C. — L'Amour
Une fin d'après-midi de septembre 1755. Benoît Bellefontaine, assis dans son fauteuil, au coin de l'immense cheminée, chante quelque vieil air ancestral ; Evangéline, à son côté, file le lin. Cette laborieuse petite Française a déjà rempli toute une armoire du trousseau qu'elle a tissé et cousu de ses propres mains. Son mariage avec Gabriel est une affaire décidée. Son fiancé va venir tout à l'heure, accompagné de son père et du notaire, afin de régler, par un acte solennel, la situation matérielle du futur ménage. Rare soir d’orgueil dans l'existence d'une famille paysanne !
Selon l’authentique coutume acadienne, les jeunes gens du village ont bâti pour les futurs époux une maison neuve avec sa grange. Ils ont défriché la terre d'alentour,
Rempli de foinla grange, etde provisionsla maison pour un an{1).
Le vénérable tabellion a tiré de sa poche ses parchemins et son encrier de corne, et, de sa plus belle écriture, il énu-
Oft in the barns they climbed to the populous nests on the rafters,
Seeking with eager eyes that wondrous stone, which the swallow
Brings from the shore of the sea to restore the sight of its fledglings :
Lucky was he who found that stone in the nest of the swallow !
Built are the house and the barn. The merry lads of the village
Strongly have built them and well: and, breaking the glebe round [about them,
Filled the barn with hay, and the house with food for a twelvemonth.
mère avec force détails la composition de la dot de la mariée, les troupeaux de bœufs et de moutons qui sont sa richesse, et, sous les signatures appose « le grand sceau de la loi ». Cet acte par lequel, depuis des siècles, se fondent chez nous les familles se déroule, dans la demeure des Bellefontaine, avec une solennelle simplicité qui n’est pas sans grandeur, tant on devine en chacun des assistants l'infrangible res pect pour le« contrat social », règle humaine nécessaire à la conservation de tout groupement humain, source de confiance et de nouveaux efforts.
La formalité du contrat accomplie, le notaire se retire avec un profond salut,
Tandis que les autres, autour du foyer, s asseyent en silence et [méditent (1)...
Mais bientôt Evangéline apporte le damier pour son père et le pére de son fiancé, et, pendant que les vieillards, contents d'avoir assuré l'avenir de leurs enfants, rient de bon cœur en faisant leur partie, les jeunes amoureux, assis dans l'embrasure d’une fenêtre, s’abandonnent à la douce mélancolie du crépuscule...
Neuf heures, l'heure du couvre-feu. Basile et son fils quittent la maison amie, mais Gabriel s'attarde quelques minutes encore sous les arbres du verger, à guetter sur la fenêtre l'ombre d Evangéline...
Deux jeunes existences viennent d'être indissolublement liées, quoi qu’il puisse advenir. Toute la vie d'Evangéline sera désormais absorbée par son amour pour Gabriel, tous ses actes futurs seront désormais réglés par les liens sacrés qui l’attachent à lui. Vouloir étudier la place que Longlel-
(1) Evangeline, v. 343.
low a faite à son héroïne dans son poème, ce n'est pas faire autre chose qu'étudier le poème d’Evangéline en tant qu'histoire d'amour.
Mais à ce sujet une remarque préliminaire s'impose : Evangéline et Gabriel appartiennent à un groupement humain très humble et même primitif en ce qui concerne le mode d'existence, l’activité intellectuelle, l'éducation esthétique ; mais ce groupement humain vit selon un code moral exceptionnellement élevé (1). Parmi des humains si simples, si naturellement vertueux, l'amour de deux tout jeunes gens ne peut donc être que très pur, très proche de la nature, — la nature même. Aussi, le poète a-t-il pris soin, dès son exorde, de nous annoncer clairement ce qu'il se proposait de chanter :
O vous qui croyez en l’amour qui espère et qui souffre patiem- {ment,
ô vous qui croyez en la force et la beauté de l’attachement [d’une femme,
écoutez la triste légende que chantent encore les pins de la [forêt,
écoutez cette histoire d'amour en Acadie, en Acadie, terre [du bonheur (2) »
Avertissement solennel au lecteur ! Trop de poètes, au gré de Longfellow, ont vitupéré l'infidélité féminine ; trop d'auteurs ont montré la femme par nature inconstante et
(1) Nous montrerons, dans un prochain chapitre, qu'iln ÿ a pas là, de la part de Longfellow, uniquement une fiction littéraire, imitée de Rousseau ou de Bernardin de Saint-Pierre, mais une peinture d'après nature.
(2) Evangeline, v. 16-19:
Ye who believe in affection that hopes, and endures, and is patient, Ye who believe in the beauty and strength of woman's devotion, List to the mournful tradition still sung by the pines of the forest ; List to a Tale of Love in Acadie, home of the happy,
perfide: dans Evangéline attendez-vous au contraire à voir glorifier la femme aimante, capable de souffrir avec patience
jusqu'au terme de la vie, sans jamais trahir ni renier son premier amour.
Le lendemain du soir mémorable où fut rédigé le contrat, Benoît Bellefontaine fête avec ses nombreux amis les fiançailles de sa fille. A ce banquet rustique assistent, outre le notaire et le curé, nombre d'habitants de Grand-Pré. Justement tous les Acadiens doivent se rendre, dans l'après-midi, à l’église du village, pour y entendre lecture d’une nouvelle proclamation du roi étranger qui prétend les soumettre à sa volonté. Mais qu'importe ! les Français-neutres sont habitués à ces mises en demeure des Anglais : leurs cœurs sont français et nulle proclamation ne saurait les changer. Chez les Bellefontaine, avec une belle insouciance, l’on festoie et l'on danse gaîment sous les pommiers chargés de fruits. Vive Evangéline, la plus jolie des Françaises, et vive Gabriel, le plus noble des Français (1) !
Mais soudain la cloche et le tambour viennent interrompre ces joyeuses réjouissances. À l'intérieur de l’église, les fermiers et leurs fils sont bientôt rassemblés, et le commandant des troupes anglaises s’avance vers l’autel, à la main la proclamation royale revêtue de ses sceaux :
Vos terres sont confisquées. Au nom du roi je vous déclare [prisonniers (2).
(1) Evangeline, v. 418-419:
Fairest of all the maids was Evangeline, Benedict's daughter !
Noblest of all the youths was Gabriel, son of the blacksmith !
(2) Evangeline, v. 430-441 :
Then uprose their commander, and spake from the steps of the altar, Holding aloft in his hands, with its seals, the royal commission.
« You are convened this day », he said, « by his Majesty's orders. Clement and kind has he been ; but how youhave answered his kindness,
L'idylle est terminée. L'espoir de deux familles est détruit. Pour que soit satisfaite une ambition, assouvie une haine, tout un peuple doit être arraché de ses foyers, arraché à sa vie paisible, à la joie, à l'amour, condamné sans appel à un martyre de deux siècles. Mais, parce que ses ancêtres étaient parmi les bourreaux, Longfellow n’a pu faire jaillir de son cœur le tumultueux torrent de pitié que méritait un aussi injuste malheur. Au lieu du flamboiement sublime que nous attendions, nous ne trouvons que quelques tisons, parmi les cendres d’une émotion refroidie.
Evangéline est douce et pieuse et résignée. Les pleurs s'arrêtent au bord de ses paupières, et la fiancée confiante s'efforce à trouver pour autrui les paroles qui réconfortent. Comme les autres victimes, Evangéline n’est qu'une feuille que ce soudain orage emporte. Le poète ne lui prête ni plainte, ni colère, ni révolte, seulement une résignation muette «à l'heure de l’affliction ». Gabriel non plus ne dit mot: autre feuille verte emportée par l'orage.
C'est à notre avis la partie la plus faible du poème. Longfellow s'est appliqué à reproduire avec un souci évident d'impartialité ce qu'il connaissait de cet épisode authentique ; maison le sent gêné. Nous devons avouer que nous eussions préféré voir son cœur d'homme l'emporter sur ses scrupules patriotiques.
Toute la population acadienne est embarquée pour des
Let your own hearts reply! To my natural make and my temper Painful the task is 1 do, which to you I know must be grievous.
Yet must I bow and obey, and deliver the will of our monarch ; Namely, that all your lands, and dwellings and cattle of all kinds, Forfeited be to the crown ; and that you yourselves from this province Be transported to other lands. God grant you may dwell there
Ever as faithful subjects, a happy and peaceable people!
Prisoners now I declare you ; for such is his Majesty's pleasure ! »
destinations inconnues, pour l'exil cruel en des pays ennemis. Des femmes sont arrachées à leurs maris, des mères à leurs enfants. Du rivage, où son père va mourir, Evangéline désespérée, mais sans révolte, ne peut que regarder s'éloigner le vaisseau qui emporte son Gabriel.
Plusieurs années ont passé depuis la tragique séparation de Grand-Pré. Les Français d'Acadie
Ont été dispersés comme des flocons de neige quand souffle [obliquement le vent glacé du nord-est (1)...
Cependant, si grand est leur attachement mutuel, si profonde leur volonté de reconstituer la patrie perdue, qu’à des centaines de lieues de l’Acadie les exilés sont partout à la recherche les uns des autres. Symbole inconscient de ce peuple éparpillé par le destin, — mais qui cherche quand même à se regrouper, bravant la menace, la fatigue, la distance et les perpétuels dangers des longs déplacements dans les vastes solitudes — Evangéline n’a pas perdu tout espoir de retrouver son fiancé.
Plusieurs années ont passé, six, sept années peut-être. L'’héroïne n’est plus (et cela ne doit pas être perdu de vue) une jeune adolescente de dix-sept ans qui n’a pas encore pris conscience de la toute puissance de son amour et que le malheur a subjuguée. Evangéline a maintenant près de vingt-cinq ans (2), mais son amour pour Gabriel n’a fait que
(1) Evangeline, v. 671-672:
Scattered were they, like flakes of snow, when the wind from the north- | Ë [east
Strikes aslant… (2) Evangeline, v. 713 :
Thou art too fair to be left to braid Saint Catherine's tresses.
grandir. Il est devenu sa raison de vivre, son calvaire. Retrouver Gabriel, son fiancé, doit être désormais le but suprême de sa vie terrestre. |
Qu'on y prenne garde, en effet, l'amour d'Evangéline est d'une chasteté toute religieuse. Gabriel est son fiancé, et non seulement il faut mettre dans ce mot toutes les traditions morales de la vie acadienne, tout ce qu'il y a, au fond, de besoin d’attachement, de fidélité dans toute âme de femme, mais il faut encore se rappeler le caractère sacré des fiançailles dans la France d’autrelois : le contrat, la cérémonie religieuse (dont Longfellow n’a pas parlé), le festin offert aux amis. Evangéline Bellefontaine se considère comme l'épouse virginale de Gabriel Lajeunesse. Sa fidélité, elle la lui doit, non seulement pour elle-même, mais elle l'a jurée « devant Dieu et devant les hommes». Rien ne peut la délier de son serment, que la mort de celui auquel elle s’est solennellement promise. Tout autant que son amour, son devoir lui commande donc de retrouver Gabriel. Longfellow l’a si bien compris qu'Evangéline est accompagnée dans ses recherches par le prêtre qui l’a instruite dans la religion et qui a célébré ses fiançailles, par ce père Félicien que nous entendons lui dire :
.. O ma fille ! c’est Dieu qui parle ainsi en toi (1) … Accomplis doncton œuvre d'amour, jusqu’à temps que ton
[cœur soit à Dieu, purifié, fortifié, sanctifié et plus digne du ciel (2) ! »
Nous sommes au mois de mai. Guidés par le Père Félicien, — en qui Gœthe n'eût pas manquéde voir un nouveau
(1) Evangeline, v 719:
© daughter! thy God thus speaketh within thee! (2) Tbid., 726-727 :
Therefore accomplish thy labour of love, till the heart is made godlike, Purified, strengthened, perfected, and rendered more worthy of heaven !
Moïse (1) —, un groupe d’Acadiens descend dans une barque pesante le cours du Mississipi, voguant vers la Louisiane où se trouvent, dit-on, plusieurs familles d’exilés. Evangéline est avec eux. Une vision soutient le cœur de la fidèle fiancée, c'est l’image de Gabriel dont semble la rapprocher chaque coup des lourds avirons. Cependant, un pressentiment traverse son sommeil au milieu de la nuit : il lui semble, elle sent que celui qu’elle cherche est tout proche … Gabriel, installé avec son pèreen Louisiane, las d'attendre toujours, malheureux et inquiet, a décidé d’aller chercher
Dans les déserts de l'Ouest l’oubli de soi-même et de son cha- [grin (2).
Il s'estjeté dans un canoten compagnie d’autres coureursdes-bois, avec le dessein de remonter le Mississipi, et, longeant la rive opposée du fleuve, il vient de croiser, sans le savoir, sa fiancée. Touche de merveilleux dans le poème : le doigt du destin, la main de Dieu qui réservait Evangéline pour un autre mariage. L'idée géniale de Longfellow a été d'imaginer ce tragique chassé-croisé de deux destinées, de donner à l’amour d'une femme belle et d’une pureté idéale l’occasion de se sublimer, presque de se sanctifier.
Evangéline continuera donc en vain sa quête ; mais sa souffrance ne sera pas soufferte en vain. Ses compagnons retrouveront en Louisiane, sur les bords du Bayou Tèche, des amis, d'anciens voisins de Grand-Pré, et se fixeront
(1) On se rappelle l’apostrophe du pasteur au juge qui conduit les exilés dans Hermann et Dorothée (édit. citée, p. 46) :
Ja, Ihr erscheint mir heut als einer der ältesten Führer,
Die durch Wäüsten und Irren vertriebenen Vôlker geleitet.
Denk’ ich doch eben, ich rede mit Josua oder mit Moses.
(2) Evangeline, v. 834-835:
Gabriel was it, who, weary with waiting, unhappy and restless,
Sought in the Western wilds oblivion of self and of sorrow.
dans ce paradis terrestre. Leur joie ne fait que rendre plus impérieux le devoir d'Evangéline : rejoindre son fiancé. Devoir religieux, avons-nous dit ; devoir familial aussi : le père de Gabriel l’accompagnera quelque temps. Chacun espère, et l'espérance est une vertu sacrée...
Dans ses courses vagabondes, Evangéline rencontre une jeune Indienne également malheureuse qui verse dans son âme le baume des consolations féminines et la dirige vers la mission d'un Père Jésuite, au centre de la forêt. Gabriel est passé par là ; mais il s’est enfoncé vers le nord et ne reviendra qu'à l’automne, à la fin de la saison de chasse. Evangéline attendra patiemment, à la mission, le retour de son fiancé. L'automne revient, puis l'hiver, puis à nouveau le printemps, sans que reparaisse Gabriel. Pendant de longues années, la malheureuse parcourt encore les forêts du Michigan, les camps des armées pendant la guerre de l'Indépendance ; on la voit dans des hameaux solitaires et dans des villes populeuses ; mais toujours en vain.
Belle et jeune elle était, lorsque dans l'espoir commença ce [long voyage ; vieillie et fanée, lorsque dans la déception il se termina (1).
Mais tant de souffrances surhumaines supportées comme en rêve, tant de déceptions acceptées sans révolte, une si prolonde passion d'espérance et de confiance, ont transfiguré cette femme. Gabriel n’est pas oublié, mais ‘il a cessé d'être, pour son cœur apaisé, un être de chair ; il est devenu, comme elle, un esprit, une âme séparée du corps :
Gabriel n'était pas oublié. En son cœur demeurait son image,
(1) Evangeline, v. 1245-1246 :
Fair was she and young, when in hope began the long journey : Faded was she and old, when in disappointment it ended.
paré de la beauté que donne l'amour et la jeunesse, tel [qu’elle l'avait vu pour la dernière fois ; même encore embelli par la séparation et l'absence pareille à [la mort.
Dans son souvenir de lui, les ans ne comptaient plus. Sur lui les ans n'avaient plus de prise ; il n’était pas changé, [seulement transfiguré ; car pour elle il était maintenant comme un mort et non pas un [absent (1).
Ainsi peu à peu, involontairement (2), Longfellow est arrivé à faire de son héroïne une sainte qu'un amour sublime a rapprochée de Dieu. La fiancée malheureuse va tout naturellement finir sa vie comme sœur de charité.
Patience et sacrifice et dévouement aux autres, telle était la leçon qu'une vie d’épreuve et de chagrin lui avait enseignée.
Son amour rayonnait autour d'elle, mais il était pareil à ces [plantes odorantes
dont l’arome se répand sans jamais s’affaiblir. D’autre espoir et souhait, sur la terre, elle n'eut plus que [de suivre
humblement, saintement, les pas de son Sauveur (3) …
(1) Evangeline, v. 1276-1281 :
Gabriel was not forgotten. Within her heart was his image,
Clothed in the beauty of love and youth, as last she beheld him,
Only more beautiful made by his deathlike silence and absence.
Into her thoughts of him time entered not, for it was not.
Over him years had no power; he was not changed, but transfigured ; He had become to her heart as one who is dead, and not absent ;
(2) Voy. cependant, p. 186, note 1, v. 1313-1316.
(3) Evangeline, v. 1282-1287 :
Patience and abnegation of self, and devotion to others,
This was the lesson a life of trial and sorrow had taught her. So was her love diffused, but, like to some odorous spices, Suffered no waste nor loss, though filling the air with aroma. Other hope had she none, nor wish in life, but to follow Meekly, with reverent steps, the sacred feet of her Saviour.
Le poème pourrait finir là. L'auteur a préféréiy ajouter l'épisode dramatique et romantique de la rencontre suprême des fiancés. A Philadelphie, une sœur de la Miséricorde soigne les moribonds, au cours d’une terrible épidémie de fièvre jaune, avec un dévouement surhumain :
Les mourants levaient leurs yeux vers elle et croyaient con- [templer
les feux de la lumière céleste qui nimbait son front d’une [auréole
pareille à celle dont les peintres ornent le chef des apôtres et [des saints (1).
Un jour, visitant une salle d'hôpital, Evangéline laissa soudain échapper un cri chargé d’une telle angoisse
Que les mourants l’entendirent et tressaillirent sur leurs gra-
[bats (2).
Un vieillard était là, étendu sur son lit de mort. En cet instant suprême, son visage avait pris des traits si rajeunis qu'Evangéline le reconnut : Gabriel ! son bien-aimé !
Vainement Gabriel s’efforça de se soulever sur sa couche : Evangéline ne put que le prendre dans ses bras, déposer sur ses lèvres de mourant un baïser pieux et murmurer en courbant le front :
O mon Dieu, je te remercie (3) !.….
(1) Evangeline, v. 1313-1316 :
… The dying
Looked up into her face, and thought, indeed, to behold there
Gleams of celestial light encircle her forehead with splendour,
Such as the artist paints o'er the brows of saints and apostles…
(2) Ibid., v. 1347-1348.
(3) Evangeline, v. 1380:
Meekly she bowed her own [head], and murmured. « Father, 1 thank [Thee !»
Ainsi finit cette émouvante, mélancolique et chaste « histoire d'amour en Acadie ». Histoire émouvante de la belle et pure Evangéline et de son fiancé Gabriel se superposant à l'histoire émouvante et réelle du peuple acadien, arraché de ses foyers par un maître impitoyable. Histoire d'amour mélancolique et chaste, sans la moindre allusion à la chair, telle qu'en pouvait écrire un poète américain, professeur et puritain, du milieu du xix® siècle. Œuvre de clerc laïque dont le défaut littéraire le plus visible est peut-être précisément de faire songer, malgré soi, aux procédés de l’hagiographie (1), et qui semble davantage nous proposer, pour notre édification, une belle « vie » à imiter que s'appliquer à rendre l'expression vraie d'un amour purement humain,
Cependant, comme le ditun critique délicat de l'œuvre de Wordsworth (dont la philosophie sereine a tant de rapport avec celle de Longfellow), c'est cette forme du romantisme qui a le plus profondément pénétré et imprégné l'âme du xix® siècle. C’est par des poèmes comme ÆEvañgé-
(1) On me permettra de citer, à ce propos, l’anecdote suivante, absolument authentique. Peu après mon arrivée à Halifax, j'étais allé demander, dans une grande agence de tourisme, divers renseignements au sujet d’un voyage éventuel que je désirais faire à Québec et Montréal. Le directeur me fit aimablement asseoir dans son bureau personnel et nous causâmes. J’arrivais de France et souhaitais connaître au plus tôt le Canada. «Monsieur », me dit mon interlocuteur (et c'était, je l’affirme, un Canadien-anglais), {€ connaissez-vous Grand-Pré? » Jefis l’ignorant. Cela me valut un récit fort original de l'expulsion des Acadiens en 1755 et des récentes commémorations acadiennes. Evangéline, cela va de soi, était au centre du récit, et me fut présentée comme un personnage historique, en propres termes comme (la Jeanne d'Arc de l’Acadie ». J'écoutai, comme on l’imagine, cet intéressant exposéet mon attention fut finalement récompensée par cette confidence: «Et savez-vous quelle est, maintenant, la grande idée des Acadiens ? » (Comment l’aurais-je su, puisque j'arrivais!) « Les Acadiens voudraient que le pape canonisât Evangéline...»
En attendant, coïncidence ou symbole, le nom d’Evangéline est effectivement porté, non seulement par de nombreuses Acadiennes, mais aussi par le chef universellement connu de l'Armée du Salut: la générale Evangéline Booth,
line et Marguerite (1) que s’est, en quelque sorte, « faite en douceur la laïcisation du sentiment religieux » ; c'est par de telles œuvres qu'Anglais et Américains du dernier siècle (bien pius près les uns des autres que ne le sont Anglais et Américains d'aujourd'hui) se sonthabitués à voir « sans fracas ni scandale, le livre de la Nature substitué silencieusement au texte de la Bible (2) ».
Quoi qu'on puisse penser de la valeur technique de ses hexamètres, le poème d’'Evangéline demeure le monument le plus remarquable et le plus attachant de la littérature américaine du milieu du xix® siècle, toujours religieuse et catéchisante, certes, mais, avec Longfellow, plus sincèrement généreuse et plus largement humaine.
(1) Ce poème de Wordsworth est désigné en anglais sous le titre de: The ruined Cottage ; en français, ontraduit tantôt: La chaumière ruinée, tantôt: L'histoire de Marguerite ou Marguerite. Une première rédaction existait dès 1797; mais The ruined Cottage ne fut publié pour la première fois qu’en 1814, dans le premier livre de l’'Excursion, après avoir été remanié.
(2) Legouis (Emile) : William Wordsworth, choix de poésies, préface, p. v. Paris, 1928.
Evangéline et l'Histoire.
A. — Acadiens poëétisés et Acadiens réels.
À l'attrait d'une grande fiction populaire dans laquelle toute une classe d'hommes, toute une nation retrouve l’image idéalisée de sa propre vie patiemment héroïque, Evangéline ajoute celui de reposer sur des faits certains, deretracer des phases connues de l’histoire d’un continent (1). C’est une de ces œuvres dont on peut légitimement se demander, après l'avoir lue, ce qui. a le plus sûrement retenu votre intérêt : de l’art du poète ou des matériaux empruntés à la vie tragique deshommes. Aussi, nous faut-il maintenant répondre, plus directement que nous ne l’avons fait jusqu'ici, à cette question dont, en Europe, bien peu de gens soupçonnent les répercussions et le retentissement : quels sont les rapports de l’Evangéline de Longfellow et de l’histoire ?
Pour l'intelligence du grand poème que nous étudions, nous avons déjà donné, en tête du présent ouvrage, un résumé succinct de l’histoire de l’Acadie et des événements qui
(1) Il est hors de doute, par exemple, qu'une part de la popularité d'Évangéline aux Etats-Unis fut due au fait que des millions d immigrants, de settlers, de farmers aux vertus simples, aux goûts frugaux, venus chercher, ou trouvant, dans le Nouveau-Monde, l’aisance matérielle, la liberté, et peut-être cet état démocratique idéal dans lequel vivaient les premiers Acadiens, se reconnurent indirectement dans ce poème.
ont mis fin à l'existence mouvementée de la plus ancienne colonie française du Nouveau-Monde. Nous nous contenterons maintenant de reprendre un à un les principaux points traités par Longfellow, — ceux, entre autres, qui font encore l'objet aux Etats-Unis, et surtout au Canada, de controverses souvent passionnées, — et de dire simplement, d’après les documents actuellement connus, la part de vrai et de faux qu'à notre avis ils contiennent.
Et d’abord, quelle sorte d'hommes étaient les vrais Acadiens ? Méritaient-ils vraiment les éloges attendris du poète et ce tableau idyllique qu'il a tracé de leur vie ? Benoît Bellefontaine et Basile le forgeron, ettous leurs compatriotes, étaien tils vraiment ces humains de l’« âge d’or » que nous a peints l’auteur d'Evangéline après (ou d’après) l’abbé Raynal ? C'est là le premier point sur lequel porte encore, en Amérique, la controverse au sujet du bannissement des Acadiens.
Ilest bien évident, en effet, que plus certaines étaient les vertus des colons français, plus cruel et plus odieux doit apparaître le traitement qui leur fui infligé. Et tout naturellement, sur le continent américain, où les problèmes de la race et de la religion continuent toujours de se poser avec âpreté (plus même dans les rapports de la vie privée que dans les débats de la vie publique), les tenants de l’une ou l’autre opinion se classent d'après leurs origines. Les catholiques de toutes races, et surtout les Français, exaltent volontiers les vertus simples, la vie paisible et la piété des anciens Acadiens, et n'hésitent pas à faire d'eux des martyrs ; les protestants (cerlains d’entre eux du moins parmi les Américains et surtout les Canadiens d’origine anglaïse) contestent avec véhémence, par contre, la version de Longfellow,ets’évertuent à démontrer queles Acadiens étaient chicaniers et frustes dans le privé, obstinés, traîtres et perfides dans leurs rapports avec les autorités anglaises, qu'ils
constituaient un danger permanent pour les colonies de la Nouvelle-Angleterre, et méritaient, en fin de compte, la mesure d'expulsion indispensable dont ils furent l'objet, en 1755. Invariablement, l'expression : « the real Acadians », sous une plume anglo-saxonne, vient s’opposer au long etattachant tableau par lequel s'ouvre le poème d'Evangéline. A la vérité, certains fanatiques semblent ne reprocher rien tant au poète américain que d’avoir créé autour des exilés une telle atmosphère de sympathie, — de les avoir, en somme, réhabilités au détriment de leurs propres ancêtres. On sera stupéfait d'apprendre, par exemple, que le texte d’ÆEvangéline est effectivement « banni » des programmes scolaires et universitaires dans certaines provinces du Canada, sous prétexte que ce poème est susceptible de créer chez les élèves un sentiment antibritannique — anti-British feeling (1) ? Aussi, la principale critique faite à Longfellow surceterrain consiste-t-elle à affirmer, non seulement qu'il n’a pas connu les « vrais Acadiens» (2) (ce qui n’est pas contestable), mais qu'il n'a fait que développer en vers un passage fameux de l'Histoire polilique et philosophique de l'abbé Raynal, visible-
(1) Dès avant 1914, une province du Canada, la Colombie britannique, avait rayé Evangéline des programmes scolaires, de peur que le poème n’induisît en erreur les jeunes sujets de la Couronne britannique, — « lest it should mislead the youthful subjects of the British Crown ». En 1923, à la suite des fêtes commémoratives acadiennes qui avaient eu lieu à Grand-Pré (voy. plus loin, ch. viu), le Président du Conseil d’administration de l’Université de T... demanda à ce que la même mesure fût étendue à tout le Canada.
(2) Nous nous trouvions un jour à A..., en Nouvelle-Ecosse. L’hôtelière, apprenant que nous avions traversé l'Atlantique pour nous documenter sur l'Acadie, ne voulut pas nous laisser partir sans nous donner, en quelques phrases, son opinion personnelle sur l'expulsion des Français. Elle avait, dans sa jeunesse, fait ses études à Harvard et y avait, disait-elle, connu Longfellow. Un jour, lasse d'être injuriée par ses condisciples américains, sous prétexte qu'elle descendait des bourreaux des malheureux Acadiens, elle s’arma de courage et demanda une entrevue au poète. Longfellow, nous assura-t-elle, parut consterné de la version toute nouvelle qu’elle lui apportait des faits et gestes des « vrais Acadiens » et
ment inspiré de Jean-Jacques Rousseau ou des Troglodytes de Montesquieu (1), et reproduit mot à mot par Haliburton. Et votre interlocuteur anglo-saxon ne manque pas de citer, avec un sourire ironique:
Ainsi vivaient dans l’amour mutuel ces simples colons aca- | [diens, — dans l’amour de Dieu et des hommes. Ils ignoraient la peur par quoi règne le tyran, et l'envie, tare des républiques. Ils n'avaient ni serrure à leurs portes, ni barre à leurs fenêtres : leurs maisons étaient aussi accueillantes que les cœurs de leurs [habitants.
En Acadie, le plus riche était pauvre, et le pauvre vivait dans: [l'abondance (2).
ou bien encore :
Des hommes dont la vie s’écoulait comme le fleuve de la forêt, assombrie par les ombres de la terre, maïs reflétant une image [des cieux... (3)
Puis, s'échauffant, il hoche la tête et affirme avec force : «Non, les Acadiens n'étaient pas des saints ! Pendant qua-
il prit congé d'elle en déclarant que s'il avait su tout cela, « il n’eût jamais écrit son poème et fait des anges d’assassins virtuels — potential murderers » (sic).
Bien entendu, nous laissons à notre hôtelière d'A... l'entière responsabilité de pareils propos. Au surplus, nous avons de bonnes raisons de penser que Longfellow était mort depuis de longues années quand cette « loyale Britannique » étudiait à Harvard...
(1) Voy Raynal, ouvrage et chap. cités, et Montesquieu. Lettres Persanes, 1721.
(2) Evangeline, v. 52-67 :
Thus dwelt together in love these simple Acadian farmers, —
Dwelt in the love of God and of man. Alike were they free from
Fear, that reigns with the tyrant, and envy, the vice of republies.
Neither locks had they to their doors, nor bars to their windows ;
But their dwellings weré open as day andthe hearts of the owners;
There the richest was poor, and the poorest lived in abundance.
(3) Evangeline, v. 10-11.
Men whose lives glided on like rivers that water the woodlands, Darkened by shadows of earth, but reflecting an image of heaven.
rante ans, ils refusèrent de se soumettre loyalement aux stipulations d'un traité qui faisaient d'eux des colons britanniques ; pendant quarante aps, ils ne cessèrent de comploter contre l'Angleterre, de correspondre avec les gouverneurs de Québec et de Louisbourg, d’obéir servilement à des prêtres fanatiques et guerriers comme le célèbre Le Loutre ; de ravitailler, même en pleine guerre, les flottes françaises, le port de Louisbourg et les autres forteresses ennemies ; pendant quarante ans, ils ne cessèrent d'agir de concert avec les tribus indiennes les plus hostiles aux Anglais, et, finalement, à partir de 1749, de harasser et de tuer sans pitié les colons d’'Halifax qui s’aventuraient hors de la nouvelle ville.
« En 1746, les Acadiens des Mines, ceux précisément que célèbre Longfellow, ravitaillèrent la flotte du duc d’Anville, à l'ancre dans le bassin de Chignictou (Halifax) ; en 1747, ils favorisèrent le raid de Coulon de Villiers sur Grand-Pré, et méritent d'être rendus directement responsables du « massacre du colonel anglais Noble et de sa petite garnison (1) ; quelques mois seulement avant l'expulsion, 300 d’entre eux, qui avaient « déserté » du territoire anglais, furent pris les armes à la main au fort de Beauséjour.
« Longfellow s’est bien gardé de rappeler tous ces faits et s’est contenté de mettre cette courte allusion dans la bouche du commandant des troupes, à Grand-Pré :
Vous êtes convoqués aujourd’hui, dit-il, par ordrede Sa Majesté.
Clément etbienveillant envers vous notre roi s’est montré ;
consultez votre cœur : comment répondîtes-vous à ses bon- [tés (2) ?
(1) Cf. A. Mac Mechan : Red Snow on Grand-Pré. Toronto, 1931.
(2) Evangeline, v. 432-434 :
« You are convened this day », he said, « by his Majesty's orders. Clement and kind has he been ; but how you have answered his kindness, Let your own hearts reply !...
On ne peut être plus partial. Comment faire tenir en si peu de mots toute l’indulgence, la bienveillance, la longanimité dont firent preuve, pendant quarante ans, les autorités anglaises vis-à-vis des Acadiens traîtres et rebelles de la Nouvelle-Ecosse ? »
Et bien des Français de France, et même du Canada, assaillis par ces protestations sincères ou feintes, répètent après l’abbé Raynal : « Pauvres gens l'ils étaient vertueux ; mais il faut qu'ils aient eu bien des torts vis-à-vis des Anglais pour avoir forcé ces derniers à user de telles rigueurs (1)... »
Les caractères d'Evangéline et des autres personnages du poème sont évidemment hors de cause : un peuple ne peut qu'être flatté de se voir représenter sous des traits aussi séduisants par un poète étranger. Mais c'est justement lé privilège des conteurs et des poètes de modeler à leur guise les humains qu'ils font agir. Or, dans le poème d'Evangéline, c'est non seulement les héros, mais la nation acadienne entière qui se trouve parée de toutes les vertus. L'histoire n'est-elle pas là en contradiction avec le poème ?
Longfellow avait, sur ce point. des témoignages nombreux
(1) À cet égard, cf. par exemple : Ævangéline el poèmes choisis de Longfellow, d'Auguste Malfroy (7° édit., Paris, 1920) où l'on peut lire (Introduction, p. 23-24) : « Les Acadiens ne purent se faire à l'idée qu'ils étaient devenus sujets anglais. Les colons anglais furent molestés et leur vie devint intolérable... En 1755, quelques centaines d’Acadiens ayant été surpris à porter secours aux Français au fort de Beauséjour et dans les environs, leur déportation fut décidée... On en laissa cependant 4.000 dans la province (sic). Dans la confusion de l’embarquement, les membres de plusieurs familles se trouvèrent séparés, mais le gouvernement anglais y remédia dans la mesure du possible (sic). »
Et l’auteur conclut enfin : « Quelque cruelle que paraisse avoir été la conduite des Anglais, il y a en leur faveur des circonstances atténuantes. Les questions politiques ne se tranchaient point de la même manière qu'aujourd'hui, et il y avait nécessité de mettre un terme aux scènes de violence et à l'effusion du sang (sic) par une mesure radicale, puisque les moyens de douceur étaient inefficaces. »
d'écrivains français, entre autres Dièreville, Charlevoix, Raynal ; mais il lui était permis, après tout, de craindre leur partialité. Il avait aussi des témoignages anglais ou américains. Le premier était celui du juge Haliburton, député à l'Assemblée législative de la Nouvelle Ecosse, qui avait exploré les archives de cette province et recueilli sur place de précieuses anecdotes ; le second était celui de sa compatriote, Catherine Williams, qui avait fouillé, plus que personne ne l'avait fait jusque-là, les archives de la Nouvelle-Angleterre et notamment celles du Massachusetts (1). Tous ces témoignages concordaient en tous points. De quelque côté que le poète se tournât, on lui représentait l’Acadie comme «le pays du bonheur » (2), « la vallée heureuse » (3), une survivance de l’âge d'or. Tant pis, si, par cette rare coïncidence entre son rêve d'humanité et la réalité historique, l'acte de brutalité commis par des hommes de sa race, voire même par ses propres compatriotes, devenait moins excusable.
Aujourd’hui, en dépit des efforts tentés pour accréditer une opinion contraire, la preuve est faite : le tableau qu'a tracé Longfellow des Acadiens est à peine idéalisé ; les ombres qu'on peut de-ci de-là y projeter, loin de nuire à la vérité de l’ensemble, ne font que le rendre plus humain etplus vrai. Ces paysans français, dont les ancêtres s'étaient expatriés de leur plein gré sur l’autre rive de l'Atlantique, emportant tout à la fois leur fierté nationale et leur zèle religieux, jouissaient en Acadie de toute l’aisance matérielle que des paysans peuvent souhaiter. Maintenus dans les goûts simples et les simples vertus familiales traditionnels à leur race par des prêtres et des missionnaires qui avaient
(1) On trouvera en appendice des extraits significatifs de ces deux auteurs.
(2) Evangeline, v. 19 : Home of the happy.
(3) Ibid., v. 31 : The happy valley.
su leur faire aimer leur sort, les Acadiens offraient assurément l'image d’une petite société infiniment attachante.
Même du côté anglais, ces faits sont certifiés par de nombreux témoignages de contemporains. N'est-ce pas un gouverneur anglais, Cornwallis (1), qui leur disait officiellement dans une proclamation, quelques années avant leur expulsion, en 1750 : « Nous connaissons bien votre industrie et votre tempérance, et nous savons que vous n'êtes adonnés à aucun vice ni à aucune débauche (2) … »
D'ailleurs, d’autres faits plus facilement contrôlables n’ont cessé de témoigner, depuis 1755, en faveur des Acadiens et de confirmer Longfellow.
Et d’abord, la résignation même de la majorité d'entre eux, se livrant, sans offrir la moindre résistance, à Winslow (à Grand-Pré), à Murray (à Windsor), etc., après s'être laissé prendre leurs armes quelques semaines auparavant, sans faire plus de difficultés, comme le confirment le journal de Winslow, sa correspondance, celle de Murray, et nombre d'autres documents (3). C'est ensuite l'attitude des exilés en Nouvelle-Angleterre et en Angleterre, se soumet-
(1) Cornwallis (Charles, premier comte), fondateur d'Halifax, 1700-
(2) Cf. aussi : Rameau de Saint-Père : Une colonie féodale en Amérique, t. II, p. 91-94. d
J. B. Brebner : New England's Outpost, Acadia before the conquest of Canada, ouvr. cité ; chap. m1 : « Acadians, real and unreal. »
Nous attachons personnellement un grand prix au jugement du Professeur Brebner sur les Acadiens, dont nous extrayons les quelques phrases suivantes.
« They were self-reliant French pioneers and it is important to remember that they were French... For one thing, they were Catholic, and for another they were gay... They had all the homely virtues — selfreliance, courage, practicality, thrift, sobriety, health, hospitality, social equality, marital fidelity, religious picty, and cheerfulness. It is more difficult to list their vices... » (Ouvr. cité, p. 40-41.)
(3) Voir aux Pièces justificatives les témoignages significatifs de Brook- Watson et de Moyse de les Derniers, ainsi que l'appréciation secrète por-
tant partout, sans esquisser la moindre mutinerie, à des mesures draconiennes (1). C’est aussi l'attitude en France de plus de trois mille d’entre eux, qui furent rapatriés directement après la chute de Louisbourg ou après le traité de 1763, et dont nous contons ailleurs l’histoire. Toutes les autorités françaises, administratives ou religieuses, qui eurent affaire pendant plus de trente ans à ces malheureux déracinés sont unanimes dans leurs éloges et citent à l’envi les mœurs des Acadiens nouvellement arrivés en France en exemple au reste de la population française (2).
C'est enfin l'estime dont jouissent aujourd'hui les divers groupements acadiens disséminés en Amérique du Nord. Les Anglo-Canadiens, en particulier, et au premier rang d'entre eux les fonctionnaires administratifs et les magistrats, ne se font pas faute, pour la plupart, de louer l'honnêteté native, le sérieux, la frugalité, en même temps que la piété sincère et la loyauté politique de leurs compatriotes acadiens (3). S'il se mêle encore à ces éloges un peu de pitié et de condescendance, peut-être de calcul, l’hom-
tée par le commissaire de la marine Guillot sur les Acadiens rapatriés à Saint-Malo, après la guerre de Sept ans.
(1) Voy. plus haut, Introd. hist., p. 42, note 1. — Voy.aussi: Lauvrière, ouvr. cité, vol. II, chap. xix. — Arch. Can., 1905, vol. II, app. E et F. — Massachusetts Bay Archives, Boston, French Neutrals, vol. XXIII, XXIV ; Court Records, vol. XXI, XXV.
(2) Voy. Les Exilés acadiens en France, ouvr. cité.
(3) « Most people have obtained their ideas about the expulsion from Longfellow. His description of the Acadian people, borrowed from a French writer, is poetie, but one who knows the Acadians of two generations ago, where they dwelt in their own settlement will agree that it is founded on fact. They were a cheerful, friendly, simple and moral people. The Acadian of Evangeline is not more glorified thanthe Habitant of Drummond. »
(The Western Chronicle, Kentville, N. E., 30 janvier 1923 )
The Habitant du poète canadien Drummond (1854-1907) est un recueil de poèmes consacré à l'habitant ou paysan canadien français de la Pro-
vince de Québec.
198 L'ÉVANGÉLINE DE LONGTELLOW
mage rendu aux qualités foncières des Acadiens actuels, et par-dessus eux aux victimes de 1755, n'en a pas moins son prix.
Ainsi le tableau tracé par Longfellow de la vie paisible et heureuse du vertueux petit peuple acadien, loin d'être une idéalisation romantique, une simple fiction poétique et philosophique, est bel et bien basé sur une réalité historique.
D'un bout à l’autre de son poème Longfellow représente, d'autre part, les Acadiens comme un peuple pieux, profondément attaché à sa religion et à ses prêtres. Dans un pays où les rivalités de race et de nationalité se sont longtemps doublées (et se doublent encore) d’une vive rivalité de religion, on conçoit quelles passions peut soulever, par intervalles, non seulèement la peinture si flatteuse qu'a laissée le poète de ces colons catholiques «inassimilables », mais aussi, et surtout peut-être, celle de leurs missionnaires français. On se rappelle sous quel jour favorable ceux-ci sont représentés sous les traits du Père Félicien, ce vénérable curé qui pendant «quarante ans de travaux, de veilles, de prières et de jeûnes » (1) les a instruits « dans l'amour de Dieu et du prochain », et qui, venu le jour de la suprême épreuve, trouve la force de leur prêcher si noblement le pardon des injures et la résignation aux maux que le Tout-Puissant leur envoie (2).
Sur ce point encore les historiens ne sont pas d'accord, et la controverse au sujet du rôle politique joué par les missionnaires français en Acadie n’est pas près de s’éteindre. Non pas que certains contestent (toute prévention religieuse mise à part) la sincère piété des Acadiens et leur attache-
(2) Ibid., v. 476-478.
ment à leurs prêtres ; mais ces derniers, par contre, n'ont cessé d’être, de la part des historiens protestants anglais ou américains, et même de certains historiens français, au premier rang desquels l'abbé Raynal (1), l'objet des plus âpres critiques. Ce sont les missionnaires envoyés de France en Acadie au xvn° etau xvine siècle que l'on accuse, en fin de compte, d’avoir fomenté chez des colons ignorants et superstitieux, cette résistance intransigeante à tous les efforts d'assimilation des autorités anglaises, et qu’on rend principalement responsable de la terrible mesure de l'Expulsion (2).
Essayons d'examiner les faits sans parti pris. Certains de ces faits, d’un caractère général, sont notoires. Toutes les colonies françaises fondées en Nouvelle-France l'ont été sur une base religieuse et la marche même dela colonisation ya toujours été accompagnée d’une floraison d’églises : chaque nouveau groupe de colons s’agglomérait naturelle-
(1) « Les missionnaires s’étant insinués aisément auprès d'eux (des sauvages) vinrent à bout de les entêter de leurs dogmes jusqu’à les rendre enthousiastes. Avec la religion qu'on leur prêchait, ils prirent la haine du nom Anglois, si familière à leurs apôtres. Cet article fondamental de leur nouveau culte étoit celui qui parloit le plus à leurs sens, le seul qui favorisât leur passion pour la guerre : ils l’'adoptèrent avec la fureur qui leur étoit naturelle. Noncontens dese refuser à tout commerce d'échange avec les Anglois, ils troubloient, ils ravagoient souvent les frontières de cette nation... Le gouvernement de la Nouvelle Angleterre n'ayant pu ni ramener les sauvages par des présens ni les détruire dans leurs forêts... tourna son indignation contre l’Acadie qu'il regardoit avec raison comme le mobile unique de tant de calamités... » (Abbé Raynal, ouvr. cité, livre XVII, p. 316-317, éd. citée.)
Cf. aussi Malfroy ; ouvr. cité, Introduction, p. 24.
(2) Le plus visé detous ces missionnaires est le célèbre abbé Le Loutre dont la tête fut mise à prix par plusieurs gouverneurs anglais et qui, tombé aux mains de ses ennemis, languit sept années dans les prisons de Jersey.
Sur le rôle de l'abbé Le Loutre en Acadie, voy. A. David : « Une autobiographie de l'abbé Le Loutre », dans Nova Francia, vol. VI, n° 1 p. 1-34. Paris, janvier-février 1931.
Cf. aussi Les Exilés acadiens en France, chap. mi, p. 64 et suiv.
ment en paroisse (1). De leur côté, les colonies anglaises voisines avaient un caractère religieux non moins marqué, à la vérité même plus intolérant et agressif. Aussi bien, que les missionnaires et les prêtres envoyés de France au Canada et en Acadie aient fait œuvre d'apostolat, affermissant leur petit troupeau dans la foi catholique et s’efforçant de gagner à celle-ci les sauvages, est aujourd’hui chose unanimement admise, comme tout à fait naturelle. Mais que les mêmes prêtres et missionnaires, Français de nationalité (puisque les Acadiens continuaient, conformément au traité d'Utrecht, de relever au spirituel de l’évêque de Québec) se soient efforcés, pour conserver leurs ouailles, de les entretenir dans le double amour de leur langue maternelle et de leur patrie d'origine, après que le territoire de l’Acadie eût été cédé à l'Angleterre, voilà qui déjà commence à déchaïner les passions.
Il faut cependant observer un certain nombre de choses : 1° Les Acadiens, par suite de la non-exécution des clauses du traité d’'Utrecht, jouissaient, en fait, d’un régime de neutralité qu'on ne songea guère à leur contester sérieusement du côté anglais qu'au bout d'une quarantaine d'années. Dans toutes les colonies de la Nouvelle-Angleterre et dans la métropole même, ils étaient couramment désignés sous le nom de Français-neutres, Neutral French ou French Neutrals (2).
(1) Cf. Goyau {G.), ouvr. cité ; Gosselin (A.) : L'Eglise du Canada, 2 vol. Québec, 1912-1913 ; Casgrain (H. R.) : Les Sulpiciens et les prêtres des Missions étrangères en Acadie, Québec, 1897.
Aujourd'hui même, les choses ne se passent pas différemment dans toutes les parties du Canada où s'installent de nouveaux groupes de Français.
(2) Haliburton expose ainsi cette question capitale de la neutralité des Acadiens :
€ The peculiar situation ofthe Acadians embarrassed the local Government of the Province, who were for a long time wholly at a loss to know what course to adopt towards them. They were not British
29 La politique d'assimilation des autorités britanniques à leur égard ne tendait à rien moins qu’à les convertir au protestantisme : les instructions royales, la correspon-
subjects, inasmuch as they had refused to take the oath of allegiance, and therefore could scarcely be considered rebels.
€ They were not prisoners of war, because they had been suffered for nearly half a century to retain their possessions and their neutrality had been accepted in lieu oftheir allegiance, they could not therefore with propriety be sent to France.
« The defection of the inhabitants of Chignectou had alarmed and irritated the Council, and it was immediately ordered that the whole French population should be disarmed, and that their boats should be seized, in order to prevent them from aiding the enemy with provisions and intelligence. These orders were complied with in a manner which might certainly have convinced the Government that her had no serious intention of any insurrection.
« But as Papists and Frenchmen, their submissions never gained much credit with their Protestant and English masters, by whom they were both hated and feared.…. » (Ouvr. cité, vol. I, p. 168-169.)
Brebner est plus explicite encore : « The Acadians were not forgotten (dans le traité d'Utrecht), for they were to have liberty to remove themselves within a year to any other place, as they shall think fit, together with all their movable effects, and those who remained were to be subject to the Kingdom of Great Britain and to enjoy the free exercise of their religion, according to the usage of the church of Rome, as far as the laws of Great Britain do allow the same. This stipulation, moreover, was emphasised and seconded by a royal letterto Nicholson (le gouverneur anglais de la Nouvelle-Ecosse) of June 23, 1713, which explained that the French King had been moved to clemency in freeing from the galleys such of his subjects as were serving there because of their dissent in religion, and that Queen Anne was therefore minded to show her appreciation by some favour towards his former subjects in Nova Scotia. Nicholson was bidden to allow those who remained in the country to retain and enjoy their lands and goods as fully and freely as our other subjects do or to sell the same if they shall rather chuse to remove else where.
« Anne died in August, 1714, and that winter the Lords of Trade considered the situation for George I. They had Vetch (qui commandait les forces anglaises lors de la conquête de l’Acadie en 1710) to call upon for information, and on the strength of his arguments that the loss of the Acadians and their cattle would be ruin for the colony and strength to Louisbourg, and that, if they were retained they might provide a ee against the Indians, they decided that the Acadians were to remain...
New England's Outpost, ouvr. cité, chap. ut ; € À Phantom Rule Neutral Subjects », p. 64-67. Voy. aussi, Pièces justificatives.
dance du gouverneur Shirley, ne laissent subsister absolument aucun doute à cet égard (1).
30 Les diverses expéditions parties de Boston dans le but
(t) Les deux documents que nous citons ci-dessous suffiront à éclairer l'opinion du lecteur sur cette importante question. Il s’agit : 1° d’une lettre du gouverneur William Shirley au duc de Newcastle, le ministre anglais des colonies : 2° d'instructions du roi au nouveau gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Cornwallis.
19 « William Shirley to the Duke of Newcastle.
« Boston, August 15, 1746,
… by which means and removing the Romish priests out of the Province, and introducing Protestant English schools, and French Protestant ministers and due encouragement given to such of the inabitants as shall conform to the protestant religion, and send their children to the English schools, the present inhabitants might probably at least be kept in subjection to his Majesty's Government, and from treasonable correspondences with the Canadians ; and the next generation in a great measure become true Protestant subjects... »
The Correspondence of William Shirley, edited by C. H. Lincoln (2 vol. New-York, 1912.)
20 Instructions à notre fidèle et bien-aimé Edward Cornwallis, etc.,données le 29 avril 1749 :
« 480. — Attendu que Nous avons été informé que le dit évêque de Québec a demandé à Paul Mascarène, écuyer, commandant en chef de Notre dite province, alors en exercice, la permission de visiter Notre dite province et d'y administrer la confirmation, vous devrez aussitôt que vous le croirez à propos, l’informer que nous ne pouvons permettre telle visite ni tolérer aucun acte découlant de la juridiction ecclésiastique de l'Eglise de Rome dans les limites de Nos possessions.
« 490, — Et dans le dessein de convertir les dits habitants français à la religion protestante et de faire élever leurs enfants dans les principes de cette religion, vous devrez encourager par tous les moyens en votre pouvoir, l'instruction des enfants catholiques dans les écoles protestantes, et concéder à chaque ministre 200 acres de terre dans chaque canton, et 100 acres à chaque instituteur que Nous jugerons à propos d'envoyer, à tre de propriété à eux et à leurs successeurs, en sus du logement qui leur sera accordé, avec en plus une exemption de redevances pendant dix années, à l'expiration desquelles il leur sera chargé une redevance d'un shilling par 50 acres.….
«500. — C'est aussi Notre volonté et plaisir que vous accordiez aux habitants français, qui embrasseront de temps en temps la religion protestante, une concession des terres qu'ils cultivent actuellement et que vous en confirmiez la possession sous le sceau de Notre dite Province, avec une exemption de redevance pour une période de dix années, à l'expiration
de chasser les Français de la Nouvelle-Ecosse étaient animées autant par le zèle religieux que par l'ambition politique et la cupidité, et furent, en fait, de véritables croisades (1).
desquelles ils seront sur le même pied que Nos sujets protestants à l'égard des redevances et des taxes et auront également droit à une concession additionnelle de 10 acres pour chaque membre protestant dont la famille se sera augmentée. Et en vue d’amener les dits habitants à se soumettre à Notre Gouvernement, vous êtes requis d'encourager autant que possible les mariages entre eux et nos sujets protestants.
(Extrait des Archives canadiennes, 1905, vol. I, app. C, p. 106 (édition officielle en français), d’après une copie de ces Instructions qui setrouve au Colonial Office, à Londres, vol. 20, p. 15. Ladite copie est datée du Palais de Saint James, 2 mai 1749.
(1) Brebner, dans son New England's Outpost, intitule un de ses principaux chapitres : « The Puritan Crusade» (ch. v., 104-133). On y trouve des passages aussi caractéristiques que les suivants:
« The men of New England, amateur soldiersthough they were, went off on their daring adventure with a high fervour, which was not only military, but both acquisitive and religious as well. With them went their ministers, and asthey journeyed and fought they prayed and sang hymns, but their leaders were sea-captains, fishermen, and traders, who knew what prosperity would attend them if they could destroy the enemy's Gibraltar [Louisbourg]. Militant business and militant Protestantism went forth to war and they marvelously succéeded.. » (ouvr. cité, p. 114.)
Brebner ajoute encore :
Quand la grande flotte du due d’Anville fut détruite par la maladie et la tempête. «Massachusetts and New England generally exploded in a perfect pean of devoutthanksgiving... » (1bid., p. 117.)
« The fire of the Puritan crusaders had also inflamed him [Shirley], for he thought that « after a short term of years » the public exercise of Roman Catholicism might be discontinued. » (/bid., 128.)
Cf. aussi E. Lauvrière (ouvr. cité, vol. I, p. 292-297) où nous trouvons ce détail : le lieutenant de Wesley, le fameux George Whitefeld *, qui se trouvait alors à Boston en tournée de propagande, fit adopter pour les étendards des miliciens la devise : Nul desperandum, Christo duce.
Cette intolérance forcenée qu'il nous est aujourd’hui difficile d'imaginer, fut loin d’ailleurs de prendre fin avec la conquête de l’Acadie, puis du Canada. En 1774, quand l'Angleterre (par l'acte de Québec) confirma aux Canadiens-français, avec l'accession aux emplois et charges de la colonie, le libre exercice de leur religion, le Congrès de Philadelphie, alors réuni, ajouta à ses autres griefs contre la métropole, la protestation suivante :
* Whitefield (George) (1714-1770) fut le principal apôtre du Méthodisme en Amérique où il fit de nombreux voyages.
40 Si certains missionnaires français, et notamment l'abbé Le Loutre, ont fait de grands efforts pour attirer en territoire français, à partir de 1749 (date à laquelle, par la fondation d’Halifax, l'Angleterre manifeste nettement son intention de coloniser pour son compte la Nouvelle-Ecosse), les familles acadiennes menacées dans leur religion, il faut cependant reconnaître que les prêtres français exerçant leur ministère en territoire anglais, — fort peu nombreux d'ailleurs (1) —, n’ont jamais poussé leurs paroissiens à sortir de leur neutralité, ni à se départir de leur loyalisme politique à l'égard de la Grande-Bretagne, tel que le fixaient leurs divers serments d’allégeance. La correspondance de ces prêtres, les rapports des gouverneurs anglais, entre autres Mascarène et Hopson, confirment généralement cette loyauté des ministres français catholiques de l'Acadie.
59 Les Acadiens, enfin, n'étaient ni si ignorants, ni si superstitieux que certains voudraient le faire croire. Ils étaient, au contraire, d’un niveau intellectuel nettement supérieur à celui des paysans français de la métropole pris dans leur ensemble, et il ne manquait pas parmi eux d'hommes intelligents et énergiques capables de faire valoir leurs droits. Les documents à cet égard abondent.
L’attitude prêtée par Longfellow au Père Félicien prêé-
« Nous ne pouvons nous empêcher d'être étonnés qu'un Parlement britannique ait consenti à donner une existence légale à unereligion qui a inondé de sang l'Angleterre, et répandu l'hypocrisie, la persécution, le meurtre et la révolte dans toutes les parties du monde... »
Il est vrai que par une contradiction pour le moins surprenante, le même Congrès s'adressant directement aux Canadiens leur disait, d'autre part: & Saisissez l'occasion que la Providence vous envoie. Osez être libres. Nous connaissons trop les généreux sentiments qui distinguent votre nation pour croire que la différence de religion vous détourne de faire alliance avec nous. »
Cf. Garneau (F. X.) : Histoire du Canada, 5° éd. Paris, 1913.
(1) Nous rappelons qu’en 1755, peu avant l'expulsion, il n’y avait en Acadie anglaise que trois prêtres français.
chant la soumission aux Acadiens prisonniers dans leur église de Grand-Pré est donc parfaitement conforme à la vraisemblance historique, et il n’est pas du tout impossible que les choses se fussent passées ainsi dans la réalité, s'il y avait eu encore un prêtre à Grand-Pré, en septembre 1755 (1). Le curé de cette paroisse, l'abbé Chauvreulx, avait, en effet, été arrêté quelques semaines auparavant (le 4 août) ainsi que ses deux confrères de Port-Royal et de la Rivièreaux-Canards, et se trouvait en prison à Halifax, quand Winslow vint débarquer aux Mines et fixer son quartiergénéral dans son presbytère, le 19 août 1755 (2).
Le rôle du Père Félicien dans ÆEvangéline, tout vraisemblable qu'il soit, a donc été entièrement imaginé par le poète, ou plutôt, sur ce point comme sur plusieurs autres,
Longfellow a, croyons-nous, suivi d’assez près le récit de Catherine Williams (3).
(1) Cf. Evangeline, vers 467-478.
(2) Arch. Can., 1905, t. II, app. A, 3° partie, Introd. par P. Gaudet, p. vil.
(3) Voy. The Neutral French, ouv. cité, chap. v, p. 121-125.
Il n’est pas impossible non plus que, dans ce tracé du portrait du prêtre acadien, Longfellow ait été guidé par un autre document qui lui était facilement accessible, à savoir un discours d'Haliburton prononcé à l’Assemblée législative d'Halifax, en 1827, à l’occasion d’un grand débat sur l'émancipation politique des catholiques. Il ne faut pas oublier, en effet, que la principale informatrice du Révérend Conolly, et par suite du poète lui-même, était précisément une nièce de l'historien canadien.
Or l’auteur du Comple rendu historique et statistique de la Nouvelle- Ecosse s'était lié d’une vive amitié avec un émigré français très distingué, l'abbé Sigogne, curé des Acadiens du comté de Clare, dans le sud-ouest de la Nouvelle-Ecosse. Pendant 45 ans (de 1799 à 1844), l'abbé Sigogne se fit l’apôtre dévoué des Acadiens de la province, alors tout à fait abandonnés et misérables, s'appliquant tout à la fois à les instruire dans leur langue française et à les relever socialement. (L'abbé Sigogne», écrit un biographe d’Haliburton, « était au vrai sens du mot le pasteur et le confesseur de son peuple. Il était le prêtre, le législateur, le notaire et le juge de ses Acadiens. Il conservait leurs archives, rédigeait leurs actes et contrats, et leur enseignait à éviter tout litige et toute dispute entre eux et à vivreen paix avec leurs voisins anglais... »
B. — Longfellow et le drame de la déportation.
Un autre point reste à examiner, extrêmement important si l'on songe, d’une part, que l'affaire acadienne a été le premier acte du grand drame politique qui s’est joué en Amérique du Nord au début de la deuxième moitié du
(Chittick : T. C. Haliburton, ouv. cité, p. 53.)
« L'auteur de Sam Slicky», (Haliburton) écrit de son côté l'abbé Casgrain, €prenait un intérêt infini à la conversation de ce prêtre français, dont la vie, les idées, les habitudes contrastaient singulièrement avec tout ce qui l’entourait. De son côté l'abbé Sigogne estimait et aimait ce protestant convaincu, éclairé, libre de préjugés, cet esprit fin, sarcas tique, d’une gaîté toute gauloise... »
(Casgrain (H. R.) : Un pèlerinage au pays d'Evangéline, Québec, 1887, p. 304.)
Au début de l’année 1827, une pétition fut adressée par les catholiques de la Nouvelle-Ecosse à l’Assemblée d'Halifax (dont Haliburton était membre), tendant à faire abroger le serment qui obligeait les parlementaires nouvellement élus à se prononcer {contre le papisme et la transsubstanñtiation», ce qui pratiquement éloignait tout citholique des fonctions électives. En appuyant cette motion, Haliburton, toujours généreux, prononça dans le style ampoulé de l’époque un des plus éloquents discours de sa carrière, où se trouve précisément ce portrait élogieux de l'abbé Sigogne :
«Prenez, par exemple, le comté de Clare... N'est-ce pas un spectacle magnifique: celui de toute une population ayant les mêmes coutumes, parlant la même langue, communiant dans la même. religion? N'est-ce pas un spectacle digne de l'admiration des hommes et de l'approbation de Dieu? Prenez leur digne pasteur, l’abbé Sigogne ; voyez-le au lever du soleil, son petit troupeau rassemblé autour de lui, remerciant le Créateur de toutes choses; suivez-le au chevet des malades; voyez-le verser le baume des consolations sur les blessures des affligés; accompagnez-le ‘usqu’à son champ, où il donne à son peuple l'exemple du travail; jusqu’à son cabinet, où il instruit la jeunesse innocente; jusqu’à la chapelle, où vous verrez le sauvage, surgissant de la forêt avec toutes ses passions farouches déchaïînées dans son cœur, demeurer plein de respect et de soumission en face de l’homme de Dieu! »
(Chittick, ouv. cité, p. 91.)
Il se peut que notre supposition soit purement gratuite. Nous ne la croyons pas du moins invraisemblable, les journaux d'Halifax ayant, à l'époque, reproduit le discours d'Haliburton. En tout cas, cet éloge
d'un curé acadien tracé par un député protestant, foncièrement attaché à
xvine siècle, et si l’on tient compte, d'autre part, de la popularité et du crédit dont a joui le poème d’Evangéline depuis près d’un siècle : qu'y a-t-il d'exact dans la version donnée par Longfellow de l'arrestation et de la déportation en masse des Acadiens ou Français-neutres ? Le poète a-t-il inventé de toutes pièces ce récit pathétique ? S’est-il contenté de reproduire une tradition locale avec sa part inévitable de vrai et de faux ? A-t-il grossi des faits authentiques ? Bref, là encore, l’auteur d’'Evangéline at-il respecté l'histoire ou déformé, de parti pris, des faits connus, et pour quelles raisons ?
À ces questions nous répondons à nouveau sans détours : 10 l'arrestation brutale des paisibles fermiers acadiens, leur déportation en masse loin des lieux qu’ils avaient colonisés et auxquels ils s'étaient attachés comme à une nouvelle patrie, sont des faits malheureusement trop véridiques, dont Longfellow n'a donné, même, qu’une peinture fort atténuée ; 20les trois cents vers d'Evangéline touchant ce qui s’est passé à Grand-Pré, en Acadie, en septembre 1755, et rapportant des faits exacts dans leur ensemble, comportent, cependant, quelques erreurs de détail et de chronologie, aussi plusieurs additions et omissions, dont certaines aggravent, mais dont la plupart atténuent la rigueur d’une opération de guerre coloniale que personne, aujourd hui, ne nie, mais que certains cherchent encore à justifier.
Si l’on confronte, en effet, le Journal de Winslow (1) avec le texte d’'Evangéline, on s'aperçoit aussitôt d'un certain nombre de différences. On est frappé, d’abord, du silence observé par le poète sur la véritable nationalité des soldats et
la Couronne britannique, montre que le célèbre portrait du Père Félicien dans Evangéline est effectivement conforme à une belle tradition des missionnaires français en Acadie.
(1) Voy. plus haut, p. 99 et suiv., et aux Pièces justificatives.
du chef chargés d'exécuter une si triste besogne. Longfellow, New Englander, né dans le Maine et vivant au Massachusetts, se garde absolument de noter que Winslow et ses soldats étaient ses propres compatriotes ; que la mesure inhumaine faisant la matière de son récit était la suite logique de l'hostilité générale des colons de son pays natal à l'égard de leurs voisins français ; que Wiuslow ne fut pas qu’un simple exécutant, mais qu’à lui personnellement est due la perfide proclamation (1) qui attira les Acadiens dans l'église de Grand-Pré comme dans une souricière ; que les malheureux exilés furent ensuite particulièrement maltraités dans le Massachusetts (2)... Par contre, le poète ne manque pas de mettre directement en cause les Anglais, et jusqu’au roi d'Angleterre (3), ce que, même aujourd'hui, beaucoup de Canadiens ne peuvent lui pardonner.
Mais outre ces remarques d'ordre général, le récit de Longfellow diffère encore, en plusieurs endroits, de la réalité, telle du moins que les documents connus peuvent l’établir. Parmi ces divergences, signalons, d’abord, celle qui concerne l'attitude qu'auraient eue les prisonniers dans l'église de Grand-Pré. Le poète nous montre les Acadiens d’abord stupéfaits, puis donnant libre cours à leur colère et se précipitant d’un seul mouvement vers la sortie, où la garde les arrête. Dominant le tumulte, une voix puissante s'élève, furieuse, c'est Basile le forgeron qui, la face convulsée par la colère, crie de toute la force de ses poumons : « À bas les tyrans d'Angleterre !... » Vaine protestation, qu'un soldat impitoyable réprime d’un coup de crosse.
Puis, c’est l'entrée dramatique du prêtre. D'un geste, le
(1) En collaboration, il est vrai. avec le capitaine anglais Murray qui commandait à Windsor (Piziquid), à quelque 13 milles de Grand- Pré.
(2) Voyez plus haut, p. 197, note 1.
(3) Evangeline, v. 432, 441, 997.
curé de Grand-Pré apaise l'inutile rébellion : « Que faitesvous là, mes enfants ? Quelle folie s’est emparée de vous ? Ne vous ai-je pas enseigné depuis quarante ans l'amour du prochain et le pardon des injures ? Comment osez-vous profaner par ces actes de violence et ces cris de haine, le temple du Prince de la Paix ? Songez au Christ sur la Croix et répétez avec lui : « O Père, pardonnez-leur {1)!» A. ces paroles, les. Acadiens tombent à genoux, transfigurés par la prière... Scène pathétique et d’une belle élévation de pensée ; mais les faits se passèrent plus simplement.
Outre qu'il n'y avait plus de prêtre aux Mines depuis un mois, le Journal de Winslow nous apprend que les Acadiens acceptèrent leur sort avec la plus grande résignation, et « que tout se passa aussi bien que possible » (2)...
Les Acadiens d'aujourd'hui savent gré à Winslow d’avoir laissé ce témoignage. Nous avons déjà dit que Longfellow avait vraisemblablement emprunté ces détails erronés de son récit aux Français Neutres de Catherine Williams. Celleci les avait introduits dans le sien pour deux raisons fort apparentes : 1° afin de rehausser le prestige des Acadiens
(1) Evangeline, v. 467-481 :
«What is this that ye do, my children ? what madness has seized you ? Forty years of my life have I laboured among you, and taught you, Not in word alone, but in deed, to love one another !
Is this the fruit of my toils, of my vigils and prayers and privations ? Have you so soon forgotten all lessons of love and forgiveness ?
This is the house of the Prince of Peace, and would you profane it Thus with violent deeds and hearts overflowing with hatred ?
Lo ! where the crucified Christ from His cross is gazing upon you ! See ! in those sorrowful eyes what meekness and holy compassion ! Hark! how those lips still repeat the prayer, ‘O Father, forgive them !° Let us repeat that prayer in the hour when the wicked assail us,
Let us repeat it now, and say, ‘ O Father, forgive them !’»
Few were his words of rebuke, but deep in the hearts of his people Sank they, and sobs of contrition succeeded that passionate outbreak ; And they repeated his prayer, and said ‘ O Father, forgive them ! ?
(2) Voy. aux Pièces justificatives.
qui auraient eu tort, à son avis, de ne pas devancer les Américains de 1775, c'est-à-dire de ne pas se révolter ouvertement contre leurs oppresseurs ; 20 afin d’avoir l'occa sion de prêcher un long sermon puritain sur la résignation.
Cependant, c’est plutôt par omission que par addition que Longfellow a péché vis-à-vis de l’histoire. Par exemple, il saute délibérément la scène si dramatique qui précéda l'embarquement des jeunes hommes, le 10 septembre. Ce jour-là, au matin, Winslow «ayant remarqué une agitation inaccoutumée parmi les Français et en ayant conçu de l'inquiétude, réunit ses officiers, et, avec leur approbation unanime, décida d’embarquer sans délai, sur les cinq vaisseaux à l'ancre dans le Bassin, 250 prisonniers, en commençant par les plus jeunes ». C'était préluder sans raison à ce cruel démembrement des familles acadiennes qui a causé par la suite tant de souffrances et qui fait encore de temps à autre, au Canada ét aux Etats-Unis, l'objet de si vives chicanes entre historiens français et anglo-saxons (1).
Or, même si Longfellow n'a pas lu (ce que nous croyons) le Journal de Winslow, il ne pouvait ignorer la manière dont furent effectivement traités les Acadiens le 10 septembre, puisque le reste de cette lugubre journée trouve place dans son récit, à savoir le célèbre défilé des prisonniers, les plus jeunes en tête, chantant des cantiques, entre deux haies de femmes agenouillées depuis l’église jusqu’au rivage...
Le renseignement se trouvait dans le manuscrit de Winslow, dans Haliburton, dans Catherine Williams. De toutes les images retenues par les mères acadiennes au cours de ces journées tragiques, celle des soldats anglais, ou plutôt américains, marchant baïonnette au canon sur leurs enfants sans défense, fut assurément la plus vive. C'est donc
(1) On trouvera aux Pièces justificatives, et d’après Winslow lui-même, un récit détaillé de ce dramatique épisode.
de propos délibéré que Longfellow a écarté cette vision gênante pour son patriotisme et le prestige moral de ses compatriotes.
Mais l'erreur la plus importante que le poème d’Evangé-
line ait contribué à répandre au sujet de la déportation des Acadiens, c'est celle qui a trait à la date de l’embarquement des familles. Dans la réalité, en effet, les jeunes hommes, embarqués le 10 septembre, ne firent que changer de prison : de l'église de Grand-Pré à la cale d’un bateau. Mais les navires ne quittèrent pas le bassin des Mines de six semaines. Faute des transports nécessaires, l'embarquement des familles, femmes, enfants, vieillards, infirmes, malades, plus ce qui restait des hommes prisonniers dans l’église de Grand-Pré, plus les objets précieux et le linge que les bannis étaient autorisés à emporter avec eux sur les vaisseaux, ne commença que le 8 octobre.
« Ce fut une scène où la confusion se mêlait au désespoir
et à la désolation », écrit Winslow (1). « Les habitants quittèrent leur domicile bien à regret et malgré eux. Les femmes, très affligées, portaient leurs nouveau-nés dans leurs bras ou poussaient dans des charrettes leurs parents infirmes et leurs effets. »
Cette lugubre opération prit plus d’un jour et d’une nuit. Commencée le 8 octobre, elle ne se termina, en fait, que le 27 du même mois, date à laquelle la flotte anglaise mit enfin à la voile:
Emmenant toute une nation en exil, avec ses dieux fami-
[liers (2).
Le colonel Winslow lui-même quitta définitivement
(1) Journal du colonel Winslow ; voy. Pièces justificatives. Bearing a nation, with all its household gods, into exile….
Grand-Pré, le 13 novembre, pour se rendre à Halifax.
Les derniers Acadiens du district des Mines, — on n'avait pu en entasser davantage, le 27 octobre, dans les vaisseaux dont on disposait —, furent embarqués le
20 décembre.
Ce n’est donc pas cinq jours que durent attendre les familles acadiennes avant d’être fixées sur leur triste destin, mais sept et même quinze semaines. Et nous nous bornons, bien entendu, au seul district dont il soit question dans Evangéline, celui des Mines. Nous ne parlerons ni de la chasse à l’homme de race française dans la région de la Rivière-Saint-Jean, en 1758, ni dans la région des Pubnicos, en 17959, ni au Cap-Breton, ni à l’île Saint-Jean, ni au Miramichi entre 1758 et 1761 (1). Nous ne dirons même pas qu'il y avait encore des Acadiens emprisonnés à Windsor (à quelques milles de Grand-Pré) et à Halifax en 1764, un an après la signature de la paix. À quoi bon rouvrir une plaie, qui, après 180 ans, n’est pas encore entièrement cicatrisée ?
Nous concevons que le poète Longfellow ait limité son récit de la déportation des Acadiens au seul épisode de l'église de Grand-Pré. Son œuvre y gagnait en unité, en vigueur et en pathétique. Au surplus, il entendait faire œuvre de poète et non pas d'historien. Mais de grâce, qu’on ne vienne plus insinuer que l’auteur d'Évangéline a créé une légende, un mythe (2), au sujet de l'expulsion des Acadiens et considérablement exagéré la rigueur de la mesure « nécessaire » prise à l'égard des Français-neutres. Nous ne craignons pas de dire, au contraire, qu'en fait de rigueur
(1) Voy. : Les Exilés acadiens en France au X VITE siècle, chap. 1.
(2) L'ouvrage de J. B. Brebner, New England's Outpost, que nous avons plusieurs fois cité, est présenté ainsi par l'éditeur (The Columbia University Press) sur la couverture en papier :
« The author of Evangeline took many liberties with tne facts of his-
et de cruauté, le poème d’Evangéline est bien au-dessous de la vérité (1).
L'embarquement des familles terminé, les dures souffrances de l'exil allaient commencer. La division même du poème en deux parties marque exactement ce passage de la souffrance en commun, où l'âme collective s’exalte, à la souffrance individuelle, où l'âme isolée doit chaque jour trouver en soi-même la force de lutter. Après avoir gravi, dans la première partie, à la suite d’une héroïque petite nation, le dur calvaire du patriotisme, nous découvrons, dans la deuxième, les sommets sublimes jusqu'où l’amour fidèle peut ravir un être humain.
Mais Îà encore l'imagination du poète a brodé sur un canevas historique. Leslongues pérégrinations d'Evangéline, sa quête de toute une vie à la recherche de son fiancé, des centaines, et même des milliers d'Acadiens et d'Acadiennes en ont connu de semblables, — certains, assurément, de plus longues et de plus mouvementées, peut-être de plus douloureuses. La route suivie par le Père Félicien et son petit groupe d’exilés, empruntant le cours majestueux du
tory, and by his art created an enduring myth about the expulsion of the Acadians. Yet Longfello w’s own New England almost controlled the course of events in eighteenth-century Nova-Scotia and even provided the agents for the tragedy which the poet deplored »
(1) ILest à noter, à la décharge de Longfellow, qu'Haliburton et Catherine Williams font tous les deux partir des vaisseaux chargés d'exilés le 10 septembre, cinq jours après la lecture de la proclamation de Lawrence dans l’église de Grand-Pré. Il faut donc admettre soit qu'Haliburton n’avait lu que superficiellement le Journal de Winslow, qu’en particulier il n’en avait lu que la première partie ; soit qu'il n’ait pas voulu révéler toute la cruauté de l'affaire et charger davantage la mémoire des exécutants. Quant à Catherine Williams, qui a certainement lu tout le Journal de Winslow et qui ne pouvait être arrêtée par les serupules loyalistes d'Haliburton, ni même par le souci de charger la mémoire des exécutants (comme elle le montre en de nombreux endroits de son ouvrage), force est bien d'admettre qu’elle a dû obéir à des mobiles purement littéraires.
Mississipi et le dédale des bayous (précisément les bayous Têche et Plaquemine), des dizaines de groupes acadiens semblables la suivirent vraiment, avec les mêmes espoirs et sûrement aussi, pour certains, les mêmes déceptions. En 1766, plusieurs milliers d’Acadiens, ayant échappé aux soldats de Winslow, de Murray, de Monckton, de Wolfe, ou trompé la vigilance de leurs geôliers, étaient effectiveinent installés en Louisiane, sur les lieux mêmes où -s'élèvent aujourd’hui les villes prospères de Lafayette, Bâton-Rouge et Saint-Martinville (1).
Vingtans plus tard, un autre groupe de 1.500 Acadiens, ayant passé successivement par l'Angleterre et la France et dont nous racontons ailleurs l’odyssée (2), venait encore renforcer cette nouvelle Acadie.
Aujourd'hui, on compte plus d'un demi-million d'Acadiens en Louisiane !
Ainsi, l’anecdote touchante des deux fiancés acadiens, telle qu’elle fut contée par la nièce de l'historien Haliburton au Révérend Conolly, puis par celui-ci à Nathaniel Hawthorne et à Longfellow, portait bien un cachet indéniable d'authenticité. Longfellow, probe universitaire, a suivi honnètement le fil conducteur que lui offraient des événements historiques suffisamment dramatiques en eux-mêmes. Ce faisant, il ne s’est peut-être pas élevé jusqu'aux plus hautes cimes de la création littéraire, mais l'appui que, d’un bout à l’autre, la réalité historique prête à son poème lui assurera pour longtemps encore une renommée de bon aloi.
Aussi bien, des millions de gens dans le monde, et surtouten Amérique, for better or for worse, ont vu, ou conti-
(1) Voy. ch. vi.
(2) Dans Les Exilés acadiens en France au X VIIIE siècle.
ÉVANGÉLINE ET L'HISTOIRE 21f
nuent de voir, l'affaire acadienne à travers le poème d’Evangéline. Le talent du poète, sa renommée grandissante, son immense autorité morale, son extraordinaire popularité, ont donné à sa version du bannissement des Acadiens un tel crédit que tous les historiens de ce triste épisode des guerres coloniales franco-anglaises ont dû, et doivent encore, dans une certaine mesure, en tenir compte, soit pour la soutenir soit pour l’infirmer. En fait, le drame acadien de 1755 s'est si bien fixé dans l'opinion autour des vers d’Evangéline que la portée politique et humaine, et non seulement littéraire, de ce simple Conte d'amour en Acadie est, comme nous l’allons voir, encore impossible à mesurer.
La suite d’'Evangéline.
A. — Résurrection de l'Acadie.
La forêt primitive demeure ; mais sous ses verts ombrages habite une autre race, avec d’autres coutumes, un autre lan-
[gage.
Seulement sur les rives du triste et brumeux Atlantique sont quelques paysans acadiens, dont les pères, échappés à [l'exil,
ont erré jusqu’à leur terre natale, pour mourir dans son sein(1).
C'est sur ces vers mélancoliques que se termine le poème d'Evangéline.
En 1847, personne au monde, pas même les Acadiens, ne soupconnait le rôle qu’allait jouer à nouveau, en Amérique du Nord, la race acadienne. C'était une race déchue, une nationalité abolie. Les descendants des proscrits français ne formaient, croyait-on, que quelques groupes négligeables, éparpillés le long de la côte atlantique, de l'estuaire du Saint-Laurent au fond de la Baie de Fundy, séparés les uns des autres par des centaines de milles, cachés dans la pro-
(1) Evangeline, v. 1390-1394 :
Still standsthe forest primeval ; but under the shade ofits branches Dwells another race, with other customs and language.
Only along the shore of the mournful and misty Atlantic
Linger a f:w Acadian peasants, whose fathers from exile
Wandered back to their native land to diein its bosom.
fondeur des forêts du Madawaska ou perdus dans la lointaine Louisiane, sans aucun lien entre eux. L'Acadie était morte et morts les Acadiens. Personne ne doutait qu'un jour prochain ces restes pitoyables de la colonisation française ne se fondissent dans la masse de la population américaine ou canadienne. Et plus jamais on n’entendrait parler de Grand-Pré, des Mines et de la rivière Gaspereau…
Au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Ecosse surtout, les Acadiens, misérables et méprisés — « the scum of the earth » — vivaient dans leur ensemble en marge de l’activité nationale. Des terres qu'ils s'étaient remis à défricher quand, après de longues années, ils s'étaient risqués à sortir des forêts où ils s'étaient plongés, ou qu’ils avaient vu s'ouvrir pour eux la porte des prisons, ils avaient été, à plusieurs reprises, dépossédés, sous prétexte « qu'ils n'avaient pas de titres de concession en règle ». Sur les côtes de la Baïe des Chaleurs et du Cap-Breton, où ils se livraient à la pêche, des compagnies commerciales anglaises abusaient honteusement de leur misère. Partout indésirables, les malheureux n'avaient droit ni à la prospérité matérielle qui se répandait de tous côtés autour d’eux, ni à l'instruction qui permet aux pauvres de s'élever, ni à la considération de leurs concitoyens, ni aux secours de leur religion.
Eux-mêmes, épuisés par tant de souffrances et d'avanies prolongées, n'avaient plus, semblait-il, la force de soulever la pierre du tombeau où l'on continuait à les murer. Au reste, isolés comme ils l’étaient, ne formant, dans les diverses provinces où leur infortune les avait conduits, que des minorités sans la moindre influence, tous également pauvres et misérables, comment eussent-ils pu trouver le le ressort nécessaire à leur renaissance? Seul, un souffle mystique passant sur ces groupes épars pouvait réveiller leurs énergies, et surtout susciter chez les meilleurs la volonté fervente de « relever la race».
L'Evangéline de Longfellow, aussitôt célèbre dans toute l'Amérique du Nord, allait précisément contribuer, pour une large part, à faire naître ce souffle nécessaire, redonner à l’Acadie mourante la volonté de vivre, et ranimer puissamment chez tous les Acadiens dispersés la flamme presque éteinte de leur ancienne fierté française.
Quelétait, à cette date de 1847, l'état des différents groupes acadiens, ce n’est pas ici le lieu dele retracer. Signalons, cependant, que là où les Acadiens avaient pu recevoir des prêtres français, de France ou de Québec, leur condition matérielle et morale s'était un peu améliorée. Des monographies nombreuses, les ouvrages connus de Rameau de Saint-Père, de Casgrain, de Richard, de Poirier, de Lauvrière (1), relatent tout au long l’action bienfaisante de ces rares missionnaires acadiens d’après la déportation.
Il ne sera cependant pas sans intérêt de jeter un rapide coup d'œil en arrière et de marquer de quelques jalons le prodigieux relèvement de ce petit groupe français d’Amérique.
Le clergé catholique français fut le principal artisan de ce relèvement. En 1772, un jeune Acadien, rapatrié en France avec sa famille, après la déportation, et instruit dans les séminaires français, retourne au Canada et se fait affecter par l'évêque de Québec au service de tous les groupes français de l’ancienne Acadie. C’est l'abbé Mathurin Bourg. Pendant seize ans, l'abbé Bourg fut l'unique prêtre catholique de tous les parias, ses compatriotes, disséminés sur un territoire égal en étendue à celui de la France.
À partir de 1792, fuyant la révolution, de nombreux prêtres français débarquent au Canada. Plusieurs se consacrent au service des Acadiens et assurent le sauvetage
(1) Voy. Bibliographie historique.
de la race. L'un de ces prêtres émigrés est devenu célèbre au Canada : c'est l'abbé Sigogne, qui pendant quarante-cinq ans régit les Acadiens, du sud de la Nouvelle-Ecosse à la Baie Sainte-Marie.
Tous ces prêtres français comprirent, d’un même instinct, que pour conserver leurs petits troupeaux de fidèles à leur piété catholique, ils devaient avant tout les entretenir dans l'amour de leur langue et la fierté de leur nationalité, quitte à les isoler farouchement, pendant un certain temps, de leurs voisins de langue anglaise. Ils né pouvaient fonder d'écoles, mais ils s'ingénièrent à instruire, selon leurs moyens, quelques-uns de leurs jeunes paroissiens. Ainsi grâce à l’obscur dévouement de ces missionnaires se transmirent dans les familles acadiennes les rudiments du savoir français.
Mais, avec la mort de l’abbé Sigogne, en 1844, toute cette phalange de prêtres disparaissait entièrement. Les Acadiens ne pouvaient plus compter que sur l’aide de Québec, qui ellemême avait tant à lutter pour sa propre existence française.
Quand parut Evangéline, en 1847, les Acadiens, dont la situation matérielle et morale était en progrès et dont le nombre croissait, semblaient plus abandonnés moralement qu'ils ne l'avaient jamais été. Dans toute la Nouvelle-Ecosse, il ne restait pas un seul prêtre catholique de langue française. Dans la grande île du Cap-Breton, il n'y en avait plus que trois. Seul, le Nouveau-Brunswick, plus près de Québec, en possédait six.
N'est-il pas permis de dire que le poème de Longfellow arrivait à son heure ? À la vérité, c'était plus qu'un poème, un conte, une fantaisie prosodique ; c'était un acte courageux, une source vive de sympathie. Les événements de l’histoire acadienne qui vont suivre ne manqueront pas de le montrer.
Toutefois, pour que le poème pût faire passer sur l’en-
semble de la population acadienne son souffle salutaire, il lui fallait des lecteurs, etles Acadiens n'avaient pas encore la moindre élite intellectuelle.
Un prêtre dévoué du Nouveau-Brunswick, afin de doter ses compatriotes des pasteurs qui leur manquent, prend l'initiative de fonder, avec ses modestes ressources, un petit collège ou séminaire à Memramcook (où réside un groupe acadien important), en 1854. Ce prêtre porte un nom prédestiné : il s'appelle l’abbé La France. Dix ans plus tard, en 1864, le collège de Memramcook, dont la croissance a connu les pires difficultés, est remis par son fondateur à la congrégation de Sainte-Croix, et le P. Lefebvre, dont le nom est révéré de tous les Français du Canada, en devient le supérieur (1).
Les Acadiens possédaient désormais un établissement d'enseignement secondaire français dont la vie était assurée, un collège capable de recruter non seulement des prêtres pour le service de leurs paroisses, mais en outre une élite intellectuelle et sociale de formation purement française, à même de jouer un rôle dans la vie nationale. La fondation du collège de Memramcook marque une étape décisive dans l'histoire de la renaissance acadienne.
Dans le groupe français voisin du Bas-Canada, la fondation du collège de Memramcook n’a pas été sans attirer l’attention. Les « frères acadiens » que l’on croyait à jamais disparus renaissent à la vie et font acte de vie. En 1865, un jeune poête canadien, Pamphile Le May (2), publie une bonne traduction en vers d’Evangéline. C'était mettre à la portée de tous les Français de l'Amérique du Nord le récit
(1) CF. Poirier (Pascal) : Le Père Lefebvre et l’'Acadie.
(2) Le May (Pamphile) (1837-1918) a chanté la vie rustique et les aspirations de ses compatriotes canadiens-français avec une douceur et un charme souvent exquis. Son ouvrage le plus apprécié est un recueil de sonnets, Les Goutteleites, 1904.
émouvant, et en. somme véridique, de la déportation, la réhabilitation (par un poète étranger célèbre et jouissant d'une autorité morale immense) de tout un petit peuple qui n'avait plus maintenant à baisser la tête.
L'année suivante, en 1866, un autre jeune Canadien des environs de Montréal, élevé dans une paroisse fondée par des réfugiés acadiens, Napoléon Bourassa (1), publie à son tour un récit en prose de la déportation. C’est le roman de Jacques et Marie, un feuilleton populaire sans aucune prétention littéraire, que toute une génération d'Acadiens a arrosé de ses larmes. Le sujet en semble directement inspiré d'Evangéline, et peut-être aussi des Français-Neutres de Catherine Williams.
Comme Evangéline Bellefontaine et Gabriel Lajeunesse, les deux héros du roman, Jacques Hébert et Marie Landry sont nés à Grand-Pré et sont fiancés. Mais pendant les cinq années qui ont précédé l'expulsion de 1755, Jacques Hébert s'est réfugié avec les siens en Acadie française, et a pris part, avec les troupes françaises, aux luttes contre les Anglais. Fait prisonnier, il est ramené à Grand-Pré le jour même où est proclamée la déportation de toute la population acadienne. Pendant ces cinq années d'absence, Marie Landry est restée fidèle au souvenir de son fiancé, malgré les assiduités d’un galant officier anglais du nom de Gordon. Jacques est condamné à mort à Grand-Pré pour avoir combattu les Anglais et aussi pour avoir tué dans un combat le frère de Gordon. Mais au moment où il va être fusillé, un parti d'Acadiens et d’Indiens surgissant à l'improviste vient le délivrer et il peut gagner Québec. Ultérieurement, Jacques
(1) Bourassa (Napoléon) (1827-1916). Né à l’Acadie, ou Petite-Cadie, paroisse de la Province de Québec fondée par les réfugiés acadiens en 1767. C’est donc dans son village natal que Napoléon Bourassa apprit à aimer les vertus des compatriotes d'Evangéline et conçut le désir de célébrer leur héroïsme.
prendra sa revanche en contribuant à battre les Anglais à Sainte-Foy (1). Marie, déportée avec le reste de sa famille, s’est embarquée pour l'exil, pleurant la mort cruelle de son fiancé. Longtemps après, Jacques Hébert apprend la venue au Canada de nombreux Acadiens exilés et finit par retrouver, près de Montréal, au village de la Petite-Cadie, son vieux père, et Marie, sa fidèle fiancée.
« C’est dans ce cadre que Napoléon Bourassa a placé et raconté l’histoire de la persécution et de l’héroïsme des Acadiens. C'est le sujet du roman qui lui valut sa popularité plutôt que l’art avec lequel il est composé (2). »
Ainsi grâce à Longfellow, à son traducteur Le May et à son imitateur Napoléon Bourassa, les Acadiens de 1755 cessaient d’être des rebelles et des traiîtres, leurs descendants une race honteuse de ses origines que l'Anglais pouvait bafouer impunément. Aux yeux de tous les Canadiens de race fran: çaise, les Acadiens de Grand-Pré prenaient, au contraire, figure de héros et de martyrs : le temps viendra où il sera plus beau encore, au Canada, de se dire Acadien que Canadien. Au collège de Memramcook, les élèves lisent et relisent Jacques et Marie et surtout Evangéline, qu'ils commentent en classe et qu'ils apprennent par cœur.
« Pendant deux ans », nous affirmait, un jour, un sénateur acadien, « pendant deux ans, j'ai porté sur moi le poème d’'Evangéline, à sur mon cœur, et pendant mes promenades j'en récitais à haute voix des chants entiers ! .. » «Le soir, aux veillées d'hiver », nous racontaitune vénérable Acadienne originaire du Nouveau-Brunswick, « toute la famille se réunissait chez nous, et ma sœur aînée, qui savait
(1) Où les Français remportèrent une victoire sous les ordres de Lévis
(2) Roy (Mgr Camille) : Histoire de la Littérature canadienne, p. 109. Québec, 1930.
bien lire, nous lisait et relisait l'histoire de Jacques et Marie. Et nous pleurions à chaudes larmes... » « Le seul mot de Grand-Pré inspirait une sorte d'horreur sacrée, nous disait encore un des curés les plus connus de la Baie des Chaleurs, etnos mères se signaient quand'un enfant demandait ingénument quel était ce village... »
Les milieux officiels de Nouvelle-Ecosse sentent monter avec une sorte d'inquiétude ce renouveau de patriotisme acadien, et, non sans raison, l'attribuent à la version de l'Expulsion répandue par Longfellow. Pour l'honneur britannique et pour le prestige de la race victorieuse, il faut prouver que la déportation était nécessaire et que les Acadiens n'étaient pas ce peuple inoffensif qu’a chanté le poète américain. C’est dans ce but qu'un érudit d'Halifax, T. B. Akins, s'applique à frier dans les archives de la Nouvelle- Ecosse tous les documents qui peuvent accabler les Acadiens et donner le change à l'opinion (1). L'année suivante, une étude parue à Québec donne la clé de cette sélection de documents : c'est un article signé : W.J. Anderson et intitulé : « Evangeline and the Archives of Nova Scotia (2). » Dès lors la bataille historique est engagée à propos du poème de Longfellow, et l'accueil que l'on fera à notre étude, dans certains milieux, montrera probablement qu'elle n’est pas encore terminée. :
Cependant, un événement capital vient de modifier profondément la vie politique du Canada. En 1867, les principales colonies anglaises de l’Amérique du Nord se sont réunies en une vaste Confédération dans laquelle la province française de Québec, redevenue autonome, est appelée à
(1) T. B. Akins : Selections from the Public Documents of the Province of Nova Scotia. Halifax, 1869.
(2) Transactions of the Literary and Historical Society of Quebec, New series, part. VII, 1870.
jouer un rôle de premier plan. La langue française reçoit droit de cité au Parlement fédéral, et les droits naturels des minorités provinciales sont formellement reconnus par la nouvelle Constitution. Les esprits sont désormais portés à la conciliation, et les Acadiens vont enfin bénéficier de cette trêve si longtemps différée entre les deux races anglaise et française. D’autre part, le catholicisme, grâce à l’immigration irlandaise et écossaise, a gagné du terrain dans les Provinces maritimes (1) ; les évêques catholiques de langue anglaise ne peuvent refuser leur appui moral à l'émancipation des Acadiens catholiques de leurs diocèses. Pour mieux défendre leurs droits, les Acadiens dela Baie des Chaleurs fondent un journal rédigé en français, le Moniteur Acadien (2).
En 1877, le collège de Memramcook, considérablement agrandi, compte 145 élèves et 26 professeurs. Plus d’un millier de jeunes Acadiens se sont déjà formés sur ses bancs aux disciplines intellectuelles françaises, — plus d’un millier de nouveaux missionnaires bénévoles, laïques ou religieux, prêtres, instituteurs, avocats ou médecins, au cœur brûlant d'ardeur patriotique, — fermement résolus à consacrer toute leur activité au relèvement de leur nationalité. C’est à ceite. première génération qu’appartiennent la plupart des grands patriotes acadiens : les Landry, les Richard, les Poirier, les Gaudet, les Cormier, les Gauthier, les Arsenault, les Le Blanc, etc., dont l'œuvre féconde éclate aujourd’hui.
On sait que la Saint-Jean-Baptiste est la fête nationale des Canadiens-français : le 24 juin 1880, 70 délégués acadiens des trois Provinces maritimes représentant une population de 110.000 habitants, se rendent à Québec où ils reçoivent un accueil enthousiaste. Le 15 août 1881, 5.000 Acadiens réunis au collège de Memramcook tiennent pour la première
(1) C’est le nom qu’on donne au Canada aux provinces de l'Est : Nouvelle-Ecosse, Nouveau-Brunswick et ile du Prince-Edouard.
(2) A Miramichi, en 1867.
fois une « Convention nationale », sous la présidence de l’honorable Pierre Landry, ministre du gouvernement provincial du Nouveau-Brunswick et futur juge en chef de cette province. Plusieurs membres du gouvernement de la province de Québec sont venus attester par leur présence que la liaison désormais, était faite, entre les deux groupes français du Canada. Le prestige et l'autorité de Québec venaient s’ajouter à l’ardente volonté de vivre de la nouvelle Acadie. Cependant, pour marquer leur désir de conserver leur personnalité propre, les Acadiens décident de fixer leur fête nationale au jour de l’Assomption (15 août), d'adopter pour chant national l’Ave Maris Stella, et pour drapeau, le drapeau tricolore français, avec une étoile d’or piquée dans le bleu, près de la hampe.
Rien n'arrêtera plus désormais la montée du peuple acadien qui vient, pour ainsi dire, de renaître de ses cendres.
La décade comprise entre 1880 et 1890 marque un progrès considérable dans le relèvement acadien, et de plus en plus nettement sous le signe d’Evangéline. En 1887, est fondé à Weymouth, en Nouvelle-Ecosse, un nouveau journal acadien de langue française, destiné à devenir la feuille acadienne la plus populaire et la plus agissante, qu'on nomme tout simplement : L'Evangéline (1).
En 1889, Rameau de Saint-Père publie en deux volumes, une histoire de l’Acadie, sous ce titre : Une colonie féodale en
(1) L’Evangéline fut ensuite transférée à Moncton (N. B.) où sont encore ses bureaux, rue Westmorland.
L'Evangéline n’est qu'un modeste journal, mais c’est un journal intelligemment conçu et d’une circulation beaucoup plus importante que ne le laisserait supposer son tirage. Après avoir été quelque temps quotidien (1931-32), L'Evangéline a dû redevenir hebdomadaire.
‘Son en-tête porte en sous-titre : € Le journal national des Acadiens », et deux devises : « Unir et Instruire » ; « Religion, Langue, Patrie », qui résument toute son action. Le rédacteur en chef est un Acadien de talent,
M. Alfred Roy.
Amérique, l'Acadie, avec en épigraphe ce vers de Longfellow, tiré d’Evangéline :
Written their story stands on tablets of stone in the church-yards (1).
Et la même année, un autre historien, l’abbé RERO publie son Pélerinage au pays d'Evangéline.
L'année 1890 marque un nouveau progrès de la renaissance acadienne. La troisième « Convention acadienne » se réunit au milieu du groupe de la Baie Sainte-Marie, à la Pointe-de-l'Eglise (Church-Point) où l'année suivante un ordre français, celui des Eudistes, devait ouvrir un deuxième grand collège acadien : le collège, Sainte-Anne. Renouve- Jant la mission du Père Sigogne, les Eudistes allaient, par leur dévouement, hâter le relèvement de ce groupe acadien isolé et préparer pour le sacerdoce et les professions libérales toute une ardente et patriotique jeunesse.
En 1899, les mêmes Eudistes fondent un troisième collège acadien, celui du Sacré-Cœur, à Caraquet d’abord, puis à Bathurst, sur la Baie des Chaleurs, dans le nord du Nouveau-Brunswick.
Depuis trente-cinq ans, malgré la pauvreté de la plupart des Acadiens, si longtemps tenus à l’écart des situations lucratives, malgré des incendies extraordinairement fréquents, malgré la dureté des temps, les trois grands collèges de Memramcook, Bathurst et la Pointe-de-l'Église (que nous avons visités et où nous avons reçu un accueil inoubliable), n’ont cessé de grandir, de prospérer et de remplir toutes les espérances qu'avaient mises en eux les premiers apôtres du relèvement acadien.
Assurément, la classe instruite, dans l’Acadie nouvelle, est encore peu nombreuse, et les hommes vraiment culti-
(1) Evangeline, v. 680,
vés s’y comptent aisément, Mais l'ardeur du patriotisme, la fermeté du caractère, l'union des cœurs, la volonté de toujours mieux faire, compensent le manque de savoir. Pour juger équitablement des progrès réalisés, il faut se reporter à la situation de ce groupe français, il y a moins de cent ans.
B.— Retour d'Evangéline à Grand-Pré.
Jusqu'ici l'influence exercée par le poème d’Evangéline demeurait purement sentimentale et ne sortait guère du domaine habituel des fortes influences littéraires. Le poème avait rappris à l'Amérique, et aux Acadiens, un chapitre d’une sombre histoire, suscitant, là un mouvement de sympathie sincère, ici un redressement patriotique d’une vigueur surprenante. Mais pour la plupart des lecteurs, les faits rapportés par Longfellow demeuraient encore tout embrumés de légende ; Grand-Pré n'était qu'un nom, d’ailleurs introuvable sur aucune carte ; Evangéline un personnage imaginaire ; les Acadiens des bayous un vague « settlement » sans importance, quelque part vers la frontière du Mexique.
Or, par un concours de circonstances extraordinaire, et après un long délai de trois quarts de siècle, la poésie allait en quelque sorte se concrétiser ; chaque année des milliers d'hommes et de femmes allaient venir relire à Grand-Pré les vers de Longfellow ; Evangéline allait prendre un corps, et, tout un joyeux cortège allait l'accompagner dans sa quête à travers l'Amérique, et lui ramener son fiancé !
Au début du xx® siècle, un descendant des Acadiens expulsés de Grand-Pré, John Frédéric Herbin, était venu se fixer au pays de ses ancêtres, à Wolfville, coquette petite ville située à quelques kilomètres seulement du lieu où
s'élevaient, au xvine siècle, le village et l’église célébrés par Longfellow dans Evangéline. Herbin était le seul habitant de race française de toute la région, et, parla force des choses, l'anglais était devenu sa langue. Mais son cœur était demeuré français. Le spectacle de beauté qu'il avait chaque jour devant les yeux, la fertilité et la prospérité de cette terre qu’avaient, les premiers, fécondée ses aïeux, les nombreux souvenirs encore visibles de l’horrible tragédie qui s'était déroulée là, donnèrent à son émotion et à ses sentiments une sorte de ferveur mystique qui marque sa vie et son œuvre. Cet artisan de race française (Herbin était horloger) se fit l'historien et le poète de Grand-Pré (1). Pendant quinze ans, J. F. Herbin dépensa tout ce qu'il avait de talent et d'activité à remonter le courant de l'opipion anglo-canadienne en Nouvelle-Ecosse et au Nouveau-
(1) Un des poèmes de Herbin, un sonnet, mérite d’être cité, car il exprime assez bien cette espèce de sentiment quasi religieux qu'éprouve tout Acadien pour ce paradis terrestre d’où ses ancêtres furent si brutalement chassés :
THE RETURNED ACADIAN.
Along my father s dykes I roam again, Among the willows by the river-side.
These miles of green I know from hill to tide, And every creek and river’s ruddy stain.
Neglected long and shunned our dead have lain, Here where a people’s dearest hope had died.
Alone of all their children scattered wide,
I scan the sad memorials that remain.
The dykes wav with the grass, but not for me. The oxen stir not while this stranger calls.
From these new homes upon the green hill-side,
Where speech is strange and this new people free,
No voice cries out in welcome ; for these halls Give food and shelter where 1 may not bide.
J. F. Herbin : History of Grand Pré, the home of Longfellow's Evangeline, by the only descendant of the exiled people who lived in the Grand . Pré ofthe Acadians. Saint John (N. B. ; 1913), p. v.
Brunswick, si prévenue à l’encontre des anciens Acadiens, accusés de toutes les trahisons, dans le but de blanchir la politique coloniale britannique du xvin® siècle.
L’enclos du presbytère et du cimetière de Grand-Pré, après un siècle et demi, demeurait intact. Les pierres calcinées de l'église étaient toujours visibles sous les ronces ; plusieurs rangées de vieux saules rappelaient qu’il y avait eu, en cet endroit, un actif foyer de vie française. Un peu plus loin subsistait toujours, chemin abandonné, la grand’ rue de Grand-Pré (celle même que décrit Longfellow dans Evangéline), avec de chaque côté des ruines de maisons et de caves. Partout, dans la campagne verdoyante, se voyaient d'autres monceaux de pierres, d’autres rangées de saules séculaires. John-Frédéric Herbin résolut de ranimer ces ruines si lourdement chargées d'histoire, et grâce à Longfellow, de poésie. Il acheta l’enclos de l’ancien presbytère avec l'intention d'y faire élever un monument rappelant la tragédie de 1755. En attendant, il y érigea de ses propres mains une croix massive et grossière, faite avec les pierres de l’église détruite.
Ne pouvant se procurer les fonds nécessaires à l’achèvement de son projet, Herbin revendit son « enclos sacré », en 1914, à la compagnie de chemin de fer locale, à la condition que celle-ci aménagerait le terrain « de manière à lui conserver sa valeur historique », y élèverait un monument à la mémoire de Longfellow (1), et autoriseraitles Aca-
(1) Si l’on en croit une gravure qui se trouve dans l’Album souvenir des noces d'argent de la Société Saint-Jean-Baptiste du Collège Saint- Joseph, Memramcook (N. B.), publié en 1894, l'idée d'élever un monument en l'honneur de Longfellow à Grand'Pré, datait d'au moins une quinzaine d'années.
Cette gravure, reproduite du journal La Presse, de Montréal, représente une femme élevant au-dessus de sa tête un médaillon de Longfellow. Au-dessous, on peut lire la légende suivante : (Projet d’un monument à Longfellow. — Debout sur un tertre battu par les flots et figurant les
diens «à y bâtir une église ou tout autre monument, en souvenir de leurs pères, les anciens propriétaires du lieu ». Des milliers d’Américains de la Nouvelle-Angleterre, en effet, venaient visiter chaque année la Nouvelle-Ecosse (l’ancienne Acadie) et notamment ce riche district des Mines, qr'avait chanté leur poète national. Le développement de ce tourisme et la prospérité croissante de la province avaient déterminé la création d’une ligne de chemin de fer d'Halifax à Yarmouth, au sud de la presqu'île : le Dominion Atlantic Railway. En 1911, le D. A. R. (comme on l'appelle familièrement) fut acquis par la puissante compagnie du « Canadian Pacific Railway ». Et c’est dans le but d'exploiter commercialement les souvenirs historiques et littéraires attachés à la région desservie par sa nouvelle ligne, que cette compagnie racheta à J.-F. Herbin l’enclos de Grand-Pré.
L'année 1919 vit naître, dans toute l'Amérique du Nord, une vaste campagne de publicité touristique, alimentée par le Canadian Pacific Railway, en faveur de la Nouvelle- Ecosse et particulièrement du pays d'Evangéline, — The Land of Evangeline, — c'est-à-dire la région des Mines et la vallée d'Annapolis. Non seulement, en effet, répétaient les journaux, la nature a prodigué là ses charmes les plus rares, non seulement ces lieux « ont vu se faire l’histoire de l'Amérique du Nord », mais Grand-Pré, le Bassin des Mines, la vallée du Gaspereau, les riches prairies encloses de leurs digues, ont été rendus immortels par le plus grand poète américain. Cela ne doit-il pas suffire à diriger de ce côté des milliers de touristes en quête de beautés naturelles
fameux aboiteaux de la Nouvelle-Ecosse, une jeune paysanne symbolisant l’Acadie, Evangéline elle-même, offre à l'admiration des siècles, aux hommages de la postérité, le médaillon de Longfellow, drapé aux couleurs américaines. »
D'après l’érudit acadien Placide Gaudet (Cf. Le Grand Dérangement, Ottawa, 1922, p. 66), la paternité de cette idée revient à F. J. Herbin.
et de poésie ? Qui plus est, le C. P. R. vient justement de commander une statue d'Evangéline, qui sera placée tout proche de l’endroit où s'élevait l’église de Grand-Pré. « Peuton faire voyage plus romantique ?... »
C'est ainsi que la « vallée heureuse » fut placée sous la protection d'Evangéline, patronne du tourisme en Nouvelle- Ecosse (1).
En juillet 1920, une délégation de journalistes appartenant à tout l'empire britannique parcourait le Canada. La direction du C. P. R. vit là une occasion unique de soigner sa publicité. Elle invita la délégation à visiter la région de Grand-Pré et à inaugurer la statue d’ « Evangéline pleurant le pays perdu », œuvre émouvante, mais, à notre avis, d’une rusticité excessive par rapport au portrait de Longfellow.
Trois orateurs célébrèrent l'initiative du C. P. R. : le recteur de l’Université baptiste de Wolfville, une grande dame anglaise, Lady Burnham, enfin un romancier canadienanglais qui eut son heure de célébrité, Sir Gilbert Parker. Aucun des orateurs ne s’appesantit sur les circonstances de l'Expulsion, mais leur silence impliquait nettement une réprobation de la mesure prise contre les Acadiens cent soixante-cinq ans plus tôt (2).
(1) Certains Français ayant visité Grand-Pré se sont plaints devant nous de cette utilisation d’un beau poème à des fins commerciales, criant à l’impudeur et même à la profanation. Nous n’avons jamais manqué de leur faire remarquer qu'il fallait prendre les habitants de l'Amérique tels qu’ils étaient, et qu'au surplus, sans cette réclame tapageuse, l’Acadie et le crime commis là contre les Acadiens, en 1755, seraient aujourd’hui complètement oubliés.
Ajoutons que pareille exploitation touristique et commerciale d’un souvenir historique ou littéraire n’est pas spéciale à Grand-Pré, ni à l'Amérique.
(2) Lady Burnham, en particulier, à qui revint l'honneur de dévoiler la statue, après avoir évoqué, non sans éloquence, la récente fraternité d'armes franco-britannique sur les champs de bataille d’Ypres, de Vimy et dela Somme, conclut son allocution par un appel chaleureux en fa-
La presse d'Halifax parut visiblement gênée de cette manifestation. Le journal libéral publia un compte rendu sympathique, accompagné d’une photographie de la statue, mais en neuvième page (1). Le journal conservateur ne donna de l'événement qu’un froid récit de quelques lignes, en vingtième page, au-dessous d’une réclame pour ‘une teinture capillaire. Quant aux Acadiens, on ne les avait pas invités.
En vérité, les businessmen anglo-canadiens n'avaient envisagé cette affaire que sous l'angle commercial. Pouvaient-ils se douter que les Acadiens allaient faire de ce terrain de Grand -Pré un lieu de pèlerinage patriotique, de
veur d’une entente cordiale entre les races française et anglaise au Canada :
«.. Thank God! those cruel old days lie behind us for ever... The British Empire stands to-day in fast friendship with France... The war with all its horrors and sadness has bound us through the deeds of our beloved and heroic sons with bands of steel... In your wonderful land so full of beauty and promise, the old hatred is dead, only the old character remains, and both characters are worthy of the respect and admiration of all mankind...»
C'était bien la première fois que de telles paroles retentissaient en un tel lieu.
(1) Voici d’ailleurs le texte de ce bref article, intéressant en ce qu'il marque le commencement d’une évolution très nette de l'opinion canadienne-anglaise au sujet de l'expulsion des Acadiens.
«Reparation has been made. Over a century and a half ago a conflict of human passions sent the Acadians into exile. At Grand-Pré yesterday in the presence of British men and women, gathered from every clime to which the race has gone, a gentle English lady unveiled the Hebert statue of Evangeline, the mythical maiden of Acadia, through which the world has been told historical inaccuracies and eternal truths. It was a stroke of genius that this statue should be unveiled by a representative woman of England, supported by the delegates of the Press from every part of the Empire.
«The incident of a century and a half ago so relatively minor in its inception growing with time and the imaginative power of man into a picturesque epic of world interest, was made yesterday the occasion of a ceremony: in which an Empire expressed contribution for a tragic error of the past. »
The Evening Echo, Halifax, 80 juillet 1920, p. 9.
cette statue d'Evangéline un symbole tangible de leur ardente « volonté de vivre » ?
En même temps qu'elle aménageait l’enclos de Grand- Pré en « Memorial Park » et faisait couler en bronze la statue d'Evangéline, la compagnie du Canadien Pacifique, se rendant au désir de F. J. Herbin, avait fait à la Société acadienne de l’Assomption une offre qui ne parut pas d’abord à celle-ci entièrement désintéressée. La compagnie proposait aux Acadiens de leur céder, sous certaines conditions, la partie du terrain de Grand-Pré sur laquelle s'élevait autrefois l’église où avaient été enfermés leurs ancêtres, le o septembre 1755. Les négociations durèrent deux ans, et, finalement, les parties s'étant mises d'accord, un contrat fut signé le 28 mai 1919 (1).
Par ce contrat, le Canadien Pacifique cédait «au peuple acadien », moyennant un dollar, l'emplacement de l’ancienne église de Saint-Charles de Grand'Prée et aux conditions suivantes : « le peuple acadien » érigerait en ce lieu historique ‘une église destinée à perpétuer le souvenir des premiers habitants français » ; il serait dépensé à cette fin une somme d’au moins dix mille dollars dans un délai de cinq ans ; les Acadiens auraient le droit « à l'avenir, et pour toujours, de s’assembler librement en congrès sur le terrain de l’enclos tout entier ».
Certains Acadiens virent dans ce geste de générosité inattendu une intervention providentielle ; quelques autres un simple calcul du Canadien Pacifique désireux d’économiser plusieurs milliers de dollars. Beaucoup pensèrent que ce coin d'Acadie n'ayant rien perdu de l'espèce d'horreur
(1) A Moncton, entre le D' David Landry, président, M. Alexandre Doucet, secrétaire, représentant leurs compatriotes Acadiens, et M. George Graham, directeur du D. A. R., au nom de la Compagnie du Canadien Pacifique,
sacrée qu’il inspirait depuis 1755, les Anglais n'avaient pas osé toucher eux-mêmes à ces pierres encore toutes noires de l’infâmie de leurs ancêtres. Nous croyons qu'en intéressant les Acadiens à ce parc de Grand-Pré, les dirigeants du C. P. R. cherchaient simplement à s'assurer outre la clientèle touristique des Américains attirés par un souvenir littéraire, celle des Acadiens disséminés dans tout le Dominion et les Etats-Unis.
Quoi qu’il en soit, les Acadiens acceptèrent, avec une émotion et une joie non dissimulées, le cadeau qu'on leur faisait. Le Comité directeur de leur Société décida de reprendre solennellement possession du terrain de l’église de Grand-Pré à l'occasion de la fête nationale acadienne de 1921. Dans ce but, une « Convention nationale » fut convoquée, pour le 17 août, au collège de la Pointe-de-l'Église (1).
Les dirigeants acadiens étaient décidés à tenter un suprême effort (2) en vue de rallier tous leurs compatriotes dispersés. L'occasion était unique pour regrouper les descendants des anciens proscrits. Grand-Pré, où se dressait depuis un an, à l'ombre des vieux saules français, une belle statue d'Evangéline, œuvre de deux sculpteurs acadiens, Grand-Pré allait redevenir acadien ! Quel puissant appel à l'imagination, à l'émotion collective, pour un peuple en qui la souffrance sous toutes ses formes avait décuplé l’émotivité naturelle !
(1) Le Comité de l’Assomption avait d’abord songé à tenir le Congrès à Grand-Pré; mais devant l'impossibilité de loger les Congressistes, et peut-être aussi par crainte d’une manifestation hostile de la part de la population anglaise, il fut décidé que le Congrès aurait lieu au Collège des Eudistes, à la Pointe-de-l'Eglise, au milieu d’un important noyau de population française. \
(2) Toute la presse française du Canada donna à ce huitième congrès acadien une publicité immense. Nous avons sous les yeux un exemplaire du journal la Patrie, de Montréal, daté du samedi 13 août 1921. Toute la première page est consacrée à ce congrès. En titre: Au Pays d'Evangéline ; au-dessous : Un grand Congrès acadien aura lieu les 17 et 18 août : au centre : la photographie de la statue d'Evangéline,
Bien organisé. et favorisé par un temps splendide, le congrès de la Pointe-de-l'Eglise réussit au delà de toute espérance. Un train spécial amena 300 délégués venus des
Provinces maritimes, de la Province de Québec, des Etats de la Nouvelle-Angleterre et de la Louisiane.
À défaut de leur président (1), les congressistes (dont le nombre s'était grossi de plusieurs centaines d’Acadiens de la baie Sainte-Marie et des Pubnicos) avaient parmi eux leur vice-président, leurs deux évêques, trois prélats apostoliques, un ministre, le juge en chef de l’île du Prince-Edouard, et nombre d’autres compatriotes jouissant d’une grande estime dans leurs provinces respectives.
Les vœux adoptés au cours de ce Congrès historique montrent les préoccupations et les desiderata de la population acadienne. Ces vœux « protestent contre les erreurs historiques contenues dans certains livres scolaires au sujet de l’Acadie et de la dispersion de son peuple »; ils « recommandent à la Société de l'Assomption de publier les manuscrits de l'érudit acadien, Placide Gaudet, sur les responsabilités de la déportation des Acadiens » ; ils demandent de « donner tout l’encouragement possible à la presse acadienne » ; ils réclament « la conservation des sites historiques de la vieille Acadie, tels que Beauséjour, Louisbourg, Port-Royal, et même le Fort Lawrence » ; « l'adoption d’un meilleur système d'enseignement bilingue dans les collèges et couvents » ; ils affirment « l'importance et le besoin de la langue française dans le développement et la prospérité de la race acadienne » ; ils recommandent aux commerçants de « faire leurs annonces en français et de veiller à ce que leurs clients de langue française soient servis en français », elc.
Mais, les congressistes, comme inquiets de leur propre
(1) Le sénateur Pascal Poirier, mort en 1933.
ardeur, parurent surtout préoccupés d'assurer leurs concitoyens de langue anglaise et les autorités du Dominion de leur loyalisme à la Couronne britannique et de leur solidarité canadienne. Un télégramme respectueux fut adressé au roi par l'intermédiaire du gouverneur général du Canada. Une résolution fut votée, dans laquelle les Acadiens priaient «leurs concitoyens des Provinces maritinies et de tout le Canada d’être assurés de leur loyauté envers leur pays, et de leur désir de coopérer à son progrès social et économique ».
Les Acadiens sont encore bien timides. Leur congrès se tient dans un collège fondé et tenu par des Pères français, mais la France n’assiste pas à leurs délibérations. Une photographie nous montre la façade du collège eudiste décorée d’un immense drapeau britannique. Il n’entre point d’arrièrepensée déloyale dans le mouvement acadien. Le deuxième jour, plusieurs centaines de délégués se rendirent en pèlerinage à Grand-Pré. L'après-midi avait été lourde, orageuse, le ciel par instants illuminé d’éclairs ; le tonnerre grondait dans le lointain. Les pèlerins eux-mêmes étaient comme électrisés par l'attente de quelque prodige.
De l'avis de plusieurs témoins que nous avons connus, ce fut un moment d'un indicible pathétique. Ces prélats, ces ministres, ces délégués venus de tous les groupes acadiens connus fondirent en larmes devant la statue d’une héroïne de fiction.
Pour les Acadiens des Provinces maritimes du Canada, surtout, cette reprise de possession signifiait la réhabilitation morale de leur nationalité, la possibilité d’une réconciliation définitive avec leurs concitoyens de langue anglaise, et, pour tout dire d'un mot: l'espoir d’un meilleur avenir.
Quelle suite pour un poème ! Longfellow, si profondé-
ment humain, pouvait-il rêver pour son œuvre généreuse plus belle, plus touchante apothéose (1) ?
Le train répartit, et l’enclos de Grand-Pré, dans la nuit qui tombait, s’enveloppa de silence :
La paix sembla régner sur laterre, etle cœur inquiet de l'Océan parut un moment consolé (2).
Mais chaque Acadien qui avait assisté à cette scène de quelques heures sentait qu'il venait de vivre une page aussi inoubliable de l’histoire de sa race que s’il avait vu défiler, de Grand-Pré à la pointe du Gaspereau, le triste cortège de ses ancêtres s’embarquant pour l'exil.
Le comité chargé de l'érection du monument commémoratif à Grand-Pré se mit aussitôt à l’œuvre. Le principal ani-
(1) Les sentiments tumultueux des assistants demandaient à s’exprimer séance tenante. L'un d’entre eux, le R. P. Cormier, escaladant les décombres, tira, en quelques phrases parties du cœur, la leçon de l'événement :
«.. Si en ce moment solennel nos ancêtres à moitié soulevés dans leurs tombeaux pouvaient se repaître du spectacle qui s’offre à nos yeux, voir leurs descendants, après cinq ou six générations, professantla même foi catholique, parlant courageusement la même vieille langue française et conservant cette même pureté de mœurs qui fait encore aujourd'hui notre force et notre fierté nationale... comme leurs mânes tressailliraient de joie !
« Courage, fils de notre chère Acadie; continuez de pratiquer les vertus de votre race ; soyez les dignes frères et sœurs de la pure Evangéline, la noble héroïne du poète Longfellow, qui a si puissamment contribué à faire connaître notre malheureuse histoire et à nous attirer les sympathies des âmes droites et des cœurs bien nés... »
Le ministre Véniot suggéra de commencer aussitôt la souscription projetée en vue de l'érection du monument, et chaque Acadien présent, versant selon ses moyens, la souscription atteignit en quelques minutes le total de 4.000 dollars.
(D'après le manuscrit du P. Cormier qui nous fut communiqué par le P. Allard, curé de Bathurst-Est (N. B.), ainsi que la plupart des documents qui nous ont servi à écrire ce chapitre.)
(2) Evangeline : v. 162-163.
Peace seemed to reign upon earth, and the resiless heart of the ocean
Was for a moment consoled.
mateur en est le P. André Cormier, curé de Shédiac (N. B.). Un appel chaleureux est adressé « à tous les Acadiens des Provinces maritimes, de la Province de Québec, des Etats de la Nouvelle-Angleterre et de la Louisiane » :
Le Congrès national qui vient d’avoir lieu à Church-Point (1) (N. E.)a étéle plus beau de tous nos congrès et en sera aussi sans doute le plus fructueux en heureux résultats pour notre peuple. Le pèlerinage à Grand-Pré, qui en a été le couronnement, a soulevé un enthousiasme extraordinaire dans le cœur de tous ceux qui y ont pris part. Cet enthousiasme s’est répandu par toute l’Acadie comme une traînée de feu sacré, et tous les esprits sont en ce moment tournés vers Grand-Pré et son « église-souve- Dir De.
Nous sommes en bonne voie d'écrire en lettres d’or la plus glorieuse page de notre histoire... Notre plan est d’atteindre tous les hommes, femmes et enfants qui composent ce tout qui est le peuple acadien, en enregistrant sur nos listes leurs noms avec leurs contributions, si minimes soient-elles... Ces noms seront ensuite fidèlement inscrits sur les murs intérieurs de l'église-souvenir, à Grand-Pré, ou recueillis dans des registres qui y seront religieusement conservés.
Aux yeux de l'univers, ce serait donner l'exemple d’une survivance prodigieuse, la plus frappante qu'ait jamais enregistrée. l’histoire des peuples...
Grand-Pré sera définitivement consacré comme un lieu de pèlerinage national, où, chaque année, nous nous rencontrerons pour compter nos victoires dans la voie du progrès matériel, , social et moral.
Les chefs acadiens parviennent en quelques semaines à communiquer leur enthousiasme à tous les groupes acadiens du Dominion et des Etats-Unis. De partout affluent les souscriptions, les feuilles de recensement, les lettres d'encouragement.
Un film tiré du poème d’Evangéline est projeté dans les
(1) Nom anglais de la Pointe-de-l’Eglise.
principaux centres acadiens au profit du monument de Grand-Pré ; une statuette en plâtre reproduisant l'Evangéline des Hébert, une plaquette de l'historien Placide Gaudet, intitulée Le Grand Dérangemeni (1), sont vendues au profit de « l’église-souvenir ». L’évêque de Lafayette (Louisiane), Mgr Jeanmard, et l'évêque dela Nouvelle-Orléans, Mgr Shaw, répondent avec empressement à l'appel du Comité et mandent à leur clergé de faire souscrire pour le monument.
Pour bien montrer que leur patriotisme acadien n’est pas incompatible avec leur patriotisme canadien et leur loyalisme britannique, les membres du Comité se tournent aussi vers leurs compatriotes canadiens-français de la Province de Québec et leurs concitoyens de langue anglaise. De ces deux côtés arrivent encore des souscriptions et des encouragements. Le premier ministre fédéral du Dominion pendant la grande guerre, Sir Robert Borden (né à Grand- Pré) souscrit personnellement cent dollars. La puissante association des Chevaliers de Colomb envoie des sommes importantes.
Le P. Cormier entreprend aussi des tournées de conférences dans la Province de Québec et dans les Etats de la Nouvelle-Angleterre. À Bosion même, il est accueilli avec sympathie. « Aucun écrivain, dit-il aux compatriotes de Winslow, n’a plus contribué que l’auteur d'Evangéline à rétablir sous son vrai jour devant l’histoire la mentalité acadienne. »
En moins d’un an, plus de 30.000 familles envoyèrent leur feuille de recensement et leur obole pour le monument de Grand-Pré.
Le 16 août 1922, Grand-Pré fut le théâtre d’une cérémonie exceptionnellement grandiose, telle qu'avaient pu
(1) Ouvr. cité.
la souhaiter ses organisateurs enthousiastes. Plus de deux milliers d'Acadiens, représentant des centaines de milliers de leurs compatriotes, assistèrent « à la bénédiction de la pierre angulaire de l'église-souvenir de Grand-Pré ». Il y avaitlà Mgr Le Blanc, évêque acadien de Saint-Jean (N. B.), Mgr Arsenault, représentant le cardinal-archevêque de Québec, le D' Landry, président de l'Assomption; le ministre Véniot ; trois députés acadiens, MM. Turgeon- Michaud (1), Léger ; le juge Arthur Le Blanc de la Cour suprême du Nouveau-Brunswick ; le D' Webster, un des historiens les plus estimés du Canada.
Les trois journaux acadiens, L’'Evangéline, L’'Acadien Le Madawaska), ainsi que plusieurs grands journaux de langue française et de langue anglaise de Québec, de Montréal, d'Halifax, de Saint-Jean, avaient envoyé des correspondants.
A aucun moment de son histoire le petit village de Grand-Pré n'avait été à pareille fête.
Le train spécial qui amenaitles pèlerins les plus éloignés, parti la veille de Moncton, stoppa devant l’enclos, de bonne heure le matin. Le voyage avait été long. En cours de route, il avait fallu écouter les nombreux discours des délégations accourues pour saluer les pèlerins. Mais dès que ceux-ci aperçurent la croix érigée par J. F. Herbin avec les pierres de l’ancienne église française, ils se précipitèrent d'un même élan et tombèrent à genoux, en proie à une émotion extraordinaire. On vit des vieillards baïser la terre, et mordiller l'herbe de ce sol pour eux sacré. Ce fut un véritable délire patriotique. Les Acadiens s’embrassaient sans se connaître, pleuraient à chaudes larmes, se demandaient à haute voix s'ils n'étaient pas l'objet d’une hallucination collective, s’ils étaient bien à Grand-Pré, si c'était bien le Bassin des Mines
. (4) L'hon. Michaud est, depuis quelques semaines, ministre des Pêcheries dans le cabinet fédéral du Canada présidé par l’hon.Mackenzie-King. M. M. Turgeon et Léger sont maintenant sénateurs.
qui étendait ses eaux boueuses et sanglantes (1) à leurs pieds, si ces digues étaient bien celles qu'avaient élevées leurs ancêtres, si ce promontoire violet qui s'avançait majestueusement dans la mer, là-bas, à l'horizon, était bien le célèbre Blomidon dont parlait Longfellow (2).
Devant eux, à quelques pas de la statue d'Evangéline, œuvre de deux des leurs, s'élevait, presque achevée, la petite chapelle commémorative, entourée d’échafaudages. Un autel improvisé était dressé sur les marches, décoré de drapeaux britanniques et acadiens, c’est-à-dire français. C’est là que le premier évêque acadien, Mgr Le Blanc, célébra la messe. Malgré eux, nous ont dit plusieurs des chefs acadiens présents, les assistants évoquaient la grande scène d’Evangéline (3) où le Père Félicien prêche aux prisonniers la résignation et le pardon desinjures, et leur émotion mêlée d'une fierté profonde grandissait encore à la pensée que l’officiant était un descendant du notaire René Le Blanc. Leurs yeux aussi se tournaient vers la statue de leur héroïne et leurs cœurs s'emplissaient de reconnaissance pour le courageux poète qui avait permis cette cérémonie réparatrice.
L’après-midi fut occupé par une longue suite de discours enflammés. Les orateurs rappelèrent le sacrifice de leurs ancêtres en ce lieu, les souffrances des exilés ; exprimèrent leur reconnaissance au poète Longlellow ; exaltèrent leur religion et leur langue. Le D' Webster félicita les Acadiens de rester fidèles au souvenir de leurs aïeux et dénonça la déportation comme «un crime politique ». Un pasteur
(1) Les eaux du Bassin des Mines ont assez souvent, en effet,au moment de la marée, une teinte rougeâtre, (2) Evangeline, v. 28-29 :
… and away 10 the northward Blomidon rose.
(3) Ibid., v. 460-486.
anglican des environs de Grand-Pré rendit hommage à la parfaite loyauté des Acadiens.
Le Dr Landry, président de leur société, et le ministre Véniot s’appliquèrent à dégager le sens politique de la cérémonie. Les Acadiens, qui commémoraient un souvenir douloureux, n'avaient nullement l'intention de rompre les liens de solidarité qui les unissaient au reste de la population du Canada. Mais les Acadiens réclamaient le droit de sauvegarder leur langue et leurs traditions françaises, au même titre que les Canadiens-français de la Province de Québec.
Tous les journaux du Dominion, aussi bien de langue anglaise que de langue française, rendirent compte longuement des cérémonies de Grand-Pré, en publièrent de nombreuses photographies et donnèrent de larges extraits des discours prononcés. La chapelle de Grand-Pré, toute modeste qu'elle fût (18 mètres de long sur 12 mètres de large), par sa silhouette bien française, son élégant clocher surmonté de la croix et du coq gaulois, allait devenir, en peu de temps, le monument le plus populaire de tout l’est du Canada (1).
La direction du D. A. R. avait atteint, et au delà, le but qu'elle se proposait ; mais les Acadiens eux-mêmes n’allaient pas manquer de profiter de cette vaste publicité donnée à leur malheureuse histoire, à leurs traditions françaises, à leur merveilleuse survivance. La population de langue anglaise du Canada, habituée à peser la valeur respective des races, les mettra désormais sur le même plan que leurs. compatriotes de Québec. Dans les mêmes milieux, on
(1) Plus de 35.000 touristes ont visité « l’église-souvenir » de Grand- Préau cours de l'été 1931. (Chiffres fournis par la direction du D. A. R. à Halifax.)
La photographie de la petite chapeile française se retrouve partout, comme celle d’un monument renommé. Un timbre canadien représentant « l’église-souvenir » de Grand-Pré, dont nous possédons un exemplaire, fut même émis, en 1930, parl’administration des postes canadiennes.
commença à concevoir la déportation, sinon comme un crime, du moins comme une faute politique certaine. Les Acadiens cessaient vraiment d'être une portion méprisable de la population canadienne. Leur histoire pathétique, leur courage, leur nombre et leur cohésion, leur attiraient maintenant, de cercles jusque-là hostiles, de très sincères sympathies.
Le poème d'Evangéline contribuait directement à l'unification du Dominion.
L'écho des émouvantes manifestations acadiennes de Grand-Pré parvint jusqu’en France, où, reconnaissons-le, l’'Acadie et les Acadiens étaient depuis longtemps oubliés. Au début de l’année 1923, paraissait à Paris un ouvrage magistral, véritable monument de l'histoire de l’Acadie : La Tragédie d'un peuple, d'Emile Lauvrière (1). Le livre fit du bruit. L'Académie française lui décerna le grand prix Gobert. Un comité France-Acadie fut fondé, groupant avec les principales notabilités acadiennes des Français comme Gabriel Hanotaux, René Bazin, René Doumic, Mgr Baudrillart, le maréchal Fayolle. Le 13 avril 1923, le professeur Martineau faisait au Collège de France, en présence de S. E. l’hon. Philippe Roy, ministre du Canada à Paris, une brillante conférence sur « l’Acadie, première colonie européenne fondée au xvu° dans l'Amérique du Nord par les Français ». Le lendemain, L'Illustration publiait un long article sur « Un rameau oublié de la famille française: le peuple acadien » (2).
Or, par quel hasard M. Emile Lauvrière, professeur d’anglais au lycée Louis-le-Grand, qui n'était jamais allé en Acadie ni en Amérique et n'avait aucune raison personnelle de s'intéresser aux Acadiens, s'était-il attelé à un tel travail ?
(1) Ouvr. cité.
(2) L'Illustration, Paris, 14 avril 1923.
L'auteur de La Tragédie d'un peuple nous le dit lui-même dès les premières lignes de son Avant-propos : « Une édition des œuvres choisies de Longfellow dont Evangeéline, a été le point de départ de ce travail. Ce qui ne devait être qu'une note est devenu un petit livre, puis un gros livre, puis deux, tant est grand l'intérêt qui s'attache au sort dramatique de ce petit peuple français qui passait pour disparu (1). »
Grâce donc à M. Lauvrière et au poème d'Evangéline, la France reprenait contact avec l'Acadie renaissante et allait être désormais officiellement représentée à toutes les grandes manifestations acadiennes, aux côtés des autorités canadiennes.
Nous passons sur les diverses manifestations acadiennes qui se sont déroulées de 1923 à 1930. Le mouvement acadien, loin de se ralentir, va sans cesse grandissant, en ampleur, en vigueur et en résultats. La Société l’'Assomption élargit, d'année en année, le champ de son influence. Le mouvement acadien, d’ailleurs (on ne saurait trop le répéter), se meut uniquement sur le plan sentimental et n’a rien d'un mouvement séparatiste ou autonomiste. On pourrait le comparer plutôt à un mouvement régionaliste limité au culte des traditions particulières de la petite patrie, ou encore au mouvement «ancien combattant » d'après-guerre, qui, dans tous les pays belligérants, a groupé d'anciens camarades unis par de grands souvenirs et animés d’un même « complexe » sentimental. Les Acadiens ne visent en aucune façon à former un Etat dans l'Etat, pas plus au Canada qu'aux Etats-Unis. Disséminés comme ils le sont, comment le pourraient-ils ? Mais ils ont la volonté de conserver toutes sortes de souvenirs qui leur tiennent au cœur. Au Canada surtout, ils trouvent intolérable d’avoir encore à souffrir
(1) Ouvr. cité, p.1x.
d’une nationalité qu'ils revendiquent avec fierté ; il réclament, de la part de la majorité anglaise de leurs provinces, le même traitement qu'accorde la majorité française de la Province de Québec à ses habitants de langue anglaise, en application de la constitution du Dominion. Ils veulent des écoles françaises, afin de pousser le développement intellectuel de leur race dans le sens de ses affinités et de ses aptitudes. Ils s'efforcent, par l’entr'aide et la solidarité, de soulager les misères de leurs compatriotes et d'activer la formation parmi eux d’une élite intellectuelle et sociale plus nombreuse.
Les Anglo-Canadiens semblent comprendre de plus en plus clairement que ce désir de s'élever socialement est, chez les Acadiens, un signe de bonne et saine émulation, surtout dans un pays jeune et plein d'avenir où sont destinées à cohabiter sans se fondre deux langues, deux cultures. Pour arriver à leur but, c’est-à-dire à faire triompher leurs revendications, les Acadiens, de leur côté, ont compris qu'il leur fallait affirmer la vitalité de leur race. Les familles acadiennes ont continué de se parer de nombreux enfants ; les dirigeants acadiens se sont efforcés de mettre sous les yeux de leurs compatriotes de langue anglaise l'extraordinaire croissance de leur petit peuple. Les Canadiens-français de la Province de Québec ont compris aussi que la mystique acadienne renforçait la leur ; que les deux rameaux de la race française, rigoureusement identiques dans leurs origines, avaient intérêt à avancer de concert sur la route libre de la Puissance.
C'est dans cet état d'esprit qu'en 1927, sous l'égide du journal Le Devoir de Montréal, une importante délégation de Canadiens et d’Acadiens de la Province de Québec visita les principaux centres acadiens du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse, soulignant de la manière la plus heureuse l'unité de la famille française au Canada.
Mais c’est en 1930 et 1931 que le mouvement acadien, placé plus nettement que jamais sous le signe d'Evangéline, devait atteindre son apogée.