‹ L'Évangéline de Longfellow et la Suite merveilleuse d'un poèmeChapitre 19 sur 56 · C. — De Louisiane en Acadie · texte numérisé non relu

C. — De Louisiane en Acadie

Le poème d'Evangéline ne se déroule pas qu'en Acadie. Si c'est à Grand-Pré que se passe intégralement la première partie, une bonne part de la deuxième a pour théâtre la Louisiane. Nous avons eu déjà l’occasion de dire qu'un grand nombre d'exilés acadiens s'étaient installés sur les riches terres d’alluvions du Bas-Mississipi. Qu'étaient devenus les descendants de Basile Lajeunesse et de ses compagnons ? Personne ne le savait au juste.

Au fait, les Acadiens de Eouisiane (ou comme on dit, làbas, les Cayens (1) ou Cajuns) avaient, jusqu'à ces dernières années, vécu à peu près oubliés de leurs frères du Canada et de la Nouvelle-Angleterre. Jouissant, avec la prospérité matérielle, d’une entière liberté politique, ils s’étaient peu à peu abandonnés à la fierté de se dire améri- cains et ignoraient, ou presque, l’histoire de leurs origines. La Nouvelle-Orléans elle-même, qui, si longtemps, avait gardé son cachet de vieille ville française n'était plus, depuis près d'un demi-siècle, que « New-Orleans », une cité américaine d'où toute vie française semblait avoir disparu.

On entendait bien, de temps en temps, parler des Cadiens (le professeur Alcée Fortier (2), par exemple, avait décrit,

(1) Cayen est une déformation phonétique de Cadien. Le di changé en ill est une transformation fréquente dans les parlers populaires poitevin et charentais.

Cajun est l’approximation anglaise de Cayen.

(2) De l’Université de la Nouvelle-Orléans.

Cf. Fortier (Alcée) : Louisiana Studies : customs, literature and dialects. Nouvelle-Orléans, 1894.

vers la fin du siècle dernier, leur langage pittoresque et les - avait représentés au Congrès de la langue française tenu à Québec en 1912), mais d'une manière générale, on ignorait, en Amérique comme en France, l'importance réelle du rameau acadien du Mississipi. Quelques années après la guerre, un voyageur canadien écrivait à un journal de Québec que « l'Acadie de Louisiane n'existait plus ».… Cependant, le grand souffle de patriotisme qui passa sur les Etats-Unis vers la fin de la dernière guerre, et surtout après la victoire des Alliés, généralisa dans le peuple américain tout entier le sentiment (jusque-là limité au noyau de race britannique) que tout comme les peuples européens, il avait lui aussi de chers souvenirs auxquels il se devait de rendre un culte. D’autre part, la diffusion de l'automobile, poussée à l'extrême, vint donner une vogue extraordinaire à ce qu'on appelait déjà « le tourisme intérieur ». Pour attirer et retenir les automobilistes en mal de nouveauté, chaque Etat, chaque centre urbain, s'ingénia à faire valoir bruyamment ses charmes naturels, l'attrait de son climat, la beauté « inégalée » de ses sites, et, toutes les fois que cela était possible, l'intérêt «romantique » deses souvenirs historiques. La Louisiane ne se tint pas à l'écart de ce mouvement où l'intérêt commercial bien entendu spéculait avec candeur sur le meilleur sentiment patriotique. La Nouvelle- Orléans jouissait d’un prestige considérable. Le Mississipi avait eu ses explorateurs, ses géographes et ses poètes célèbres dans les deux mondes. Mais la riche région des bayous, c’est-à-dire celle des terres basses situées à l'ouest de la vieille métropole française, entre le delta du fleuve et la frontière mexicaine, continuait de vivre oubliée des caravanes touristiques.

Fortier (Alcée) : « L'enseignement du français en Louisiane », dans Mém. du Premier Congrès de la langue française au Canada. Québec, 1914.

Pourtant le plus grand poëte américain avait placé là l'un des principaux épisodes du poème le plus populaire du Nouveau Monde. Plusieurs Louisianais, dont une femme, Mrs. Anding, d'Opelousas, déjà connue par son activité en matière de tourisme et de voirie, entreprirent de faire connaître leur pays en le plaçant sous le signe d'Evargéline.

La Louisiane avait depuis longtemps sa propre version des aventures d'Evangéline et de Gabriel. Selon la tradition louisianaise, Evangéline et Gabriel auraient vraiment existé et Longfellow aurait appris leur dramatique histoire d’une vieille Acadienne de Louisiane. Evangéline s'appelait en réalité Emmeline Labiche (?) et Gabriel : Louis Arsenault (un nom tout à fait acadien). Leurs aventures étaient bien telles que les avait racontées Longfellow, jusqu’à l’arrivée de son héroïne sur les bords du bayou Tèche ; maïs à partir de cet endroit, la version louisianaise différait totalement de celle du poète.

Au poste des Attakapas (aujourd'hui Saint-Martinville), mmeline Labiche, alias Evangéline, avait retrouvé son fiancé, Louis Arsenault (Gabriel) et tous deux s'étaient assis longuement au bord de l’eau, sous un chêne séculaire, tout tendu de «mousse espagnole»; mais Louis avait dû avouer, la tête basse, que désespérant de jamais revoir celle qui avait été sa fiancée et la croyant morte, il avait fini par épouser une autre Acadienne.

Le coup fut si rude pour l’infortunée Emmeline qu’elle en devint folle. Après avoir erré plusieurs jours le long du bayou, la malheureuse revint mourir sous le chêne où son cœur s'était brisé, et l’on montre non loin de là, son tombeau, à l'ombre d'une blanche église (1)...

Les Louisianais avaient donc toutes sortes d’excellentes

(1) Cette légende a été racontée par un écrivain régionaliste louisianais, le juge Voorhies, dans un volume intitulé Reminiscences.

raisons de cultiver le souvenir d'Evangéline et, comme les habitants de la Nouvelle Ecosse, de se montrer reconnaissants à Longfellow d'avoir fait à leur pays une si belle publicité.

Deux importants projets destinés à favoriser l’essor du tourisme en Louisiane furent réalisés entre 1926 et 1927 : 1° la création d’une grande route touristique pénétrant jusqu'au cœur de l'Etat, et dénommée the ÆEvangeline Highway ; 2° l'aménagement en parc national d’une partie de la paroisse de Saint-Martinville, comprenant la vieille église bâtie par les premiers immigrants acadiens, le tombeau d'Emmeline Labiche, et le fameux chêne au bord du bayou — l'arbre le plus photographié de l'Amérique. La « législature » de l'Etat de Louisiane vota effectivement une somme de 10.000 dollars pour l'aménagement du Longfellow- Evangeline National Park, et nous avons sous les yeux le texte d'une proclamation du gouverneur Simson (1), datée du 10 février 1927, invitant toute la population louisianaise à s'associer aux manifestations projetées en l'honneur du 120€ anniversaire de Longfellow et du 80e anniversaire de son héroïne, Evangéline, et de contribuer à la réalisation de la grande œuvre entreprise par la Longfellow-Evangeline National Memorial Association, reconnue d'utilité publique.

Mais tout comme au Canada, ces préoccupations « littéraires », visant à faire servir un grand poème à des fins mercantiles, allaient susciter en Louisiane un extraordinaire mouvement de renaissance acadienne.

An cours de l'hiver 1926-1927, en effet, deux Acadiens notoires, l’hon. Aubin Arsenault, juge en chef de l'île du Prince-Edouard, et M. Clarence Cormier, de Waltham (Mass.), se rendaient en Louisiane, afin de serendre compte de l'importance réelle de la population d'origine acadienne

(1) Documents communiqués par le P. Allard.

de ce pays et de voir s’il ne serait pas possible de l'intéresser à leur propre cause. Non seulement ils reçurent le meilleur accueil de l'élite de la population, à Saint-Martinville, à Lafayette, et ailleurs ; mais ils furent tout surpris et réconfortés de constater que les vieilles traditions francoacadiennes s'étaient conservées dans ces campagnes éloignées de la Nouvelle-Orléans à un degré tout à fait insoupçonné ; que leurs compatriotes disposaient d’un clergé catholique de langue française très dévoué et très décidé à les disputer au matérialisme ambiant en les encourageant à garder leur mentalité française.

Vers la même époque, notre ambassadeur à Washington,

M. Paul Claudel, désireux lui aussi de se rendre compte de ce qu'était devenue l’ancienne souche française de Louisiane, vint passer incognilo quelques semaines de vacances au pays des Cayens.

” Ces voyages, concordant, d'une part, avec la bruyante campagne touristique, d'autre part, avec l’action catholique et française dont nous venons de parler, eurent pour résultat de réveiller chez les Acadiens de Louisiane des sentiments presque éteints et de susciter dans l'élite le désir de mieux connaître l'histoire acadienne en général et la vie présente des groupes acadiens du Nord. Bref, chacun s’intéressa davantage aux projets touristiques en cours, et l'attrait sentimental du parc d'Evangéline n’en devint que plus grand. Qui plus est, un commencement de liaison venait de s’établir entre les deux principaux groupes acadiens d'Amérique, celui du Nord, toujours à demi brimé et pauvre, celui du Sud, tout à fait libre et très prospère.

L'occasion élait belle pour une action plus efficace. Les dirigeants du mouvement acadien au Canada rêvent maintenant d'amener les deux grands groupes acadiens en contact. Ils sont éloignés de près de 4.000 kilomètres, mais qu'importe ! L’échelle des distances en Amérique n’est pas

la même que dans notre vieille Europe. Un haut fonctionnaire du D. A. R., M. François Comeau, d'Halifax, Acadien de vieille souche et militant de la première heure, se rendit à son tour en Louisiane, en 1929, avec l’idée bien arrêtée de ramener à Grand-Pré une délégation de ses compatriotes.

Au début du mois d'août 1930, un télégramme adressé au journal L’'Evangéline de Moncton annonçait qu’une délégation acadienne-louisianaise se mettait en route à destination de la Nouvelle-Ecosse, afin d'assister aux fêtes commémoratives du 175° anniversaire de l'Expulsion, à Grand-Pré.

Cette délégation comprenait une quarantaine de personnes et était dirigée par un descendant du célèbre notaire René Le Blanc, M. Dudley J. Le Blanc, de Lafayette. Après avoir été cordialement reçus, en cours de route, à la Maison- Blanche, par le président Hoover, les Acadiens de Louisiane débarquèrent à Yarmouth, au sud de la Nouvelle-Ecosse, le 18 août, et se rendirent aussitôtau collège Sainte-Anne, à la Pointe-de-l'Eglise, première étape de leur pèlerinage.

Nous ne raconterons pas par le menu les péripéties de ce voyage dont toute la presse d'Amérique a parlé pendant un mois, les cérémonies grandioses de Grand-Pré, les réceptions oflicielles d’Halifax, les émouvantes manifestations populaires de Memramcook, de Moncton, de Montréal. Un volume n’y suffirait pas. Nous nous bornerons seulement à mettre en lumière l'impulsion nouvelle, puissante, donnée au mouvement de renaissance acadienne, grâce encore à l'évocation du poème d'Evangéline, — de la deuxième partie du poème cette fois.

Jamais on n'avait autant parlé des Acadiens ; jamais les souffrances endurées par les proscrits n'avaient paru si poignantes à tous ; jamais les Acadiens n'avaient vu venir à eux tant de sympathies ; jamais le sacrifice de leurs ancétres n'avait semblé si grand, si disne d’admiration. Aux

yeux de tous, le poème de Longfellow apparaissait maintenant non plus comme une idylle sentimentale touchante, mais comme la géniale épopée de tout un peuple.

En envoyant une délégation aux fêtes de Grand-Pré, les Acadiens louisianais, en vrais Américains, avaient voulu faire sensation. Déjà, au cours d’une fête scolaire, à Saïnt- Martinville, une jeune Acadienne avait obtenu un très vif succès en se costumant en paysanne française, à l’aide de vieux habits ayant appartenu à quelque lointaine aïeule. Quelques semaines plus tard, à l'exposition de Philadelphie de 1926, le stand louisianais comprenait un mannequin aux longs cheveux noirs revêtu des mêmes atours : coiffe blanche, robe de droguet, sabots de bois, — filant le coton au vieux rouet français « apporté de Grand-Pré », dans un décor de magnifiques photographies montrant les innombrables richesses « du pays du miel et du lait chanté par Longfellow ». Tant de visiteurs s’attardèrent à admirer cette « Evangéline » que, l'exposition finie, le mannequin fut à nouveau placé dans la devanture d’un des plus grands magasins de la Cinquième Avenue, à New-York (1).

Parmi les quarante personnes composant la délégation louisianaise se trouvaient donc vingt-cinq jeunes filles, représentant chacune une « paroïsse » ou une ville acadienne

(1) Une longue notice expliquait le sens de cette exposition. On y lisait notamment : ( This dress was my great grand mother’s wedding dress and was made by her from thread spun on this old wheel... This old wheel was brought over from Grand-Pré... My people are industrious and live always within their means... Our good roads, bordered with mossdraped trees, bid you come and drive on them. This is the land of Evangeline along the banks of Bayou Tèche. A national association has been formed to build a park onthe spot where my people landed and where I am sleeping my last long sleep... It was a painting of that same oaktree given to the great poet, Henry Wadsworth Longfellow, that inspired him to write Evangeline… » (Collection du P. Allard.)

de Pouisiane, et toutes étaient vêtues du même vieux costume français : coiffe blanche, corsage de velours noir gracieusement lacé sur la poitrine, longue et ample robe bleu clair et tablier de soie, — vingt-cinq « Evangélines » (comme elles furent tout de suite baptisées) rieuses et jolies, parlant un français musical et délicieusement archaïque, qui revenaient au pays des ancêtres illuminer de leurs francs sourires cette Acadie encore tout embrumée de mélancolie.

La délégation acadienne de Louisiane fit véritablement sensation aux fêtes de Grand-Pré, le 20 août 1930.

Qu'importe si le costume des jeunes Louisianaises n'était, en fait, qu'un costume d'opérette ; il était élégant, nettement de ligne française et correspondait à ce que chacun savait, en Amérique, de l’ancien costume de nos provinces de l'Ouest. Mais surtout, il marquait, ce costume, par un symbole « parlant » et accessible même aux plus humbles, Ja commune origine française des Louisianais et de leurs hôtes canadiens. Tous les Français du Canada vous diront que ce fut un trait de génie.

La France aussi était présente officiellement, ce jour-là, à Grand-Pré. Un croiseur français était venu mouiller dans les eaux de la Nouvelle-Ecosse et un détachement de marins français faisait vis-à-vis au groupe des Evangélines américaines, à la porte de l'église-souvenir » de Grand-Pré ! Peuton concevoir rien de plus romantique que cette revanche pacifique amenée par un poème ?

Comment les Acadiens de la Baie Sainte-Marie, du Cap- Breton et du Nouveau-Brunswick, nesefussent-ils pas sentis immensément fiers de cette éclatante réparation ? Aussi bien l'atmosphère était de plus en plus à la réconciliation totale : lelieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, représentant officiel de la Couronne britannique, avait tenu à venir exprimer personnellement aux Acadiens réunis à Grand-Pré, l'estime et la sympathie du gouvernement de

S. M. au Canada ; le premier ministre du Nouveau-Brunswick, le vice-zouverneur de l'Etat de Massachusetts, et de nombreuses autres personnalités de langue anglaise, étaient venus joindre leurs voix à celles des chefs acadiens pour glorifier la constance et la fidélité acadiennes, et exalter « l'amitié qui unissait désormais les trois plus grandes nations da monde: l'Empire Britannique, les Etats-Unis et la France ».

Les Acadiens eurent vraiment l'impression qu'ils venaient de remporter une nouvelle et éclatante victoire morale, dont ils finiraient bien, tôt ou tard, par récolter les fruits. La certitude qu'il y avait, en Louisiane, un rameau acadien plus florissant que le leur doublait d’un seul coup leur courage et leurs espérances. Le groupe pittoresque des « Evangélines », surtout, avait frappé les foules acadiennes comme d'un trait de lumière, Le spectacle de ces vingt-cinq jeunes filles vétues comme on leur avait dit que l’étaient leurs propres aïeules, portant leurs noms et parlant une langue qui leur était familière, avait soulevé leur enthousiasme bien plus que n'auraient pu le faire des centaines d'articles de journaux ou de conférences.

« Evangéline est revenue au pays de ses pères », lit-on dans le journal L’Evangéline, de Moncton, à la date du 28 août 1930, sous la plume de son rédacteur en chef, M. Alfred Roy. « Elle s’est assise sur la margelle de ce puits auquel la tradition et la légende ont lié son nom. Elle s’est mêlée à la foule acadienne qui l’a reconnue pour sienne, qui l’a fêtée, choyée ! Elle s’est agenouillée au pied de la croix qui marque le lieu d’où sont partis les parias de 1755, elle a retrouvé tout naturellement le même geste que faisaient ses pères lorsque eux aussi priaient pour leurs morts. De ses lèvres sont tombés les mêmes mots, les mêmes accents qu'avaient connus Gabriel, Basile, Benoît Bellefontaine, tous les habitants de l'ancien Grand-Pré. Elle est revenue avec le même

costume pittoresque et la même jolie coiffe blanche et nous a montré avec quelle grâce ce vêtement se pouvait porter. Elle est revenue non pas avec cet air nostalgique que lui prêtent trop volontiers les artistes, mais avec un sourire plein d'une vie exubérante. Car Evangéline est bien vivante... et elle entend ne pas mourir...

« Ce retour! cette survivance |! Quelle chose prodigieuse !... [ly a là un événement qui, par l'émotion profonde dont il a remué les cœurs, par les perspectives nombreuses qu’il suggère, dépasse les forces ordinaires d’expression (1)... »

Le surlendemain des fêtes de Grand-Pré, le 22 août, à Moncton, au moment du passage de la délégation louisianaise sur le chemin du retour, plus de 3.000 personnes se pressaient à la gare pour voir de près « les Evangélines », leur offrir des fleurs, essayer de leur parler. Jamais on n'avait vu, dans la mélancolique Acadie, pareille foule en délire. Pendant deux heures, ce furent des vivats sans fin, des chants, des pleurs de joie et de regret, -— des pleurs de parents qui se retrouvent soudain après une longue, longue absence etquisequittentà nouveau. L'émotion, mais décuplée, de la fameuse scène décrite par Longfellow quand le petit groupe de proscrits conduit par le Père Félicien retrouve, au poste des Attakapas, Basile le forgeron et Michel le violoneux (2).

À Montréal, la grande métropole canadienne-française, où les descendants des Acadiens sont nombreux (3), le passage de la délégation louisianaise donna lieu à d’imposantes manifestations populaires. La veille, un journal montréalais,

(1) L'Evangéline. Moncton, 28 août 1950.

(2) Evangeline, v. 926 et suiv.

(3) Plusieurs importantes paroisses des environs de Montréal furent fondées par les Acadiens échappés au geôles américaines ou passés au Canada après le traitéde paix 1763 : l'Assomption, l’Acadie, Saint-Jacquesde-l'Achigan, cte.

Le Devoir, dans un article de tête tout vibrant d'émotion et de fierté française, lançait un appel à la population de Ja ville pour qu’elle reçoive dignement les frères de race venus de Louisiane :

« Nous n'avons pas le goût des prophéties, mais après les quelque douze heures que nous venons de passer en compagnie des Acadiens de Louisiane, nous nous croyons le droit de répéter que leur passage chez nous, comme dans la vieille Acadie, peut être le prélude et l’amorce de grandes choses (1). »

Le 26 août, au parc La Fontaine, plus de 15.000 Canadiens acclamaient la délégation louisianaise, et quand, le même soir, celle-ci reprit le train pour son lointain pays, une foule plus considérable encore, sur laquelle planaient confusément de glorieux souvenirs, entonnait avec ferveur les strophes altières du poète canadien Fréchette :

Jadis la France sur nos bords Jeta sa semence immortelle (2)...

Ainsi, grâce aux « Evangélines » et à l’arrière-petit-fils de René Leblanc, une liaison pleine de promesses venait d’être rétablie, dans l'enthousiasme, entre les deux grands groupes d'origine française de l’Amérique du Nord.

D. — D'Acadie en Louisiane.

Au printemps suivant, deux imposantes délégations, l'une acadienne, partie de Moncton, l’autre canadienne, partie de Montréal, se donnaient à leur tour rendez-vous en Loui-

(1) Le Devoir, Montréal, 23 août 1930.

(2) Louis Fréchette: Vive la France! C’est un des chants nationaux des Canadiens français. Les Français qui arrivent de France ne l’entendent jamais sans une intense émotion.

siane. Le P. Allard, secrétaire de la Société d'Histoire de l'Acadie, et M. Alfred Roy, rédacteur en chef du journal L'Evangéline, avaient organisé le voyage des délégués acadiens des Provinces maritimes ; M. Omer Héroux, rédacteur du journal Le Devoir de Montréal, et M. Lafortune, du même journal, avaient préparé le voyage des délégués canadiens français, appartenant pour la plupart à la Province de Québec.

Legroupe du Devoircomprenaitsoixante-dix-sept personnes, des membres connus du clergé, dont l'évêque dePrince-Albert (Sask.), Mgr Prud'homme, Mgr Camille Roy, actuellement recteur de l'Université Laval de Québec, l’abbé Lionel Groulx, professeur d'histoire à l'Université de Montréal, l’abbé Desrosiers, principal de l'Ecole normale Jacques-Cartier à Montréal, représentant le ministre de l’Instruction publique de la Province de Québec, des médecins, des avocats, dont M. Guy Vanier, président de la société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, des journalistes, dont M. Omer Héroux du Devoir, des fonctionnaires, des commerçants, une douzaine de dames. Partie de Montréal le 12 avril, la délégation canadienne gagna la Nouvelle-Orléans le 16, par Chicago, Saint- Louis, Prairie-du-Rocher, trois villes américaines où subsistent encore de vieux souvenirs français.

Le groupe du journal L’Evangéline comprenait quarantehuit délégués, à la tête desquels se trouvaient l'hon. Arthur Le Blanc, juge à la cour suprême du Nouveau-Brunswick, président de la Société nationale acadienne ; l'abbé Allard et M. Alfred Roy déjà nommés, Mgr Trudel et le R. P. Dismas Le Blanc représentant les deux évêques acadiens. Afin de faire mieux sentirleur parenté aux Acadiens de Louisiane, les organisateurs emmenaient avec eux vingt-sept « Evangélines», représentant les principales villes acadiennes des Provinces maritimes du Canada, vingt-sept jeunes filles ayant revêtu pour la circonstance un costume à peu près

semblable à celui de leurs sœurs louisianaises de l'an passé : coiffe blanche, corsage et robe bleu pâle, grand châle ét tablier dé soie.

Péndant toute la durée du voyage et au cours des fêtes et réceptions données en l’hônneur des deux délégations, ces vingt-sept «Evangélines » venues de l’ancienne Acadie furent, on n'en doute pas, le point de mire de tous les yeux.

Cela commença à Boston, quand la délégation acadienne fut présentée au gouverneur et aux membres du gouvernement et récue officiellement par le Parlement de l'Etat de Massachusetts ; puis aâccueillié avec une délicate bonté par Mrs. Thorp, la petite-fille de Longfellow, dans la maison même où lé poète avait écrit Evangéline.

Par cette visite touchante, les délégués acadiens avaient tenu à marquer, dès le seuil de leur voyage, toute la reconnaissance de leurs compatriotes pour le poète généreux qui les avait Lirés de l'oubli, lés avait lavés d’accusations calomnieuses, les avait fait bénéficier, dans lé monde entier, de réconfortantes sympathies.

Par sa seule présence, Evangéline incarnée faisait s'évanouir toutes sortes dé difficultés. Quelques mois auparavant, à Grand-Pré, puis à Halifax, les déscéndants des exilés les plus honnis avaient, grâce à elle, été reçus avec toutes sortes d'égards par les représentants de cette même autorité qui, le 28 juillet 1755, avait décrété l’anéantissement de toute sa fière nation. Et voilà qu'à son tour, cédant au même charme irrésistible, Boston (d'où étaient partis, pendant deux siècles, tous les oragès dont avait souffert l'Acadie) n'avait plus qué sourires ét compliments pour les descendants dés « Français-neutres ». La Poésie était accueillie en triomphatrice là où l'Histoire eût, peut-être, été repoussée avec colère.

Mais les Acadiens ont cessé dé gémir interminablement sur la tristesse de leur passé et les malheurs surhumains

LA SUITE D'ÉVANGÉLINE 2b9

de leur race. Certes, ils entendent continuer à se souvenir ; mais ils veulent aussi vivre autrement que dans les larmes et ils sentent que la vie, plus que jamais, les appelle, Evangéline, jusque-là, leur a permis de relever la tête et de trouver des amis ; aujourd'hui, elle leur donne davantage: l’occasion d'affirmer leur force et leur vitalité. Ils se rendent, sous son égide, à une immense et magnifique fête de famille. Ils ont mieux à faire qu'à remâcher de vieilles haines. Les photographies de la délégation acadienne prises lors de son passage à Boston montrent, sur tous les visages, une joie contenue, bien différente de cette espèce de tristesse sacrée qui embuait les regards des premiers pèlerins de Grand-Pré, en 1921.

C'est que les événements ont marché en Acadie depuis que fut dévoilée, par une dame anglaise, en un radieux après-midi d'été, la première statue d'Evangéline. Chaque année, les Acadiens ont pu mesurer l’ampleur de leurs progrès, s'émerveiller de se rencontrer de plus en plus nombreux, de plus en plus enthousiastes, de plus en plus entourés d'estime et soutenus par de précieuses amitiés. Encore quelques jours etun nouveau triomphe se prépare pour eux.

La liaison faite à la Nouvelle-Orléans, le 16 avril, Acadiens de Moncton et Canadiens de Montréal, ayant retrouvé, dans l’ancienne métropole française, leur ami Dudley Le Blanc, vont être enlevés, sans perdre de temps, par de puissants autocars et transportés à travers toute l’'Acadie louisianaise, — l'étendue de six à sept départements français.

Voyage féerique de sept jours (du 16 au 22 avril) dont tous ceux qui l'ont fait sont revenus en criant d'une même voix : « On ne nous croira pas ! On ne voudra jamais nous croire ! »

A cent kilomètres de la Nouvelle-Orléans (aujourd'hui,

entièrement américanisée (1), ces intellectuels canadiens (qui se plaignent parfois, et avec raison, avouons-le, de notre ignorance à leur égard) eurent brusquement la révélation d’une autre nouvelle France d'Amérique. Un rameau de la France du xviue siècle, abandonné, oublié, avait plongé dans la terre plantureuse du Bas-Mississipi des racines si vivaces que toute une forêt française en était issue, et personne, ni les Français de France niles Français du Canada, ne se doutait de son importance, de sa vigueur, presque de son existence.

Et c'est le deuxième « miracle » d’Evangéline d'avoir fourni au monde l’occasion unique de cette révélation. C'était, en effet, pour inaugurer à Saint-Martinville, sur les bords du bayou Tèche (sous le chêne séculaire où Emmeline Labiche avait appris la trahison de Louis Arsenault...), une deuxième statue d'Evangéline, qu’Acadiens et Canadiens étaient accourus en Louisiane.

Aussi, pendant les huit jours que dura ce voyage, ou plutôt ce pèlerinage à travers « l'Acadie du Sud», n'’entendit-on parler que d'Evangéline, de Gabriel, de Longfellow, ne vit-on partout que groupes et cortèges de joyeux « Gabriels » et de gracieuses « Evangélines ».

Nous ne pouvons entreprendre de retracer en détail (2) cette

(1) En 1900, la Nouvelle-Orléans comptait encore 60.000 habitants de langue française. Aujourd'hui, les vieux journaux de langue française, comme L'Abeille, ont cessé de paraître. Seuls quelques familles de la haute bourgeoisie ont conservé le culte passionné de notre langue et de notre littérature.

(2) Un compte rendu de ces fêtes de Louisiane a été publié dans la revue France-Amérique (Paris), par M. E. Lauvrière (dans les numéros d’août et septembre 1931), sous le titre : « Pèlerinage acadien et canadien en Louisiane. »

Pour rédiger le nôtre, nous avons longuement interrogé, outre la plupart des principaux organisateurs de cet émouvant voyage, plusieurs des participants y compris les gracieuses « Evangélines ». Tous et toutes ont été unanimes à exprimer leur surprise d'avoir rencontré en Louisiane,

extraordinaire et triomphale randonnée de 125 Français du Nord de l'Amérique, venus découvrir au fond du golfe du Mexique un autre puissant groupe français, issu de leur souche, ayant souffert le même destin et s'étant tout de même « conservé », à force de constance et de foi intime en ses destinées. Mais on nous pardonnera de donner quelques précisions sur cette partie de la Louisiane où prospère aujourd’hui une autre Acadie.

Quand arrivèrenten Louisiane, à partir de 1756, après des fatigues inouïes, les premiers fugitifs acadiens, échappés à leurs gardiens des Etats de Géorgie, des deux Carolines et même du Maryland, où ils avaient été déportés, ils s’installèrent sur les bords du Mississipi, aux environs de Bâton- Rouge (1). Le gouverneur français, de Kerlerec, leur fit distribuer des terres, des provisions, des semences et des outils. Mais, en 1765 et 1766, les Acadiens arrivèrent en si grand nombre (surtout de Saint-Domingue où beaucoup avaient pu se réfugier après maintes péripéties) que, craignant de voir se surpeupler les établissements du Mississipi, les administrateurs français (2) dirigèrent la majeure partie des émigrants plus ausud-ouest, vers la région d'Opelousas(3)

non seulement un accueil aussi chaleureux, mais surtout les manifestations tangibles d’une mystique française et d’une force insoupçonnée. A défaut des collections de L’Evangéline de Moncton et du Devoir de Montréal (avril et mai 1931) qui ont relaté par le menu, et jour par jour, le voyage des Canadiens et Acadiens en Louisiane {dont tous les journaux d'Amérique ont, à vrai dire, donné des comptes rendus), le journal Le Devoir de Montréal a réuni en brochure une intéressante documentation, sous letitre: En Louisiane (Le Document, n° 6, nov. 1931, Le Devoir, Montréal, 127 p.).

(1) Cette partie du fleuve s'appelle la Côte d'Acadie. (2) Le capitaine Aubry et l’ordonnateur Foucault. (3) Voy. Evangeline, v. 748-750 :

Men and women and children. who, guided by hope or by hearsay, Sought for their kith and kin among the few-acred farmers On the Acadian coast, and the prairies of fair Opelousas.

et l’ancien poste des Attakapas (1). Ce mouvement verslesudouest, oùlesterres sont encore plus fertiles et mieux à l'abri des inondations, s’accentua dansles années suivantes, quand la Louisiane fut cédée aux Espagnols en 1766 (2), et enfin quand arrivèrent de France, en 1785, 1.500 Acadiens que le gouvernement n'avait pu réussir à fixer dans le royaume et nolamment en Poitou, aux environs de Châtellerault (3). Les Acadiens installés en Louisiane pouvaient être alors au nombre de quatre à cinq milliers.

Depuis, ils n’ont cessé de se développer d'une manière prodigieuse (4), absorbant même des éléments voisins d'origine espagnole, et, si l’on peut dire, les autres familles d'origine française ou canadienne habitant déjà le pays ou venues l'habiter.

Onsait qu’en 1800 la Louisiane redevint française ; mais trois ans plus tard, en 1803, les Etats-Unis nous l'achetérent pour 15 millions de dollars. À cette date, la Louisiane comptait déjà 50.000 habitants, en grande majorité d’origine française, Aujourd'hui, la population totale de la Louisiane est d'environ 2.000.000 habitants (5) dont 700.000 sont d'origine française. Parmi ces 700.000, 500.000 descendraient des immigrants acadiens. L'extraordinaire vitalité de la race française en Amérique n’a donc pas accompli

(1) Saint-Martinville.

Voy. Evangeline, v 856:

On the banks of the Têche, are the towns of St. Maur and St.Martin.

(2) La cession avait été décidée en 1763, mais la clause fut tenue secrête pendant quelque temps et les Espagnols ne prirent officiellement possession de la Louisiane qu’en 1766.

(3) Voy. : Les Exilés acadiens en France au X VIIIe siècle et leur établissement en Poitou.

(4) Cf. Lauvrière (Emile) : « La Louisiane », dans Hanotaux et Martineau, Histoire des Colonies françaises, t. 1. Paris, 1930.

Le Blanc (Dudley J.) : The true story of the Acadians, Lafayette (Louisiane, 1932).

(5) Le chiffre donné par le recensement officiel de 1930 est exactement 2.095.096. Voy. aussi : Les Acadiens en France, etc., p. 265, note 15.

moins de prodiges sur les bords du golfe du Mexique que sur ceux du golfe du Saint-Laurent.

Les « Cayens » actuels sont répartis en trois groupes principaux, sur les lieux mêmes où s'étaient installés leurs ancétres entre 1756 et 1785 : un premier groupe d'environ 130.000 se trouve disséminé sur les deux rives du Mississipi ; autour de Bâton-Rouge, capitale de l'Etat ; un deuxième groupe d'environ 65.000 est installé dans la vallée du bayou Lafourche ; enfin un troisième groupe (de beaucoup le plus important) occupe la vallée du bayou Tèche, et, plus à l'ouest, les cantons compris entre celui-ci, l'Etat du Texas et le golfe du Mexique. Ce dernier groupe compte près de 300.000 habitants de race française et s’enorgueillit de nombreuses et coqueites pelites cités. L'une de ses plus importantes « paroisses » se nomme « Evangéline ».…

C'est à travers toute cette partie de la Louisiane que les pèlerins de Moncton et de Montréal furent conduits, dès leur arrivée à la Nouvelle-Orléans. D'un bout à l’autre, ce voyage fut un indescriptible enchantement. Certes, les Canadiens s’attendaient à des réceptions cordiales, à des discours amicaux de bienvenue ; à aucun moment, ils n’avaient pensé être accueillis dans chaque « paroisse » par toute une population délirant d'enthousiasme, curé et maire en tête, encore moins par toute une population vraiment française ayant conservé comme eux ses noms de famille, sa langue et sa religion !

A Abbéville, Lafayette, Opelousas, Pont-Breau, Saint- Martinville, Jeannerette, Houma, Napoléonville, Thibodeaux, Bâton-Rouge, la Nouvelle-Orléans, partout, la délégation du Canada fut accueillie par des chants scolaires, des fleurs à foison, des lunchs au homard, des goûters aux fraises, des soupers aux écrevisses, des banquets pantagruéliques sous la voûte des arbres, des réceptions officielles, des bals, des cérémonies religieuses tour à tour intimes ou grandioses.

Partout elle dut défiler dans de multiples cortèges au son de musiques entraînantes, encadrée d'enfants, de jeunes filles et de jeunes gens costumés en «Evangélines» et en « Gabriels ». Partout enfin, il lui fallut prendre sa part dans un incroyable tournoi de discours, pour la majeure partie prononcés en français. La foule était si dense que parfois deux orateurs devaient parler de deux tribunes différentes.

Dès que les automobiles faisaient halte, les voyageurs étaient menacés de périr étouffés sous les fleurs. Ici une fillette de huit ans récitait, en un français délicieux, un délicat compliment de bienvenue ; là, une mère de famille s’'agenouillait au passage du cortège, entourée de ses enfants, et se signait. Ailleurs, un Acadien octogénaire, ayant vu les envoyés de la Vieille Acadie, leur ayant parlé, ayant appris de leur bouche que leurs noms étaient semblables à ceux des siens, Thibodeau, Broussard, Le Blanc, Breau, Hébert, Boudreau, Guilbeau, Pavy, Arsenault, etc., s’écriait en rentrant chez lui : « À c’ t’heure, j’pouvons mourir !... »

Enfin, à l'émotion de la découverte d’un peuple frère, s'ajoutait l'émerveillement des Canadiens devant l'incroyable fertilité de la terre louisianaise : partout une végétation luxuriante, des jardins pleins de fleurs, à une saison où la terre canadienne est encore ensevelie sous la neige, partout des eaux limpides et calmes sous des voûtes de verdure, — l’image même du paradis terrestre (1).

Mais c’est à Saint-Martinville, le dimanche 19 avril, que cet enthousiasme indescriptible atteignit son comble, quand eut lieu l'inauguration de la statue d'Evangéline en présence de plus de vingt mille personnes accourues de tous les points de la Louisiane. Dans un éloquent discours, Mgr Camille Roy sut dégager comme il convenait la

(1) On se rappelle le vers d'Evangeline (v. 862) : They who dwell there have named it the Eden of Louisiana.

leçon de cette cérémonie et montrer dans « l’immortelle héroïne » de Longfellow « le symbole d'un grand amour et la promesse d'une invincible espérance ». Moins douloureuse que celle de Grand-Pré, l'Evangéline de Saint-Martinville est assise, calme et triste, vêtue de sa « cape » de paysanne et chaussée de ses lourds sabots de bois, dans l'attitude qu'a popularisée le tableau de Faëd. Elle se repose après un long voyage, et semble attendre des jours meilleurs.

Ces jours sont venus, et les quinze orateurs qui prirent successivement la parole en ce tournoi d'éloquence française (dont notre Consul général à la Nouvelle-Orléans, M. de Simonin, venu apporter le salut de la France), ne manquèrent pas de le proclamer pendant quatre heures d'horloge ! Nous ne reproduirons pas ces quinze discours, où furent tour à tour exaltés les vertus des Acadiens d'autrefois et celles des Acadiens d'aujourd'hui, les malheurs d'Evangéline et sa constance symbolique. Nous nous contenterons de dégager, en quelques mots, la pensée des organisateurs de ce voyage et quels résultats tangibles ils prétendent retirer, pour l'avenir, de cet enthousiasme populaire.

Que les Chambres de Commerce de la Louisiane aient vu dans ces fêtes françaises une occasion unique de faire aux richesses de leur pays uneintelligente et profitable réclame dans tout le Canada, et même dans tous les Etats-Unis, cela ne fait pas de doute, et nul ne saurait les en blâmer ; que les organisateurs aient pensé, en donnant tant d'éclat romantique à cette inauguration d'une statue, attirer plus sûrement la foule des touristes le long de leurs bayous, cela est encore probable, et tout aussilégitime. On ne peut organiser de manifestation sentimentale sans un arrière-plan de préoccupations matérielles. Mais en fait, cette manifestation d'amitié à laquelle assistaient du côté canadien, et qu'’avaient préparée, en Loui-

siane, des intellectuels, des prêtres, des journalistes, des juges, des jeunes filles, prenait une signification bien plus haute. Ce que chacun souhaitait du fond de son cœur, du côté louisianais comme du côté canadien (du moins, disons-le bien, dans l'élite formée parles organisateurs), c'était que cettecommémoration, cette rencontre fraternelle sous le signe d'Evangéline, füt le point de départ de nouvelles victoires de la cause française en Amérique, un raffermissement des volontés au Canada français et en Acadie canadienne, peut-être aussi un réveil général de la Louisiane française. ù

« Frères du Canada», s’écriait Me André Lafargue dans un discours où l’on sentait passer tout son amour passionné pour la culture française, « depuis plus de 175 ans nous vous appelions detoute la force de nos cœurs et de toute l’intensité de notre être, avec toute la patience, toute la persévérance d'Evangéline attendant son bien-aimé... Vous êtes venus réveiller en nous tout un monde de souvenirs. Vous reviendrez nous voir souvent, et par votre exemple salutaire et votre courage invincible vous nous aiderez puissamment à maintenir et à préserver une langue et un passé qui constituent le plus beau fleuron de la couronne de la Louisiane... Vos pères sont nos pères ; votre sang est le nôtre; nos traditions sont communes ; il existe entre nous une fraternité de cœur et d'esprit que ni les événements ni les distances ne peuvent altérer. Il faut que nous vivions à tout jamais unis sous le signe d'Evangéline (1) 1...»

La Louisiane française avait besoin de cette secousse patriotique. La liberté et la prospérité américaines avaient commencé d’engourdir chez les jeunes générations le sentiment de leur particularisme ethnique. Sans doute, on con-

(1) Discours prononcé par Me André Lafargue, avocat à la Nouvelle- Orléans, lors de l'inauguration de la statue d'Evangéline à Saint-Martinville, le 19 avril 1931. (Extrait de L’Evangéline, Moncton {N. B.), 7 mai 1931 )

tinue en Louisiane de parler encore français, entre soi, en famille. Mais, négligeant les lois qui leur permettaient d'avoir des écoles françaises dans les « paroisses » en majorité de langue française (1), les Louisianais ont, petit à petit, cessé de se prévaloir de leurs droits (2). Depuis une vingtaine d'années, le français n’est plus enseigné à l'école primaire publique, et ne subsiste, en somme, qu'à la manière d'un dialecte provincial. Seuls quelques établissements religieux procurent aux élèves, dans les grands centres, la connaissance du français classique. Sans doute, des intellectuels louisianais de race française, sentant que leur personnalité ne peut se développer pleinement hors de la culture française ; des membres du clergé, convaincus que l'usage de la langue française protège la foi catholique de leurs fidèles ; des Américains enfin, persuadés que la culture francaise est le complément indispensable deleur propre culture, n'ont cessé de lutter contre ce laisser-aller et cet engourdissement. Sans doute, un certain désir de demeurer « français » d'esprit et de mentalité anime ces masses, par ailleurs très fières de leur nationalité américaine ; mais, jusqu’à la venue des Canadiens, ce désir latent demeurait sans orientation précise, sans notion définie surtout de ce qu'il leur était possible d'atteindre, tout en restant loyalement solidaires des autres citoyens des Etats-Unis. Le pèlerinage canadien aura peut-être été pour la Louisiane française menacée de lente asphyxie, ce souffle mystérieux qui fait soudain germer par milliers les graines endormies sous la terre «et remplit de senteurset de couleurs vivantes les plaines et les monts » (3)...

(1) Lois américaines de 1879 et de 1898.

(2) Quand Napoléon vendit la Louisiane aux Etats-Unis, en 1805, il fut stipulé dans l’acte de cession que les traditions de la population française et notamment sa langue et sa religion seraient respectées.

(3) Shelley : Ole to the West Wind.

Un des principaux membres de la délégation canadienne s'exprimait à peu près dans les mêmes termes :

Le grand peuple qui proclame volontiers son amour et son besoin de notrelangueet de notre culture, quia généreusement coopéré deses propres deniers à la restauration de nos villages et de nos écoles dévastés par la guerre, voudra-t-il encourager d’une manière plus concrète le surprenant mouvement de renaissance française qui vient de se manifester au pays d'Evangéline et enrichir par là son patrimoine spirituel ? C’est le secret de l’avenir. Sur un continent volontiers accusé d'être la proie du matérialisme, ce serait, en tout cas, un spectacle peu banal de voir un poème opérer un tel miracle.

« C’est un contraste saisissant entre le martyre de la dispersion et cette survivance triomphale que vient de nous révéler notre visite », écrivait, quelques jours après son retour en Saskatchewan, Mgr Prudhomme. « Ils paraïssaient bien morts, en effet, ces misérables expulsés du Grand Dérangement..., et, comme pour en consacrer à jamais la disparition, la Poésie et la Légende avaient érigé comme un monument funéraire l’image symbolique d’Evangéline.. Mais cette mort était la mort de la semence qui, jetée en terre, élabore lentement la vie de la moisson future ! » En Louisiane, ouvr. cité, p.17.

Est-il un autre poème dont le thème et la « suite » soient plus émouvants que ceux de l'Evangéline de Longfellow ? Est-il un autre poème qui se soit acquis, de la même façon, par l'esprit de paix et de générosité qui l'inspirait, une place de premier rang, à la fois dans la littérature de langue anglaise et dans l’histoire du prodigieux développement de la race française en Amérique ?

Nous avons essayé de montrer les raisons pour lesquelles Evangéline méritait cette place d'honneur, convaincu que nous sommes que, du seul point de vue littéraire, ce poème est déjà, par lui-même, un grand et beau poème, digne d’être mieux connu et apprécié chez nous. Toutefois, nous n'irons pas jusqu’à soutenir qu'Evangéline a sa place marquée parmi les très rares chefs-d'œuvre dont s’enorgueillira, peut-être, dans quelques siècles, notre changeante humanité. Nous convenons que c’est tout au plus un très bon poème de second rang, si même ce peut être le meilleur qu'ait produit la littérature américaine, au cours du premier siècle de son existence.

Non pas qu'à notre avis Evangéline manque des qualités «humaines » qui font les grandes productions littéraires ; nous nous sommes appliqué à montrer, au contraire, que ce poème était exactement ce que l’auteur souhaitait qu'il fût : un excellent poème populaire capable d'inspirer à une génération encore profondément religieuse et menant une vie très près de la nature dans un pays neuf de salutaires

réactions esthétiques, morales et sentimentales. Mais Longfellow, — chacun en convient aujourd'hui en Amérique —, ignorait ce «délire sublime», cette «lucide folie», quidistingue le très grand poète comme le très grand artiste. Ses œuvres, même les meilleures, si elles touchent vivement notre cœur, sont impuissantes à ravir notre esprit jusqu'aux plus hautes cimes de l'imagination et de la pensée. On sent chez lui, — et l'étude de sa méthode de travail nous l’a montré, — trop de labeur et d'application, pas assez de chaleur et d'envolée. Mais tel qu'il est, cependant, avec ses qualités narratives et descriptives vraiment hors de pair, son poème d'Evangéline demeure, sans conteste, un des meilleurs essais d'hexamètres de la littérature de langue anglaise.

Sans doute, cette œuvre, qui connut dans le monde, au milieu du siècle dernier, un succès inouï, n'est-elle plus au goût du jour. Grisée de satisfactions matérielles et tout absorbée par le règlement des graves problèmes économiques et politiques qui sont le déboire de son ivresse orgueilleuse, la génération actuelle, par ailleurs si naïve et crédule, affecte de se détourner dédaigneusement de ce qu’elle appelle les « lieux communs », et qu'on appelait, il y a moins d'un siècle, les « sentiments essentiels ». La poésie de Longfellow, exempte de scepticisme et d'esprit de révolte, de vers tarabiscotés et de rimes à calembours, peut ne plus intéresser un certain public qui prétend cacher son insensibilité sous des dehors blasés ; mais nous voulons tout de même espérer que le goût de la vraie poésie, —- celle qui joint à de grands dons d'expression, la simplicité du cœur, Ja fraicheur des sentiments et surtout la sincérité, — reconquerra tôt ou tard son emprise. Sans donc avoir la naïveté de prédire que le poème d'Evangéline connaîtra, à nouveau, le succès qu'il eut il y a quatre-vingts ans, il ne nous est cependant pas défendu de croire qu’il gardera longtemps encore des lecteurs. Nous souhaitons, en tout cas, que la

présente étude lui amène un plus grand nombre de lecteurs français, et fasse mieux connaître chez nous un aspect fondamental de la civilisation et de l’âme américaines trop généralement perdu de vue.

Mais nous avons vu que pour des centaines de milliers d'hommes et de femmes, Evangéline est devenue autre chose qu'un simple ouvrage de fiction. Pour ceux-là, le poème de Longfellow est un fait historique d’une portée incaleulable, un acte courageux de fraternité humaine, de justice et de réparation. Ce qui peut sembler à d’autres une idylle touchante, quoiqu'un peu trop prosaïque et larmoyante, est pour eux, en quelque sorte, la geste de leur race ; l'héroïne créée de toutes pièces par le poète est devenue leur héroïne nationale, la sainte de l’Acadie.

Tous les Acadiens, sans exception, voient dans ce poème, écrit dans une langue étrangère par un descendant de leurs anciens ennemis, le symbole de leur attachement collectif au souvenir de leurs aïeux injustement persécutés, à leurs coutumes propres, à leur langue, à leur religion, à leur conception de la vie, à tout ce qui les différencie des Anglo- Canadiens ou des Américains qui les entourent, à tout ce qui fait, en un mot, leur nationalité. Et c’est dans l’histoire des littératures et des peuples modernes un cas probablement unique qu’un poème étranger soit ainsi devenu la source d’une aussi ardente mystiqué patriotique.

La nationalité acadienneest une chose si réelle que, même mêlés à leurs compatriotes de langue française aux environs de Québec ou de Montréal, les Acadiens se disent toujours Acadiens et non Canadiens (1). Et dans leur esprit cela si-

(1) Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de ce mot dont nous faisons ici, suivant un usage fréquent, un synonyme de Canadien français. Les Acadiens du Canada sont aussi fiers d’être Canadiens, c’est-à-dire citoyens du Dominion, que les Acadiens des Etats-Unis sont fiers d’être

gnifie : « Nous sommes les descendants des vertueux colons chantés par Longfellow, les arrière-petits-fils des victimes héroïques de Grand-Pré, qui préférèrent la ruine et l'exil au reniement de leur fidélité à la France et à leur religion.

«Les droits des Canadiens-français à préserver leur nationalité et leur langue sont inscrits dans des actes solennels ; les souffrances imméritées de nos ancêtres, leur longue patience et leur force d'âme nous ont mérité les mêmes privilèges. »

Dans la lutte ouverte ou sourde qui oppose depuis trois siècles, sur le continent américain, et particulièrement dans ce Canada bilingue, la civilisation anglo-saxonne et la nôtre, le poème de Longfellow est assurément une force non négligeable à l’actif de la minorité française. Comme le disait l’'éminent recteur de l’Université de Québec, Mgr Camille Roy, à l'inauguration de la statue de l'héroïne acadienne, à Saint-Martinville de Louisiane, Evangeéline, « symbole d'un grand amour » contient vraiment «la promesse d’une invincible espérance ». Les Acadiens surtout, souvent encore meurtris dans leur fierté nationale, et, malgré leur loyauté reconnue, brimés dans leurs légitimes aspirations culturelles, ont la certitude intime, que l’héroïsme inouï de leur race ne peut manquer finalement de trouver sa récompense. De quelle nature sera cette récompense, ils ne sauraient, ils n’oseraient vous ledire. Mais ils la sentent venir confusément, de plusen plus concrète et proche. Les étapes successives de leur merveilleux relèvement leur sont toujours apparues, à mesure, comme autant de preuves manifestes que « la Providence protégeait leur peuple martyr »…

Cette mystique commune à près d’un million d'hommes

citoyens américains. La différenciation entre Acadiens et Canadiensfrançais ne peut être comparée, en somme, qu'à celle existant, en France, entre Français de deux anciennes provinces.

dispersés est assurément une des choses qui frappent et qui émeuvent le plus le Français en visite au Canada. Et c’est pourquoi, si du point de vue strictement littéraire on peut hésiter à donner au plus célèbre poème de la littérature américaine le nom d'idylle, d'idylle épique, ou d’épopée idyllique, le critique averti n'hésite pas à y reconnaître en fait l'épopée, — épopée rustique, si l’on veut —, qui a cimenté spirituellement tout un vaillant petit peuple.

A ce titre,et puisque ce peuple est de race et de langue françaises, le poème d’ÆEvangéline méritait, pensons-nous, qu'on le présentât sous un aspect nouveau au public français.

PIÈCES JUSTIFIGATIVES

Principaux documents relatifs au bannissement des Acadiens de Grand-Pré (1755).

Etant donné l'ignorance, le parti pris ou la passion dont la plupart des auteurs ont fait preuve dans la narration des événements qui ont fait le sujet d'Evangéline, nous croyons indispensable de mettre sous les yeux de nos lecteurs une série de documents irréfutables se rapportant à l'épisode historique narré par Longfellow. La lecture de ces textes montrera de la manière la plus objective que le canevas sur lequel le poëte a brodé, loin d’être une légende romantique inventée pour les besoins de la cause, repose au contraire sur des faits rigoureusement authentiques de l’histoire coloniale du xvrre siècle, dont on s'explique mal, à vrai dire, qu'ils soient encore si peu connus des Français. Nous avons cru préférable de donner ces documents, empruntés à divers recueils d'archives, en français et dans un ordre aussi voisin que possible de l’ordre chronologique (1).

Nous remercions tout particulièrement M. Gustave Lanctôt, conservateur adjoint des Archives publiques du Canada, à Ottawa; le Professeur Daniel C. Harvey, conservateur des Archives publiques de la Nouvelle-Ecosse, à Halifax, et M'ie C. Gaudet, fille de l’érudit archiviste acadien, Placide Gaudet, de nous avoir facilité l'accès à la plus grande partie de cette importante documentation.

(1) On trouvera d’autres données concernant l’arrestation et le bannissement général des Acadiens dans notre autre ouvrage: Les Exilés acadiens en France au XVIIE siècle et leur établissement en Poitou, où nous exposons précisément ce que devint une fraction importante des malheureux exilés qui purent regagner la France.

A. — Les autorités britanniques et les Acadiens ou Français neutres, avant 1755.

Lettre de William Shirley, gouverneur de la colonie de Massachusetts Bay, au duc de Newcastle, secrétaire d'Etat de la Grande- Bretagne

Boston, 15 août 1746.

… J'en aurai terminé d’ennuyer Votre Grâce avec cette lettre au sujet des affaires de la Nouvelle-Ecosse quand j'aurai soumis une fois de plus à Votre Grâce un projet propre à mieux assurer la sujétion des habitants français et des Indiens de cepays ; à savoir que le Gouverneur et le Conseil, ou telle autre personne ou personnes que Sa Majesté jugera bon de leur adjoindre, devraient avoir une autorité spéciale et des instructions de Sa Majesté, afin d'appréhender et d'interroger un nombre convenable de ceuxdes habitants qui auront été jugés par eux comme les plus nuisibles et les plus dangereux pour le gouvernement de Sa Majesté ; et s'ils les trouvent coupables d’entretenir toute correspondance traîtresse avec l’Ennemi, etc., de disposer d’euxet de leurs domaines de telle manière que Sa Majesté l’ordonnera..., et de promettre le gracieux pardon de Sa Majesté et une amnistie générale au reste pour le passé, dès qu’ils auront prêté les serments d'allégeance à Sa Majesté ; et de faire construire soit deux forts capables de contenir 100 hommes chacun, l’un aux Mines et l’autre à Chignictou..., soit au moins un blockhaus aux Mines, capable de contenir 150 hommes... Par ce moyen, et en éloignant la prêtraille romaine de la province, eten y introduisant des écoles anglaises protestantes et des ministres protestants français, en donnant l’encouragement voulu à ceux des habitants qui se conformeraient à la religion protestante et en envoyant leurs enfants dans les écoles anglaises, les habitants actuels pourraient probablement être tenus en sujétion vis-à-vis du gouvernement de Sa Majesté, et empêchés d’entretenirtoute correspondance traîtresse avec les Canadiens ; à la génération suivante, ils pourraient dans une large mesure, devenir de vrais sujets protestants, et les Indiens dece pays être entièrement ramenés sous la dépendance et la sujétion de Sa Majesté ; ce qui pourrait aussi avoir une heureuse influence sur les tribus actuellement favorables aux Français.

Page 1