Insurgents, le départ des Loyalistes, etc. Enfin, pour couronner son œuvre de réhabilitation. c’est l'héroïne acadienne du feuilleton, Pauline, qui, à Versailles, décide le roi Louis XVI à intervenir aux côtés des Etat-Unis révoltés, pour châtier l’Angleterre et venger l’Acadie !

En dépit de leur verbiage sentimental et de leur violence anti-anglaise, les Français-Neutres constituaient donc une source d’information précieuse. Catherine Williams avait, en effet, puisé largement dans les archives du Massachusetts (2) et du Maine, et notamment dans les papiers de

(1) « The Baron of Saint Castine, dans Tales of a Wayside Inn, The Student's second tale (1863).

(2) « The different petitions forwarded to Governor Shirley (par les Acadiens) at this time are heart-rending. The writer of this attempted to copy some of them from the office of the Secretary of State, but was so blinded by tears as to render it impossible. »

The Neutral French, Intr., p. 68.

Winslow, à la bibliothèque de la Société historique de Boston, « où elle avait eu libre accès et la permission de prendre des notes » (1). Elle avait lu attentivement Haliburton ; elle avait voyagé en Acadie ; elle avait questionné nombre d’Acadiens et recueilli sur leur histoire toutes sortes de renseignements véridiques.

Ainsi, non seulement son ouvrage reproduisait les détails donnés par Haliburton, mais il contenait, en plus, quantité de renseignements inédits dont Longtellow pouvait faire son profit (2).

Certes, nous savons combien il est osé et, par surcroît, difficile, de prouver d’une manière éclatante que tel auteur a fait tel emprunt à tel autre ; et il nous est, d’autre part, assez pénible d'avoir à rapprocher le chef-d'œuvre du plus grand poète américain du mauvais roman-feuilleton de sa compatriote. Mais force nous est bien de constater que la première partie d'Evangéline présente avec la première partie des Français Neutres des concordances vraiment troublantes : la probité nous oblige donc à livrer au public ce que nous croyons être une découverte.

Comme il est aujourd’hui à peu près impossible de se procurer en France le curieux ouvrage de Catherine Wil-

(1) The Neutral French, p. vi. |

(2) D'un autre point de vue, The Neutral French constituent un document non négligeable en tant qu'ils nous renseignent sur l’état d’esprit qui régnait en Nouvelle-Angleterre au sujet des Indiens et des colons français, au milieu du xvine siècle et au milieu du xixe. Comme nous avons eu l’occasion de le dire plus haut, l’auteur prend, à plusieurs reprises, la peine d'expliquer à ses lecteurs que les Français ont tout de même des entrailles ; que les Acadiens, quoique papistes, étaient de mœurs paisibles et capables des plus hautes vertus. Toutefois, Catherine Williams excuse ses compatriotes d’avoir pris part à cette opération déshonorante en alléguant « qu’ils étaient corrompus par leur contact avec les infâmes Anglais d'Angleterre ». Bien entendu, elle ne manque pas, in fine, de faire convertir au protestantisme les plus sages de ses personnages, dont le père de son héroïne et le curé de Grand-Pré.

liams, nous commencerons par placer côte à côte les schémas développés par les deux auteurs (1).

Si l'on fait abstraction, dans le texte de Longfellow, des premiers éléments de l'intrigue amoureuse, l'on ne pourra pas, ce nous semble, ne pas être frappé de la similitude des canevas sur lesquels poème et roman ont été brodés. Les lieux sont rigoureusement les mêmes, les faits donnés comme historiques sont les mêmes, et comportent une part

sensiblement égale d’exactitude et d’erreur.

Les Français Neutres (1841).

Ire PARTIE

Cap. I

En épigraphe, ces vers du Village Abandonné de Goldsmith qui annoncent déjà les tendances du roman :

Ye friends to truth, ye statesmen, who [survey

The rich man's Joys increase, thepoor’s [decay,

’Tis yours to Judge how wide the limits [stand

Between a splendid and a happy land.

Le soir du 1° septembre 1755, une nombreuse et heureuse famille acadienne, habitant une belle ferme française, située sur les pentes s’élevant à quelques milles de la magnifique étendue d'eau nommée le Bassin des Mines, est assemblée pour le diner.

Le chef de la famille, Gasper Saint- Pierre Le Blanc, est un vieillard de 85 ans, entièrement aveugle, mais entouré d’un respect & dont pourrait se contenter un empereur ».

Evangéline (1847).

Je PARTIE

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