‹ L'évangile de notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 177 sur 340 · ENSEIGNEMENTS LE DERNIER JOUR DE LA FÊTE · texte numérisé non relu

ENSEIGNEMENTS LE DERNIER JOUR DE LA FÊTE

Christ en personne. Alors quelqUes-Uns, avec le mot d'ordre ou la pensée des pharisiens, représentaient que c'était chose impossible : Comment le Christ viendrait-il de Galilée? L'Écriture n'a-t-elle pas spécifié qu'il doit appartenir à la race de David, et venir de la petite ville de Bethléem, le pays de David? — Saint Jean n'a rien dit de tout ce que les synoptiques ont rapporté au sujet de l'origine humaine du Seigneur et a préféré garder le silence sur la réponse aux objections pharisiennes. Il y a même, ce nous semble, Une nuance légèrement ironique dans le soin de noter ces objections, qu'il eût été si facile de convertir en preuves décisives.

Une contestation violente s'élève alors entre les partisans du Seigneur et ses adversaires. QuelqUes-uns de ces derniers eussent voulu en finir et se saisir de lui ; mais, soit faute d'occasion opportune, soit crainte de résistance ouverte, soit intervention d'une puissance invisible, ils ne purent accomplir leur dessein. Même, ceux qui, quelques jours auparavant, avaient reçu du Sanhédrin mandat pour l'arrêter, revinrent vers leurs commettants sans avoir rien fait. C'était une grande déconvenue. Pourquoi ne l'amenez-vous pas ? leur fut-il demandé. — Jamais, réi^ondirentils, un homme n'a jDarlé comme cet homme. — Cet enthousiasme inattendu excite chez les pharisiens le sarcasme et la colère : Quoi ! Vous aussi, vous vous laissez séduire par cet imposteur? Vous allez vous ranger dans cette tourbe ignorante et maudite qui ne sait rien de la Loi? Regardez : est-ce qu'il en est un seul, parmi les gens qui comptent, princes des prêtres ou pharisiens, à lui accorder confiance? Sed turha haec, quae non novit legem, maledicti sunt !

Les pharisiens jouent de malheur. Nicodème, membre du Sanhédrin, celui-là même qui était venu trouver Jésus pendant la nuit, Nicodème ne leur répondit pas qu'il croyait en lui : il fit mieux ; sa foi n'eût été qu'un fait : il eut l'habileté d"invoqUer la question de droit. On venait de prétendre que la multitude ne comptait pas, puisqu'elle ignorait la Loi : et c'est à la Loi que Nicodème en appelle. Depuis longtemps déjà la S>Tiagogue avait condamné le Seigneur. Est-ce qUe notre Loi, demande-t-il, nous autorise à prendre un arrêt contre un homme sans enquête et sans défense ? Que gagnons-nous à loroscrire un homme sans l'entendre, si ce n'est la triste réputation que nous n'aurions pu le condamner l'ayant entendu? Dès lors, tout

accusé est coupable : coupable non d'un crime, mais d'être accusé... — Il n'y avait rien à répondre. La seule ressource qui restait aux pharisiens était le ricanement et l'injure. « Seriez- vous donc Galiléen, vous aussi? disent-ils à Xicodème. Réfléchissez quelque peu, et voyez que de la Galilée il ne surgit point de prophète. » Le texte grec ne porte pas : « scrutez les Écritures », mais seulement : « réfléchissez. » Les Écritures nous montrent en effet deux prophètes originaires de Galilée : Jonas et Élie. Mais au temps du Seigneur, la Galilée, inondée de gentils, est devenue Une terre tellement méprisée que Dieu, s'imagine -t- on, n'y saurait faire germer un prophète. Cela dit, et c'était peu de chose, la séance fut levée, et chacun s'en alla chez soi.

Jo., VIII. — 1 Jésus autem perrexit in montem Oliveti. ^ Et diluculo iterum venit in templum, et omnis populus venit ad eumi et sedens docebat eos. ^ Adducunt autem scrihae et pJiarisaei mulierem in adulterio deprehensam, et statuerunt eam in medio, * et dixerunt ei : Magister, haec millier modo deprehensa est in adulterio. ° In îege autem Moyses mandavit nohis hujusmodi lapidare. Tu ergo quid dicis? ^ Hoc autem dicehant tenantes eum, ut possent accusare eum. Jésus autem inclinans se deorsum, digito scrihehat in terra. ' Cum ergo perseverarent interrogantes eum, erexit se, et dixit eis : Qui sine peccato est vestrum, prinius in illam lapidem mittat. ^ Et iterum se inclinans, scrihehat in terra. ^ Audientes auiem unus post unum exibant, incipientes a senioribus, et remansit solus Jésus, et mulier in medio stans. ^° Erigens autem se Jésus, dixit ei : Mulier, ubi sunt qui te accusabant? nemo te condemnavit? ^^ Quae dixit : Nemo, Domine. Dixit autem Jésus : Nec ego te condemnabo ; vade, et jam amplius noli peccare.

Sans entrer dans aucune controverse purement critique, nous ne saurions taire que l'ensemble compris entre vu, 53 et viii, 11 a Une histoire. Il manque dans les plus intéressants manuscrits grecs çn lettres oneiales, dans une centaine de cursifs, dans les versions syriaques, dans les plus anciens manuscrits de la Vulgatc antéhiéronymienne, etc. Quelques manuscrits ont un \-ide à cet endroit; d'autres marquent tout le passage d'un astérisque; d'autres enfin le transposent à la fin de l'évangile, ou après VII, 36, ou même dans saint Luc, après xxi, 38. Par ailleurs,

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saint Jérôme atteste sa présence « dans beaucoup de manuscrits grecs et latins » ; saint Ambroise, saint Augustin et tous les Pères latins, depuis le rv^ siècle, le connaissent. Nous avons le droit de présumer que les manuscrits dont usaient les saints docteurs étaient aussi anciens et d'aussi bonne marque que les textes rares et tronqués parvenus jusqu'à nous. Il est fait allusion à cet épisode dès le second siècle : Papias semble bien l'avoir eu sous les yeux, et aussi le compilateur de la Didascalic. Saint Augustin a suggéré une hypothèse : l'indulgence du Seigneur a pu choquer certains maris, leur paraître une prime d'encouragement au mal, une condescendance exagérée, une contradiction aux lois du siècle, très sévères à l'adultère féminin {De conjugiis adulterinis, ii, 6-7). En dehors même de ces considérations, on de"vane combien la miséricorde du Seigneur devait déplaire aux rigoristes de l'antiquité. Un péché pardonné sans confession, sans contrition exprimée, sans satisfaction prescrite : quel scandale pour les Novatiens ! Quoi qu'il en soit, ce n'est pas de la critique que nous tenons l'Écriture sainte, mais de l'Église. Or l'ÉgUse nous donne sûrement ce fragment comme inspiré et canonique. L'exégèse non catholique elle-même ne le range plus parmi les apocryphes, et plusieurs le conservent à saint Jean.

Jésus aiiteni perrexit m moniem Oliveti. Le Seigneur a passé la nuit là où, d'après le témoignage de saint Jean lui-même (xviii, 1-2), il avait coutume de se retirer avec ses disciples : au delà du torrent de Cédron, sur la montagne des 01i\aers. Le matin, il revient au temple : la foule des pèlerins, qui ne s'est pas éloignée encore de Jérusalem, se groupe autour de lui. Il s'assied et enseigne. Mais sa prédication est interrompue par une motion perfide de ses ennemis, qui ne se reposent jamais. Les scribes et les pharisiens amènent devant lui Une femme surprise en adultère, et, la plaçant au milieu du demi-cercle formé devant le Seigneur, bien en évidence, ils disent à Jésus : « Maître, cette femme vient d'être sUrj^rise en adultère. Dans la Loi, Moïse nous a prescrit la lapidation jjour de tels crimes ; mais vous, que ditesvous ? » La Loi, en effet, était formelle et condamnait à mort les deux coupables (Lev., xx, 13 ; DeUt., xxii, 22) ; mais, à la faveur du relâchement général, on parvenait souvent à en éluder la sévérité. Ici, le délit était flagrant. On peut se demander en quoi consiste précisément le piège tendu au Seigneur : provoquer Une sentence miséricordieuse que les pharisiens eussent exploitée comme

une violation nouvelle de la Loi ? obtenir une sentence de mort qu'ils eussent pu déférer au pouvoir romain comme une infraction à ses droits? Les Juifs n'avaient plus la faculté de procéder aux exécutions capitales : Nobis non licet interficere quemquam (Jo., XVIII, 31). Ils offrent au Seigneur l'alternative : ou de violer la Loi en usant de miséricorde, ou bien de heurter la loi civile et le statut politique des Juifs en prononçant selon Moïse.

Le Seigneur ne se méi3rend pas un instant sur l'artifice de ceux qui le consultent. En vérité, ils ont bien le souci de la Loi ! Si leur question venait de la droiture, elle mériterait une réjDonse ; venant d'une astuce hypocrite, elle ne l'obtiendra pas. Même, le Seigneur semble distrait, étranger à ce qui se dit. A deux reprises, comme pour souligner son inattention et son dédain, il se penche et écrit du doigt sur la i^oussière. Écriture vaine, caractères vagues et insignifiants, qu'un souffle ou le pas d'un enfant vont effacer tout à l'heure ; image de la puérilité, de l'insignifiance réelle du problème que l'on vient de porter devant lui. Les Juifs insistaient, pourtant, afin d'obtenir une réponse : sans réponse, le piège était évité. — Au chapitre xvii du Deutéronome, il était prescrit, en cas de lapidation, que ceux-là portassent les premiers coups qui avaient été les témoins du crime. Au lieu donc de réjDondre lui-même aUx accusateurs, le Seigneur en appelle à leur conscience. Il n'abroge pas la Loi, il ne décerne pas la peine : il exige seulement que celui qui vengera la Loi ne soit pas lui-même en désaccord avec la Loi. « Que celui d'entre vous qui est sans péché, dit-il, lui jette la pierre le premier. » Et s'étant incliné de nouveau, il reprend son écriture interrompue.

Les paroles du Seigneur purent être accompagnées d'une lumière intérieure qui faisait à chacun son examen de conscience. En tous cas, scribes et pharisiens décontenancés estiment prudent de n'insister pas. L'un après l'autre, ils se dérobent, à commencer par les plus vieux, qui sans doute avaient plus de méfaits à leur actif. Le Seigneur reste seul, avec la pauvre femme en face de lui, — la grande misère et la grande miséricorde, dit saint Augustin. Et Jésus, qui n'écrivait plus sur le pavé du temple, lui dit : Femme, où sont vos accusateurs ? Personne ne vous a condamnée? — Personne, Seigneur. — Moi non plus, je ne vous condamne pas. Allez, et désormais ne i^échcz plus. — C'est le pardon de la tendresse infinie à un regret tout intérieur : un reproche n'est même pas formulé.

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