‹ L'évangile de notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 119 sur 340 · LA TEMPÊTE APAISÉE · texte numérisé non relu

LA TEMPÊTE APAISÉE

d'abord, devint houleuse. Un vent violent s'éleva, un orage soudain s'abattit sur le lac. De lourds paquets d'eau tombaient dans la barque, non pontée probablement, comme tous ces bateaux de pêcheurs : à chaque vague, on « embarquait », selon l'expression maritime ; et le péril de couler allait croissant. La nuit était venue, et l'on se trouvait encore à forte distance du rivage. Le Seigneur, sans souci ni de la tempête, ni de la panique des disciples, dormait toujours : mais son cœur veillait, sans aucun doute. Et il enseignait ainsi que la barque où est le Seigneur, que le Royaume de Dieu sur terre n'a rien à craindre. Mais les apôtres ne voyaient que la temjjête ; ils ne se sentaient pas en sûreté, et, trop faibles pour lutter davantage contre le vent et les flots, ils réveillèrent le Seigneur et lui dirent avec un accent de reproche : « Maître ! cela ne vous fait rien que nous périssions? » Saint Luc porte simplement : « Maître ! maître ! nous périssons ! » Et saint Matthieu : « Seigneur, sauvez-nous, nous périssons ! »

Aussitôt éveillé, Jésus commande, avec l'autorité d'un maître souverain, aux vents et aux flots. « Silence ! calme-toi ! » dit-il à la mer. Aussitôt, le vent tomba, un grand calme se fit sur les. eaux du lac. A ses apôtres, désormais rassurés, le Seigneur n'adressa que quelques mots : « Pourquoi êtes-vous donc si craintifs, hommes de petite foi? » Selon saint Marc : « Comment n'avezvous pomt encore de foi? » et saint Luc : « Où est votre foi? » Ils ont un peu de foi, puisqu'ils s'adressent à lui ; ils manquent de foi, puisqu'ils se troublent, s'épouvantent, et croient que leur ^laître se désintéresse. Le miracle est calculé, on le voit bien, afin d'amener les disciples à une confiance plus entière. Ils avaient été sans doute témoins de bien des miracles, accomplis sur les malades et les possédés ; mais enfin, les médecins guérissent aussi, du moins quelquefois. Les miracles étaient réputés par les Juifs de difficulté variée : c'est peut-être pour cela que nous les avons entendus demander au Seigneur un prodige dans le ciel ; l'apparition d'un météore, un triomphe sur les forces naturelles déchaînées leur paraissaient des indices plus irrécusables de l'intervention divine. Les apôtres avaient-ils partagé, dans une mesure, cette pensée naïve? Naguère éperdus de crainte en face de la mer démontée, nous les voyons maintenant saisis d'une frayeur plus grande et d'une religieuse terreur en présence de celui qui, d'un mot, en un instant, a calmé la tempête. Et ils se demandent l'un à l'autre : « Quel est-il donc, pour commander

ainsi aux vents et à la, mer, et se faire si bien obéir? » Ils savaient déjà qu'il était le Messie, l'envoyé du Père ; mais, grâee à ce nouveau miracle, témoignant d'une autorité qui n'appartient qu'à Dieu, pénétrait plus avant dans leurs âmes la conviction surnaturelle que le Fils de l'homme est riche de toute la puissance divine. Les miracles qui suivent, racontés par les trois synoptiques, continuent cette éducation graduelle des apôtres qui doit aboutir à la confession de saint Pierre.

Mt., VIII. — 28 £^ (,^,^ venisset trans freîum in regionem Gerasen^rum, occurrerunt ei duo Jiabentes daemonia, de monumentis exeuntes, saevi nimis, ita ut nemo posset transire per viam illam. ^^ Et ecce clamaverunt, dicentes : Qiiid nohis et tibi, Jesu, FiliDei? Venisti hue ante tempus torquere nos? ^^ Erat autem non longe ah illis grex muliorum porcorum pascens. ^^ Daemones autem rogabant eum, dicentes : Si ejicis nos hinc, nvitte nos in gregeni porcorum. ^^ Et ait illis : Ite. At illi exeuntes abierunt in porcos ; et ecce impetu abiit totus grex per praeceps in mare, et mortui sunt in aquis.

Me, V. — ^ Et venerunt trans fretum maris in regionem Gerasenorum. ^ Et exeunti ei de navi, statim occurrit de monumentis homo in spiritu immundo, ^ qui domicilium habebat in monumentis ; et neque catenis jam quisquam polerat eum ligare, * quoniam saepe compedibus et catenis vinctus dirupisset catenas, et cornpedes coniminuisset, et nemo poterat eum domare. ^ Et semper die ac nocte in monumentis et in montibus erat, damans et concidens se lapidibus. ^ Videns autem Jesum a longe, cucurrit et adoravit eum ; ' et damans voce magna, dixit : Quid mihi et tibi, Jesu, Fili Dei altissimi ? adjuro te per Deum, ne me torqueas. ^ Dicebat enim illi : Exi, spiritus inimunde, ab homine. ® Et interrogabat eum : Quod tibi nomen est? Et dicit ei : Legio mihi nomen est, quia multi sumus. ^^ Et deprecabatur eum multum ne se expelleret extra regionem, ^^ Erat autem ibi circa moniem grex porcorum magnus pascens. ^^ Et deprecabantur eum spiritus, dicentes : Mitte nos in porcos, ut in eos introeamtts. ^^ Et concessit eis statim Jésus. Et exeuntes spiritus immundi introierunt in porcos; et magno impetu grex praecipitatus est in mare ad duo millia, et sufjocati sunt in mari.

Le, VIII. — 2^ Et navigaverunt ad regionem Gerasenorum, quae est contra Galilaeam. ^7 Et cum egressus esset ad terram, occurrit illi vir quidam, qui habebat daemonium jam tem'poribus multis, et vestimento non induebatur, neque in domo manebat, sed in monumentis. ^^ Is, ut vidit Jesum, procidit ante illum, et exclamans voce magna, dixit : Quid mihi et tibi est, Jesu, Fili Dei altissim,i? obsecro te, ne me torqueas. ^^ Praecipiebat enim spiritui immundo, ut exiret ab homine. Multis enim temporibus arripiebat illum, et vinciebatur catenis et compedibus custoditus, et ruptis vinculis agebatur a daemonio in déserta. ^^ Interrogavit autem illum Jésus, dicens : Quod tibi nomen est? At ille dixit : Legio; quia intraverant daemonia multa in eum. ^^ Et rogabant illum ne imperaret mis ut in abyssum irent. ^^ Erat autem ibi grex porcorum multorum pascentium in monte; et rogabant eum, ut permitteret eis in illos ingredi. Et permisit illis. ^^ Exierunt ergo daemonia ab homine, et intraverunt in porcos; et impeiu abiit grex per praeceps in stagnum, et sujfocatus est.

La traversée, si rude d'abord, puis devenue cabne à la seule parole du Seigneur, conduisit la barque « dans la région des Gadarécns », ou des Géraséniens, ou des Gergéséniens, — car l'original grec offre trois leçons : la première propre à saint Matthieu, la seconde à saint Marc et à saint Luc, la troisième due surtout à l'influence d'Origène, et appuyée sur une i^rétendue tradition locale. Les évangélistes ne disent pas, d'ailleurs, que le Seigneur aborda à Gadara même ou à Gérasa, mais dans le pays; et saint Luc ne donne qu'une désignation topographique assez vagUe : quae est contra Galilaeam, une région opposée à la Galilée, sur la rive orientale du lac : on avait donc navigué du nord au sud-est. A peine le Seigneur avait-il mis pied à terre qUe deux démoniaques à mine féroce se précipitent vers lui. Ils l'avaient aperçu des hauteurs voisines où ils avaient élu domicile, se cachant au fond des tombeaux creusés dans le roc, redoutés des passants qui n'osaient plus s'aventurer dans ces parages.

Mais il nous faut interrompre un instant le récit pour signaler une nouvelle divergence entre saint Matthieu et les deux autres s3moptiques : ceux-ci mettent en scène un seul démoniaque, tandis que saint Matthieu en connaît deux. Certains commentateurs adoptent la solution de saint Augustin : saint Marc et saint Luc n'auraient voulu s'occuper que du démoniaque de meil-

leure condition, celui qui était le plus connu dans la région, auquel on portait le plus d'intérêt, et dont la guérison, par conséquent, fit plus de bruit. Le texte grec de saint Luc porte en effet que cet homme était de la ville. Selon d'autres exégètes, ce qui concentra toute l'attention sur l'un des deux, ce fut la gravité de son cas, sa férocité plus redoutable ; alors que saint Matthieu se borne à décrire d'un mot la physionomie et la guérison des deux possédés, les autres sjoioptiques, avec une abondance et une précision de détails qui trahissent le témoin oculaire, racontent toute l'histoire du malheureux dont le nom diabolique était « Légion ». On a dit aussi : celui-là seul a été remarqué qui parlait et conjurait davantage, ou bien auquel le Seigneur s'est adressé spécialement, ou bien encore qui s'offrit dans la suite à accompagner son libérateur.

Sur la fin de la vie du Seigneur, avant la visite au publicain Zachée, nous rencontrerons une divergence analogue entre les sjmoptiques : saint Marc nous parle d'un aveugle guéri au sortir de Jéricho (x, 46-52), saint Luc d'un aveugle guéri à l'entrée (xviii, 35-43), saint Matthieu enfin de deux aveugles guéris au sortir de la même ville (xx, 29-34). Parmi les explications pro posées, il faut noter celle-ci : il se peut qu'il y ait eU réellement deux guérisons, l'une à l'entrée, l'autre au sortir de Jéricho, et que saint Matthieu, pour abréger et simplifier, ait fondu ensemble les deux récits. Peut-être cette solution du second problème permettrait-elle d'éclaircir le premier. Saint Matthieu, <pi>.0(j'JvTO{xoç wv, comme dit Théophylacte (In Matthaeum, c. xx), n'a-t-il pas eu recours ici au procédé littéraire de l'abréviation? Il a pu connaître deux circonstances où furent guéris des démoniaques et fusionner ces deux faits en un récit unique. Notons que, seul des synoptiques, il n'avait pas parlé du possédé guéri dans la synagogue de Capharnaûm ; son plan ne s'y prêtait pas ; aurait-il voulu réparer ici cette omission? Sa description des deux démoniaques est, réjDétons-le, très sommaire ; elle paraît négliger à dessein tous les traits qui, chez les autres synoptiques, caractérisent l'unique possédé. Quoi qu'il en soit de toutes ces hypothèses, suivons le récit de saint Marc et de saint Luc, plus rapide et plus vivant.

Dans une terre comme celle de Gérasa, très éloignée de Jérusalem, le pouvoir diabolique devait s'exercer avec plus de violence, n'étant réprimé par aucune influence religieuse. Nous

le verrons, le peuple, ici, est grossier, uniquement soucieux des biens matériels, en désaccord avec la loi juive : bref, dans toutes les conditions voulues pour laisser au diable entière liberté d'action. Le démoniaque est le bouc émissaire et presque la personnification du peuple auquel il appartient, et dont il traduit, dans une image grimaçante, la triste dégradation. Depuis longtemps, cet homme était la proie de l'esprit impur. Sa force et sa violence physiques étaient surhumaines. On avait essayé plus d'une fois de lui mettre les fers aux pieds et de le ligoter avec des chaînes : mais il avait tout rompu, et défiait tout effort humain. Il était revenu à l'état sauvage : point de vêtement, point de demeure. Sans trêve, nuit et jovir, il errait, poussé par le diable ; entrant un instant dans les tombeaux qui entourent la ville, puis reprenant son vagabondage dans les solitudes et les lieux escarpés ; rugissant comme une bête fauve et se frappant avec des pierres.

Dès qu'il aperçut le Seigneur, le possédé poussa un cri, courut à sa rencontre, se prosterna devant lui, disant d'une voix forte : « Qu'y a-t-il entre vous et moi, Jésus, Fils du Dieu Très- Haut? » Nous avons expliqué plus haut le quid viihi et tibi. C'est la formule hébraïque ordinaire pour signifier qu'une personne nous importune ou que nous déclinons son intervention ; mais ce n'est qu'une formule matérielle, variant selon les circonstances, et à laquelle le ton et le son de la voix donnent sa vraie valeur. Présentement, c'est l'expression de la terreur, en face d'une puissance supérieure et redoutée. Comme dans une circonstance analogue (Me, i, 24), nous y trouvons de la crainte, de la vénération forcée, et la confession, plus ou moins spontanée, de ce qu'est réellement le Seigneur. Car les trois s}aioptiques ont tous reproduit l'appellation de Fils de Dieu qui est donnée à Jésus. Jusque dans ces témoignages arrachés à l'ennemi, et que le Seigneur ne conteste ni ne dément, l'éducation de la foi apostolique se iDOursuit. Après la question que les disciples s'adressaient naguère : Quaîis est hic ? le Jesu Fili Dei Altissimi pouvait sembler une indication et une réponse. Lors de la délivrance du démoniaque de Capharnaûm, le Seigneur n'avait pas consenti à laisser le diable proclamer son \Tai caractère : mais les circonstances étaient différentes.

« Etes-vous venu ici pour nous tourmenter avant le temps? Je vous en conjure, par Dieu, ne me tourmentez pas ! » suppliait

l'esprit mauvais. Jusque dans cette prière sans mérite, se trouve la reconnaissance d'un pouvoir divin chez le Seigneur : qui donc, en effet, peut parler aux anges avec cette autorité et leur extorquer cette supplication, sinon le Fils du Tout-Puissant? « Je t'adjure, par Dieu, » ose bien dire Satan : c'est en se réclamant de Dieu seul qu'il se défend contre la force irrésistible de l'exorciste. Car le Seigneur commandait : « Sors de cet homme, esprit immonde ! » Et il ajouta : « Quel est ton nom? » Le Seigneur n'ignore rien : il veut seulement amener l'ennemi à confesser, dans la crainte, ce qu'il est : toujours afin que l'intelligence apostolique puisse mesurer l'étendue de ce miracle nouveau et l'énergie divine qui l'accomplit. Il y avait trop de noms à dire, et l'ennemi, au lieu de les recenser, adopte un nom collectif : « Je m'appelle Légion : car nous sommes nombreux. » C'est donc toute une légion de diables qui va être expulsée par la seule voix du Seigneur. Mais le chef de la bande prie Jésus avec instance de ne pas les reléguer dans l'abîme aussitôt, — « avant le temps, » dit saint Matthieu, — mais de les laisser dans un pays où ils peuvent s'occuper, où ils se trouvent bien. Déjà l'occasion s'est offerte pour nous de signaler la misérable compensation dont le diable est jaloux : le loisir de vaguer à travers le monde, en portant néanmoins toujours son enfer avec lui (Mt., xii, 43).

Un procédé de dédommagement se présente aussitôt pour le diable. Justement, là-bas, sur la montagne, paît un grand troupeau de porcs. Et les mauvais esprits implorent la permission de se loger dans ce singulier palais. C'est normal : l'immonde aime l'immonde ; nous reconnaissons les goûts du diable. Chacun choisit sa demeure à son gré. « Si vous nous chassez de cet homme, disent-ils, envoyez-nous dans ces pourceaux. » Il y a donc une possession animale ; et la possession himiaine n'est elle-même possible que grâce au corps et à la sensibilité. Sans difficulté, le Seigneur accorde l'autorisation : « Allez ! » Et voici que de chez l'homme délivré la légion de démons passe en masse chez les pourceaux, qui, tous ensemble, d'un seul élan furieux, dévalent des hauteurs et se précipitent dans la mer, où ils étouffent et se noient. Il y en avait bien deux mille.

Mt., VIII. — 33 Pastores autem fugerunt, et venienies in civitaiem, nuntiaverunt omnia, et de eis qui daemonia habuerani.

LE POSSÉDÉ DE GBRASA 3iî

3^ Et ecce tota civitas exiit obviam Jesu; et viso eo, rogabant iit iransiret a fitiibus eonim.

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