‹ L'Évangéline de Longfellow et la Suite merveilleuse d'un poèmeChapitre 5 sur 56 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Et c’est maintenant l'histoire touchante d'Evangéline partant à la recherche de son fiancé. De longues années ont passé depuis l'incendie de Grand-Pré. Sans amis, sans foyers, sans espoir, les Acadiens ont erré de cité en cité, des lacs glacés du Nord aux savanes brûlantes du Sud. Leur histoire est écrite partout sur les tombes. dans les cimetières. Poussée par la fièvre qui la brûle, Evangéline s'efforce de retrouver les traces de Gabriel àtravers les déserts immenses de l'Amérique du Nord, — symbole émouvant de la fidélité du cœur, exemple entre mille aussi des souffrances indicibles qu'endurèrent les familles acadiennes, après leur dispersion, pour tenter de se regrouper.

11 et III

Un lourd chaland chargé d’exilés français, « un radeau, si l'on peut dire, de la nation naufragée », descend le cours du large et rapide Mississipi. Evangéline et son guide, le

Père Félicien, l’ancien curé de Grand-Pré, se trouvent parmi les passagers, car on leur à dit que Gabriel Lajeunesse était installé, maintenant, sur les basses terres de Louisiane, près de l'embouchure du Mississipi.

Mais quand la fidèle fiancée arrive avec ses compagnons au lieu qu’on lui a indiqué, Basile le forgeron, maintenant riche éleveur, lui apprend que son fils. poussé lui aussi par une fièvre inguérissable, vient justement de le quitter. Dramatique coïncidence : les deux fiancés, dont l’amour est égal, se sont croisés sans le savoir sur le vaste fleuve !

Laissant ses compagnons s'établir sur les rives opulentes du bayou Tèche, dans ce pays si fertile et si beau que ses habitants l'ont nommé « l'Eden louisianais », Evangéline repart, accompagnée cette fois de Basile, le père de son fiancé. Ses courses à travers les immensités encore inhabitées de l'Amérique donneront au poète l’occasion de décrire les paysages les plus célèbres de sa patrie.

Poursuite vaine ! Comme un mirage décevant qui s'éloigne à mesure qu'on approche, Gabriel s'enfonce toujours plus avant dans les solitudes de l'Ouest. D'une beauté incomparable sont les pays que traversent Evangéline et Basile. L’espérance les guide comme une étoile; mais quand, à la nuit tombante.ils atteignent le dernier campement de Gabriel, ils ne trouvent plus que des braises et des cendres.

Un soir, une femme indienne. « dont les traits portent les traces profondes du chagrin et d’une patience aussi grande que son chagrin », vient trouver Evangéline, et les deux jeunes femmes, en se contant leurs malheurs, se redonnent réciproquement du courage. Un missionnaire jésuite, non loin de là, catéchise les sauvages : conduite par l’Indienne, Evangéline se rend à la « mission ». Gabriel est passé là six

jours auparavant ; il a poursuivi sa route vers le nord, mais à l’automne, quand la saison de chasse sera finie, il reviendra. Alors, Evangéline dit au missionnaire, et sa voix était douce et soumise : « Laisse-moi demeurer avec toi, car mon âme est triste et affligée. » Au matin, de bonne heure, Basile repart seul pour la Louisiane.

Lentement, lentement, les jours se succèdent, les jours et les semaines et les mois ; l'automne vient, et passe ; puis l'hiver, puis le printemps, mais Gabriel ne revient pas. Evangéline, enfin, quitte la mission et poursuit sa quête.

On la voit dans les forêts du Michigan, dans les camps des armées, dans des hameaux écartés, dans de populeuses cités, passant comme un fantôme que personne ne remarque. Jeune et belle elle était quand les soldats anglais la séparèrent de son Gabriel ; vieille et fanée, elle s'arrête maintenant, découragée.

Au pays des Quakers, dont le tutoiement lui rappelle l'Acadie d'autrefois, dans la ville de Philadelphie, Evangéline s’est enfin fixée. Gabriel est devenu pour elle non plus un absent, mais comme un mort; et sa vie, toute d'épreuves et de chagrin, lui ayant enseigné la patience et l’abnégation et le dévouement aux autres, elle s’est faite sœur de charité.

Une épidémie terrible s’est abattue sur la capitale de la Pensylvanie. Evangéline se prodigue au chevet des malades, console les mourants, ferme en silence les yeux sans regard des morts ; quand, un jour, elle aperçoit, sur son grabat, un vieillard agonisant dont les traits, à l'heure de la mort, reprennent peu à peu leur forme juvénile... Alors s'échappe de ses lèvres un cri d'angoisse si déchirant que

les mourants l’entendent et tressaillent sur leur couche : « Gabriel, à mon bien-aimé ! »

Et Gabriel aperçoit dans un rêve les prés verts de l’Acadie, la maison de son enfance, le village, la rivière et la forêt. Evangéline aussi monte dans sa vision, se promenant avec lui sous l’ombrage, comme au temps de leur jeunesse. Des larmes coulent des yeux du moribond ; ses lèvres remuent ; en vain, il essaye de se soulever sur sa couche : Evangéline ne peut que baiser les lèvres d’un mort.

Tout est fini désormais, l'espérance et la crainte, le chagrin et la souffrance du cœur. Humblement, la sœur de charité baisse la tête et murmure : « Mon Dieu, je te remercie ! ».. Côte à côte, dans leur tombe anonyme, dorment les amants...

Sur les côtes d'Acadie, habite une autre race; seuls, quelques paysans acadiens, dont les pères sont revenus d’exil pour mourir au sein de leur pays natal, répètent encore, le soir, au coin de l’âtre, la douloureuse histoire

d'Evangéline.

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