LES SOURCES
péri : Q Ils sont tombés comme l’herbe sous la faux du moissonneur... »
Aujourd'hui, dispersés dans toute l'Amérique, les exilés ont perdu leur nom et leur héritage. Mais ils n’ont toujours qu’une pensée : le regret et l’amour douloureux de la patrie perdue.
(Malgré son imagination et son zèle politique et religieux, Catherine Williams a certainement bien connu et compris le drame acadien, de même quelle a dépeint avec sympathie l'état d'âme de ces Français-neutres exilés et martyrisés par ses compatriotes.
Il ne nous appartient pas de la suivre plus avant daus son récit. La deu-
de neige par le vent du nord-est ».….
« Ecrite est maintenant son histoire sur les tombes des cimetières.. »
Evangéline va passer le reste de sa vie à chercher son fiancé, Gabriel.
Hélas ! elle ne retrouvera qu’un vieillard à son lit de mort.
Mais le poète profitera des multiples déplacements de la fidèle Acadienne pour décrire d’une plume somptueuse certains des plus beaux paysages des Etats-Unis.
xièmepartie des Français Neutresconstitue, en quelque sorte, un nouveau roman, dans lequel Pauline va devenir maintenant une héroïne de Ia guerre de l’Indépendance : l’Angleterre sera punie du crime de Grand’ Prée par la perte des Etats-Unis).
On nous dira peut-être : il était tout naturel que Longfellow prît comme théâtre de la première partie de son poème le village de Grand-Pré, puisque c'était le district spécialement dévolu au corps expéditionnaire parti de Nouvelle- Angleterre ; ilétait naturel aussi que Longfellow, pour donner plus de vigueur à son récit, ne tint pas compte de la chronologie de l’embarquement des exilés telle que la donne Winslow dans son journal et sa correspondance, et se contentât de suivre le texte vague d'Haliburton.
Ces objections ne nous ont pas échappé. Mais il est d’autres points auxquels les deux arguments ci-dessus, d'ordre général et subjectif, ne peuvent s'appliquer, et notamment aux incidents dont l'église de Grand-Pré aurait été le théâtre : la protestation du forgeron Basile, le mouvement de révolte des l'intervention du prêtre, etc. Il n'y eut dans la réalité, du moins à la connaissance des historiens, aucune protestation de ce genre
prisonniers,
dans l’église de Grand-Pré, ni aucune révolte des prisonniers, ni aucune intervention d'un prêtre, sauf précisément dans le livre de Catherine Williams (1). Winslow reçut seulement à son quartier-général la visite d’une délégation des « anciens Acadiens » venus protester de leur loyauté. Le 10 septembre, ayant cru remarquer une certaine effervescence parmi les prisonniers, il fut soudain pris de peur et décida de transférer 250 des plus jeunes Acadiens sur les transports à l’ancre dans le Bassin. Mais l'embarquement général des familles n’eut lieu que bien plus tard, du 8 au 27 octobre. Enfin, les trois prêtres de la région des Mines avaient été arrêtés dès le début d'août et emmenés prisonniers à Halifax :le curé de Grand-Pré, en particulier, se trouvait arrêté depuis le 4 août (2).
Ainsi, de deux choses l’une : ou Longfellow aurait, par une coïncidence vraiment remarquable, imaginé ces détails tout aussi bien que Catherine Williams, ou bien tous deux les auraient tenus de la même source erronée. Notre opinion est que l’auteur d'Evangéline a emprunté ces incidents directement au Français Neutres, non pas uniquement par paresse d'imagination, mais parce qu'il les croyait authentiques.
Une comparaison exhaustive des deux textes nous entrainerait à reproduire des paragraphes entiers, parfois des pages. Pour éviter ces longueurs, et sachant que nous nous adressons à des lecteurs bien au courant du texte d'Evangéline, nous nous contenterons de donner en appendice les passages les plus susceptibles de justifier notre assertion. Au lecteur d'apprécier si toutes ces ressemblances peuvent être le fait d'une simple coïncidence.
(1) Voy. aux Pièces Justificatives, le Journal de Winslow. (2) Nous reprendrons tous ces faits, en détail, dans notre chapitre vu.
Même les noms propres que nous trouvons dans le poème montrent chez Longfellow un souci d'information exacte, un désir de faire vrai.
Le notaire René Leblanc est un personnage historique. Ce nom que Longfellow a trouvé dans Haliburton (1) était effectivement porté, au moment de l’expulsion, par un notaire acadien assez anglophile (2). René Leblanc, l’aïeul aux cent cinquante petits-enfants, fut néanmoins déportéà New-York, et mourut à Philadelphie. Lajeunesse n’est pas un nom spécifiquement acadien comme Leblanc ; ce pouvait être cependant un sobriquet. Longfellow l’a visiblement trouvé dans un ouvrage qu'il venait de lireet que nous avons signalé : le Rapport sur une expédition dans les Montagnes Rocheuses, de
(1) À propos du notaire de Grand-Pré, on lit dans Haliburton:
«And even those amongst us who had suffered deeply from your Majesty's enemies, on account of their attachment to your Majesty’s Government, were equally involved in the common calamity, of which René Leblanc, the notary public, is a remarkable instance, He was seized, confined, and brought away among the rest of the people, and his family, consisting of twenty children, and about one hundred and fifty grand children, were scattered in different colonies, so that he was put on shore in New York, with only his wife and two youngest children, in an infirm state of health, from whence he joined three more of his children in Philadelphia, where he died without any more notiee being taken of him than any of us, notwithstanding his many years labour and deep sufferings for your Majesty’s service. »
Haliburton, ouvr. cité, vol. I, p. 183. (Extrait d'une pétition adressée par les exilés acadiens de la Nouvelle-Angleterre au roi d'Angleterre.)
On se rappelle les vers par lesquels Longfellow présente le vieux notaire acadien :
Bent but not broken by age was the form of the notary public.
Father of twenty children was he, and more than a hundred
Children's children rode on his knee, and heard his great watch tick.
Four long years in the times of the war had he languished a captive,
Suffering much in an old fort as the friend of the English. (Evangeline, v. 269, 273-276.)
Dans The Neutral French, p. 207, se trouve reproduit et complété le passage d’Haliburton que nous venons de citer. (2) C’est bien d’ailleurs le caractère que lui attribue Longfellow.
Fremont, où l’auteur donne justement le nom de Basile Lajeunesse à l’un des hommes qui l’accompagnaient (1).
Bellefontaine est, par contre, un nom bien acadien. Longfellow peut l'avoir choisi à cause de sa sonorité poétique ; mais il n’est pas impossible qu’il l’ait entendu prononcer à Boston par de vieux exilés. Il existait, en effet, un riche fermier acadien du nom de Joseph Bellefontaine dont J'amiral de la Galissonnière avait faitun major de milice. Joseph Bellefontaine fut capturé par les Anglais, en 1759, au cours d’une razzia dans la région de la rivière Saint-Jean, après avoir vu massacrer sous ses yeux sa fille et ses trois petitsenfants ; puis il fut rapatrié en France, à Cherbourg, où le souvernement français lui fit une pension (2).
Quant à l'héroïne du récit, le journal de Longfellow nous apprend que le poète l'avait d’abord nommée Gabrielle. Or, il se trouve que ce prénom, très rare chez les Acadiennes du xvinm® siècle (si même il est possible de le trouver), est précisément le nom de la belle jeune femme des Français- Neutres qui meurt à l'écart de la tragédie et du lit de laquelle
(1) Fremont, ouvr. cité, p. 9.
(2) Voyez Les exilés acadiens en France au XVIII siècle, p. 27, note 2, p. 32, 108.
On lit en face du nom de Joseph Bellefontaine, dans un registre intitulé : Rôle des familles vraiement Accadiennes résidant en France, établi en 1773 par le commissaire général de la marine Lemoyne : « Le sieur Bellefontaine jouissait d’un bien très considérable en Acadie et il était major de toutes les milices de la Rivière-Saint-Jean et de Canada. Mériterait un traitement particulier. Il a vu massacrer sous ses yeux, par les Anglais, sa fille et trois des enfants de cette fille, parce qu'il ne voulut pas prendre party avec eux. Il s’échappa en fuyant dans les bois, emportant les deux autres petits enfants de sa fille. »
(Ce registre se trouve dans les papiers du marquis de Pérusse des Cars qui appartiennent aujourd’hui à la famille de Murard.)
Voy. aussi une lettre du général Amherst à Pitt du 19 avril 1759. Arch. Can., 1905, vol. IL, app.J, p. 303.
Le gouvernement français faisait au sieur Bellefontaine une pension annuelle de 600 livres.
les soudards de Winslow font un bûcher (1). Ayant renoncé à cenom de Gabrielle pour son héroïne, Longfellow le donna néanmoins, au masculin, à son héros : Gabriel Lajeunesse, le fils du forgeron. Il pensa ensuite quelque temps à Célestine, puis finalement créa le prénom harmonieux et romantique (2) d'Evangéline qui devait tant servir la popularité de son poème.
E. — Longfellow, Gœthe et Tegnér.
Enfin, nous ne pouvons terminer cet examen des sources d'Evangéline sans donner brièvement notre opinion au sujet de deux autres grands poèmes donton dit couramment qu'ils ont servi de modèles à Longfellow. Nous voulons parler de l’Hermann et Dorothée de Gœthe et de la Saga de Frithiof de Tegnér.
On sait ce que Gœthe a voulu faire en écrivant Hermann et Dorothée (1797). Cette épopée qui, à l'instar de la Louise de Voss(1784), exalte en hexamètres héroïques la vie bourgeoise allemande de la fin du xvui* siècle, n’a jamais connu chez nous de franc succès. On y voit, généralement, « une tentative un peu puérile et vaine d’allier deux inconciliables : la platitude de la vie moderne et la sérénité de l'expression homérique, le réalisme du fond et l'idéalisme de la forme»(3). Mais les contemporains allemands de Gœthe, Schiller, Schlegel et d'autres, y virent, tout au contraire, un chefd'œuvre parfait, marquant « l'apogée de l’art de Gœthe » (4). Gœthe lui-même disait de son poème : « Hermann et Doro-
(1) The Neutral French, ouv. cité, p. 132.
(2) On pourrait presque dire «biblique ». Nous ne pouvons nous empécher de noter que Célestine et Evangéline rappellent par leur assonance le nom de la jeune héroïne acadienne des Français Neutres : Pauline.
(3) Loiseau (H.) : Gœthe, Hermann et Dorothée (Texte allemand, traduction française et préface). Paris, 1932, p. ur.
(4) Lettre de Schiller au peintre Meyer, du 21 juillet 1797. (Cité par Loiseau, ouvr. cité, p. vi.
thée est presque la seule de mes grandes œuvres qui me cause encore de la joie » (1).
Longfellow qui, vers 1845, traduisait effectivement Hermann et Dorothée à ses étudiants de Harvard, pouvait souhaiter acquérir un succès égal à celui du poète allemand en écrivant un grand poème populaire du même genre, parlant de la même façon au cœur national; mais nous ne voyons pas, vraiment, quels emprunts précis sont passés du poème allemand dans le poème américain.
Sans doute, les deux œuvres comportent-elles certaines ressemblances, ou plutôt certaines analogies de tendances. Toutes deux sont en hexamètres — aussi discutés par les métriciens — toutes deux ont pour héros deux jeunes gens qui s'aiment, toutes deux dépeignent les malheurs d'une population chassée de sa patrie, glorifient la vie familiale, morale et proche de la nature, le sentiment religieux et le patriotisme. En ce qui concerne la forme, on trouve dans Evangeéline comme dans Hermann et Dorothée un certain réalisme poétisé qu’il est coutume d'appeler une imitation du style d'Homère.
Mais que de différences essentielles et dans la nature des récits et dans la manière dont chaque récit est conduit et présenté ! Comme Longfellow nous semble plus près de la pensée et du goût français, et, à tout prendre, comme son œuvre nous paraît plus réussie, plus émouvante, plus poétique, plus riche de couleurs, plus ample que celle de Gœthe! Comme la force d'âme de la gracieuse Evangéline nous semble plus séduisante, à nous Français, — sans doute parce que nous sommes Français (2) —, que l'énergie
(1) Cité par Loiseau, ouvr. cité, p. vu.
(2) Une différence profonde entre les deux poèmes est bien là, en effet : Hermann, Dorothée, leurs parents, leurs amis sont allemands jusqu'aux moelles, comme toute leur vie est allemande. Quand les Allemands parlent d'Hermann et Dorothée, ils aiment à répéter: «C'est le
virile de Dorothée, « la superbe jeune fille à la haute stature », chassant à coups de sabre les derniers traînards de l'armée révolutionnaire !
L'analogie entre les deux poèmes consiste donc uniquement, à notre avis, dans la commune volonté des deux auteurs d'écrire une représentation poétique, mais fidèle, d'une certaine forme de vieet d'emprunter à l'existence journalière les détails les plus triviaux. Gœthe nous peint Hermann attelant sa voiture :
Hermann, sans perdre un instant, courut à l’écurie, où les ardents étalons se tenaient tranquilles et mangeaient avidement l'avoine bien propre et le foin sec, coupé dans la meilleure prairie. En hâte, il leur mit le mors brillant, passa les courroies dans les boucles bien argentées et assujettit ensuite les longues guides, plus larges, Puis il conduisit les chevaux dans la cour, où le valet complaisant avait déjà avancé la voiture, la menant aisément par le timon. Ils attachèrent ensuite au palonnier, par des cordes impeccables, mesurées avec soin, l’ardeur vigoureuse des chevaux qui, sans peine, allaient tirer la voiture. Hermann prit le fouet en main, puis il s'assit sur le siège et s'engagea sous le porche... (1);
poème le plus national, le plus allemand du plus allemand des poètes ». Evangéline, Gabriel, Basile le forgeron, Benoît Bellefontaine et tous les autres Acadiens sont avant tout — et, à cet égard, la réussite de Longfellow est vraiment extraordinaire — des paysans français fixés sur le
continent américain.
(1) Hermann et Dorothée, V, édit. citée, p. 43 (texte et traduction) :
Hermann eilte zum Stalle sogleich, wo die mutigen Hengste
Rukhig standen und rasch den reinen Hafer verzehrten
Und das trockene Heu, auf der besten Wiese gehauen.
Eïlig legt’ er ihnen darauf das blanke Gebiss an,
Zog die Riemen sogleich durch die schôn versilberten Schnallen
Und befestigte dann die langen breiteren Zügel,
Führte die Pferde heraus in den Hof, wo der willige Knecht schon Vorgeschoben die Kutsche, sie leicht an der Deichsel bewegend. Abgemessen knüpften sie drauf an die Wage mit saubern
Stricken die rasche Kraft der leichthinziehenden Pferde. Hermann fasste die Peitsche; dann sass er und rollf in den Torweg...
Longfellow évoque Basile Lajeunesse ferrant un cheval ou une roue :
En hâte, ils couraient à l’atelier du forgeron Basile ;
à la porte s’arrêtaient, ouvrant des yeux émerveillés à le voir
prendre dans son giron de cuir le sabot d’un cheval, comme fun jouet,
et fixer avec des clous le fer ; tandis que, près de lui, gisait le {bandage
d’une roue — serpent de feu lové dans un cercle de braise.. (1)
avec le même plaisir évident que devait prendre Homère à peindre un guerrier grec revêtant son armure pour se rendre au combat.
Mais, à cet égard encore, Longfellow est loin de suivre Gœthe dans la gageure que celui-ci s’est systématiquement imposée. Nulle part, dans Evangéline, on ne trouve des vers aussi volontairement prosaïques que les suivants, extraits de la célèbre scène de Dorothée à la fontaine :
« … Des gens imprévoyants ont troublé toute l’eau du village, en faisant, sans réflexion, passer leurs chevaux et leurs bœufs dans la source qui fournit l’eau aux habitants. De même, en lavant leur linge et en se nettoyant, ils ont sali toutes les auges et souillé toutes les fontaines du village. Chacun ne pense qu'à lui et à satisfaire au plus vite ses besoins immédiats, sans penser à celui qui le suit (2)... »
(1) Evangeline, vers 124-128 :
Swiftly they hurried away to the forge of Basil the blacksmith.
There at the door they stood, with wondering eyes to behold him
Take in his leathern lap the hoof of the horse as a plaything,
Nailing the shoe in its place; while near him the tire of a cart-wheel
Lay like a fiery snake, coiled round in a circle of cinders.
Qu'on ne se méprenne pas sur notre traduction des vers d’Evangéline : ce n'est qu'une traduction en prosé. Mais nous pensons donner au lecteur français une impression plus exacte de la poésie de Longfellow en adoptant cette disposition linéaire.
(2) Hermann et Dorothée, VIIT, édit. citée, p. 61 (texte et traduction) :
«.… Es haben die unvorsichtigen Menschen Alles Wasser getrübt im Dorfe, mit Pferden und Ochsen Gleich durchwatend den Quell, der Wasser bringt den Bewohnern.
Enfin, et surtout, Longfellow raconte et décrit, mais disserte rarement. La leçon morale et esthétique émane à mesure et tout naturellement de son poème, sans le secours d'aucun commentaire doctrinal. Son récit touche et cela suffit.
En ce qui concerne la Saga de Frithiof de Tegnér (1), certains critiques suédois ont voulu voir dans ce beau poème de leur barde national le modèle même que Longfellow aurait suivi, d'un bout à l’autre, en composant Evangéline.
Ainsi, l’auteur d’un important article consacré aux sources suédoises d'Evangéline, dans le Bulletin de la Society for the advancement of Scandinavian Study (2) de juillet 1915,
Und so haben sie auch mit Waschen und Reinigen alle
Trôge des Dorfes beschmutzt und alle Brunnen besuldet ;
Denn ein jeglicher denkt nur, sich selbst und das nächste Bedürfnis
Schnell zu befried'gen und rasch, und nicht des Folgenden denkt er. »
(1) Tegnér (Esaias) (1782-1842), célèbre poète suédois. Fils d’un simple pasteur, Tegnér fut, à la mort de son père, recueilli par un ami de sa famille qui le fit instruire. Professeur rencmmé à l’Université de Lund, Tegnér fit une carrière qui n’est pas sans analogie avec celle de Longfellow. Intensément religieux et patriote, il fut appelé, en 1824, à l'évêché de Wexioe. Sa popularité était extrême. Tegnér fut vraiment « le poète national » de la Suède dont il chanta avec ferveur les lacs bleus, les montagnes verdoyantes, les solitudes agrestes et les vieilles légendes populaires. Quand il mourut, en 1842, les plus grands honneurs furent rendus à sa mémoire, et la Suède entière prit le deuil.
Ses principales œuvres sont : Landwern de Scanie (1808) ; Ordination (1812) ; Première communion (1820) ; Axel (1822); la Saga de Frithiof
(2) fre (Anton), « The Relation of Longfellow’s Evangeline to Tegnér’s Frithiofs Saga », dans Publications of the Society for the advancement of Scandinavian Study, vol. II, n° 3, juillet 1915, Urbana, Illinois (E. U.), p. 165-180.
Voy. également : Thorstenberg, « Is Longfellow’s Evangeline a product of Swedish influence ? », dans Poet Lore, 1908 ; p. 316-317 ; Poems by Tegnér: The Children of the Lord's Supper, traduit par Longfellow (Œuvres) ; et : Frithiof's Saga, traduit en anglais par W. L. Blackley, avec une introduction par P. R. Lieder (Publications de l’American Scandinavian Foundation, 1915).
conclut sa démonstration en ces termes : 1t can scarcely be denied that Evangeline is a god-child of Frithiof (1) — il est difficile de nier qu'Evangéline soit une filleule de Frithiof.…
En dépit de cette assertion péremptoire, nous nous permettrons de faire remarquer qu'il existe entre les deux poèmes des différences profondes : d’abord, le caractère central du poème suédois est le jeune homme, Frithiof, — dans le poème de Longfellow, Gabriel s’efface tout à fait devant Evangéline ; les deux héros de Tegnér appartiennent à la plus haute aristocratie du royaume, puisque Ingeborg, l'héroïne, est la fille d’un roi puissant qui descend d'Odin, — les deux héros de Longfellow appartiennent à la-classe paysanne française ; Frithiof est païen, Evangéline est profondément chrétienne ; les deux pays où se déroulent ces deux poèmes de l’amour fidèle, la Suède et l’Acadie, ne sont pas assurément sans ressemblance, mais cette ressemblance se change en un violent contraste quand Longfellow aborde la deuxième partie de son récit et nous transporte en Louisiane. Les événements qui dans Frithiof et dans Evangéline séparent les deux couples sont également bien différents : finalement, Ingeborg épouse un vieux roi peu sympathique, — Evangéline se fait sœur de charité... Nous n’en finirions pas de trouver entre les deux poèmes d’autres oppositions aussi tranchées.
Ceci dit, nous reconnaissons volontiers que le dessein général des deux poèmes comporte néanmoins une certaine analogie : Frithiof et Ingeborg, Gabriel et Evangéline, sont fils et filles de deux maisons amies, se connaissent dès l'enfance, jouent ensemble, grandissent ensemble, et paraissent s'être toujours aimés. Parvenus à l’âge du mariage, au moment où leurs parents souhaitent les voir unis,
(1) Bull. cité, p. 180.
ils sont brutalement séparés par des événements cruels, se cherchent pendant de longues années, et se retrouvent au déclin de la vie, sans avoir jamais cessé de s'aimer, mais aussi sans pouvoir s'unir. Les deux poèmes sont écrits en hexamètres. Tous deux dépeignent avec complaisance, dans leur première partie, la vie rurale de populations encore très près de la nature, dans deux zones maritimes à peu près identiques par le climat et les occupations ; tous deux montrent les amants arrachés l’un à l’autre au bord de la mer ; le père d'Ingeborg, le roi Bele, comme le père d’Evangéline, Bellefontaine, meurent sur le rivage, etc.
Mais en dépit de ces similitudes, et même de certains vers et images qu'il est facile de rapprocher (1), il nous paraît tout à fait excessif de prétendre qu'Evangéline est la filleule de Frithiof.
Il n’est pas douteux que Longfellow, en composant Evangéline, ait songé à la Saga de Frithiof, qu’il avait traduite
(1) Voici, à titre d'exemple, quelques vers de Frithiof traduits par Longfellow. C’est la description de la ferme du jeune héros scandinave : Three miles extended around the fields of the homestead, on three sides, Valleys and mountains and hills, but on the fourth side was the ocean. Birch woods crowned the summits, but down the slope of the hillsides Flourished the golden corn, and man-high was waving the rye-field. Lakes, full many in number, their mirror held up for the mountains, Held for the forests up, in whose depths the high-horned reindeers Had their kingly walk, and drank of a hundred brooklets. But in the valleys widely around, there fed on the greensward Herds with shining hides and udders that longed for the milk-pail. "Mid these scattered, now here and now there, were numberless flocks of Sheep with fleeces white, as thou seest the white-looking stray clouds, Flock-wise spread o’er the heavenly vault, when it bloweth in spring- [time.
Coursers two times twelve, all mettlesome, fast fettered storm-winds, Stamping stood in the line of stalls, and tugged at their fodder. Knotted with red were their manes, and their hoofs all white with [steel shoes.
(The poetical works of Longfellow, Ward et Lock ; Londres, s. d., p. 632).
quelques années plus tôt (en 1837) (1), tout de même qu'il a songé à l'Hermann et Dorothée de Gœthe; mais l'influence visible de Tegnér sur Longfellow est plutôt une influence d’atmosphère, de caractère, une certaine « tonalité », si l'on peut dire, que le traducteur américain des œuvres du poète suédois avait aimée et qu'il paraît, en effet, s'être efforcé de recréer dans son Evangéline.
Bref, si nous refusons d'admettre que Longfellow ait imité, en « l’américanisant », le récit scandinave, nous sommes prêt à reconnaître que le professeur puritain de Harvard, l’auteur du Psaume de la vie, d'esprit si nettement religieux, a pu subir l'influence morale, pour ne pas dire mystique, de l’évêque Tegnér, et voulu baigner son idylle acadienne dans la même atmosphère de simplicité quasi sacrée dont celuici avait entouré son Frithiof.
L'’atmosphère religieuse d'Evangéline est, en tout cas, manifeste dès les premiers vers et explique que l'auteur, puritain écrivant pour des puritains, ait eu si souvent recours à cette autre source que nous n'avons pas encore mentionnée : la Bible. Dès le 8° vers, Evangéline montre déjà des réminiscences du Cantique des Cantiques, et le poème se termine en évoquant un passage de l’Exode (2).
(1) Publiées en partié dans The North American Review.
(2) Voici une liste des principales citations ou réminiscences bibliques que l’on rencontre dans Evangéline.
(Pour faciliter les rapprochements nous en donnons le texte en anglais).
Ancien Testament :
Evangeline, vers 8 : « Leaped like the roe...» Comp. avec le Cantique des Cantiques, n, 8: « Behold, he cometh leaping upon the mountains...», et ibid , 1, 9: «My beloved islike a roe... »
Vers 154: «... As Jacob of old with the Angel.» Comp. avec Genèse, xxxI1, 24 et suiv.
Vers 381 : « As out of Abraham’s tent young Ishmael wandered with Hagar ! » Comp. avec Genèse, xx1, 14.
pe 486: «... like Elijah ascending to heaven, » Voy, Livre des Rois, it, 11.
Nous aurions pu pousser bien plus avant dans le détail cette étude des sources d'Evangéline. Nous pensons en avoir assez dit, néanmoins, pour montrer dans quelles conditions, et avec quel soin Longfellow a préparé et mené à bien la rédaction de son premier poème de longue haleine qu'il voulait essentiellement américain.
Comme tous les grands poètes, il a pris son bien où il le trouvait : il a pillé là où il a pu les matériaux et même la charpente du monument qu'il avait l’ambition de léguer à
Vers 499 : « Ah! on her spirit within... » Comp. avec Jsaïe, xxvi, 9: CWith my spirit within me I will seek thee. » De même: Job, xxxn, 18: «The spirit within me constraireth me.» De même, Psaumes cexLn, 3: « When my spirit was overwhelmeld within me. »
Vers 507 : « Veiled the light of his face, like the Prophet descending from Sinaï...» Voir Exode, xxxiv, 29 à 35.
Vers 821 : «.… like the ladder of Jacob... » Comp. avec Genèse, xxvni, 12: «And he dreamed, and beheld a ladder set up on the earth, and the top of it reached to heaven, and beheld the angels of God ascending and descendingonit »
Vers 1044 : & As if a hand had appeared and written upon them, QUpharsin ». Voy. Daniel, v, 25, 28.
Vers 1355 : « Asif life, like the Hebrew, with blood had besprinkled its portals, — That the Angel of Death might see the sign and pass over. » Comp. avec Exode, xu, 7, 12, 13, 22, 23.
Nouveau Testament :
Evangeline, vers 96 : «...had startled the Penitent Peter. » Voy. Mathieu, xxvi, 74, 75.
Vers 107: «touch her hand or the hem of her garment.» Comp.avec Luc, vur. 43-44: &« And a woman... touched the border of his garment. »
Vers 476, 478, 481 : « O Father, forgive them ! » Comp. avec Luc, xx, 34 : &« Then said Jesus, Father forgive them... »
Vers 597: « Like unto shipwrecked Paul on Melita’s desolate seashore.. » Voy. Actes, xxvir, 22 et suiv., xxvIN, |.
Vers 1060, 1061: « Bathed his shining feet with their tears, and anointed his tresses — with the delicious balm that they bore in their vases of crystal.» Comp. avec Jean, xn, 3, et Luc, vn, 38 : «And stood at his feet behind him weeping, and began to wash his feet with tears, and did wipe them with the hairs of her head, and kissed his feet, and anointed them with the ointment. »
Vers 1063 : « See that you bring us the prodigal son from his fasting and famine... » Voy. Luc, xv, 11-32).
la littérature de son pays. Il a réservé tout son effort créateur et tout son talent d'artiste pour ce qui, à ses yeux, était vraiment l'important : l'originalité dans l'édification et la décoration poétiques, c'est-à-dire l'expression.
Vers 1064 : « And, too, the Foolish Virgin, who slept when the bridegroom was coming. » Voy. Mathieu, xxv, 1-13.
Vers 1312: « The poor ye always have with you. » Comp. avec Mathieu, xxvi, 11 : (Ye have the poor always with you. »
(The authorized Version of the English Bible, 1611.)