LA VISITATION
Notre-Dame la porte en elle. Elle est bénie elle-même, parce qu'elle a été, en vue des mérites de son Fils, éminemment rachetée au jour de l'Immaculée-Conception. Eénie entre toutes les femmes, cela veut dire au-dessus de toutes, et aussi bénie parmi elles : car les femmes, qui s'attristaient autrefois du châtiment attiré par Eve sur leur sexe, chantent maintenant la bénédiction apportée par Marie. Elisabeth fait d'ailleurs remonter jusqu'au Fils de la Vierge cette bénédiction dont il est le principe : « Et le fruit de votre sein est béni. » — « Et comment m'est-il donné que la Mère de mon Seigneur vienne jusqu'à moi? » On peut comparer l'attitude de sainte Elisabeth devant Notre-Dame à celle de saint Jean-Baptiste en face du Seigneur ; elles sont absolument identiques : « C'est moi, s'écriera saint Jean, qui dois être baptisé par vous, et vous venez à moi ! » Elisabeth dit : « la Mère de mon Seigneur, » c'est-à-dire de mon Dieu ; elle est donc bien renseignée ; elle confesse d'un mot toute l'Incarnation. Même, elle ajoute les indices qui ont formé sa con'viction et ouvert son âme à la lumière divine. Dieu est l'auteur de nos certitudes, il peut créer en nous une conviction que rien ne puisse ébranler. « Car voici qu'au moment où le son de votre voix parvenait à mes oreilles, le petit enfant a tressailli d'allégresse dans mon sein. Et bienheureuse celle qui a eu foi, car elles s'accompliront, les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur. » Peut-être la pensée d'Elisabeth se replie-t-elle sur la peine infligée à l'incrédulité de son mari ; au moins, du côté de Notre-Dame, il n'y a eu ni hésitation ni défiance ; et si splcndide qu'ait été la promesse angélique, toute la parole de Dieu se réalisera.
Les trois cantiques de saint Luc sont singulièrement expressifs des personnages qui les prononcent, et l'Esprit de Dieu qui les inspire laisse à chacun d'eux son entière phj^sionomie. Elisabeth est surtout Une mère, une mère pieUse. Elle croit, elle croit tout le mystère ; elle s'étonne que la grandeur de la Mère de DieU s'incline vers elle ; mais elle ne songe qu'incidemment à la « consolation » du peuple juif. Elle ne dit rien non plus de l'universalité de la Rédemption : ce sera le thème réservé à Notre- Dame. Elle songe, elle, à son fils, à la relation de son fils avec le fruit béni que Notre-Dame porte en son sein. Le cantique de la Sainte Vierge, en réponse à celui d'Elisabeth, n'est pas original dans son expression, mais dans son acception seulement. Il
rappelle di^"crs passages des Psaumes, des Prophètes, et surtout le cantique d'Aune, mère de Samuel (I Reg., ii, 1-10). Notre- Dame ne loue Dieu qu'avec les propres paroles de Dieu, et les formules inspirées lui sont tellement familières qu'elles se placent d'elles-mêmes sur ses lèvres. On peut diviser le Magnificat en quatre strophes.
« Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu, mon salut. » C'est une louange qui naît de l'âme et de l'esprit de Notre-Dame : tout son être intérieur, âme, esprit, se traduit dans cette louange, comme si la personne entière était un cantique vivant et s'employait à exalter Dieu. Elle appelle Dieu son salut : et en effet, nous l'avons remarqué déjà, la Sainte Vierge a été sauvée d'une façon éminente, puisque la mort de son Fils lui a donné, par anticipation, d'être conçue sans tache. Son allégresse sainte n'efface pas Tlmmilité. Elle reconnaît que le premier amour de Dieu envers elle est, comme Dieu même, sans motif et sans cause. Tout ce qui n'est pas DieU est si petit ! Notre-Dame s'est déclarée naguère la servante du Seigneur : elle le rapi^elle aujourd'hui. Qu'avait-elle qui la recommandât aux préférences dixànes? Tout est venu de Dieu, qui s'est incliné, dit-elle, non vers des mérites personnels, mais vers l'obscurité, la petitesse, la simplicité de sa servante ; et voici que désormais toutes les générations diront bienheureuse cette humble \'ierge de Juda. N'est-il pas \Tai que la prophétie est extraordinaire, siur les lè\Tes de Marie? N'est-il pas vrai qu'elle s'est bien réalisée? Depuis vingt siècles, et de plus en plus, toutes les nations, bénies dans le Fils, ont béni la Mère, l'ont acclamée, l'ont enveloppée d'une vénération et d'une tendresse incomparables. A elle seule, cette gloire de Notre-Dame pourrait prouver la vérité de l'Incarnation et la divinité du clu-istianisme.
La deuxième strophe commence à, célébrer l'œuvre de Dieu en Notre-Dame et par elle. Ce que le Tout-Puissant a réalisé en elle, Notre-Dame ne le précise point : « Il a réalisé de grandes choses, il a fait grand pour moi, celui qui est puissant ; et son nom est saint. Et sa miséricorde s'étend, de génération en génération, sur ceux qui le craignent, » c'est-à-dire, en langage biblique, qui le regardent, qui l'aiment et qui lui sont fidèles. Notons le caractère large, volontairement imprécis, de toutes ces paroles, qui rappellent le style des Psaumes. Même en remerciant Dieu d'un bienfait très déterminé, Notre-Dame et les auteurs inspirés
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dirigent leur parole comme si elle devait servir toujours et devenir l'expression étemelle de la reconnaissance chrétienne. Obser- \ons aussi que la Sainte Vierge, comme son Fils, ccmme lapôtre saint Paul, aperçoit la mi^;é^ico^de de Dieu s'étendant universellement sur tous les hommes. C'est l'annonce de l'Église et de sa catholicité.
Mtme, dans la troisième strophe, Notre-Dame, voyant réalisées déjà les dernières conéqucnccs de ce qui s'est accompli en elle, amionce, en style prophétique, que la force du bras divin a désormais dépkcé l'axe des choses, dissipé la Aanité des sages remplis d'cux-mCmes, fait descendre les potentats de leur trône et exalté les humbles, appelé au festin les pauvres affamés et écarté les opulents. C'est, à grands traits, la description d'une révolution qui a déçu les Juifs charnels, recueilli les gentils, déconcerté la peni^ée purement humaine. Nous retrouverons le développement de cette idée au cours de tdut le récit évangélique.
Enfin, la Sainte Vierge termine par la louange un cantique commencé par la louange. Elle rciid h( mmage à la fidélité de Dieu. Dieu est venu au secours d'Israël, son serviteur, en envoyant le Messie dont le monde avait besoin, mais non le Messie conquérant et guerrier que rêAait la Judée. Après une longue attente, durant laquelle Ihumanité a eu le loisir déprouver sa faiblesse. Dieu s'est souvenu ezifin de sa mi^^éricorde, selon qu'il l'avait promis à nos jDères, à Abraham surtout, et à sa postérité, pour jamais. Mais cette postérité éternelle, c'est le Christ et tous ceux qui sont nés de lui (Gai., m, 16). Notre-Dame a bien retenu et compris la parole de l'ange; c'est la même chose de parler, comme Gabriel, du roi « dont le règne n'aura point de fin », et de « la postérité d'Abraham, pour l'éternité ».
Il nous paraît très probable que la Sainte Vierge est demeurée près de sa cousine jusqu'après la naissance de saint Jean-Baptiste ; mais pour achever aussitôt ce qui concerne Notre-Dame, saint Luc fait ici une interversion (nous aurons dans la suite d'autres exemples de ce procédé) ; il nous dit que la Mère de Dieu retourna chez elle après trois mois environ. L'Annonciation ayant eu lieu au sixième mois de la maternité d'Elisabeth et Notre-Dame étant partie presque aussitôt pour Hébron ou Juttah, la nativité du Précurseur dut coïncider avec la fin du séjour de Notre-Dame en cette région.
Le, I. — ^' Elisabçth autem imyletum est tempus pariendi, et peperit filium. ^^ Et audieruni vicini et cognati ejus quia magnificavit Dominus misericordiam suam cum illa, et congratulabantur ei. ^^ Et jactum est in die octavo, venerunt circumcidere puerum, et vocahant eum nomine patris sui Zachariam. ^^ Et respondens mater ejus, dixit : Nequaquam, sed vocahitur Joannes. ^^ Et dixerunt ad illam : Quia nemo est in cognatione tua qui vocetur hoc nomine. ^^ Innuehant autem patri ejus qu£m vellet vocari eum. ^^ Et postulans pugillarem scripsit, dicens : Joannes est nomen ejus. Et mirati sunt universi. ^^ Apertum est autem illico os ejus et lingua ejus, et loquebatur benedicens Deum. ^^ Et factus est timor super omnes vicinos eorum, et super omnia montana Judaeae divulgabantur omnia verba haec ; ^^ et posuerunt omnes qui audierant in corde suo, dicentes : Quis, putas, puer iste erit? Etenim manus Domini erat cum illo. ^^ Et Zacharias, pater ejus, repletus est Spiritu Sancto; et prophetavit, dicens : ^^ Benedictus Dominus Deus Israël, quia visitavit et fecit redemptionem plebis suae ; ®^ et erexit cornu salutis nobis in domo David pueri sui ; ''° sicut locutus est per os sanctorum, qui a saeculo sunt, prophetarum ejus; '^ salutem ex inimicis nostris, et de manu omnium qui oderunt nos : "^ ad faciendam misericordiam cum patribus nostris, et memorari testamenti sui sancti ; '^ jusjurandum quod juravit ad Abraham patrem nostrum, daturum se nobis ''^ ut sine timoré, de manu inimicorum nostrorum liber ati, serviamus illi, '^ in sanctitate et justitia coram ipso omnibus diebus nostris. "^^ Et tu, puer, propJieta Altissimi vocaberis : praeibis enim ante faciem Domini parare vias ejus ; "^"^ ad dandam scientiam salutis plebi ejus, in remissionem peccatorum eorum ; '^ per viscera misericordiae Dei nostri, in quibus visitavit nos oriens ex alto; '^ illuminare his qui in tenebris et in umbra mortis sedent, ad dirigendos pedes nostros in viam pacis. ^° Puer autem crescebat, et confortabatur spiritu; et erat in deseriis usqu£ in diem ostensionis suae ad Israël.
Le temps de la grossesse d'Elisabeth s'acheva, et elle mit un fils au monde. Ses voisins et ses parents, apprenant que le Seigneur avait fait éclater envers elle sa miséricorde, se réjouirent avec elle. Le huitième jour, ils se réunirent dans la maison de Zacharie pour circoncire l'enfant et lui donner un nom (Gen., XVII, 10-14). Les deux rites coïncidaient. On propose de l'appeler Zacharie, comme son père. Mais Elisabeth intervient : « Non,