‹ L'évangile de notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 155 sur 340 · LE TEMOIGNAGE DE, PIERRE · texte numérisé non relu

LE TEMOIGNAGE DE, PIERRE

par la voie dun enseignement formel, il préfère recueillir des lèvres de ses diseiples l'afRrmation spontanée de ce qu'il est. Il a tout préparé par sa vie, par sa charité, par sa doctrine, par ses miracles ; et il nous dira à l'instant le rôle du Père dans cette initiation surnaturelle ; mais il veut trouver dans la foi apostolique et dans sa libre expression comme une indemnité, une douce compensation pour l'incrédulité des Galiléens et des Juifs.

Les appréciations populaires sont variées, répondent les apôtres. C'est Jean-Baptiste, disent les uns : les hérodiens, peutêtre, avec leur prince (Mt., xiv, 2). Non, c'est Élie, prétendent les autres, celui qui doit venir avant l'avènement du Messie (Mal., IV, 5). D'autres disent : c'est Jéréraie ; sans doute à raison d'une tradition juive, selon laquelle Jérémie avait caché le tabernacle, l'arche et l'autel des parfums : tous objets qui devaient être retrouvés aux jours du Messie (II Mach., ii, 1-8). D'autres enfin assurent : c'est un des anciens prophètes qui s'est relevé de la mort, pour venir nous parler au nom de Dieu. — « Mais vous, poursuit le Seigneur, qui dites- vous que je suis? » C'est Pierre qui répond, alors que Jésus avait interrogé le collège entier. Mais c'est que Pierre commence déjà à grouper tous les apôtres dans sa foi et sa doctrine. Ils avaient souvent parlé ensemble de leur Maître, ils s'étaient communiqué leurs appréciations : c'est donc la pensée de tous que nous entendons dans la voix de Pierre; cependant le privilège qui va lui être conféré et la fonction qui lui sera dévolue demeurent personnels à Pierre et à ses successeurs. Remarquons bien les paroles de l'apôtre ,' il ne dit pas : '( Nous estimons, nous croyons , nous sommes convaincus ; » sa réponse a un maximum d'objectivité, elle affirme ce qui est : Vous êtes le Christ, le Fils de Dieu, de Dieu le vivant, au d o XptTxô; ô ulô; ToO 0£O'j TO'j ^(ôvTor. Il ne se peut formuler rien de plus complet. Vous, Seigneur, que nos yeux contemplent dans la réalité de votre nature humaine, vous êtes, par delà ce qui apparaît aux regards, vous êtes le Fils éternel du Dieu vivant ; vous êtes le Christ, c'est-à-dire l'Oint de Dieu, le Messie attendu, un Messie qui est son Fils, qui est le Fils.

L'assertion de Pierre est si belle et si pleine que le Seigneur répond aussitôt par une félicitation d'un caractère unique, inaccoutumée, une sorte d'applaudissement : « Heureux êtes-vous !... » On n'est heureux que lorsqu'on appartient au Royaume des cieux, fondé par le Seigneur ; rappelons-nous les Béatitudes.

Saint Pierre est de ee Royaume, à un titre que nous allons reconnaître dans un instant. Il s'entend apjjeler, une fois encore, de son nom patronymique : Simon, fils de Jean ou de Jonas, comme indice de son origine humaine, et avant de recevoir définitivement Un nom choisi par DieU. Dans la Bible, le changement de nom, lorsqu'il vient du ciel, implique une investiture, une mission, une vocation nouvelle. On redit donc à l'apôtre son nom pour lui rappeler ce qu'il a été, en face de ce qu'il va devenir. Il semble que le Seigneur éprouve un sentiment d'admiration et de joie devant le travail qui s'est opéré dans Tâme de Pierre ; il recueille le fruit de sa prière. Saint Pierre est heureux, parce qUe, non plus que saint Paul (Gai., i, 16), il n'a écouté la chair et le sang. Il est « sorti », comme Abraham ; il n'a point prêté l'oreille aux voix discordantes de la terre ; il a échappé aUx préjugés de ceux de sa race qui veulent un Messie national et guerrier ; il a renoncé à sa pensée propre. Beatus es, Simon Barjona, quia caro et sanguis non revelavit tihi, sed Pater meus qui in caelis est. Ce que a'ous venez de dire de moi, Simon, ce que le monde chrétien redira durant tous les siècles et au cours de l'éternité, cette confession de foi du Fils de DieU devenu le Fils de Marie ; cet acte de foi auquel toutes choses sont suspendues désormais dans l'Église et qui fera la joie de toutes les âmes, il jaillit sans doute de votre cœur ; pourtant, il ne vient pas de vous. Il est quelqu'un qui a doucement acheminé votre pensée vers cette vérité, qui s'est mêlé à votre attention, à votre pieUse recherche, et qui, soudain, déchirant tous les voiles, a fait resplendir dans votre âme sa propre lumière, créatrice d'mie certitude surnaturelle : c'est mon Père, celui qui règne dans les cieux. Quoniam Deus, qui dixit de tenehris lucem splendescere, ipse illuxit in cordihus nostris, ad illuminationem scientiae claritatis Dei, in facie Christi Jesu (II Cor., iv, 6).

A mon tour, continue le Seigneur, je vais vous révéler ce que vous êtes. Dorénavant, vous êtes Pierre : Cépha, rocher ; et sur ce rocher... Mais ni le grec, ni le latin ne peuvent bien rendre le magnifique jeU de mots du Seigneur [Petrus, petra; ÏIItoo;, TiéTpa). Le français ne le fait qu'imparfaitement (Pierre, pierre); car il nous fait dire : sur cette pierre, au lieu qu'il faudrait dire : sur ce Pierre. Le Seigneur parlait en araméen ; dans cette langue, il échappait au passage du masculin au féminin ; l'allitération était dès lors parfaite : Tu es Pierre, et sur Pierre... Des éxégètes protestants eux-mêmes écartent aujourd'hui l'interpré-

SAINT PIERRE FONDEMENfT DE L'ÉGLISE 433

tation tendancieuse selon laquelle la pierre signifierait la foi de Pierre : ce serait sur le roc de la foi et de la confession apostolique que l'Église serait bâtie. Les Pères qui ont pro2:)Osc cette explication n'en ont pas moins reconnu d'autre part le privilège personnel de l'apôtre : c'est non seulement sur la foi de Pierre, mais sur sa personne même que le Seigneur doit bâtir son Église. Si Pierre a reçu un nom nouveau, c'est pour donner au Seigneur Toecasion de lui révéler sa place dans l'édifice surnaturel ; Dieu est aussi vrai à l'égard de Pierre qUc Pierre l'a été à l'égard du Fils de Dieu. — Les trois versets 17, 18 et 19 de saint Matthieu nous apprennent ce que Pierre est pour l'Église ; il est la pierre fondamentale ; il est le gardien, et les clefs sont en sa main ; il est le docteur : c'est à lui de lier et de délier. Tout cela mérite d'être examiné avec soin.

Nous ne méconnaissons aucunement que, selon l'Apocalypse (xxi, 14), les murailles de la Cité céleste reposent sur douze pierres fondamentales, « où sont gravés les noms des douze apôtres de l'Agneau ». Nous savons que l'apôtre saint Paul a écrit aux Éphésiens : Superaedificati super fundamentum Aposto- Joruni et prophetarum, ipso summo angulari lapide Chrisio Jesn (il, 20) ; mais dans ce cas, les prophètes eux-mêmes, c'est-à-dire les prédicateurs, ceux qui parlent au nom de Dieu, entrent dans la structure des assises du Temple. Et l'Apôtre nous dit encore, dans la I""^ aux Corinthiens (m, 11) : Fundamentum aliud nemo potest ponere praeter id quod posiium est, quod est Christus Jésus. Ces textes nous sont familiers ; dès lors, on peut trouver superflus les conseils de discrétion venus de l'hérésie, lorsqu'ils nous invitent à ne rien décerner à Pierre qui soit inconciliable avec la dignité du Seigneur, a pierre angulaire » sur laquelle repose tout l'édifice. Dans le passage allégué de l'épître aux Corinthiens, il s'agit de l'enseignement, de la prédication apostolique : saint Paul professe ne savoir et ne dire que Jésus-Christ crucifié, à l'exclusion de tous ajoutements : bois, foin, paille, emprunts chétifs à la sagesse humaine ; l'argument est donc tout autre. Mais il y a une réponse plus positive. En effet, si le texte sacré a pu dire que les prophètes ou prédicateurs étaient les fondements de l'Église, i^arce que leur parole, avec la grâce, sème la foi ; s'il a pu le dire sans que cette appellation donnée aux prédicateurs empiète sur le pri\'ilège premier des apôtres ; si la qualité de fondement a pu être décernée aux apôtres sans aucun préju-

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