‹ L'Évangéline de Longfellow et la Suite merveilleuse d'un poèmeChapitre 16 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Evangéline, « idylle en hexamètres ».

Nous avons dit qu’en écrivant Evangéline, Longfellow avait visiblement l'ambition d'écrire une œuvre qui le mît sur le plan des grands poètes européens de son temps : il voulait composer un grand poème américain. Mais Longfellow avait une culture trop étendue pour ignorer combien les diverses littératures peuvent s’interpénétrer. Une nation, comme un individu, se condamnerait finalement à l’amoindrissement intellectuel si elle prétendait ne se nourrir exclusivement que de ses propres idées. À plus forte raison, une nation dont la forme de civilisation, la langue, la religion même, sont celles d'une autre grande nation ne peut-elle raisonnablement songer à se confiner dans une sorte d’autarchie littéraire. La littérature américaine fera donc œuvre originale en empruntant à l'Amérique ses sujets, ses thèmes d'inspiration, à l’occasion ses formes ; mais elle ne saurait se fermer aux préoccupations universelles, ni ignorer les œuvres étrangères. En fait, elle ne pourra de longtemps faire autre chose que rivaliser de qualité et de tonalité avec la littérature anglaise dont elle ne peut cesser de faire partie, quoi qu'il en puisse coûter à l'amour-propre national.

Et c'est pourquoi Longfellow, à qui la fréquentation des littératures européennes a fait sentir la nécessité primordiale, pour faire œuvre durable, d'unir l'art à la morale,

avant même de commencer son poème d'Ævangeéline se préoccupe surtout du mètre dans lequel il va l'écrire.

Les extraits du Journal de Longfellow que nous avons donnés nous révèlent, en effet, que le poète s’est obstiné à rédiger en hexamètres son récit d'Evangéline, en dépit des avis contraires de ses amis.

« 28 novembre 1845. — Commencé pour de bon Gabrielle [qui deviendra bientôt Evangéline|, mon idylle en hexamètres. F. [Felton] et Sumner n'ont pas confiance en ce mètre. À moi, il me semble le seul convenable pour un tel poème (1). »

La résistance qu’il dut opposer à ses familiers pendant tout le temps que dura la composition de son ouvrage l’incita même, au moins une fois, à confronter ce qu'aurait pu être une Evangéline en pentamètres avec celle qu'il écrivait. Ainsi, un mois avant l'achèvement du poème, nous trouvons dans son Journal cette note intéressante :

« 26 janvier 1847. — Terminé le deuxième chant d’ÆEvangéline, J'ai ensuite essayé d'en écrire un passage en pentamètres rimés anglais ordinaires. C’est le chant de l’oiseau moqueur :

Upon a spray that overhung the stream,

The mocking-bird, awaking from his dream, Poured such delirious music from his throat That all the air seemed listening to his note. Plaintive at first the song began and slow ;

It breathed of sadness, and of pain and woe; Then gathering all his notes, abroad he flung

The multitudinous music from his tongue, —

As, after showers, a sudden gust again

Upon the leaves shakes down the rattling rain (2).

Le 4 avril 1847, ie poème déjà en cours d'impression, un

(1) Voy. plus haut, p. 75.

des meilleurs conseillers de l’auteur, son ami Sumner, lui fait part de ses inquiétudes et voudrait qu'il laissât son ouvrage « dormir pendant six mois ».. Enfin, Evangéline est parue, Longfellow triomphe :

« 8 novembre 1847. — Le public goûte davantage les hexamètres que je ne pouvais l’imaginer. Je suis plus heureux que jamais d’avoir choisi ce mètre pour mon poème (1). »

Ce succès va s’affirmant chaque jour, et le poète est si content de son « escapade prosodique » qu'il se livre, jusque dans son Journal, à de nouvelles fantaisies métriques (2)!

A la vérité, une bonne part de la popularité immédiate d'Evangéline, surtout en Angleterre, peut être attribuée au fait que ce long poème était écrit en hexamètres. On fut surpris et de l'audace et de la réussite du poète américain.

SI

L'hexamètre, en effet, sans être étranger à la poésie anglaise, est loin de lui être familier. Dans la longue controverse (3) qui a opposé, à intervalles plus ou moins

(1) Voy. plus haut, p. 81.

(2) Ainsi Longfellow écrit dans son Journal à la date du 30 novembre 1847 : « Pluie sans arrêt, toute la nuit. Musique agréable. Dans mon insomnie, Je rêvassai ainsi :

Pleasant it is to hear the sound of the rattling rain upon the roof,

Ceaselessly fallingthrough the night from the clouds that pass so far aloof ;

Pleasant it is to hear the soundofthe village clock that strikes the hour,

Dropping its notes like drops of rain from the darksome belfry in the tower.

Puis encore, le 18 décembre. Il neige :

Soft through the silent air descend the feathery snowflakes ; White are the distant hills, white are the neighbouring fields ; Only the marshes are brown, and the river rolling among them Weareth the leaden hue seen in the eyes of the blind.

(3) Sur cette importante question, voy. notamment :

Saintsbury (George): History of English Prosody,3 vol., Londres, 1906- 1910 (notamment t. I, livres I et IV ; t. II, livre V, chap. v;t. III, livre IX, chap. 1v ; livre X ; livre XI, chap. ut, 1v, v.)

« Prosody from Chaucer to Spencer », dans The Cambridge History of English Literature, Cambrige, 1908-1916, vol. IL, chap. xt ; « The prosody of 17th century », ibid., vol. VIT, chap. 1x; «The prosody of the

éloignés, d'une part, les défenseurs d’une prosodie avant tout nationale, adaptée aux ressources de la langue et conforme à son génie, d'autre part, les partisans d'une imitation savante des modèles antiques, les essais d'hexamètres, quelle que fût leur valeur, ont toujours eu le don d'attirer très fortement l'attention des poètes et des métriciens. On dirait que dans la poésie anglaise, ce vers est le criterium par excellence, la pierre d'achoppement, — une espèce de gageure, un défi jeté à la structure même de la langue.

Il va de soi que nous ne pouvons, à propos d'Evangéline, entreprendre de refaire l'historique de la prosodie anglaise depuis les origines jusqu’à 1847. Mais nous croyons utile, cependant, pour mieux faire saisir l'intérêt suscité par le poème de Longfellow, de rappeler brièvement quelques faits concernant le vers qui s’y trouve employé.

Comme il était naturel, les poètes anglais de la Renaissance discutèrent âprement des mérites comparés du vers mesuré des Anciens et du vers rimé que leur imposait la tradition. Emportés par leur désir de renouveler la technique de la poésie nationale et leur passion de l'Antiquité, les plus ardents adversaires de la rime prétendirent instaurer un vers anglais basé sur la quantité brève ou longue des syllabes, à la manière des vers latins.

C'est l’époque où le pédagogue Roger Ascham (1) dénonce

18th century », ibid., vol. XI, chap. x1; « The prosody of the 19th century », ibid., vol. XIII, chap. vi ; Historical Manual of English Prosody, 1910 (avec Bibliographie).

Omond (T.S.): À Study of Meire, 1903 ; Metrical Rhythm, Tunbridge- Wells, 1905; English Metrists in the Eïighteenth and Nineteenth Centuries : being a Sketch of English prosodical Criticism during the last two hundred yars. Oxford, 1907.

Verrier (Paul) : Essai sur les principes de la métrique anglaise. Paris, 1909-1910.

(1) Ascham (Roger), c. 1515-1568, est surtout connu pour son traité sur l'éducation des enfants : The Scholemaster, dans lequel il préconisecomme méthode essentielle celle de la double traduction d'un modèle latin.

la rime comme un produit « des Goths et des Huns » ; où le poète Gabriel Harvey (1), surtout, préconise, à la place des formes méprisables de la poésie contemporaine, l'emploi du noble hexamètre. Nous ne nommerons que pour mémoire les médiocres versificateurs, aujourd’hui bien oubliés, qui, vers la fin du xvi® et les premières années du xvure siècle, sacrifièrent à ce culte de l’antique : les Richard Stanyhurst (2), les Abraham Fraunce (3), zélés disciples de Harvey ; nous passerons aussi rapidement sur les nombreux traités où poètes et métriciens de la même époque exposèrent leurs préférences et leurs théories : Le discours sur la Poésie anglaise de William Webbe (4). (1586) ; L'Art de la Poésie anglaise de George Puttenham (5) (1589) ; Les

observations sur. l'Art de la Poésie anglaise de Thomas Campion (6) (1602), etc.

(1) Harvey (Gabriel), c. 1545-1630, s’est lui-même désigné comme « l'inventeur des hexamètres anglais ». Il fut le principal animateur de la coterie littéraire qui prétendit imposer au vers anglais les règles de la prosodie latine.

Harvey exerça une grande influence sur la jeunesse de Spencer et leur amitié persista même après que l’auteur de La Reine des Fées eût refusé de plier son génie aux règles prosodiques de « l'inventeur des hexamètres anglais ».

(2) Stanyhurst (Richard), 1547-1618 est un des disciples de Harvey. Il a traduit en hexamètres les quatre premiers livres de l'Enéide de Virgile (1582).

(3) Fraunce (Abraham), c. 1558-1633, fut considéré par ses contemporains comme le meilleur disciple de Gabriel Harvey. On a delui, en hexamètres : The Lamentations of Amintas for the death of Phyllis (1587), version anglaise de l’Amynias en latin de Thomas Watson ; The Countess of Pembroke's Yvuychurch (1591-1592) ; The Countess of Pembroke's Emanuell (1591).

(4) Webbe (William) : Discourse of English Poetrie (1586).

(5) Puttenham (George), mort en 1590. The Arte of English Poeste est de 1589.

(6) Campion (Thomas), 1567-1620 : Observations in the Art of English Poesie, « contre la coutume vulgaire et inartificielle (unartificial) de rimer » (1602).

On trouvera ce curieux traité dans Gregory Smith, Ælizabethan Critical

Essays, 1903, vol. II.

L'excellente Défense de la Rime de Samuel Daniel (1) (1602) devait mettre fin pour deux siècles à ce long débat. A partir de cette date, c'est-à-dire du début du xvur siècle à la fin du xvinie, on ne rencontrera plus l’hexamètre dans la poésie d'outre-Manche. Dans le pentamètre iambique, celle ci semble avoir trouvé son vers définitif, fait pour elle, adapté à son génie, répondant à ses besoins. Seuls, quelques grammairiens publieront, pendant ce long espace de temps, quelques douzaines d’hexamètres menuisés sur le modèle

antique (2).

Mais vers la fin du xvin® siècle et le commencement du xixe, nombreux sont les versificateurs qui essaient à nouveau de lancer, en Angleterre, la mode de l'hexamètre dactylique. Certains des plus grands poètes du temps, las du «couplet » classique, entichés de poésie allemande et férus de l'antiquité, Coleridge et Southey par exemple, n’échappent pas à cet engouement. En 1821, Robert Southey publie en hexamètres anglais un grand poème : Vision du Jugement (3), avec l'intention de tirer de ce mètre difficile, —

(1) Daniel (Samuel), 1562-1619, répondit aux Observations de Campion par son célèbre essai intitulé : À defence of Rime, 1602.

Les deux essais de Campion et de Daniel ont été récemment publiés ensemble, dans Bodeley Head Quartos, n° 14 ; New-York, 1925.

(2) Voy. Saintsbury, ouv. cité, t. IIL, p. 394 et suiv. Signalons cependant, au cours du xvin® siècle, la publication de plusieurs essais qni attirèrent l’attention :

Bysshe (E ) : The Art of English Poetry, 1702 ;

Anonyme : An Introduction of the Ancient Greck and Latin measures in British Poetry, 1737.

Goldsmith (Oliver), « Essay on Versification », Essays, XVIII, 1765.

(3) À Vision of Judgment de Southey parut en 1821. Southey, alors poête-lauréat, explique, dans sa préface, les raisons qui l’ont conduit à écrire ce poème en hexamètres, et, dans une digression, se livre à une attaque violente contre la poésie de Byron, «those monstrous combinations of horrors and mockery, lewdness and impiety ». Byron répliqua aussitôt dans l’appendice aux Deux Foscari, et dans sa propre Vision du Jugement qu'il publia en 1822.

ÉVANGÉLINE, IDYLLE EN HEXAMÈTRES rs

que d’aucuns jugent totalement incompatible avec le génie de la langue anglaise —, le maximum d'effets.

Les hexamètres de Southey firent l'objet de si violentes critiques qu'on a pu parler à leur sujet d’une véritable « bataille » prosodique (1) ! Dès juillet 1821, La Revue d'Edimbourg publie sur la Vision du Jugement une étude acerbe et injuste que l’on peut résumer dans cette phrase définitive : The hexameter line can never be made a legitimate English . measure. L'année suivante, Byron publie à son tour une Vision du Jugement qui n’est, d’un bout à l’autre, qu’une parodie de l'œuvre de Southey. Un professeur de Cambridge, Samuel Tillbrook, publie, par contre, une petite étude très savante et très compréhensive : Remarques historiques et critiques sur les Hexamétristes modernes et sur la Vision du Jugement de Southey, où se devine une protestation indirecte contre la partialité cruelle de la Revue d'Edimbourg ; mais où

Dans la Vision de Southey, le poète, en rêve, voit le feu roi George II (mort en 1820) qui se lève de sa tombe, et qui, après avoir été mis au courant des affaires d'Angleterre par l’ombre de Perceval, se rend au Paradis. Le diable, accompagné de Wilker (le célèbre agitateur londonien), vient à sa rencontre pour lui demander des comptes, mais se retire déconfit. Sur quoi, le roi, ayant reçu l’approbation de Washington, est admis au Paradis, où viennent successivement le congratuler ses prédécesseurs sur le trône d'Angleterre, les principaux personnages du royaume et les membres de sa famille...

Avec une verve véritablement endiablée, Byron écrivit la parodie cruelle mais amusante de la Vision de Southey que chacun conpaît. Quoi qu'il en soit,la Vision du Jugement de Southey est loin d’être une œuvre méprisable. « As to the latter, it is enough to caution the unwary against concluding from the undoubted cleverness of Byron's parody-attack, that Southey’s original is worthless. The English hexameters may be a mistake, but they are about the best of their special pattern of that probably hopeless form... » G. Saintsbury : « Southey », dans The Cambridge History of English Literature, ouv. cité, vol. XI, chap. vi, p- 166.

(1) L'expression est de Saintsbury.

(2) Tillbrook (Samuel) : Historical and critical remarks upon the Modern Hexametrists and upon Mr Southey's « Vision of Judgment ». Cambridge, 1822.

l’auteur n’en déclare pas moins que l’hexamètre ne saurait être acclimaté dans la poésie anglaise.

La « bataille de l’hexamètre» redouble encore d'intensité au commencement du deuxième tiers du xix° siècle. En 1836- 38 paraît à Londres un grand ouvrage destiné à faire couler beaucoup d'encre et à servir de guide à nombre de jeunes poètes en quête de « nouveautés métriques » : c'est L'Histoire des Rythmes anglais d'Edwin Guest (1). À peu près en même temps, deux autres métriciens, Hookham Frere (2) et James Blundell (3), traitent aussi de la question de l’hexamètre anglais, toujours controversée. Blundell, en particulier, publie sous le titre d'Essais en hexamètres une traduction des Eglogues de Virgile, avec une copieuse introduction et des notes.

Bref, au moment où Longfellow va s'essayer à son tour à l'hexamètre anglais, on peut dire que ce vers est au premier plan de l'intérêt prosodique en Angleterre, et probablement aussi dans ce petit cercle de la Nouvelle-Angleterre où se fonde une jeunelittérature. C’est en 1837, en effet, que — premier exercice — notre poète publie quelques hexamètres traduits du Suédois Tegnér, et c'est en 1841 qu'il écrit sa traduction du Souper des Enfants du Seigneur du même auteur. Courts essais de débutant. On y trouve, par exemple, l'article the élidé au commencement d’un vers :

The Artist, the | friend of | heaven, i|magines Saint | John £ [when in | Patmos

ou même :

Th'hanquet}-hall, a | house by | itself, was | timbered of | hard [hr

(1) Guest (Edwin) (1800-1880) : À History of English Rhythms, 2 vol.

(2) Frere (John Hookham) (1769-1846). Voy. Saintsbury: History of English Prosody, t. I, p. 164, 404.

(3) Blundell (James), Hexametrical Experiments, a translation of Virgil's Eclogues, with introduction and notes, 1838. Voy. Saintsbury, ibid.

des chevilles trop apparentes, brisant net le cours naturel du vers :

Friendly the | Teacher | stood, like an | angel of | light there [almong them ;

des vers où les rejets surprennent étrangement, disloquant le rythme :

Glances | sharp as a | sword, into | hearts that to | him were [transparent

Shot he ; his | voice was | deep, was | low like the | thunder [a|far off ;

mais on y rencontre néanmoins quelques hexamètres réussis et coulants :

Simply and | solemnly | now prolceeded the | Christian | ser- [vice,

ou :

Splendid with | portals | twelve in | golden | vapours de|scen- [ding.

Quatre ans plus tard enfin, ayant accepté d'écrire un grand poème (Ævangéline a 1.399 vers) sur le thème que vient de lui fournir le Révérend Conolly, Longfellow envisage aussitôt de le rédiger en hexamètres. N’est-on pas en droit de supposer, après cela, qu’une part de l’enthousiasme subit du poète pour les malheurs des Acadiens pourrait bien être dû à la possibilité que cette anecdote lui offrait d'écrire une «idylle en hexamètres », capable de soutenir la comparaison avec la Saga de Frithiof de Tegnér, ou l'Hermann et Dorothée de Gœthe qu'il venait précisément de traduire et de commenter pour ses étudiants ?

La faveur avec laquelle fut accueillie Ævangéline dans le monde entier servit évidemment la cause du grand vers clas-

sique, ou plus exactement de son imitation anglaise. L'année suivante (1848) paraîtra en Angleterre une autre idylle en hexamètres : The Bothie of Tober-na-Vuolich, dont l'auteur est Arthur Hugh Clough (1). Dix ans plus tard, en 1858, nouvelle et remarquable coïncidence, la littérature anglaise s'enrichira de deux autres poèmes en hexamètres, La Cour de Miles Standish (2) de Longfellow (de beaucoup inférieure à Evangéline), et l’Andromède de Charles Kingsley (3), dans lequel on s’accorde généralement à reconnaître une réussite prosodique supérieure à celle d'Evangéline et de la Vision du Jugement. Enfin, Swinburne, pliant encore davantage l’hexamètre latin au génie de la langue anglaise (qui répugne au dactyle et au trochée, mais, dit-on, « court en iambes et en anapestes ») arrivera à une telle perfection rythmique qu’elle satisfera les plus rigoureux métriciens (4).

L'hexamètre dactylique anglais comporte six syllabes accentuées distinctes, ou six pieds. Les cinq premiers pieds sont des dactyles ou des trochées, sauf le cinquième qui doit toujours être un dactyle, comme le sixième et dernier pied doit être un trochée. Le vers débute par une syllabe accentuée et se termine par une faible, qui suit immédiatement la sixième syllabe accentuée. Le rythme varie évidemment

(1) Clough (Arthur Hugh) (1819-1861) ; poète anglais, né à Liverpool, mort à Florence. Surtout connu par sa traduction de Plutarque (Plutarch's lives, 1859) et ses essais prosodiques, riotamment The Bothie of Toper-na-Fuosich, rebaptisé The Bothie of Tober-na-Vuolich (1848). Ce poème, écrit en hexamètres et qui porte en sous-titre : À longvacation Pastoral, est l'histoire des amours de Philippe Hewson, jeune étudiant radical d'Oxford séjournant en Ecosse, et d'Elspie, la fille d’un fermier des Hautes-Terres.

(« Bothie », en dialecte écossais, désigne une hutte ou cabane.)

(2) The Courtship of Miles Standish parut à Boston en 1858, dans un recueil qui contenait vingt et un autres poèmes.

(3) Kingsley (Charles) (1819-1875) ; Andromeda and other Poems, 1858.

(4) Voy. Saintsbury, ouv. cité, t. III, p. 422 et suiv.

selon la proportion des dactyles et des trochées et la place de la césure. Il varic aussi selon la longueur et la brièveté des voyelles, surtout des voyelles accentuées, et la grande difficulté du vers réside précisément dans l'obligation où se trouve le poète de marier harmonieusement l'accent et la quantité. L'hexamètre classique reposait avant tout sur la quantité et la césure. L’hexamètre allemand est surtout «accentuel ». L'hexamètre anglais est un vers hybride au sujet duquel les métriciens ne sont même pas d'accord sur l'importance relative que le poète y doit donner à l’un et l'autre élément. Si bien que celui-ci doit perpétuellement se torturer l'esprit pour trouver des mots dans lesquels l'accent et la quantité fictive ou réelle des syllabes coïncident, ou du moins ne se heurtent pas.

D'un autre côté, si les dactyles naturels sont nombreux en anglais : chéerily, finally, sûddenly, wändering, slümbering, türbulent, pedceable, bedutiful, prisoner, hädrmony, môtionless, etc., ou d’une formation facile, il est incontestable que la tendance naturelle dela diction anglaise est de « monter » et non pas de « descendre ». Autrement dit, une succession de dactyles et de trochées a toujours tendance à devenir une succession d’anapestes et d’iambes ; et l’anapeste et l’iambe, chacun le sait, sont les deux pieds de prédilection de la poésie anglaise. Cet écueil, joint aux divergences des métriciens quant à la prépondérance de la notion d’accent sur la notion de quantité, ou vice versa, a fait que la plupart des tentatives visant à introduire dans la poésie anglaise moderne un hexamètre, sinon strictement imité de l’hexamètre classique du moins suggéré par lui, ont échoué.

Et il est curieux de remarquer, en effet, que les essais les plus réussis d’hexamètres — au premier rang desquels ceux de Kingsley et de Swinburne, au deuxième rang ceux de Southey et de Longfellow — ont une tendance très nettement anapestique. Le premier temps fort peut se battre en

anacruse (1), et le reste du vers prend alors un rythme franchement anapestique et se termine par une redondante très faible et très brève, qui parfois même disparaît tout à fait. C’est le caractère des hexamètres de Kingsley et bien plus encore de ceux de Swinburne, qui en est arrivé à supprimer entièrement la redondante. C'est aussi le caractère de bon nombre des meilleurs hexamètres de Southey et de Longfellow.

Reste à savoir si un tel vers anglais, aussi éloigné de son modèle, demeure toujours un hexamètre accentuel ? Il faut avoir la franchise de répondre : non. Ce peut être un très bon vers anglais, d’une excellente venue, harmonieux et fluide, ce ne peut être un strict équivalent de l'hexamètre classique. L’hexamètre, en prosodie anglaise, serait donc une hérésie, une atteinte au génie de la langue...

Et cependant, ce vers a de grandes qualités que ses adversaires les plus déclarés (dans sa forme orthodoxe), Saintsbury par exemple, sont les premiers à reconnaître. Il a de l'ampleur, de la majesté, il se prête admirablement à la narration. Sa longueur même {qui peut aller jusqu à dix-sept syllabes !) (2) est, dans la description, un avantage incontestable. Au lieu d'inviter l'auteur à modérer son inspiration, à restreindre son développement, comme cela se produit assurément avec les formes plus brèves, le long hexamètre invite à l'ampleur, à l'abondance et à la précision des détails.

Nous ne pouvons prendre de meilleur exemple que celui

(1) Les métriciens nomment anacruse un demi-pied ou syllabe précédant l'arrangement métrique régulier. En prosodie anglaise, bien qu'il y ait des exemples de pure anacruse, celle-ci prend généralement la forme d'un pied monosyllabique qui peut être inclus dans le vers. (Voy. Saintsbury, ouv. cité, t. I, p. xvir..)

(2 Cinq dactyles de trois syllabes, plus un trochée de deux sylabes.

qui nous est offert par Longfellow lui-même : ses deux descriptions du chant de l’oiseau-moqueur. Si l'on veut bien rapprocher les dix pentamètres rimés que nous avons cités au début de ce chapitre (1) des dix hexamètres d’Evangéline qui leur correspondent, on s’apercevra aussitôt de la supériorité intrinsèque du vers dactylique de six pieds sur le vers ïambique de cinq pieds. Comme ce précieux essai du Journal (et que nous eussions admiré dans le corps d'un autre poème) nous paraît d'une musique grêle à côté de la rédaction définitive, pleine, riche, somptueuse : la même marche jouée successivement au piano puis à l'orgue. Sans compter qu'avec l’hexamètre la musique n’est pas seule à gagner en ampleur : dans la citation ci-dessous les expressions mises en italiques montrent, sans qu'il soit besoin d’insister davantage, tout ce que le poète a pu ajouter à son premier texte — comprenant le même nombre de vers — de détails poétiques (wildest of singers, in crystal shower), de mouvement (swinging aloft), d'étendue (and the woods and the waves...), d'images (Seemed they to follow or guide the revel of frenzied Bacchantes), tout ce qu'il a pu préciser (a willow spray, floods of delirious music, etc.) afin de donner à son morceau cette plénitude que nous admirons :

Then from a neighbouring thicket the mocking bird, wildest of [singers, Swinging aloft on a willow spray that hung o’er the water,

Shook from his little throat such floods of delirious music, That the whole air and the woods and the waves seemed si- [lent to listen.

Plaintive at first were the tones and sad ; then soaring to mad- [ness Seemed they to follow or guide the revel of frenzied Bacchan- [tes.

(1) Voy. plus haut, p. 126.

Single notes were then heard, in sorrowful, low lamentation ; Till, having gathered them all, he flung them abroad in deri- [sion,

As wüen, after a storm, a gust of wind through the tree tops Skakes down the rattling rain in a crystal shower on the bran- [ches (1).

D'autre part, la longueur même de l’hexamètre invite à une pause nalurelle assez longue à la fin de chaque vers, ce qui permet au lecteur de reprendre haleine avant d'aborder le vers suivant. Cet arrêt inévitable — qui dans la plupart des cas ne compte pas prosodiquement — en Jui accordant plus detemps, permet au lecteur de mieux suivre le récit, tout en s’abandonnant au charme de la poésie. Par là, sans doute, l’hexamètre s'apparente à la prose, et ce trait de ressemblance augmente encore, d’un certain point de vue, ses aptitudes narratives.

Ce n'est d’ailleurs pas le moindre défaut de l'hexamètre anglais qu'il possède ainsi une tendance très nette à se rapprocher de la prose, füt-ce, bien entendu, de la prose la mieux rythmée et la plus poétique.

Une des raisons de la popularité d'Evangéline fut donc, assurément, que ce long poème se lisait aussi aisément que de la prose — une prose chantante et cadencée, facile et

coulante... Dès les premiers vers, ce caractère frappe vivement : ”

In the Acadian land, on the shores of the Basin of Minas, distant, secluded, still, the little village of Grand-Prélay in the fruitful valley. Vastmeadows stretched to the eastward, giving the village its name,and pasture to flocks without number. Dikes, thatthe hands of the farmers had raised with labour incessant, shut out the turbulent tides ; but at stated seasons the flood-gates opened, and

(1) Evangeline, v. 873-882.

welcomed the sea to wander at will o’er the meadows. West and south there were fields of flax, and orchards and cornfields(1)...»

Est-il bien sûr que sans without number, sans labour incessant et sans o’er, le lecteur non prévenu (et le rythme de l’hexamètre n’est pas familier au lecteur anglais) se douterait qu’il se trouve en présence de huit hexamètres et non pas simplement de huit lignes de prose, tant est respectée toute la structure normale de la phrase : ordre des différents éléments, ponctuation, etc. ? L’agencement poétique, la disposition sur la page, la proposition isolée avec le vers, invitent seulement à une diction cadencée, qui ajoute un charme de plus à la lecture d’une histoire touchante, si limpide, si pleine de beaux sentiments et de magnifiques descriptions. Que le lecteur ordinaire, incapable de goûter l'harmonie compliquée des plus belles strophes lyriques ou la musique subtile du vers blanc, se sent à l’aise devant cette simple mélodie !.….

Mais la popularité d’'Evangéline ne justifie en aucune manière une condamnation aussi sommaire de ce poème. Chacun sait d'expérience qu'il n’est pas si aisé d’écriredes «vers faciles », et le temps passé par Longfellow à rédiger ces 1.400 vers nous indique déjà quel soin le poète a apporté à la composition de son ouvrage. « Evangeline is so easy for you to read, because it was so hard for me to write », disait-il

(1) Evangeline, v. 20-27 :

In the Acadian land, on the shores of the Basin of Minas,

Distant, secluded, still, the little village of Grand-Pré

Lay in the fruitful valley. Vast meadows stretched to the eastward, Giving the village its name, and pasture to flocks without number. Dikes, that the hands of the farmers had raised with labour incessant, Shut out the turbulent tides ; but at stated seasons the fiood-gates Opened, and welcomed the sea to wander at will o'er the meadows, West and south there were fields of flax, and orchards and cornfields.

140 L'ÉVANGÉLINE DE LONGTELLOW

un jour à l'un de ses amis (1). Quoi qu'on puisse dire, popularité n’est pas toujours signe d'infériorité, et le poème d'Evangéline, par ses qualités purement prosodiques, justifie déjà l'accueil que lui firent les connaisseurs, non seulement en Amérique et en Angleterre, mais dans le monde entier. Sans atteindre à la réussite ultérieure d'un Kingsley et à la perfection technique d’un Swinburne, Evangéline marquüait un progrès très net sur les hexamètres anglais déjà parus, y compris ceux de la Vision du Jugement de Southey.

Essayons donc d'examiner quelques passages d'Evangeéline pris en différents points du récit,et voyons quel parti le poète a su tirer d’un instrument aussi difficile à manier et dont un Lord Derby disait que c'était « a pestilent heresy » (2)1

Prenons, pour commencer, ces passages où la muse du poète se fait si familière, si humble, si homely, qu'elle se confond, pour ainsi dire, avec l'atmosphère rustique de la primitive et vertueuse Acadie. Les lourds chariots chargés de foin parfumé rentrent à la ferme, à la nuit tombante :

Late, withthe | rising [| moon,re|turned the | wains from the | [marshes,

Laden with | briny } hay, that | filled the | air withits | odour; Cheerily | neighed the | steeds, with | dewontheir | manes and [their | fetlocks,

While ajloft on their | shoulders the | wooden and | ponde- [rous | saddles,

Painted with | brilliant | dyes, and a|dorned with | tassels of]

[crimson,

Nodded in | bright alrray, like | hollyhocks | heavy with | [blossoms.

Patiently | stood the | cows mean|while, and | yielded their | [udders

(1) Kennedy, ouvr. cité, p. 230.

(2) Cité par Saintsbury, ouvr. cité, III, p. 422.

Unto the | milkman’s/hand ; whilst | loud, and in | regular | [cadence, Into the | sounding | pails the | foaming | streamlets dejscen-

[ded… (1)

Le pittoresque de ce tableau rustique est indéniable ; ilne doit pas, cependant, nous fermer les yeux (et l'oreille) à l'effort trop évident grâce auquel l’auteur est parvenu à couler sa phrase nombreuse dans ce moule ingrat. Les deux premiers vers, où dominent les trochées, évoquent la marche lente et régulière des lourds véhicules. Les quatresuivants, dans lesquels le trochée alterne avec le dactyle et semble lui répondre, traduisent heureusement l'effort cadencé des attelages parés de brillantes couleurs, — bien qu'aloft on suggère la cheville. Mais les deux vers suivants, avec leurs spondées inéluctables (cow mean et surtout hand whilst comportent effectivement deux « longues » chacun), agissent sans raison sur la fin du passage à la manière d’un frein. Dactyles et spondées, en prosodie anglaise, font rarement bon ménage. Avec le dernier vers, toutefois, nous retrouvons une cadence plus heureuse et notre oreille est satisfaite, — encore que cet hexamètre (et l’hexamètre est par essence dactylique) ne contienne que deux dactyles pour quatre trochées…

Le poète n’en est encore qu'à ses débuts ; laissons-le se faire la main et choisissons, un peu plus loin, un autre passage.

Les colons acadiens, depuis cinq jours, sont prisonniers dans l’église de Grand-Pré ; le cinquième jour a lieu l'embarquement. Le poète décrit le lugubre défilé des femmes conduisant jusqu’au rivage leurs pesants chariots chargés de meubles :

(1) Evangeline, v. 186-194.

Soon o’er the | yellow | fields in | silent and | mournful prol [cession, Came from the | neighbouring | hamlets and | farms the Afca- [dian | women, Driving in | ponderous | wains their | household | goods to ; [the | sea-shore,

Pausing and | looking | back to | gaze once | more on their | [dwellings,

Ere they were | shut from | sight by the | winding | road and [the | woodland.

Close at their | sides their | children | ran, and | urged on the! [oxen, While in ‘their | little | hands they | clasped some | fragments [of | playthings (1).

Les hexamètres se sont faits plus réguliers et plus aisés ; leur rythme est franchement accentuel et le lecteur n’a nullement besoin de s'appliquer à raccourcir ou allonger telle syllabe pour garder la mesure. Les dactyles l’emportent, cette fois, sur les trochées ; le premier et l’avant-dernier pied de chaque vers, comme il se doit, sont régulièrement dactyliques, et l’on ne trouve dans toute ce passage de sept vers qu'un seul spondée (au 4® vers) qui marque là un temps d'arrêt justifié dans le lugubre défilé, le suprême regard en arrière sur la patrie perdue — ce suprême regard si émouvant qu'a fixé dans le bronze le sculpteur Hébert dans sa statue d'Evangéline (2), à Grand-Pré :

Pausing and | looking | back to | gaze once | more on their | [dwellings.

Notons encorela lenteur et la lourdeur parfaites du 3° vers :

Driving in | ponderous | wains their | household | goods to [the | sea-shore,

(1) Evangeline, v. 526-532.

(2) Voy. plus loin, chap. vin.

dans lequel la résonance du dernier pied (d’ailleurs compensée par la rapidité relative des deux dernières syllabes du pied précédent) prolonge habilement le tableau, — pour nos yeux qui aperçoivent la mer, avec, par delà celle-ci, l'exil cruel et encore mystérieux ; pour notre oreille, qui continue d'entendre le roulement lugubre des charrettes, tout en percevant déjà le mugissement des vagues. Avec leur césure régulièrement au milieu des vers, respectant la construction de la phrase et facilitant ainsi le travail de la pensée, ces hexamètres conviennent tout à fait à la narration. S'il est permis de les trouver, malgré tout, un peu froids, rappelons-nous que Longfellow était bien mal à l'aise pour jeter l'anathème à ses propres ancêtres, les geôliers des Acadiens.

Poursuivons notre examen. Voici une strophe plus longue, une ample et majestueuse description d’un chaud midi sur le bas Mississipi. Evangéline et ses compagnons, après avoir descendu, dans leur lourd chaland, le cours du « Père des Eaux» (1), atteignent, un matin, la région des lacs de l’Atchafalaya. L'onde resplendit au grand soleil ; l'air est tout parfumé des fortes senteurs du lotus et du magnolia ; les rameurs sont fatigués par toute une nuit de voyage; la chaleur accablante invite les Acadiens errants à se reposer sous les frais ombrages des saules. L’hexamètre de Longfellow que nous avons vu jusque-là côtoyer de si près la prose pourra-t-il se hausser jusqu'à cette somptueuse beauté ? Jugeons-en plutôt :

Thus ere another noon they emerged from those shades ; and

[before them Lay in the golden sun, the lakes ofthe Atchafalaya.

(1) C'est la traduction du mot indien Meschacébé ou Mississipi.

144 L'ÉVANGÉLINE DE LONGFELIOW

Water-lilies in myriads rocked on the slight undulations Made by the passing oars, and, resplendent in beauty, the lotus Lifted her golden crown above the heads of the boatmen. Faint was the air with the odorous breath of magnolia blos- [soms, And with the heat of noon ; and numberless sylvan islands, Fragrant and thickly embowered with blossoming hedges of [roses, Near to whose shores they glided along, invited to slumber. Soon by the fairest of these their weary oars were suspended. Under the boughs of Wachita willows, that grew by the mar-

[gin,

Safely their boat was moored ; and scattered about on the [greensward,

Tired with their midnight toil, the weary travellers slumbe-

[red (1).

Nous nous reprochons d’affaiblir, et même de gâter par un commentaire desséchant,. l'impression de beauté que ne peuvent manquer de laisser au lecteur de tels vers. Une chose, cependant, mérite d’être soulignée au point de vue prosodique: c’est l’admirable fluidité de ce passage. Le vers glisse mollement, comme le bateau chargé d’exilés sur les eaux miroitantes et calmes de l’Atchafalaya. Les accents réguliers martellent la phrase poétique comme des coups de rames donnés en cadence, et leur monotonie même s’harmonise à souhait avec la chaleur de ce jour radieux et la fatigue des voyageurs. Les finales, toutes brèves et douces, suggèrent le glissement léger de l’embarcation après un coup d’aviron amolli. De même, à l’intérieur des vers, le grand nombre de monosyllabes aux consonances assourdies : noon, shades, golden, oars, crown, soon, grew, moored, weary, etc., contribuent à créer, autour de ce morceau, cette atmosphère si prenante de mélancolie et de langueur qu'ins-

(1) Evangeline, v. 806-818.

pire toujours à l’homme épris de poésie un spectacle d’une trop majestueuse beauté.

Remarquons encore combien l'abondance des dactyles à base de syllabes longues donne d'ampleur au vers plusieurs fois prolongé par l’enjambement, parfois jusqu’au milieu du vers suivant. Enfin, n'est-il pas curieux de noter que les plus beaux de ces beaux vers présentent déjà le caractère nettement anapestique des hexamètres de Kingsley ou de Swinburne ? Dans un vers aussi musical que :

Faint was the air with the odorous breath of magnolia [blossoms

le dactyle n'a-t-il pas une tendance toute naturelle à se muer en anapeste, rythme aimé de l'oreille anglaise :

- Faint | was the air 5 with the ojdorous breath|of magnollia [bloss|oms

et n'est-ce pas là, précisément, la formule des hexamètres d'Andromède, un pentamètre anapestique avec anacruse et hypercatalexis (1) :

Falls | from the sky | like a star, | while the wind | rattles [hoarse : in his pinlions (2j.

Cette mutation, naturelle, semble-t-il, se remarque d'ailmesure qu'avance la rédaction du

leurs de plus en plus à poème. Et, à ce propos, il n’est pas inutile de rappeler que le poème n’a pas été tout à fait composé dans l’ordre où il se présente au lecteur (3).

Nous trouvons ainsi :

And | as the tides | of the sea | arise | in the month | of sep- [tembler (4)...

1) Syllabe en trop à la fin d'un vers.

2) Cité par Saintsbury, ouvr. cité, t. III, p. 418. 3) Voy. plus haut, chap. 1v.

4) Evangeline, v. 1301.

Mixed | with the whoop | of the crane | and the roar | of the grim | [alligatior (1)...

With | the delicious balm | that they bore | in their vasles of - feryst|al (2)...

Crown | us with as|phodel flowers | that are wet | with the [dews | of nepenthle (3).

Des hexamètres sur ce modèle, Miles Standish nous en fournira des passages entiers. Voici par exemple, le départ de Miles Standish pour la guerre :

Just | in the gray | of the dawn | ,asthe mists | uprose | from [the mead|ows, There | was a stir | and a sound | in the slum|bering vill|age [of Plymouth ; Clang|ing and click|ing of arms, and the ordjer imperlative, « For|ward »!

Givien in tones | suppressed, | a tramp | of feet, | and then

[siltence.

Figlures ten | , in the mist, | marched slow]ly outlof the vil!- [lage.

Stand|ish the stal|wart it was, | with eight | of his vallorous [arm|y,

Led | by their Indian guide, | by Hob}jomok, friendlof the [whiteimen,

North}ward march|ing to quell | the suddien revolt | of the [saviage (4).

Voyons enfin comment le poète arrive à ployer son hexamètre à l'analyse psychologique, à l'expression d’un état

(1) Zbid., v. 805. De quelque façon qu'on scande ce vers, on remarquera que Longfellow met l’accent sur l’avant-dernière syllabe d’alligator, et non sur la première.

(2) Tbid., v. 1061.

(3) Ibid., 1226.

(4) The Courtship of Miles Standish, NV.

d'âme. Prenons un de ces passages où la douleur de l'héroïne est si vive qu'elle semble jaillir spontanément en brèves coulées brûlantes, ponctuées de soupirs profonds et de sanglots déchirants, et défier, en quelque sorte, tout arrangement prosodique trop étudié.

Evangéline désespère de jamais retrouver son bien-aimé dont l'ombre fuit sans cesse devant elle, à mesure qu’elle avance, tel un décevant mirage :

And the soulofthemaiden, between the stars and the fire-flies, Wandered alone, and she cried,— «O GabriellO my beloved! Art thou so near unto me, and yet I cannot behold thee ?

Art thou so near unto me, and yet thy voice cannot reach me? Ah ! how often thy feet have trod this path to the prairie ! Ah ! how often thine eyes have looked on the wodlands around

[me !

Ah ! how often beneath this oak, returning from labour,

Thou hast lain down to rest, and to dream of me in thy slum-

[bers !

When shall these eyes behold, these arms be folded about

[thee (1) ?

Nous avons là tout un morceau rythmé sur les soupirs et les sanglots d'Evangéline. Accent et quantité s'accordent à merveille, mais la tendance anapestique de ces vers est si forte que deux au moins (1 et 8) :

And the soul ! of the maidlen, between | the stars[and the fire|-flies…

Thou hast lain | down to rest}, and to dream | of me | in thy [slum}|bers !

et à la rigueur cinq sur neuf (1, 5, 6, 7, 8), peuvent être

(1) Evangeline, v. 1045-1053.

considérés comme de véritables pentamètres anapestiques, avec hypercatalexis, mais sans anacruse. Conséquence curieuse de la sympathie sincère du poète pour l'héroïne qu'il a créée : son émotion, pour s'exprimer, abandonne le dactyle propre et prend spontanément un mètre plus naturel à la prosodie anglaise... La première phrase, purement narrative, se prolonge jusqu'à la césure du deuxième vers; mais chacun des vers 3, 4, 5, 6, 7, et 8 est un douloureux sanglot, où la malheureuse jeune fille appelle sans cesse l'impossible rapprochement du toi et du moi : thou, me — 1, thee — thou, me — thy, me.

La dernière phrase est un cri d'angoisse désespéré dans laquelle les deux mots essentiels, résumant tout le drame, sont admirablement mis en valeur, l’un au début, l'autre à la fin du vers : When... thee ?

Notons, enfin, comme chaque sanglot s'élève du même mouvement naturel jusqu’au cinquième accent du vers, pour retomber aussitôt et s’éteindre avec le battement en écho de la dernière syllabe.

Art consommé sous des apparences de simplicité et de. monotonie, voire même de sing-song, tel est donc en fin de compte le jugement qu'il faut porter sur le mètre de ce poème, où l’auteur a, de propos délibéré, joué la difficulté.

Cette simplicité — d’ailleurs plus apparente que réelle — le poète l'avait jugée, avec raison, nécessaire, étant donné le caractère de son sujet, et, personne, de bonne foi, ne saurait lui en faire grief. Aussi, tout en reconnaissant volontiers qu'un très grand nombre de vers d'Evangéline rappellent vraiment plus qu'il ne faudrait la prose, pensons-nous néanmoins que l'essai tenté par Longfellow pour doter la jeune littérature américaine d’un grand poème narratif en hexamètres n’a pas été vain, si même certaines

de ses meilleures réussites ne conservent parfois de l'hexamètre orthodoxe guère autre chose que le nom.

Mais laissons de côté la technique et examinons maintenant si, d’un point de vue moins spécial, le poème d’'Evangéline ne mérite pas mieux qu'un succès d'estime.

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