L'ABNEGATION CHRETIENNE 4 II
mortification, s'aj^pcllc charité aussi ; la charité transfigure la croix. Enfin, ce que nous abandonnons de la sorte n'est jamais qu'un faux moi, une personnalité encombrante, une vie inférieure et animale qui nous rend esclaves. Ne défendons pas cette vie-là contre Dieu, contre ses exigences paternelles et ses dispositions souveraines, poursuit le Seigneur, car le péril serait extrême. A vouloir revendiquer et défendre obstinément contre Dieu sa volonté propre, son âme, sa vie, on perd tout et pour jamais. Celui qui gardera sa fausse vie la perdra fatalement un jour, et la vraie vie en même temps. Celui, au contraire, qui perdra sa vie à cause de moi et de l'évangile, c'est-à-dire pour demeurer fidèle à mon enseignement et à ma personne, celui-là la trouvera réellement et sera sauvé. Le procédé pour vi\Te est donc de mourir.
Le parti le plus généreux est aussi le plus sage : Quid enim prodest homini... Ce qui détourne l'homme du renoncement parfait, c'est la passion de jouir, avec la richesse, qui en est l'instrument. Mais la première condition pour jouir d'un bien quelconque, la nécessité première, n'est-ce pas d'être vivant? De quoi serviraient tous les trésors du monde à celui qui s'est luiné la santé dans leUr poursuite? Un mort ne jouit de rien. On peut, grâce à des échanges, se procurer un bien désiré ; mais qu'est-ce qu'un homme peut fournir en échange et comme équivalent de sa vie, le bien premier? Il en va de même dans l'économie du Royaume des cieUx. Alors même que vous arriveriez à sauvegarder, contre DieU, malgré Dieu, vos biens i3ersonnels : situation, fortmic, relations, joies familiales, santé physique ellemême ; alors même que vous réussiriez à gagner ainsi le monde entier, l'échec n'en serait pas moins complet. Lorsque, par un sot amour de votre moi et par la fascination du bien présent, vous vous serez perdu vous-même, où trouverez-vous une compensation? Y a-t-il une commune mesure entre ces biens et votre âme, et la vraie vie ? Comment et à quel prix rachèterezvous votre âme perdue? Vous aurez lâché la proie pour l'ombre ; et vous ne pourrez revenir en arrière, ni réparer l'erreur commise. Ce n'est pas un bien quelconque que vous aurez perdu : c'est vous, et, avec vous, la capacité foncière de jouir de quoi que ce soit. — Plus d'une fois, sous la même forme paradoxale ou avec les mêmes arguments de bon sens, le Seigneur a marqué, dans l'évangile, les conditions de notre appartenance
à lui et à son Père (Mt., x, 34-39 ; Le., xiv, 25-33 ; xvii, 33 ; Jo., XII, 25 ; ete.).
Il y a, chez saint Matthieu, une sorte d'hiatus entre le verset 26 et le verset suivant ; on ne distingue pas bien la continuité de la pensée. Mais les detix autres sjaioptiques nous ont conservé l'anneau intermédiaire. Le Seigneur venait de rappeler le devoir de tout sacrifier, pour marcher à sa suite et pour obéir à l'évangile. Il pressent les hésitations de beaucoup d'âmes. Il leur adresse une dernière mise en demeure et un encouragement suprême. Celui qui se dérobera aux avances divines, qui trouvera que c'est décidément acheter Dieu trop cher que de l'acheter au prix de ses affections et de sa vie ; celui qui aura honte de moi et rougira de mon enseignement, au milieu et en face de cette génération adultère et pécheresse ; celui qui infligera au Fils de l'homme l'affront de ne le reconnaître j^as comme son Maître ; de celui-là, le Fils de l'homme rougira, à son tour, non plus devant la réunion des pécheurs, mais sous les yeux de la plus solennelle des assemblées (Mt., x, 33 ; Le, xii, 9). Car les conditions actuelles ne dureront pas toujours ; l'humiliation du ^laître et des discii^les n'est que du temps. Un jour viendra où le Fils de l'homme descendra dans sa gloire, et dans celle de son Père, au milieu de ses anges ; car les anges lui appartiennent, et la gloire de son Père est à lui. Alors, en qualité de souverain Juge, il rendra à chacun selon ses œuvres (Cf. Ps. lxi, 13 ; Prov., XXIV, 12).
Il n'est pas impossible que quelqu'un ait alors demandé au Seigneur quel serait le moment oh se manifesterait sa gloire ; les esprits étaient tendus vers Un avenir de réparation. Et le Seigneur répond par cette affirmation absolue : « En vérité, je vous le dis, il en est, parmi ceux qui sont ici, qui ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu le Fils de l'homme venant dans son Royaume » ; ou, selon saint Marc : « avant d'avoir vu le Royaume de Dieu venu avec puissance » ; simjDlement, dans saint Lue : « avant d'avoir vu le Royaume de Dieu. » De quel avènement s'agit-il? Il ne peut être question du dernier avènement : tous les auditeurs de Jésus auront alors et depuis longtemps payé leur tribut à la mort ; et d'autre part, le Seigneur professe n'avoir rien à révéler, en tant qu'homme, sur le jour et l'hetire du dernier jugement (Me., xiii, 32). Le voisinage du récit de la Transfiguration incline plusieurs à penser que Jésus promettait à
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Pierre, Jacques et Jean, en termes voilés, la manifestation de sa gloire sur le Thabor. Mais il semble bien que le Seigneur fasse allusion à un événement plus lointain, et à Une exception constituée, non par le choix et le privilège du Maître, mais par l'élimination progressive des uns et la survie des autres au cours d'une période de temps déterminée. L'avènement dont il est parlé au dernier verset de cette péricope, c'est plutôt, selon le langage des Écritures, le règne de DieU succédant à celui de l'homme, l'intervention et le jugement du Seigneur éclatant dans le monde, la chute définitive de Jcrasalem et la manifestation de Jésus dans son Église. Et, aux yeux du Seigneur, nous le constaterons plus loin encore, ce dénouement de l'histoire du judaïsme est la figure de ce qui se j^assera à la fin des siècles. Il existe, en effet, des éléments de symétrie entre les deux avènements : la première de ces grandes dates ouvre le christianisme, l'autre l'éternité. Et le passage évangélique que nous commentons peut être rapproché de ce texte déjà lu en saint Matthieu : Amen dico vobis, non consummahitis civitates Israël donec veniat Filius hominis (x, 23). Il restera encore quelques auditeurs et disciples du Seigneur lorsque viendront les épreuves servant de prélude à la destruction de Jérusalem, et que l'Église apparaîtra, toute pleine de l'Esprit de Dieu.
Mt., XVII. — ^ Et post dies sex assumit Jésus Petrum, et Jacobum, et Joannem jrairem ejus, et ducit ilîos in montem excelsum seorswn ; ^ et transfiguratus est ante eos. Et resplenduit faciès ejus sicut sol, vestimenta autem ejus facta sunt alba sicut nix. ^ Et ecce apparuerunt mis Moyses et Elias, cum eo loquenies. * Respondens autem Petrus, dixit ad Jesum : Domine, bonum est nos hic esse ; si vis, faciamus hic tria tabernacula, tibi unurn, Moysi unum, et Eliae unum. ^ Adhuc eo loquente, ecce nubes lucida obumbravit eos. Et ecce vox de nube, dicens : Hic est Filius meus dilectus, in quo mihi bene complacuî ; ipsum audite. ^ Et audientes discipuli ceciderunt in faciem suam, et timuerunt valde. "^ Et accessit Jésus, et tetigit eos ; dixitque eis : Surgite, et nolite timere. ^ Levantes autem oculos suos, neminem viderunt nisi solum Jesum. ^ Et descende utibus illis de monte, pi-aecepit eis Jésus, dicens : Nemini dixeritis visionem, donec Filius hominis a mortuis resurgat. ^^ Et interro gaver unt eum discipuli, dicentes : Qidd ergo scribae dicunt qu^d Eliam oporteat
primiwi venire? ^^ At ille respondens ait eis : Elias quidem venturus est, et restituet omnia. ^- Dico autem vobis quia Elias jam venit ; et non cognoverunt euni, sed fecerunt in eo quaecumque voluerunt. Sic et Filius hominis passunis est ah eis. ^^ Tune intellexerunt discipuU quia de Joanne Baptista dixisset eis.
Me, IX. — ^ Et post dies sex assumit Jésus Petrum, et Jacobum, et Joannem, et ducit illos in viontem excelsum seorsmn solos, et transfiguratus est coram ipsis. ^ Et vestimenta ejus facta sunt splendentia, et candida nimis velut nix, qualia fullo non potest super terrain candida facere. ^ Et apparuit illis Elias cum Moyse, et erant loquentes cum Jesu. * Et respondens Petrus, ait Jesu : Rabbi, bonum est nos hic esse ; et jaciamus tria tabernacula, tibi unum, et Moysi unum, et Eliae unum. ^ Non enim sciebat quid diceret ; erant enim timoré exterriti. ® Et facta est nubes obumbrans eos, et venit vox de nube, dicens : Hic est Filius meus carissimus ; audite illum. ' Et statim circumspicientes, neminem amplius viderunt, nisi Jesum tanium secum. ^ Et descendentibus illis de monte, praecepit illis ne cuiquam quae vidissent narrarent, nisi cum Filius hominis a mortuis resurrexerit. ^ Et verbum continu£runt apud se, conquirentes quid esset : Cum a mortuis resurrexerit. i° Et interro gabant eum, dicentes : Quid ergo dicunt pharisaei et scribae quia Eliam oportet venire primum F ^^ Qui respondens, ait illis : Elias, cum venerit primo, restituet omnia ; et quomodo scriptum est in Filium hominis, ut multa patiatur et contemnatur. ^^ Sed dico vobis quia et Elias venit {et fecerunt iïli quaecumque voluerunt) sicut scriptum est de eo.
Le, IX. — 28 Pactum est autem post haec verba fere dies octo, et assumpsit Petrum, et Jacobum, et Joannem, et ascendit in montem ut oraret. ^^ Et facta est, dum oraret, species vultus ejus altéra, et vestitus ejus albus et refulgens. ^° Et ecce duo viri loquebantur cum illo. Erant autem Moyses et Elias, ^^ visi in majestate ; et dicebant excessum ejus, quem completuru^ erat in Jérusalem. ^^ Petrum vero, et qui cum illo erant, gravati erant somno. Et evigilantes viderunt majestatem ejus, et duos viros qui stabant cum illo. ^^ Et factum est, cum discederent ab illo, ait Petrus ad Jesum : Praeceptor, bonum est nos hic esse; et faciamus tria tabernacula, unum tibi, et unum Moysi, et unum Eliae, nesciens quid diceret. ^* Haec autem illo loquente, facta est nubes, et obumbravit eos ; et timuerunt, intranti-
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bus illis in nuhem. ^^ Et vox jacta est de tiube, dicens : Hic est Filius meus diîectus ; ipsiim audite. ^^ Et dum fieret vox, inventus est Jésus solus. Et i'psi tacuerunt, et nemini dixerunt in illis diehus quidquam ex his quae viderant.
Les trois synoptiques nous fournissent d'abord une indication chronologique : six jours après les faits de Cé^arée de Philippe, selon saint Marc ; environ huit jours après, selon saint Luc. XuUc divergence sérieuse entre l'un et l'autre écrivain. Outre que saint Luc se sert de la formule approchée jere, il est trop simple de remarquer que l'évangile désigne les intervalles tantôt en comptant les jours francs qui se sont écoulés entre deux faits successifs, tantôt en supputant le dies a quo, jour du premier événement, et le dies ad quem, jour du second. Six jours deviennent de la sorte « à peu près huit jours ». Le lieu de la Transfiguration est plus difficile à déterminer. Une tradition courante veut que la « haute montagne » où Jésus se retira pour prier, dans la solitude, soit le mont Thabor, au sud-ouest du lac de Tibériade. Et cette hypothèse rendrait raison de ce que dit un peu plus loin saint Marc (verset 13) de l'auditoire du Seigneur : outre les scribes, qui ne devaient guère dépasser la frontière, il se coml^ose d'une grande foule, qui témoigne un empressement extrême, comme auprès d'un thaumaturge bien connu. Il est sûr que le Seigneur a eu le loisir, en une huitaine de jours, de franchir la distance qui sépare Césarée du Thabor. Mais comme aucun évangéliste ne laisse supposer un changement de lieu, et qu'à cette époque la cime du Thabor était, selon Josèphe, occupée par une forteresse, il paraît plus vraisemblable que nous sommes toujours dans la même région, sur un sommet quelconque de la chaîne de l'Hermon.
Le Seigneur prend avec lui trois apôtres seulement : Pierre, Jacques le Majeur et Jean, ceux qui ont assisté à la résurrection de la fille de Jaïre, ceux qui seront témoins de l'Agonie. Saint Luc ne manque pas d'observer que Jésus se retire sur la montagne pour y invoquer Dieu en paix. Il est seul avec ses discijDles préférés. C'est la nuit, semble-t-il. Aussi, après leur prière, les apôtres fatigués ferment -ils les yeUx et s'endorment, comme ils le feront plus tard au jardin des Oliviers. Cependant, l'oraison du Seigneur se poursuit. Durant sa prière, ses traits s'éclairent, son visage brille comme le soleil, ses vêtements eux-mêmes res-
plendissent comme la neige, « si blancs, dit saint Marc, qu'il n'est pas de foulon sur terre qui puisse blanchir ainsi. » Dans réclat glorieux d'un instant nous est manifesté ce à quoi avait droit, dès la première heure de l'Incarnation, Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce dont il se dépouillait volontairement, pour remplir son office de Rédempteur. Bientôt apparaissent deux personnages vénérables , reconnaissables soit à un symbole traditionnel, soit au nom qu'ils se donnaient dans l'entretien : Moïse et Élie, la Loi et les Prophètes ; eux aussi étaient baignés de clarté et portaient en eux le reflet de la gloire du Seigneur : visi in majestate. Ils s'entretenaient avec lui. A coup sûr, ils ne sont intervenus dans la prière de JésUs que pour s'harmoniser avec elle, non pour en modifier la teneur ; et parce que l'oraison du Seigneur avait pour sujet sa Passion prochaine. Moïse et Élie parlaient avec lui de son départ, de cette sortie du monde qu'il devait accomplir en Jérusalem.
Les apôtres, alourdis par le sommeil, n'aperçurent pas tout d'abord ce qui se passait. Mais la lumière et le son des voix les réveillèrent ; leurs yeux s'ouvrirent pour contempler la beauté de leur Maître et apercevoir les deux personnages qui se trouvaient près de lui. Ils demeurèrent quelque temps silencieux, attentifs, ravis du spectacle ; et ce n'est qu'à l'heure où Moïse et Élie semblent vouloir prendre congé du Seigneur, l'entretien touchant à sa fin, que Pierre intervient, avec sa vivacité coutumière. « Maître, dit-il, il nous est bon d'être ici ! Si vous le voulez, nous y dresserons trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, et une pour Élie? » Pierre ne songe qu'à prolonger une société si douce. Pourquoi quelqu'mi s'en irait-il? Il est si facile d'improviser un abri pour chacun ; les trois disciples n'ont besoin de rien : ils demeureront, eux, à la belle étoile... Que voulait-il, au juste? L"évangile nous dispense de le déterminer, puisqu'il ajoute que Pierre ne savait trop ce qu'il disait : ses compagnons et lui étaient hors d'eux-mêmes, sous l'ii^fluence de la joie, d'une terreur religieuse, et dans cette disposition ravie où l'âme dit au Seigneur des folies. Il n'est pas défendu de reconnaître dans la Transfiguration une grande grâce sensible accordée aux apôtres qui devaient assister à l'Agonie ; on peut y rechercher les raisons de semblables faveurs, en même temps que les conditions requises pour en profiter ; mais il y a dans ce mystère quelque chose de plus qu'un enseignement de psychologie surnaturelle. Les apôtres
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avaient confessé, avec saint Pierre, la grandeur di\-ine de Jé;,us ; avec saint Pierre aussi, il leur était difficile de concilier ensemble les gloires du Messie et ses huniiliations ; et voici que, devant eux, pour eux, et d'une manière vraiment complète, cette sjoithèse s'accomjDlit d'elle-même au cours de la Transfiguration.
Saint Pierre n'avait pas encore achevé sa remarque qu'une huée lumineuse enveloppa le Seigneur et ses deux assistants. C'était déjà un témoignage considérable que celui de Moïse et dÉlie : tout l'Ancien Testament s'inclhiant en leur personne devant le Messie glorieux ; la Loi et les Prophètes s 'entretenant du programme de la Rédemption par la souffrance. Mais survient un autre témoignage, plus solennel et plus décisif encore : avec la nuée lumineuse, comme dans les anciennes théophanies, c'est Dieu lui-même qui se manifeste. Et les apôtres frémissent en -\-oyant le Seigneur, Moïse et Éhe entrer dans la nuée. La scène du Baptême se renouvelle. De cette nuée qui sjonbolise l'Esprit de Dieu, sort la voix du Père, accréditant le Messie comme son Fils : « Celui-ci est mon Fils, mon Fils aimé, en qui j 'ai mis toute ma comi^laisance. Écoutez-le. » Les éditions critiques de saint Luc portent « le choisi, l'élu ». Jésus est donc autorisé auprès des hommes par sa filiation divine, par l'amour éternel que lui témoigne le Père, par l'miité de pensée et de vouloir avec le Père. « Écoutez-le ». Il est le Verbe. Chez les hommes, il est possible à ceux qui parlent de se taire ensuite : la parole leur est un accident ; mais le Verbe ne se tait point ; le Christ est présent toujours, et le Verbe parle sans cesse à l'Église et aux âmes. Dès lors, la Loi et les Prophètes peuvent faire silence, et Moïse avec Élie se retirer. Une seule tente, un seul tabernacle suffira, à la condition qu'il soit capable de nous contenir tous, auprès du Seigneur : Ecce tabernaculum Dei cum hominibus et liahitahit cum eis (Apoc, XXI, 3).
De telles assurances confirmaient les apôtres dans leur foi, dans leur pleine adhésion au Messie. Toutefois, comme toutes les paroles venant de Dieu, elles produisirent d'abord chez eux une grande frayeur ; ils se prosternèrent la face contre terre. Mais le Seigneur s'aj^procha, les toucha doucement de la main et leur dit : « Levez-vous ! Soyez sans crainte. » Ils reconnurent la voix familière, levèrent les yeux, regardèrent tout autour d'eux. Mais ils ne virent plus personne, sinon Jésus seul, Jésus qui demeurait. On descendit ensemble de la montagne. Le jour venait. Nous devi-
nons l'empressement respectueux des apôtres autour de ce Maître béni, Fils de Dieu et tout à l'heUre resplendissant des clartés divines. Saint Pierre devait s'en souvenir toujours, et vers la fin de sa vie rappeler aux chrétiens la scène glorieuse : Speculatores facti illius magnitudinis (II Petr,, i, 16-18). Et sans doute, sur l'heure, les trois privilégiés remerciaient Dieu de les avoir conduits à une telle fête. On ne peut rien imaginer de plus aimable, de plus habile et de plus prudent tout à la fois que la réponse du Seigneur : « Tout ceci est entre vous et moi. Vous n'en direz rien à personne. Vos lèvres ne seront déliées que lorsque le Fils de l'homme sera ressuscité d'entre les morts. » Il y a une affectation évidente, chez le Seigneur, à prédire à la fois Passion et Résurrection ; il cultive au cœur des disciples la notion de sa souffrance rédemptrice, de peur qu'ils n'en soient surpris, et, pour les prémunir contre tout scandale, leur prédit en même temps et sa mort et son triomphe sur la mort.
Les apôtres gardèrent pour eux le secret de leur vision. Mais, du moins, dans l'intimité ils pouvaient y faire allusion. Ils se demandèrent ce que signifiait la" réflexion du Seigneur : « Jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts. » On voit combien des intelligences encore débiles travaillaient avec lenteur sur les données divines. Cette résurrection d'entre les morts n'est pas d'ailleurs la seule difficulté que soulevât dans leur esprit le miracle de la Transfiguration. Écoutons l'explication qu'ils sollicitent du Seigneur. Peut-être, afin de contester la messianité de JésUs, scribes et pharisiens ont-ils fait remarquer que certaines conditions préliminaires n'avaient pas été remjjlies. Le dernier des prophètes, Malachie, avait annoncé qu'Élie serait le précurseur du jour du Seigneur : «Voici que je vous envoie Élie le prophète, avant que vienne le jour de Jéhovah, grand et éclatant; et il ramènera le cœur des pères vers leurs enfants et celui des enfants vers leurs pères » (iv, 5-6). Élie devait donc venir « d'abord », et restaurer l'unité d'Israël. Or, Élie n'était pas venu. Par conséquent, Jésus de Nazareth n'était pas le Messie. On comprend qu'après avoir reconnu Élie près du Seigneur, la nuit passée, les apôtres se soient souvenus de l'objection soulevée par la Synagogue, ou tout au moins de son enseignement habituel : « Mais, Seigneur, disent-ils, puisque vous êtes le Messie, puisque c'est chose constante par le témoignage de la Loi, des Prophètes, et de Dieu même, pourquoi donc les scribes et les pharisiens nous
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disent-ils que tout d'abord Elle doit venir ? Est-il encore attendu ? Ou bien, s'il est apparu, comme nous l'avons constaté, pourquoi est-il venu non pas d'abord, non pas avant vous, mais après votre manifestation, et pour si peu de témoins, pour si peu de temps? »
Le Seigneur répond avec une brièveté extrême. La Synagogue a raison : Élie viendra « d'abord » pour restituer toutes choses et reconstituer l'unité d'Israël ; ce sera le rôle du prophète lorsqu'il se présentera en personne, avant le second et définitif avènement du Messie. Mais, du reste, Élic est venu déjà ; il est venu premier, avant moi : non pas sans doute en personne (Jo., I, 21) ; mais quelqu'un est venu « avec l'esprit et la puissance d'Élie » (Le., i, 17), avec une mission et une fonction analogues. Et, comme le prophète traqué par Jézabel (III Reg., xix, 2, 10), il a connu la persécution et l'opposition violentes. Il est venu, réalisant déjà les Écritui:es : mais ceux-là mêmes qui feignaient de l'attendre l'ont méconnu, ils lui ont fait subir tout ce qu'il leur a plu. Le même sort est réservé au Fils de l'homme. N'est-il pas écrit de lui qu'il doit souffrir beaucoup et affronter le mépris (Is., LUI, 3)? Ainsi, la souffrance est la destinée commune d'Élie, du Précurseur et du Messie : elle entre, comme partie intégrante, dans l'économie d'un même mystère. Sans que le nom de Jean- Baptiste eût été prononcé, les apôtres comprirent bien, remarque saint Matthieu, que c'était de lui qu'il était question (Mt,, xi, 14).
Mt., XVII. — ^^ Et cum venisset ad turbam, accessit ad eum homo genibus provolutus ante eum, dicens : Domine, miserere filio meo, quia lunaticus est et maie patitur ; nam saepe cadit in ignem, et crebro in aquam. ^^ Et obtuli eum discipuUs luis, et non potuerunt curare eum. ^^ Respondens autem Jésus ait : 0 generatio incredula et perversa, quou^que ero vobiscum ? usquequo patiar vos? Afferte hue illum ad me. ^' Et increpavit illum Jésus ; et exiit ab eo daemonium, et curatus est pu£r ex illa hora. ^^ Tune accesserunt discipuli ad Jesum secreto, et dixerunt : Quare nos non potuimus ejicere illum? ^^ Dixit illis Jésus : Propter incredulitatem vestram. Amen quippe dico vobis, si habueritis fidem sicut granum sinapis, dicetis monti huic : Transi hinc illuc, et transibit ; et nihil impossibile erit vobis. '^^ Hoc autem genus non ejicitur nisi per orationem et jejunium.
Me, IX. — ^^ Et veniens ad discipuîos suos, vidit iurham magnani circa eos, et scribas conquirenies cum illis. ^^ Et confestim omnis populus videns Jesum stupejactus est, et expaverunt, et accurrentes solutabant eum. ^^ Et interrogavit eos : Quid inter vos conquiritis ? ^^ Et respondens unus de turba, dixit : Magister, attuli ■filium meuni ad te, habentem spiritum mutum ; ^'^ qui ubicumque eum appréhendent, allidit illum, et spumat, et stridet dentibus, et arescit ; et dixi discipuîis tuis ut ejicerent illum, et non potuerunt. 1^ Qui respondens eis, dixit : 0 generatio incredula, quamdiu apud vos ero? quamdiu vos patiar? afjerte illum ad me. ^^ Et attulerunt eum. Et cum vidisset eum, statim spiritus conturbavit illum ; et elisus in ierram, volutabatur spumans. ^^ Et interrogavit patrem ejus : Quantum temporis est ex quo ei hoc accidit? At ille ait : Ab infantia ; ^i et fréquenter eum in ignem et in aquas misit, ut eum perderet. Sed si quid potes, adjuva nos, misertus nostri. ^^ Jésus autem ait illi : Si potes credere, omnia possibilia sunt credenti. 23 Et coniinuo exclamans pater pueri, cum lacrymis aiebat : Credo, Domine ; adjuva incredulitatem meam. ^4 Et cum videret Jésus concurrentem turbam, comminatus est spiritui immundo, dicens illi : Surde et mute spiritus, ego praecipio tibi, exi ab eo, et amplius ne introeas in eum. ^5 Et exclamans et multum discerpens eum, exiit ab eo ; et factus est sicut mortuus, ita ut multi dicereni : Quia mortuus est. ^^ Jésus autem tenens manum ejus, elevavit eum, et surrexit.^"^ Et cum introisset in domum, discipuli ejus secreto interrogabant eum : Quare nos non potuimus ejicere eum? ^^ Et dixit illis : Hoc genus in nullo potest exire, nisi in oratione, et jejunio.
Le, IX. — ^' Factum est autem in sequenti die, descendentibus illis de monte, occurrit illis turba multa. ^^ Et ecce vir de turba exclamavit, dicens : Magister, obsecro te, respice in filium meum, quia unicus est mihi ; ^^ et ecce spiritus apprehendit eum, et subito clamât, et elidit, et dissipât eum cum spuma, et vix discedit dilanians eum ; *° et rogavi discipuîos tuos ut ejicerent illum, et non potuerunt. *^ Respondens autem Jésus, dixit : 0 generatio infidelis et pcrversa, usquequo ero apud vos, et patiar vos? Adduc hue filium tuum. *^ Et cum accederet, elisit illum daemonium, et dissipavit. ** Et increpavit Jésus spiritum ijnmundum., et sanavit puerum, et reddidit illum patri ejus.
Le lendemain de la Transfiguration, alors qu'il descendait de
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la montagne avec les trois p^i^^légiés et rejoignait les autres disciples, le Seigneur les trouva entourés d'une grande foule et discutant avec des scribes : tous semblaient en proie à une vive émotion. Dès que le Seigneur fut aperçu, la foule entière, très surprise de cette arrivée soudaine, se porta vers lui avec joie pour le saluer et lui souhaiter la bienvenue. « Sur quoi disputez-vous donc ensemble? » demande le Seigneur. Avant qu'on eût le loisir de répondre, un homme se détache de la foule, se prosterne aux pieds de Jésus et s'écrie : « Maître ! je vous en conjure, jetez un regard sur mon fils : c'est mon fils unique... Je vous l'ai amené. Il est lunatique (épileptique) : im démon muet le tourmente beaucoup. Il le saisit à l'improviste, n'importe où, le jette par terre, et aussitôt l'enfant crie, écume, grince des dents, se raidit tout entier ; c'est comme à regret que l'esprit se retire enfin de lui, après l'avoir agité de convulsions violentes et tout brisé. Ne vous trouvant pas, je l'ai présenté à vos disciples, mais ils n'ont pas réussi à le guérir. »
Le pouvoir miraculeux des apôtres était réel, mais limité et toujours subordonné dans son exercice aux intentions de Dieu. Nous ne tarderons pas à constater pour quels motifs le Seigneur avait permis, cette fois, leur insuffisance. L'échec manifeste des neuf apôtres était un triomphe pour les scribes, une déconvenue pour la foule et surtout pour le père du lunatique. Il est probable que les ennemis du Seigneur s'appuyaient sur cet échec même pour soutenir auprès des foules, et peut-être auprès des disciples, que Jésus n'était qu'un imposteur, ou du moins que sa puissance ne s'étendait pas à des cas aussi graves : d'où la discussion qu'a surprise le Seigneur à son arrivée. Dès lors, on comprend que Jésus soit sorti, ce jour-là, de son parti pris de réserve et de silence, et qu'il ait consenti à accomplir le miracle. On s'exphque de même son exclamation sévère : elle ne s'adresse ni aux apôtres, encore que leur foi soit insuffisante, ni aux parents du lunatique, ni même aux éléments sains de la foule, mais à l'ensemble de la masse juive, actuellement représentée par les scribes et les pharisiens ; c'est à leurs dispositions défiantes que répond cette apostrophe très vive : « O race incrédule et perverse, combien de. temps de vrai- je encore te supporter ! »
Amenez-le-moi ici, dit le Seigneur à ceux qui entouraient l'infirme. On obéit. Mais dès qu'il se trouva en présence de Jésus, l'épileptique redevint en proie à ses convulsions : jeté par terre,
il se roulait en écumant, comme si le mauvais esprit voulait donner de son pouvoir un témoignage manifeste et arracher la vie à l'enfant. Il faut lire le récit de saint Mare, plus abondant, plus circonstancié, pour bien comprendre le caractère de la scène qui va se dérouler. Le Seigneur semble autoriser, par une attitude lente, expectante, presque indécise, l'incrédulité des scribes. A le voir interroger le père de Tépileptique, comme un médecin ordinaire, s'enquérir de l'origine, de la durée et des symptômes de la maladie, au lieu de prononcer souverainement, comme il l'a fait tant de fois, les scribes devaient triompher déjà et se dire : « Ah ! comme il est embarras^^é ! Voici donc où échoue, avec le pouvoir de ses disciples, son pouvoir personnel... » — « Depuis combien de temps cela lui arrive-t-il? » demande Jésus. « Depuis son enfance, répond le père. Et souvent l'esprit l'a jeté dans le feu et dans l'eau, pour le faire j^érir. Mais si vous pouvez quelque chose, venez à notre aide, par pitié pour nous ! » II semble que la confiance du père ait été ébranlée pav les dires des scribes, l'essai malheureux des disciples, les lenteurs du Seigneur, enfin par son propre chagrin : Si quid potes... Et Jésus reprend : « Si vous pouvez, dites-vous? Mais toutes choses sont possibles à celui qui croit. » Que nous lisions ainsi, ou bien, avec la Vulgate : Si potes credere, la pensée demeure identique : le Seigneur semble attribuer et renvoyer le miracle à celui-là même qui l'implore et l'obtient par sa foi.
Aussitôt le père de l'enfant s'écrie avec des larmes : « Je crois l Suppléez ce qui manque à ma foi imparfaite ! » Il reconnaît maintenant la toute-puissance du Seigneur ; cette part d'infirmité involontaire, désavouée, qui peut demeurer dans sa confiance, il supplie Jésus de l'effacer, et par un secours intérieur, et par la concession du miracle lui-même. A la vUe de la foule qui se rassemble autour de lui, le Sauveur s'adresse avec autorité et menace à l'esprit impur : « Esprit muet et sourd, je te l'ordonne, sors de cet homme et n'y rentre plus jamais ! » Un cri, une dernière et violente convulsion, puis la délivrance. Toutefois, le lunatique, épuisé par l'accès, gisait à terre, sans mouvement et connue sans vie. Plusieurs dans la foule murmuraient déjà : « Il est mort. » Et l'explication n'était pas pour déplaire aux scribes. Mais Jésus prit la main de l'enfant, le remit debout, et le rendit à son père. Le Seigneur ne s'attarde ni à jouir de la déconvenue de ses ennemis, ni à recueillir les applaudissements du peuple. Il se