CHAPITRE VI
Longfellow peintre et conteur.
En prenant pour sujet un thème emprunté à l’histoire (et à la géographie) du Nouveau-Monde, dans la ligne du Forgeron du Village et du Naufrage de l'Hespérus (1), Longfellow coupait court aux critiques assez vives d'académisme et d’exotisme dont ses premiers poèmes avaient fait l'objet. Avec Evangéline, il devenait essentiellement national dans son inspiration poélique. Il cessait d’être uniquement un traducteur de talent, un interprète idéal des littératures européennes, et s'élevait jusqu'aux hauteurs plus périlleuses, mais glorieuses, de la création vraiment originale.
Par ce nouveau poème qui peignait, indirectement en Acadie et directement en Louisiane, dans un décor à la fois grandiose et familier, la vie simple mais moralement belle de ses compatriotes américains, Longfellow avait, cette fois, toutes chances d'atteindre le grand public qu'il visait.
Un fait frappe avant tout commentaire : 37.000 exemplaires d Evangéline furent vendus en Amérique en l’espace de dix ans (2),etil est matériellement impossible d'évaluer à com-
(1) The Wreck of the Hesperus, The Village Blacksmith et Excelsior appartiennent au même recueil : Ballads and other Poems (1841).
(2) De 1847 à 1857. D'après Allibone (S. Austin) : À critical Dictionary of English literature and british and american authors, 3 vol. Vol. I p. 1123, Philadelphie et Londres, 1877.
bien de centaines de milliers, ou plutôt à combien de millions d'exemplaires ce poème, lu dans tous les pays du monde, traduit en dix ou douze langues, étudié dans toutes les écoles du Nouveau-Monde, a été tiré depuis.
À la vérité, cette immense popularité pèse sur la critique el semble gêner nombre de commentateurs. Une œuvre tant goûtée de la foule peut-elle être vraiment bonne ? Une littérature qui se fait gloire de ses tendances démocratiques peut-elle être jamais une grande littérature ? L'écrivain le plus intéressant n'est-il pas, au contraire, celui qui se tient ostensiblement à l'écart de la foule dont il méprise bruyamment la simplicité et la sentimentalité naïve ?
Nous ne sommes pas de ceux qui tiennent généralement pour infaillible le jugement de l'opinion populaire, en malière d'art moins que partout ailleurs ; mais nous ne trouvons pas nécessairement judicieuse l’assertion inverse, à savoir que tout ce qui est populaire est, a priori, médiocre ou mauvais. Ce qui est certain, en tout cas, c'est que l’auteur d'Evangéline, — qui jamais, ni dans sa vie ni dans son œuvre, n'a cherché à flatter le public pour en tirer avantage, — a réussi à faire œuvre populaire en proposant à ses lecteurs les plus hautes beautés morales et poétiques. Qu'il s'agisse de peindre la pureté du cœur, l'amour fidèle ou la charité désintéressée d’une femme, la splendeur d’un midi sur un lac des tropiques, ou la sérénité d'une scène rustique dans un village de colons français, le même souci de beauté guide et soutient, d’un bout à l’autre, le poème que nous étudions.
Que Longfellow, puritain, se refusât à glorifier toute sensualité, toute passion charnelle ; qu'il fût incapable néanmoins de s'élever très haut dans le sublime et de nous entraîner à sa suite jusqu'aux sommets éthérés où nous porte d'un coup d’aile un Shelley ; qu'il fût incapable (ou qu’il dédaignât) de nous plonger au plus profond des abimes
philosophiques où notre pensée se perd à la suite d'un Robert Browning ; qu'il fût dépourvu de la vigueur entrainante d'un Byron, ou simplement de la virtuosité prosodique d’un Tennyson ou d’un Swinburne, nous l’accordons volontiers. Mais une forme supérieure de beauté émane cependant de son œuvre et tout particulièrement de son chel-d'œuvre, Evangéline : la sérénité alliée à la simplicité, cette forme de beauté que toute âme saine sent et goûte sans effort, et presque sans initiation préalable, devant tous les grands spectacles de la nature, devant l'amour naturel sincère ou le chagrin profond, comme devant les légères fumées bleues qui monteut d'un village, le soir, au crépuscule. Longfellow a su gagner de façon durable le cœur de ses compatriotes, fermiers et colons à la vie simple et morale, dans un pays encore tout proche de l'état naturel, parce qu'il a su se mettre à leur portée, et se faire une âme avec ce qu'il y avait de meilleur dans la leur :
Ripe in wisdom was he, but patient and simple and chil-
[like (1) …
Cette simplicité, «this homeliness », si apparente dans Evangéline comme dans la majeure partie de son œuvre, est donc loin d’être pure indigence intellectuelle, mais attitude philosophique raisonnée, ou, si l’on veut, état d'âme du chrétien convaincu. D'où il découle naturellement que l'autre trait essentiel de ce poème, c’est son profond accent de sincérité.
Partout, cette simplicité et cette sincérité éclatent. Elles se manifestent dans la limpidité du récit, dans la facilité de la langue, dans l'exactitude même des faits historiques évoqués. Aïnsi, l'on a cru longtemps que Longfellow avait
(1) Evangeline, v. 278.
peint les Acadiens d’après ses propres souvenirs des villageois français, tels qu’il eût souhaité voir les humains en général, et l'on a dit fréquemment d'Evangéline que c'était une évocation romantique de « l’âge d'or». Nous montrerons plus loin que les Acadiens étaient bien, dans l’ensemble, tels qu’on les trouve dans ce poème. Les traits de mœurs, les habitudes de vie, les superstitions, la couleur locale, en un mot, que l’auteur met dans son œuvre marquent chez luiun désir certain de peindre d’après nature et prouvent qu'il a eu le souci constant de se renseigner. Même le tableau de l'expulsion des Acadiens de Grand-Pré repose sur la documentation la plus exacte qu’il fût alors possible de se procurer. Comment ne pas être surpris, enfin, de l'extraordinaire impression d’exactitude que laissent aussi les descriptions de l’'Acadie, du Mississipi ou de la Basse- Louisiane, surtout quand on sait que Longfellow n'avait jamais visité aucun de ces pays ?
Sérénité en face de la vie, simplicité du cœur et sincérité des sentiments, auxquelles se joint encore une constante volonté de noblesse, telles sont bien les qualités fondamentales dont est imprégné, du commencement à la fin, le poème d'Evangéline.
À. = La-Nature et la: Vie.
‘ Ces qualités morales n’eussent suffi, cependant, à faire de cette idylle un chef-d'œuvre si Le poète n'eût été,en même temps qu’'«une belle âme », un bon ouvrier. Or, si l'on peut considérer la tentative prosodique de Longfellow comme un demiéchec, les dons narratifs et descriptifs qu'il déploie dans Ævangéline sont incontestablement très grands. La composition de ce long poème de quatorze cents vers est à tous égards parfaite, les deux parties bien
équilibrées, le thème central jamais perdu de vue, les digressions brèves et disposées à propos pour reposer l’attention, la marche du récit appuyée, d’un bout à l'autre, par une magnifique galerie de fresques, de tableaux, de portraits, d'esquisses, d'une variété et d'une richesse incomparables, et ponctuée, de place en place, par de beaux vers bien frappés.
Par la manière dont ila su utiliser et fondre dans son récit les matériaux si divers qu’il avait rassemblés, Longfellow s’est vraiment affirmé artiste consommé. Son art tient davantage du peintre que du musicien. Il procède par larges tableaux successifs, savamment composés et alternés, qu'il relie à mesure par un canevas narratif généralement assez bref. Larges fresques symboliques, comme celles par lesquelles s'ouvre le poème : d’abord, le panorama du village de Grand-Pré s’étalant dans la plaine verdoyante et fertile, au bord du Bassin des Mines ; d’un côté, la forêt vierge, de l’autre, la silhouette imposante du Blomidon, et, partout, au centre, encloses par les « levées » que les Acadiens ont construites pour arrêter les flots, de grasses prairies où paissent d'innombrables troupeaux ; puis, la grand’ rue du village, si française d'aspect et d’atmosphère, les paysannes assises par groupes devant leurs portes, par une belle après-midi d'été, « devisant et filant », les rouets actifs, les coiffes blanches, les jupes de « droguet » rouges et bleues, rien ne manque, et le bon curé, respecté et aimé, vient jeter sur cette scène de bonheur rustique une note de spiritualité. Ou bien encore, la rentrée des troupeaux. le soir, à la ferme: à droite, au premier plan, les grands bœufs paisibles appuyant leurs fanons sur l'encolure puissante de leurs voisins, la génisse favorite d'Evangéline portant au cou un large ruban (sa maîtresse est encore un enfant !) ; à gauche, le berger et son troupeau de moutons bêlant ; derrière lui son chien, conscient de son importance ; enfin, à l'arrière-
plan, les attelages aux harnais peints de couleurs vives, trainant les lourds chariots chargés de foin parfumé...
Ce sont encore des tableaux d'intérieur d’un réalisme accueillant, telle cette veillée chez les Bellefontaine, où, dans l'habitation d’un fermier cossu, nous voyons successivement le vieux Bellefontaine assis au coin de l’âtre immense tisonner en chantant, tandis que sa fille, la belle Evangéline, file la laine à son rouet ; puis, le vieux notaire, René Leblanc, aïeul aux cent petits-enfants, apposant avec solennité « le grand sceau de la loi» surle contrat de mariage, tandis que les deux fiancés et leurs pères se tiennent debout, auprès de lui, sans mot dire, les yeux fixés sur le papier timbré, tout pleins d'une gravité consciente.
Ce sont des natures mortes, comme ce souper délaissé au soir de l'arrestation de tous les chefs de famille acadiens, avec, sur la nappe très blanche, le pain de froment, le miel parfumé de toutes les fleurs de la vallée et de la forêt, le pot de bière, le fromage fraîchement apporté de la laiterie, et surtout, au haut bout de la table, à sa place accoutumée, le grand fauteuil vide du maître de céans qui jamais plus ne reviendra l’occuper.
En d’autres passages, l'artiste a rendu d'une façon définitive des sites réels et connus par leur beauté : le Mississipi, fleuve géant roulant sesflots d'or impétueux entre ses rives luxuriantes, ou le lac Atchafalaya endormi, grisé par le soleil tropical et les parfums violents des lotus et des magnolias, — et, toujours au premier plan, la lourde barque chargée d'Acadiens fugitifs ; ou encore les Monts Ozarks, au clair de lune, profilant leurs contours majestueux et romantiques sur l’immense prairie déserte.
Ce sont des tableaux idylliques ou dramatiques, grands ou petits, sortis tout entiers de l'imagination du poète et formant, en somme, son récit: Evangéline allant porter aux moissonneurs altérés la bière rafraîchissante, ou revenant
de la messe, le dimanche, vierge pure rayonnant d'une céleste beauté ; Gabriel, sous les arbres du verger (que baigne l'inévitable clair de lune) guettant sur une fenêtre l'ombre chaste de sa fiancée ; ou le joyeux festin des fiançailles sous les ombrages de Benoît Bellefontaine ; ou la scène émouvante des Acadiens trop confiants, retenus prisonniers dans l'église de Grand-Pré. C’est encore le lent défilé des femmes acadiennes conduisant au lieu d'embarquement, jusqu'à l'embouchure désormais célèbre du Gaspereau, leurs lourdes charrettes chargées de mobilier. C’est le campement des bannis, la nuit sur le rivage : au premier plan, Evangéline soutenant son vieux père agonisant, le prêtre en prières ; autour d'eux, la foule accablée ; au fond, d'un côté les vaisseaux sinistres, de l’autre, éclairant le tout, l'immense incendie du village de Grand-Pré.
Ailleurs encore, en Louisiane, c'est la scène joyeuse de la rencontre où les bannis retrouvent enfin un groupe heureux et prospère de leurs voisins d’Acadie, — tableau aussitôt suivi d’un autre, d'un pathétique intense : Evangéline seule, dans le jardin de Basile, toute secouée de sanglots, appelle d’une voix désespérée celui qui l’aime et qui aussi désespère.
Ailleurs enfin, c'est une succession si rapide de visions coordonnées, suggérées en quelques vers, avec, de place en place, une scène plus poussée, que, malgré soi, on ne peut s'empêcher d'évoquer les procédés actuels du cinématographe. Nous n'en citerons que deux exemples, mais qui nous semblent à tous égards admirables. D'abord cette scène rustique exquise de la soirée des fiançailles, où la sensation du mouvement des images nous est donnée par la plénitude de chaque vers, exprimant successivement un geste ou une action complète : :
Alors, Evangéline vint poser sur la table une lampe de cuivre,
emplit jusqu'au bord le pot d'étain de la bière familiale, — une bière à la couleur de noisette, renommée pour sa force au [village de Grand-Pré ; tandis que le notaire, tirant desa poche son encre et ses papiers, écrivit d'une main ferme et la date et l’âge des parties, détaillant en troupeaux de moutons et de bœufs la dot” de la [fiancée.
Avec soin les choses furent faites, et, le contrat dûment achevé, le grand sceau de la loi, comme un soleil, en marge, fut apposé. Alors, puisant dans sa bourse de cuir, le fermier jeta sur la [table, en bonnes pièces d'argent, trois fois les honoraires du notaire, Solennel, le vieillard se leva, bénit les fiancés, puis, levant bien haut son pot de bière, à leur bonheur il but, — essuya l’écume de ses lèvres, fit un profond salut, et partit. Cependant qu’en silence les autres s’assirent, pensifs, au coin [de l’âtre ; jusqu’à ce qu'Evangéline allât dans son coin quérir le jeu de [dames.
Aussitôt la partie s’engagea. Dans leur lutte amicale, les vieillards riaient à chaque coup heureux, comme à chaque manœuvre [manquée ; riaient quand un pion allait à dame, ou qu'une brèche ouvrait [la diagonale.
Assis à l’écart, dans l’embrasure d’une fenêtre, dans la pénom- [bre du crépuscule, les amoureux se parlaient tout bas, et contemplaient la lune éclairant la mer pâle et la brume argentée des prairies. En silence, une à une, dans les prairies infinies du ciel, fleurirent les étoiles jolies, les doux ne-m'oubliez-pas des
[anges (1)... Enfin, la grande scène finale, si poignante, si pathétique,
(1) Evangeline, v. 330-352:
Then Evangeline lighted the brazen lamp on the table, Filled, till it overflowed, the pewter tankard with home-brewed -Nut-brown ale, that was famed for its strength in the village of {Grand-Pré ; While from his pocket the notary drew his papers and inkhorn, Wrote with a steady hand the date and the age of the parties,
où, dans un hospice de Philadelphie, Evangéline, devenue sœur de charité, reconnaît son Gabriel agonisant, atrocement vieilli et défiguré par la souffrance :
Mais soudain, arrêtée par la peur ou la surprise profonde, elle resta immobile, les lèvres entr'ouvertes et blêmes, tandis [qu’un grand frisson la secouait tout entière. Oubliées, les fleurettes tombèrent de [ses doigts, et tombèrent de ses yeux et de ses joues la lumière et l'éclat [du matin.
Un cri d’une si terrible angoisse s’échappa de ses lèvres que les agonisants en tressaillirent sur leurs grabats (1)...
Naming the dower of the bride in flocks of sheep and in cattle.
Orderly all things proceeded, and duly and well were completed,
And the great seal of the law was set like a sun on the margin.
Then from his leathern pouch the farmer threw on the table
Three times the old man's fee in solid pieces of silver ;
And the notary rising, and blessing the bride and the bridegroom,
Lifted aloft the tankard of ale and drank to their welfare.
Wiping the foam from his lip, he solemnly bowed and departed,
While in silence the others sat and mused by the fire-side,
Till Evangeline brought the draught-board out of its corner.
Soon was the game begun. In friendly contention the old men
Laughed at each lucky hit, or unsuccessful manœuvre,
Laughed when a man was crowned, or a breach was made in the king- [row.
Meanwhile apart, in the twilight gloom of a window’s embrasure,
Sat the lovers, and whispered together, beholding the moon rise
Over the pallid sea and the silvery mist of the meadows.
Silently one by one, in the infinite meadows of heaven,
Blossomed the lovely stars, the forget-me-nots of the angels.
(1) Evang., v. 1343-1348 :
Suddenly, as if arrested by fear or a feeling of wonder,
Still she stood, with her colourless lips apart, while a shudder
Ran through her frame, and, forgotten, the flowerets dropped from her [fingers,
And from her eyes and cheeks the light and bloom of the morning.
Then there escaped from her lips a cry of such terrible anguish,
That the dying heard it, and started up from their pillows.
Récit de peintre, avons-nous dit, mais d’un peintre qui a su donner à son œuvre toute la vie et le mouvement compatibles avec la belle et sereine ordonnance des scènes poétiques offertes à notre contemplation. Le vers même que Longfellow a choisi a plus d’ampleur et de majesté que de souplesse et de possibilités musicales. A part le morceau de l'oiseau moqueur, nous ne pouvons dire qu'il y ait, dans Evangéline, une intention nette de la part de l’auteur de faire œuvre de virtuose.
Cependant, nous nous devons de noter que ces nombreux tableaux (dont nous n'avons signalé que les principaux) ne sont pas des tableaux « muets ». Le poète a su, à merveille, y incorporer aussi tous les « bruits » de la vie et mieux donner, ce faisant, l'impression de la réalité.
Le sourd mugissement des vagues, le murmure confus des pins de la forêt, accgmpagnent, du commencement à la fin, ce poème mélancolique. Les voix d'enfants, le chant du coq, les rires des servantes, le ronronnement du rouet, le tic-tac de la pendule ponctuent à propos le récit. Là, le roulement lugubre du tambour interrompt brusquement les accords joyeux du violon ; ailleurs, les cris des hérons, le rire démoniaque du hibou, le galop d’un cheval sauvage dans la prairie, les appels de trompe et les chants rythmés des bateliers, tous les bruits mystérieux du désert, «se mélant au cri strident de la grue et au rugissement sinistre de l'alligator » (1), enfin, le chant délirant de l'oiseau moqueur, viennent, à point nommé, rompre le silence alanguissant des forêts de Louisiane.
Certains de ces « morceaux sonores » sont même d’un très grand effet dramatique et vous restent en l'esprit à l'égal du plus attachant tableau, — tel ce puissant passage où le
(1) Evangeline, v. 805 : Mixed with the whoop of the crane and the roar [of thegrim alligator.
poète s’est appliqué à rendre l’affolement des 1roupeaux, la nuit de l'incendie de Grand-Pré :
Alors, s’éleva soudain des cours de fermes le chant des coqs qui croyaient l’aube revenue ; bientôt, la brise apporta le mugissement du bétail, coupé par l’aboiement des chiens. Alors, s’éleva ce bruit d’épouvante qui tire de leur sommeil les [campeurs endormis, là-bas, dans les steppes de l'ouest, ou les forêts qui longent la [Nébraska, quand les chevaux sauvages, affolés, passent en tourbillon, quand les troupeaux de buffles se ruent, en mugissant, vers le [fleuve.
Tel fut, à la nuit, le bruit qui s’éleva, quand les bœufs et les. [chevaux, brisant parcs et clôtures, furieux, se mirent à galoper dans la [prairie (1).
Enfin les conversations suivies, dont l'auteur pique parfois son récit, lui donnant un caractère direct qui suggère la vie, sont presque toujours des modèles de petites scènes dramatiques, notamment celles où le forgeron Basile tient le rôle du principalinterlocuteur. De même, l’anecdote de «la pie voleuse » et les légendes indiennes, par l'impression de repos qu’elles procurent, permettent au lecteur de mieux s’abandonner à l'intérêt de la narration et aux splendeurs des descriptions
(1) Evangeline, v. 627-635 :
Loud on a sudden the cocks began to crow in the farm-yards,
Thinking the day had dawned ; and anon the lowing cattle
Came on the evening breeze, by the barking of dogs interrupted.
Then rose a sound of dread, such as startles the sleeping encampments
Far in the western prairies or forests that skirt the Nebraska,
Whenthe wild horses affrighted sweep by with the speed of the whirlwind
Or the loud bellowing herds of buffaloes rush to the river.
Such was the sound that arose on the night, as the herds and the horses
Broke through their folds and fences, and madly rushed o'er the mea- [dows.
Une impression de grande variété se dégage donc de la lecture d'Evangéline, et cette variété explique comment ce long poème narratif de quatorze cents vers puisse se lire sans fatigue. C'est la meilleure preuve de l'art de l’auteur dont l'imagination et le talent ont su vivifier tous les aspects, tous les travaux de la vie la plus simple, comme tous les spectacles de la nature vierge. Enfin, les comparaisons familières empruntées à la vie rustique, selon le procédé homérique, les citations non moins familières tirées de la Bible, ajoutaient encore à l'intérêt que pouvait prendre au poème ce large public auquel Longfeilow songeait.
Les peintres, les dessinateurs, les sculpteurs même n'ont pas manqué de sentir, d'autre part, tout le parti qu'ils pouvaient tirer d'une mine aussi riche, et, par leurs œuvres, tableaux, gravures ou statues, ont aussi contribué à accroître la popularité du poème et de son héroïne.
Quelques années à peine après sa publication, un peintre écossais connu, Faed (1), donnait un portrait d'Evangéline — assise, nu-tête, en sabots, revêtue de son lourd jupon de droguet et de sa « cape » de paysanne française — qui fut tout de suite célèbre en Amérique. Depuis, nombreux sont les artistes qui ont interprété les grandes scènes du poème. Parmi les meilleurs, nous citerons un grand artiste anglais, Frank Dicksee (2), qui a si magnifiquement illustré la traduction française de Louis Depret (3), et dontune des
(1) Faed (Thomas) (1826-1900). Longfellow fut très flatté et écrivit à l’auteur du portrait d'Evangéline une chaleureuse lettre de remerciements.
(2) Dicksee (Sir Francis), peintre anglais né à Londres en 1853, mort en 1928, fut président de l'Académie Royale de peinture en 1924. F. Dicksee appartient à l’école classique anglaise etses œuvres témoignent toujours d’une exquise sensibilité. Ses gravures qui ornent la traduction en français d'Evangéline de Louis Depret sont d'une grande finesse et constituent une remarquable interprétation par l'image du poème de Longfellow.
(3) CE Depret (Louis), Evangéline (traduction en prose), Boussod, Valadon et Cie, édit. de luxe Paris, 1886, petit in-folio.
plus belles gravures, celle de l’'embarquement des Acadiens, a été maintes fois reproduite.
Parmi les sculpteurs, nous mentionnerons l’Acadien Philippe Hébert et son fils Henri dont la belle statue de bronze qui représente « Evangéline pleurant le pays perdu » orne, aujourd’hui, le parc public de Grand-Pré (1). Enfin, un film, dans lequel la célèbre star Dolorès del Rio tenait le rôle de l'héroïne, a pu être produit avec succès (2), suivant de très près le texte du poème, preuve indéniable que Longfellow, comme nous l’avons dit, racontait en décrivant.
B. — Les Caractères.
Mais l'esprit ne se satisfait pas seulement de tableaux et de musique. Sans songer à exiger du poète lyrique qu'il pousse l’analyse psychologique aussi profondément que le dramatiste ou le romancier, on aime à lui voir tracer dans une œuvre de cette ampleur quelques beaux caractères. Cette attente n'est pas déçue dans Ævangéline. La plupart des personnages que nous y rencontrons ont été suffisamment dessinés pour laisser dans notre mémoire une empreinte durable.
Certes, l'intérêt y est concentré sur le personnage principal, et si jamais poème a justifié son titre, c'est bien Evangéline ! Gabriel est infiniment plus flou, presque immatériel. Le poète l'a voulu ainsi afin de rendre l'amour de son héroïne si chaste et si pur qu’il s'apparente au divin. Mais les personnages secondaires, Benoît Bellefontaine, Basile le forgeron, le notaire René Leblanc, le curé de Grand-Pré,
(1) Voy. plus loin, chap. vu.
(2) Evangéline, tiré de l’immortel poème de Longfellow, adapté à l'écran par Finis Fox ; distribué par les Artistes associés, Paris; metteur en scène: Edwin Carewe.
Michel le violoneux, sont néanmoins assez individualisés, assez vrais et assez attachants, pour que nous leur fassions une part dans cette étude. À eux cinq, ils suffisent à synthétiser cette petite communauté humaine dont les simples mais fortes vertus ont permis l’éclosion d'une âme comme celle d'Evangéline.
Le prêtre, ce Père Félicien, c’est l’un quelconque des curés français d'Acadie, — ceux d'aujourd'hui comme ceux d'autrefois, — missionnaire dévoué à son troupeau, dyant accepté avec joie l'exil au milieu de ce petit noyau français isolé et depuis quarante ans sous le joug étranger, pour le conserver et le fortifier dans la religion catholique, malgré ses maîtres protestants. Il faut rendre hommage à Longfellow, descendant des Pèlerins de La Fleur de Mai, — mais dont la formation puritaine initiale avait été singulièrement élargie par de nombreux séjours en Europe, une vaste culture et la pratique des grandes littératures catholiques française, espagnole et italienne, — d'avoir su dépouiller des préjugés encore très forts parmi ses contemporains et fait de ce ministre papiste un guide spirituel et moral digne d’être proposé en modèle aux ministres de toutes les religions.
Là encore, Longfellow a fait vrai. Quiconque connaît le Canada sait la profondeur du sentiment religieux catholique chez les descendants actuels des anciens colons venus de France (1). Et ce n’est pas une simple coïncidence que les deux chefs-d'œuvre qui dépeignent avec tant de force et de vérité la survivance de l’âme paysanne française dans le Nouveau Monde, Evangéline et Maria Chapdelaine, soient l'un et l’autre tout imprégnés de catholicisme. Longfellow, protestant convaincu, fait commencer Evangéline par la bénédiction d'un prêtre et termine par la prière d’une sœur ;
(1) Cf. Goyau (G.) : Les origines religieuses du Canada. Paris, 1924.
Louis Hémon, tout juste catholique, fait s'ouvrir Maria Chapdelaine par une messe et termine par un sermon. Cette foi profondément ancrée dans les âmes explique tout ensemble la vie heureuse des Acadiens, contents de leur sort, sans désirs violents, sans haine et sans ambition, la confiance naïve qui les pousse à se livrer sans résistance à leurs bourreaux, leur force d'âme devant le malheur, le courage et la persévérance, la confiance et l'espoir toujours renouvelés d'Evangéline usant sa vie à la recherche de son
bien-aimé.
Le notaire René Leblanc est une figure historique. Il représente, dans le groupe, la loi et l'instruction. La « loi », c'est le pilier de la vie sociale. Sans le papier timbré du notaire, comment être sûr de la validité des héritages, des ventes et des achats ? Sur quoi reposerait cette chose sacrée entre toutes : la propriété ? Mais le notaire est aussi l’homme le plus instruit du village : comment ne pas tenir compte de ses avis, de la confiance qu'il met en l'autorité anglaise (puisque anglaise est l’autorité), surtout en ce mot magique, plus magique encore que la loi : la Justice (1)? Combien de fois n’a-t-on pas dit que le Français est, dans son fond, plus épris de justice que de liberté ?
Benoît Bellefontaine, c’est le riche laboureur, fier de sa grosse ferme, de ses terres étendues et fertiles, de ses récoltes, de ses troupeaux. Il est veuf, mais il a sa fille : la plus belle et la plus riche héritière du pays. Son horizon se borne à peu près à ses champs. Que lui fait la politique ? Il est de tempérament jovial (2) et ce soir le notaire vient rédiger le
(1) C’est la raison pour laquelle Longfellow a inséré dans son récit l’anecdote de « la Pie voleuse », vieille histoire florentine que l’onretrouve sous une autre forme dans l'opéra de Rossini : la Gazza Ladra.
Cf. Evangeline, v. 306-325.
(2) Evangeline, v. 231-234:
Benedict Bellefontaine, thou hast ever thy jest and thy ballad !
contrat de mariage d'Evangéline, Il chante éperdument au coin de l’âtre (1) ! Puisque jusqu'ici tout lui a souri dans la vie, pourquoi la vie deviendrait-elle soudain mauvaise ? Ces bateaux anglais à l’ancre dans le Bassin, une menace ? Bah ! si les Anglais lui prennent la moitié de sa récolte, il lui en restera toujours assez...
Insouciance et naturelle gaîté, ce sont là deux traits essentiels du tempérament français, deux traits de race cultivés par la religion, que Longfellow a admirablement mis en valeur dans Evangéline. Cette insousciance et cette gaîté, le poète américain (qui passait lui-même pour être d'humeur enjouée) les avait déjà notées dans Outre-Mer (2) et opposées à la sombre tristesse de ses compatriotes, sans cacher ses préférences pour l'invincible optimisme du peuple français. Longfellow reviendra souvent, au cours de son poème (3), sur la gaîté native des colons acadiens et ce besoin si français d'exprimer des sentiments par des chansons.
Mais la brutale réalité accable Benoît Bellefontaine. Il ne peut survivre à la douleur d'abandonner ces champs qu’il a défrichés, cette ferme qu'ila bâtie, agrandie, rendue fertile et riche : au moins, son corps reposera dans cette Acadie qu'il a tant aimée.
Ever in cheerfullest mood art thou, when others are filled with Gloomy forebodings of ill, and see only ruin before them. Happy art thou, as if every day thou hadst picked up a horseshoe.
(1) Evangeline, v. 207-217:
Fragments of song the old man sang, and carols of Christmas, Such as at home, in the olden time, his fathers before him
Sang in their Norman orchards and bright Burgundian vineyards. Close at her father's side was the gentle Evangeline seated,
Spinning flax for the loom, that stood in the corner behind her. Silent a while were its treadles, at rest was its diligent shuttle,
While the monotonous drone of the wheel, like the drone of a bagpipe, Followed the old man's song, and united the fragments together.
(2) Voy. plus haut, p. 63, 64.
(3) Voy. encore, v. 231-233, 388-389, 412-415, 542-552, 1015-1020.
Michel, le musicien, le chanteur, c'est l'auxiliaire indispensable à tout groupement français (1). À ce peuple artiste, une forme d'art, aussi humble soit-elle, est aussi nécessaire que l'air et le pain. Le « musicien » fait danser, fait chanter. Il est l’aède du village, le ménestrel, le troubadour, ou le comique inimitable. C’est par la chanson française qu'Acadiens et Canadiens se sont gardés français (2). Longfellow montre qu’il a merveilleusement compris l’âme paysanne française quand il fait porter en triomphe le vieux Michel, le violoneux, par ses anciens voisins de Grand-Pré qui le retrouvent en Louisiane.
Mais, de tous ces personnages secondaires, le mieux dépeint et le plus vivant est assurément Basile Lajeunesse, le forgeron de Grand-Pré. Le Père Félicien, le prêtre, c'est le symbole de la vie spirituelle la plus haute, un caractère presque abstrait, investi d’une autorité sacrée. Basile, c'est l'âme nationale, le tempérament propre d’un peuple, la volonté de vivre d'un groupe humain, l’incarnation, sous sa forme simplifiée, et pour ainsi dire naturelle, du patriotisme populaire. Le forgeron, c’est l'artisan de village, c'est-à-dire un paysan plus au fait des choses, moins isolé dans sa vie, plus habitué à confronter sa penséeavec celle d'autrui, plus éclairé, plus causeur. Dans Basile Lajeunesse, Longfellow — qui avait déjà peint ce type dans son célèbre Forgeron du Village - a représenté non seulement un caractère humain au premier plan de l’ancienne vie rurale, mais aussi un type
(1) Le 13 février 1763, Choiseul, désireux de peupler la Guyane au moyen des exilés acadiens rapatriés en France demande à l’intendant de Marseille de lui recruter six joueurs de tambourin « qui n'auraient pas d'autre occupation que de divertir les colons quand ceux-ci demanderaient leurs services » ! (Arch. Nat. Col , série B. vol. 117, f. 40)
(2) Il est intéressant de noter, à ce propos, le parti qu'a su tirer Louis Hémon de ce fait proprement canadien dans Maria Chapdelaine.
spécifiquement français et toujours d'actualité. Avec le temps, et sous un autre régime, au Canada comme en France, cet humble artisan prendra tout naturellement la direction de la vie du village, ceindra l’écharpe du maire ou présidera aux destinées de la boulangerie coopérative : son fils entrera à l'Ecole Polytechnique; à celle de Paris ou à celle de Montréal...
C'est dans le caractère de Basile Lajeunesse que le poème d'Evangéline montre le plus nettement, à notre avis, l'influence d’'Hermann et Dorothée, c’est-à-dire l'intention de Longfellow de décrire poétiquement une forme de civilisation moderne aussi proche que possible de l’état naturel, et synthétisant, en somme, l'essentiel de l'idéal moral et démocratique cher aux Américains du milieu du xix® siècle.
Depuis quarante ans, l'Acadie est passée aux mains des Anglais, mais les Acadiens ont obtenu un état de neutralité auquel ils tiennent. En dépit des brimades et des menaces, ils resteront catholiques et français, parce qu'ils considèrent que c’est leur droit.
Récemment les maîtres du pays ont modifié leur politique à leur égard. Ils entendent les faire renoncer de force à leur qualité de neutres et les incorporer dans leur propre armée, pour mener la guerre contre la France au Canada. Depuis quatre jours, des vaisseaux sont à l'ancre dans le Bassin des Mines. Basile Lajeunesse est plein d’une sombre inquiétude. L’oppresseur, dit-il, n’a pas oublié la part qu'ont prise les Acadiens (1) à la défense de Louisbourg et de Beauséjour. Déjà, il leur a enlevé leurs armes et les Acadiens n’ont plus, pour se défendre, que «la faux du moissonneur et le marteau du forgeron (2) ». Loyalement, cepen-
(1) Ceux de la zone française. Voir Introduction historique, p. 39. (2) Evangeline, v. 253 :
Nothing is left but the blacksmith's sledge and the scythe of the mower.
dant, il se rend à la convocation du gouverneur ; mais, en apprenant la trahison dont ses compatriotes et lui sont victimes, tout son être frémit d'indignation. La protestation qu'il élève, spontanément, au risque de sa vie, est proprement épique . les Acadiens eussent eu en lui un chef nalturel, si toute résistance de leur part n'eût été inutile :
.… Alors, au-dessus de toutes les têtes se dressa, les bras levés, la haute silhouette de Basile, le for- | [geron.
Sa face était rouge et tordue par la colère, et furieux, il criait : & À bas tous les tyrans d'Angleterre ! Jamais nous ne leur avons [juré fidélité!
À mort tous ces soldats étrangers qui nous viennent voler nos [maisons et nos blés ! »
Volontiers, ilen eût dit davantage, mais le poing d’un soudard [sans pitié,
lui ferma la bouche, et l’abattit sur le pavé (1).
Plus tard, en Louisiane (où le forgeron s’est fait éleveur) nous retrouvons notre artisan riche et prospère. Basile Lajeunesse a conservé sa gaîté et justifie mieux qu'en Acadie son jovial sobriquet. Avec quelle joie sincère il accueille ses compatriotes et les aide à se fixer dans cette nouvelle patrie ! «Ici», leur dit-il avec force, comme si la vieille colère contre «les tyrans d'Angleterre » lui revenait tout à coup, ici:
(1) Evangeline, 452-459 :
…and high o’er the heads of the others Rose, with his arms uplifted, the figure of Basil the blacksmith, As on a stormy sea, a spar is tossed by the billows. Flushed was his face and distorted with passion ; andwildly he shouted, — «Down with thetyrants of England !we never havesworn them allegiance! Death to these foreign soldiers, who seize on our homes and our harvests ! » More he fain would have said, but the merciless hand of a soldier — Smote him upon the mouth, and dragged him down to the pavement.
Nul roi George d'Angleterre ne viendra vous chasser de chez
[vous, brûler vos maisons et vos granges, vous voler vos troupeaux [et vos champs (1).
Mais en lui le patriote ne fait pas oublier le père de famille. Avec quelle bonté il s’apitoie sur le tragique destin de son fils et d'Evangéline. C’est d’un mouvement spontané qu'il décidera d'accompagner la malheureuse jeune fille repartie à la recherche de son fiancé. Esquisse, sans doute, plutôt que portrait approfondi et nuancé d’un beau type populaire, mais combien cette esquisse est attachante par la mâle énergie et la chaude générosité du personnage : Basile Lajeunesse, c’est le peuple acadien qui saura trouver en lui-même, contre vents et marées, la force de se garder français.
Il est curieux, toutelois, que dans ce groupe si représentatif d’un village français d'Amérique, Longfellow n'ait pas eu l'idée de placer, ou n'ait pas cru devoir placer, une femme plus âgée, une mère de famille française, comme le fera avec tant de talent Louis Hémon, dans Maria Chapdelaine. Sans doute préféra-t-il, en laissant seule son héroïne, lui donner tout son relief.
Une autre femme, il est vrai, est esquissée à côté d'Evangéline : c’est la jeune femme indienne, la veuve d'un coureur-des-bois (2) canadien, dont la présence vient très à propos rappeler l'amitié historique qui unissait les anciens colons français d’Acadie aux tribus indiennes du voisinage.
(1) Evangeline, v. 997-998 :
No king of England shall drive you away from your homesteads, Burning your dwellings and barns, and stealing your farms and your [cattle.
(2) Chasseur, trappeur des bois, vivant de sa chasse et faisant le trafic des pelleteries.
Longfellow, qui venait d'écrire plusieurs beaux poèmes contre l'esclavage (1), s'est appliqué à faire de la compagne de rencontre d’Evangéline une très belle figure poétique. Les légendes indiennes qu’il lui fait conter soulignent encore cette intention, que nous avons indiquée dans un précédent chapitré, de donner à son poème un caractère nettement américain : elles annoncent Hiawatha. Par là encore, Longfellow a contribué à réhabiliter toute une autre race, envers laquelle ses compatriotes avaient naguère montré tant d’impitoyable haine.
Mais Evangéline, mais Gabriel, qu'ont-ils d'humain ? qu'ont-ils de français ? Nous avons admis que le personnage de Gabriel était vraiment très flou, presque immatériel, et nous en avons donné les raisons. Néanmoins, Gabriel Lajeunesse vit ! Nous l'avons vu partager, au début du poème, les jeux et les leçons d'Evangéline, à la façon des enfants de tous les pays. Nous l'avons vu, amoureux romantique, s’attarder au clair de lune sous la fenêtre de sa fiancée ; nous l’avons vu sortir de l'église de Grand-Pré avec les autres prisonniers, pâle d'émotion ; nous l'avons vu en Louisiane, las de son existence trop douce, se lancer dans les étendues désertes et suivre les pistes des chasseurs indiens, à travers les monts Ozarks, dans le seul but de trouver un dérivatif à son amourinassouvi. D’expédition en expédition, d'aventure en aventure, il vient mourir enfin, pauvre et misérable, dans cet hospice de Philadelphie où le découvre Evangéline.
Or, cette instabilité, ce goût de l'aventure, cette soif de solitude et de découverte, ne sont pas des traits attribués au hasard par le poète à son héros. Longfellow savait que ces traits étaient effectivement la marque distinctive des
(1) Voy. plus haut, p. 58.
premiers colons français du Nouveau Monde, de tous ces humbles et de tous ces vaillants qui ont découvert, en deux siècles, les vastes étendues intérieures de l'Amérique du
Nord.
Evangéline, par l'importance même du rôle que le poète lui a donné dans son récit, domine de haut tous les autres caractères. Elle est vraiment le personnage central, l'héroïne vers laquelle converge la plus grande partie de l'intérêt. Elle n’a que dix-sept ans, mais déjà, sa mère étant morte, elle tient la maison de son père, Benoît Bellefontaine, «le plus riche fermier du village de Grand-Pré». Elle est douce et belle et fait l’orgueil de ce petit pays — «the pride of the village » (1).
Mais le poète se garde de nous faire de son héroïne un portrait détaillé. Il se contenie de quelques traits choisis parmi les plus marquants et suggère plus qu’il ne décrit. Ainsi, a-t-il donné, en deux vers, le type physique d'Evangéline — précisément le plus répandu et le plus caractéristique chez les femmes acadiennes, celui qui, de tout temps, a le plus frappé les voyageurs :
Noirs étaient ses yeux comme la baie qui mûrit sur le buisson, [au bord du chemin;
noirs, mais de quelle douceur ils brillaient dans l'ombre de ses [tresses brunes (2).
Son costume est, de la même façon, tout juste esquissé : coiffe normande et jupe bleue (3).
(1) Evangeline, v. 61.
(2) Evangeline, v. 66-67 :
Black were her eyes as the berry that grows onthe thornby theway-side,
Black, yet how softly they gleamed beneaththebrownshade of hertresses !
(3)Evangeline, v. 75 : Wearing her Norman cap, and her kirile of blue...
On trouvera aux Pièces justificatives, une description détaillée, et peu connue, du costume des Acadiens d'autrefois, par Thomas Chandler Haliburton,
h72 L'ÉVANGÉLINE DE LONGFELLOW
Evangéline est à peine un êtrede chair. Ce n'est d’ailleurs qu'une enfant, tout près de la pureté angélique. Le poète insiste, par contre, sur la beauté morale qui rayonne de la personne délicate de sa jeune héroïne, de la douceur de son regard, de la candeur de son âme façonnée par la religion :
Quand elle était passée, on eût dit qu’une exquise musique [venait de cesser (1).
Et c'est pourquoi ce premier portrait d'Evangéline marque, à notre avis, et de la manière la plus formelle, la différence qui sépare le poème de Gœthe de celui de Longfellow. Gœthe a été systématiquement prosaïque et terre à terre dans la peinture de ses bourgeois allemands dont il exalte cependant la vie droite, honnête et laborieuse. Longfellow parvient à faire aussi vrai sans cesser d'être poétique : il «dirige » habilement notre imagination, mais sans la borner par une excessive précision (2). D'autre part, il nous paraît que les paysans de Longfellow ont plus d’ « âme », plus de « distinction » innée, que les bourgeois de Gœthe, et par suite qu’ils se prêtent mieux à un développement poétique. - Evangéline nous semble, à cet égard, nettement supérieure à Dorothée, forte fille de haute taille, « à {a poitrine
(1) Evangeline, v. 81 :
When she had passed, it seemed like the ceasing of exquisite music.
(2) Voy. par exemple le passage où Longfellow nous montre le père d'Evangéline très « bourgeoisement » assis au coin de son feu :
In-doors, warm by the wide-mouthed fire-place, idly the farmer
Sat in his elbow-chair, andwatched howthe flames and thesmoke-wreaths
Struggled together like foes in a burning city. Behind him,
Nodding and mocking along the wall, with gestures fantastic,
Darted his own huge shadow, and vanished away into darkness.
Faces, clumsily carved in oak, on the back of hisarm-chair
Laughed in the flickering light, and the pewter plates on the dresser
Caught and reflected the flame, as shields of armies the sunshine.
rebondie » (1), et dont Hermann sera l'époux très soumis.
Evangéline est donc une paysanne française ; mais il est important de noter qu'elle appartient à la classe la plus élevée de la paysannerie, — à la bourgeoisie du village. Sa vie ne diffère pas sensiblement de celle de la plupart des jeunes filles de son âge. Cependant, elle ne travaille pas aux champs ; elle va seulement porter aux moissonneurs, à l'heure de midi, la bière rafraichissante. Elle porte des bijoux : « une paire de boucles d'oreilles apportées de Francé, autrefois, et transmise depuis de mère en fille, comme un souvenir précieux, à travers de longues générations (2)... »
Il est visible qu’elle a de la « race ». Depuis de «longues générations », les Bellefontaine sont des fermiers « à l'aise ». Le premier Bellefontaine venu en Acadie, un siècle plus tôt, appartenait lui aussi à la classe supérieure des paysans français. Dans ces vieilles familles rurales — il en existe encore — l'instruction se bornait sans doute à peu de chose : savoir signer son nom, pouvoir suivre le chant des psaumes. à l’église. Mais par contre, quel prodigieux trésor de traditions morales, quelle honnêteté foncière, quel sens aigu de l'honneur, quelle dignité simple et quelle naturelle bonté entretenue par une foi religieuse acceptée en bloc, sans formation doctrinale !
(1) Cf. Gœthe: Hermann et Dorothée, édit. Loiseau, ouvr. cité, p. 44 et 52 :
Und ihr werdet sie bald vor allen-andern erkennen;
Denn wohl schwerlich ist an Bildung ihr eine ver gléichhar..
Aber ich geb’ euch noch die Zeichen der reinlichen Kleider :
Denn der rote Latz erhebt den gewôlbeten Busen,
Schôn geschnürt, und es liegt das schwarze Mieder ihr knapp an.
(2) Evangeline, v. 75-77:
. and the ear-rings, Brought in the olden time from France, and since, as an heirloom, Handed down from mother to child, through long generations.
Evangéline n’est qu'une paysanne, certes, mais qu'elle a fière allure quand, le dimanche, vêtue du costume ancestral, portant à la main « son chapelet et son missel », elle revient de la messe « le front illuminé par la bénédiction divine (1) » ! Une aussi belle jeune fille, si proche de l'idéal que le jeune Français, par un long atavisme, se forme d’une épouse, ne pouvait manquer d'être courtisée. Evangéline avait reçu, dans son village, le surnom de « soleil de Sainte- Eulalie » (2), car :
Elle aussi apporterait à la maison de son mari, la joie et l’a- [bondance, et l’emplirait d'amour et de faces vermeilles d'enfants (3).
Mais une telle pureté émane de son regard et de son maintien que les amoureux osent à peine presser sa main dans la danse «ou toucher le bord de son vêtement » (4)... A la mode paysanne, ils viennent «veiller », le soir, à la maison de la belle héritière, mais sans oser livrer le secret désir de leur cœur.
Un seul d’entre eux a su allumer chez Evangéline la
(i) Evangeline, v. 71-80:
Fairer was she when, on Sunday morn, while the bell from its turret
Sprinkled with holy sounds the air, as the priest with his hyssop
Sprinkles the congregation, and scatters blessings upon them,
Down the long street she passed, with her chaplet of beads and her [missal.…
But a celestial brightness — a more ethereal beauty —
Shone on her face and encircled her form, when, after confession,
Homeward serenely she walked with God's benediction upon her,
(2) Ibid., v. 144:
« Sunshine of Saint Eulalie » was she called. (3) Ibid., v. 146-147:
She, too, would bring to her husband's house delight and abundance, Filling it full of love and the ruddy faces of children.
(4) Ibid., v. 107:
Happy was he who might touch her hand or the hem of her garment !
flamme d’un chaste amour. C’est son ami d'enfance, Gabriel Lajeunesse, le fils de Basile le forgeron, autre notable de Grand-Pré, « honoré de tous »,
Car depuis le commencement du monde, dans tous les siècles cet dans tous les pays, le métier de forgeron a toujours été révéré des hommes (1).
Evangéline et Gabriel ont grandi ensemble « comme frère et sœur ». Le curé de Grand-Pré leur a appris à lire dans le même livre. Ils ont partagéles mêmes jeux, pris le même plaisir enfantin à regarder les étincelles de feu jaillir de l’enclume sous les coups du lourd marteau, dévalé dans le même traîneau les pentes couvertes de neige, ou cherché dans le nid de l’hirondelle, avec les mêmes yeux avides, cette pierre merveilleuse que l'oiseau
Rapporte du bord de la mer pour rendre la vue à ses petits (2)...
Maintenant, ce sont deux beaux jeunes gens, honnêtes
(1) 1bid., v. 117-118:
For since the birth of time, throughout all ages and nations,
Has the craft of the smith been held in repute by the people.
(2) Evangeline, v. 119-138 :
Basil was Benedict's friend. Their children from earliest childhood
Grew up together as brother and sister ; and Father Felician,
Priest and pedadogue both in the village, had taught them their letters
Out of the self-same book, with the hymns of the church and the plain- [song.
But when the hymn was sung, and the daily lesson completed,
Swiftly they hurried away to the forge of Basil the blacksmith.
Ofton autumnal eves, when without in the gathering darkness
Bursting with light seemed the smithy, through every cranny and cre- [uice,
Warm by the forge within they watched the labouring bellows,
And as its panting ceased, and the sparks expired in the ashes,
Merrily laughed, and said they were nuns going into the chapel.
Oft on sledges in winter, as swift as the swoop of the eagle,
Down the hill-side bounding, they glided away o'er the meadow.
et sains, en qui s'épanouit paisiblement l'amour, comme s'épanouit au printemps, sans passion apparente, après un lent et paisible travail, la fleur dans le jardin. Le temps est
venu de les marier.