LE SEMEUR
Puis les paraboles des derniers jours auront surtout pour but, en bien des cas, d'infliger une leçon dont l'auditoire ne saisira la portée qu'à la fin, lorsque le détour de la parabole l'aura conduit à une conclusion inattendue, à une application qu'il ne sera plus loisible d'écarter. Selon les circonstances, la parabole est donc un voile, ou bien Un petit drame, ou bien une sorte de piège ; mais elle est toujours un enseignement, et toujours elle est, à doses variables, un mélange de clartés et d'ombres.
Saint Matthieu réimit en faisceau les premières paraboles, comme il avait groupé les points essentiels de la doctrine du Seigneur, puis réuni et disposé les miracles en ordre progressif. C'est le premier septénaire des paraboles du Royaume des cieux : le semeur, l'ivraie, le grain de sénevé, le levain, le trésor caché, la perle précieuse, le filet jeté dans la mer. Un autre groupe comprend les paraboles disséminées dans le récit historique des derniers jours du Seigneur (xviii-xxv) : les deux serviteurs et débiteurs, le père de famille gageant des ouvriers pour sa vigne, les deux fils répondant oui et non, la vigne inféconde et les serviteurs homicides, le festin nuptial du fils du roi, les dix vierges, les talents : nous obtenons ainsi un second septénaire, à la condition toutefois de ne pas faire figurer dans le nombre les deux comparaisons du chapitre xxiv (32-34, 43-51). Un certain nombre d'autres paraboles appartiennent en propre à saint Luc, par exemple : le bon Samaritain, le juge inique, l'enfant prodigue, Lazare et le riche. Saint Marc a peu de paraboles ; saint Jean quelques-unes : le bon Pasteur, la vigne.
Mt., xui. — Ecce exiit qui seminat, seminare. ^ Et dum séminal, quaedam ceciderunt secus viam ; et venerunt volucres caeli, et comederunt ea. ^ Alia autem ceciderunt in petrosa, uhi non habebant terrain multam ; et continua exorta sunt, quia non habebant altitudinem terrae : ® sole autem oHo aestuaverunt ; et quia non habebant radicem, aruerunt. ' Alia autem ceciderunt in spinas ; et creverunt spinae, et suffocaverunt ea. ^ Alia autem ceciderunt in terrant bonam; et dabant fructum, aliud cent^simum, aliud sexagesimum, aliud trigesimum. ^ Qui habet aures audiendi, audiat.
Me, IV. — 3 Audite. Ecce exiit seminans ad seminandum. * Et dum seminat, aliud cecidit circa viam, et venerunt volucres caeli.
et comederunt illud. ^ Aîiud vero cecidit super petrosa, uhi non hahuit terram multam, et statim exortum est, quoniam non habebat altitudinem terrae ; ^ et quando exortus est sol, exaestuavit, et eo quod non habebat radicem, exaruit. ' Et aliud cecidit in spinas, et asce7iderunt spinae et sujfocaverunt illud, et jructum non dédit. ^ Et aliud cecidit in terram bonam, et dabat jructum ascendentem et crescentem, et afferebat unum triginta, unum sexaginta, et uiiutn centum. ^ Et dicebat : Qui habet aures audiendi audiat.
Le, VIII. — ^ Exiit qui seminat, seminare semen suum. Et diun seminat, aliud cecidit secus viam, et conculcatum est, et volueres caeli comederunt illud. ® Et aliud cecidit supra petram, et natum aruit, quia non habebat humorem. ' Et aliud cecidit inter spinas, et simul exortae spinae suffocaverunt illud. ^ Et aliud cecidit in terram bonam, et ortum fecit jructum centuplum. Haec dicens clamabat : Qui habet aures audiendi, audiat.
Audite, soyez attentifs, intéressez-vous à la parabole qUe je vais vous dire. Il est conforme aux habitudes du Seigneur de prendre pour texte ou j^our prétexte de son enseignement un fait actuel, qui se j^asse soUs les yeux de la foule, et dont il signale le caractère symbolique. Sans doute," on peut toujours parler du semeur ; néanmoins, il est ^^lus naturel encore de le faire si le i^rédicateur et son auditoire joeuvent ajDcrcevoir, à j^eu de distance, un homme en train d'ensemencer son champ et de préparer la moisson prochaine. — Voici que le semeur est sorti pour répandre sa semence. Le Seigneur ne dit pas un semeur, mais le semeur : c'est cet homme que vous apercevez là-bas ; c'est aussi le semeur par excellence, celui qui vous parle. Celui-là est sorti de Dieu, du ciel, de son éternité. Il ne sème qu'une seule et même doctrine, qui est sa joensée vivante : mais s'il y a unité dans la semence, il y a grande diversité dans les terrains où elle tombe. Est-ce donc que le semeur divin sème au hasard? Non, mais il sème largement ; il esjjèrc quand même et ne permet pas que l'infidélité connue par la prescience réduise sa mesure : la malice de l'homme n'endigue point la bonté de Dieu. De cette semence, jetée à profusion, il se fait quatre parts.
Une part tombe sur le bord du chemin ou du sentier qui sépare les champs. La terre est dure et poussiéreuse, fréquentée des passants, visitée par les oiseaux du ciel : à peine tombée, la
POURQUOI L'EXSEIGNEMBM PARABOLIQUE 313
semence est foulée aux pieds, ou picorée par les petits maraudeurs ailés. — Une autre part tombe bien dans le champ, mais sur un terrain qui n'a pas été défoncé ; il n'y a de terre végétale qu'une couche légère, et, au-dessous, la roche dure et inféconde. Pourtant la semence germe, elle pousse même jilus vite qu'ailleurs, le peu de profondeur du terrain l'exposant davantage à l'abondance de la rosée et à la chaleur. Mais ce n'est là qu'un succès d'un instant : car les racines manquent. Et lorsque paraît le soleil, sans qui rien ne peut mûrir, la jeune plante, à peine levée, se dessèche, faute de cette humidité profonde qui entretient la vie et la verdure, — D'autres grains tombent au milieu des épines. Ici, ce n'est pas la terre, c'est le soin de riiomme qui fait défaut. Peut-être même la terre était-elle riche : les épines y prospéraient ; pourquoi le bon grain n'aurait-il pu y réussir? Mais les j^lantes mauvaises sont d'une vivacité et d'une précocité extrêmes : à peine brûlées, elles repoussent ; la fraîcheur, l'air, la lumière, toutes ces conditions de la croissance sont confisquées par elles ; et la maigre tige de blé, qui s'est fourvoyée dans leur entrelacement sauvage et a grandi avec elles, ne donnera jamais un épi mûr. — Une part enfin tombe en bonne terre : elle germe, elle lève et croît silencieusement, elle mûrit et donne dans l'épi trente fois, soixante fois, cent fois le capital confié au sol. Le semeur trouvera, dans l'abondance de sa récolte, avec le pain de l'année présente, la semence de l'année prochaine. Le Seigneur ne tire pas lui-même la moralité de cette parabole, mais ajoute à haute voix, comme en une sorte de ijrovocation : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ! » Il se sert de cette formule toutes les fois qu'il veut piquer lintelligence ou la générosité de ses auditeurs.
Mt., XIII. — i<> Et accedentes discipuli dixerunt ei : Quare in parabolis loqueris eis? ^^ Qui respondens ait illis : Quia vohis datum est nosse mysteria regni caelorum, illis autem non est datum. ^2 Qui enim habet, dabitur ei, et abundabit ; qui autem non habet, et quod habet auferetur ab eo. ^^ Idée in parabolis loquor eis, quia videntes non vident, et audientes non audiunt, neque intelligunt. ^* Et adimpletur in eis prophetia Isaiae dicentis : Auditu audietis, et non inteUigetis ; et viden'es videbitis, et non videbitis. ^^ Incrassaium est enim cor populi hujus, et auribus graviter audierunt, et
oculos suos clauserunt : ne quando videant oculis, et auribii^ audiant, et corde intelligant, et convertantur, et sanem eos. ^® Vestri autem heati oculi, quia vident, et aures vestrae, quia audiunt. ^' Amen quippe dico vobis, quia multi prophetae et justi cupieruni videre quae videtis, et non viderunt ; et audire quae auditis, et non audierunt.
Me, IV. — ^° Et cum esset singularis, interrogaverunt eum hi qui cum eo erant duodecim, parabolam. ^^ Et dicebat eis : Vobis datum est nosse mysterium regni Dei ; illis autem qui joris sunt, in parabolis omnia fiunt : ^^ ut videntes videant et non videant, et audientes audiant et non intelligant, ne quando convertantur, et dimittaniur eis peccata.
Le, VIII. — ^ Interro gabant autem eum discijjuli ejus, qu^e esset haec parabola. ^'^ Quibus ipse dixit : Vobis datum est nosse mysterium regni Dei, ceteris autem in parabolis, ut videntes non videant, et audientes non intelligant.
Aussi longtemps que la foule était présente, il était de bon ton, jDOur les disciples, de laisser à leur Maître la liberté de sa parole et de ne point solliciter d'éclaircissements; peut-être aussi leur répugnait-il de reconnaître publiquement qu'ils ne comprenaient pas bien. Mais lorsque le Seigneur fut seul avec eux, ils s'approchèrent. « Pourquoi, dirent les uns, par lez- vous aux foules en paraboles? » D'autres demandaient quel était, au fond, le sens de la parabole du semeur. Et le Seigneur répond successivement aux uns et aux autres. La remarque des premiers semblerait indiquer que, depuis quelque temps déjà, le Seigneur employait ce procédé nouveau d'enseignement. Sans doute il y avait comme un germe de parabole dans la méthode habituelle du Maître ; mais parler de sel, de lumière, des lis des champs et des oiseaux, de l'homme qui bâtit sur la pierre ou sur le sable, n'était encore qu'une métaphore rapide, une allégorie en raccourci, trop familière à la parole courante pour constituer un mode spécial d'enseignement. Au lieu que maintenant la transposition symbolique devient continue, elle cesse d'être une simple allusion pour envahir tout le récit. Pourquoi cette prédication par énigmes?
Afin de justifier le procédé dont il Use envers les foules, le Seigneur rappelle aux disciples la prédilection dont ils sont l'ob-