PREDICTION DE LA PASSION
posée, comme ne le fut aucune autre, pour ressentir et souffrir. Et encore que, chez le Seigneur, tout fût régi par un ordre parfait, que la sensibilité demeurât soumise à la volonté humaine, comme celle-ci ne cessait d'adhérer à la volonté divine : il reste néanmoins que tous les sentiments naturels à l'homme et, en particulier, l'appréhension naturelle de la mort et de la douleur se trouvaient en lui. Chez le Seigneur, la vision de la souffrance a existé dès la première heure et bien avant l'Agonie, avec Une vivante intensité; la nature n'a cessé de frémir en face de ce spectacle : Tota vita Chrisii crux fuit et martyrium (Imit., 1. II, c. XII, 7). Lorsque Pierre sVfforçait d'écarter loin de son Maître cette souffrance qui était l'indispensable rançon de notre salut, il touchait, à son insu, un point vif ; il semblait vouloir ajouter le poids de son affection à des dispositions naturelles, et rompre l'équilibre intérieur de l'âme du Seigneur.
De plus, au lieu d'être Pierre, la pierre sur laquelle l'Église est fondée, l'apôtre courait le risque de devenir pierre de scandale et de chute pour ses frères. Leurs âmes n'étaient que trop inclinées à partager les mêmes répugnances. Aussi voyons-nous, en saint Marc, le Seigneur se retourner vers les apôtres et protester avec force, devant tous, contre les représentations qUe Pierre lui avait adressées tout bas ; il fallait frapper un grand coup et montrer quelle leçon méritait, pour avoir méconnu la nécessité de la souffrance rédemptrice, celui-là même qui était le plus aimé, qui d'ailleurs était très aimant, et respectueux jusque dans ses audaces. « Loin de moi, arrière de moi, Satan ! » c'est-à-dire adversaire, tentateur. « Vous m'êtes un scandale. Vous n'avez pas le sens des choses de Dieu, mais seulement de celles des hommes ! » Il lui avait été dit naguère : Beatus es, quia caro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater meu^ qui in caelis est ; et maintenant : Vade rétro me, Satana ! quoniam non sapis quae Dei sunt, sed quae sunt hominum. C'est un avertissement donné à Pierre de se laisser entièrement guider désormais, pour rintelHgence du mystère du Christ, par la lumière surnaturelle, et non plus par les préjugés de race et les lueurs chétives de la nature.
Le Seigneur va plus loin. Il assemble autour de lui non seulement ses disciples, mais la foule qui le suit à distance ; il veut révéler à tous que la souffrance n'est pas l'apanage personnel du seul Messie, mais la condition commune de tous ceux qui appartiendront à son Royaume. La foule ne pouvait d'ailleurs profiter
des paroles du Seigneur au même degré que les apôtres ; car elle ignorait ce que JésUs venait de dire de ses propres souffrances, et le nœud de l'enseignement divin lui manquait. Ici, il n'est pas directement question des persécutions, de la souffrance qui vient des hommes, mais de l'attitude générale du chrétien envers soi et sa vie naturelle. Si quelqu'un, dit le Seigneur, veut me suivre en qualité de disciple, qu'il se renonce soi-même, qu'il « se refuse à soi-même ». Ce n'est pas un acte particulier qui est réclamé de nous, il ne s'agit pas simplement de nous refuser quelque chose ; il s'agit d'une direction constante de notre vie morale : cesser de nous prendre nous-même comme centre et comme fin de notre activité, abdiquer les vouloirs personnels de l'égoïsme. Et tollat crucem suam : depuis la Passion, l'allusion est claire, et Ton voit bien jusqu'où peut aller la ressemblance du disciple à son Maître. Mais lorsque les auditeurs du Seigneur méditaient cette formule, ils n'y voyaient sans doute qu'une indication symbolique, peut-être proverbiale (Cf. Mt., x, 38). La croix dont il est parlé ici n'est pas une sim^Dle souffrance, ni même un fardeau de douleur, selon le sens métaphorique qu'on lui attribue volontiers aujourd'hui, mais un réel instrument de mort ; car le Seigneur, aux versets suivants, nous mettra en garde contre un faux amour de la vie. Celui qui charge sa croix sur ses épaules, comme le condamné antique, prend son parti en quelque sorte d'être immolé et de mourir : il y collabore. Et pour un chrétien, prendre sa croix, c'est se résoudre à aller jusqu'au bout du renoncement, c'est consentir volontiers à la mortification, c'est-à-dire à la destruction complète de tout ce qui, en nous, est en désaccord avec Dieu. Saint Luc ajoute : « chaque jour » : c'est, en effet, une œuvre continue et de longue haleine.
Et sequatur me : il ne semble pas qUe cette clausule implique ime troisième condition imposée à celui qui veut appartenir au Seigneur. Elle indique seulement qu'après s'être ainsi renoncé et jusqu'à la mort, l'homme est apte à réaliser ce qu'il a voulu : rien ne le retient plus, il peut suivre le Seigneur comme un vrai et fidèle disciple. Les âmes ne devront jamais se laisser effrayer par l'austérité d'un tel programme. Il suffit que le Seigneur ait, dans cette voie, marché le premier ; après lui, tout est facile, toutes choses sont douces avec lui : In his omnibus superamus propter eum qui dilexit nos (Rom., viii, 37 ; Hebr., ii, 14-18). Et puis, à y regarder de près, tout ce qui s'appelle abnégation.