‹ L'évangile de notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 182 sur 340 · L'AVEUGLE- NE · texte numérisé non relu

L'AVEUGLE- NE

apôtres interroge sur le péché des parents, puisque la Loi (Ex., XX, 5) représentait Dieu comme un Dieu jaloux, « punissant l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération », il peut sembler extraordinaire qu'ils aient supposé chez ^a^'eugle-né une faute personnelle ayant mérité son châtiment. Les disciples songent-ils à des incarnations successives où l'âme et le corps porteraient le fardeau de fautes commises dans une vie antérieure ? Cela n'est guère plausible, encore que des idées pythagoriciennes aient pu circuler en Judée.

Quoi qu'il en soit, si c'est bien à une faute personnelle qUe pensent les disciples, il serait parfaitement vain de chercher avec les Pélagicns, dans la réponse de Jésus, ime négation du péché originel. La question des apôtres et la réponse du Seigneur sont de même ordre. Elles sont relatives non à la condition lointaine de la souffrance dans le monde, mais à la cause prochaine d'une infirmité déterminée. Or, cette cause ne se trouve ni dans une faute personnelle, ni dans une faute dos parents dont l'hérédité eût transmis à l'aveugle la conséquence : elle est dans une disposition divine, nous apprend le Seigneur. Nous sommes créatures ; Dieu est maître et souverain : il peut envoyer l'épreuve même à un innocent. Tout le livre de Job n'a d'autre dessein que de démontrer comment un homme qui souffre n'est pas nécessairement un homme coupable. Dans l'espèce, la cécité a été permise par Dieu afin que fussent manifestées en cet homme les œuvres que le Seigneur accomplit par son Fils. Il me faut bien, dit Jésus, opérer les œuvres de celui qui m'a envoyé, durant les heures du jour : voici venir la nuit où cesse le travail. Il faut travailler, tandis qu'il est jour : le jour est le moment du travail ; la mort ^'ient, et la nuit, qui termine la journée laborieuse. Tandis que je suis dans ce monde, je suis la lumière du monde. Éclairons donc oet aveugle, et tous ceux dont il est l'image. Ce miracle sera expressif d'une réalité qui le dépasse, d'une illumination spirituelle beaucoup plus étendue.

Le Seigneur ne demande pas à l'aveugle, comme autrefois au paralytique, s'il désire être guéri ; il n'exige pas de lui non plus une foi antérieure, comme il l'avait fait souvent. Tous les préparatifs du miracle \-iennent de Jésus. D'un peu de poussière mêlée à sa salive, il façonne un collyre, dont il touche les yeux de l'aveugle : c'est l'image du catéchuménat et de la préparation au

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baptême. Puis il dit à l'aveugle-né de se rendre à la piscine de Siloé (qui signifie : V Envoyé, le Messie), et de s'y laver les yelix. Il n'a pas encore recouvré la vue au moment où le Seigneur le congédie. Quelqu'un peut le guider vers la piscine ; d'ailleurs les aveugles se dirigent facilement eUx-mêmes dans les régions qui leur sont familières. L'homme obéit, s'en alla, se lava les yeUx, et revint : il voyait. Voilà le fait, qui sera étudié, discuté, contesté, maintenu jusqu'à la fin du chapitre. C'est une scène très vivante et d'un intérêt toujours croissant. Dans une page célèbre de sa Vie de Jésus, Renan a prétendu que jamais miracle n'avait été soumis à une enquête sérieuse, dirigée par des personnages compétents : ici du moins, l'enquête sera conduite avec un luxe rare de précautions et d'exigences, inspiré par une haine attentive.

A la vue du mendiant guéri, voisins et connaissances instituent d'abord l'interrogatoire d'identité. Cet homme est- il bien celui qui se tenait assis, aux environs du temple, implorant la charité ? Les uns disaient : C'est lui. Les autres : Non ; il lui ressemble seulement. Quand on le questionnait, lui, il réjîondait : C'est moi. — La question de personne Une fois résolue, l'enquête se poursuit, non officielle d'abord. Comment vos yeux se sont-ils ouverts? demande-t-on à l'aveugle d'hier. Voici, dit-il : Cet homme qui s'appelle Jésus a façonné de la boue, m'en a frotté les yeux, et m'a dit : Allez à Siloé, vous y laver. Je m'y suis rendu, je me suis lavé, je vois. — Où est-il, celui qui vous a fait cela? — Je n'en sais rien.

Nous sommes renseignés déjà sur l'auteur du prodige, sur le sujet, le fait, le procédé. Voici maintenant l'enquête officielle, dirigée par le Sanhédrin, par des savants, des moralistes, des théologiens. Il faut savoir, remarque saint Jean, que c'était en un jour de sabbat que Jésus avait façonné de la boue et ouvert les yeux de l'infirme. Les pharisiens ont connu le fait. Mais ils veulent l'apprendre de l'intéressé lui-même : il se contredira peut-être dans son récit, et on le congédiera comme imposteur : le miracle sera non avenu. Il comparaît donc, et on lui demande comment il a recouvré la vUe. Le nom du Seigneur, importun et fatigant, n'est pas prononcé : l'enquête vise le miracle tV? abstracto et écarte le nom de l'auteur. Mais l'aveUgle, qui n'a pas les mêmes raisons de se taire, répond en détail : Il a appliqué de la boue sur mes yeux, je me suis lavé, je vois. — Le cas était

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embarrassant : il donnait aux pensées secrètes l'occasion de se traduire. Parmi les pharisiens, les uns déclaraient : Il ne saurait venir de Dieu, Thomme qui ne garde pas le sabbat ; car il a fait de la boue le jour du sabbat !... — Ceux à qui il restait un peu de conscience réclamaient contre ce jugement sommaire : Est-ce qu'un impie jjourrait accomplir de tels miracles? Est-ce que Dieu délègue son pouvoir à ses ennemis?... Et sous les yeux ouverts du miraculé se produisait cette divergence. A un point de vue, ce lui était chose indifférente : il se sentait bien guéri, et gardait le silence. De nouveau, cependant, on l'interroge : son témoignage avait grand poids et pouvait départager les deux fractions du Sanhédrin : Que pensez- vous de lui? demande-t-on. Que concluez-vous du fait qu'il vous a ouvert les yeUx ? La réponse fut ce que l'on pouvait attendre de la reconnaissance et de la droiture : C'est Un prophète, Un envoyé de Dieu.

Les Juifs reviennent alors sur la constatation première d'identité. Ils mandent les jîarents de l'aveugle, qu'ils soumettent à Un interrogatoire maussade et menaçant ; auprès des petites gens l'intimidation réussira peut-être. Est-ce bien là votre fils? demandent-ils. Vous dites qu'il est né aveugle? Mais comment se fait-il qu'il voie maintenant? — La réponse est désolante pour les pharisiens : Oui, c'est bien notre fils ; oui, il est bien vrai qu'il est né aveugle ; mais c'est tout ce qUe nous pouvons dire. Comment il se fait qu'aujourd'hui il voie, nous n'en savons rien ; qui a pu lui ouvrir les yeux, nous ne le savons pas non plus, nous autres. Mais lui doit être renseigné: interrogez-le; il est d'âge mûr, il vous dira ce qu'il sait. — Les parents de l'aveugle en eussent dit davantage, mais ils savaient la résolution prise par les Juifs d'expulser de la Synagogue quiconque reconnaîtrait JésUs comme le Christ. Aussi, dans leur déposition, s'arrêtentyils en deçà du péril. Ils s'en tirent fort habilement, et néanmoins disent tout ce qu'il faut pour mettre le miracle hors de doute.

Il semble que rien ne manque plus à la perfection de l'enquête : tous les témoignages concordent. Mais les hommes se guident d'après ce qu'ils ont dans le cœur. Il nous reste Un moyen, se disent les pharisiens, de supprimer le miracle gênant et d'apaiser tout ce bruit : c'est d'obtenir le désaveu de celui-là même qui a bénéficié du miracle. De nouveau, ils le font comparaître, et lui déclarent, dans un verdict solennel : Rendez gloire

à Dieu. Nous ne contestons pas votre guérison, ni le bienfait de Dieu- Seulement, il faut le rapporter à qui de droit. Vous vous êtes trompé en l'attribuant à Jésus. Nous avons étudié la chose : cet homme n'est pas un prophète, c'est un imposteur et un pécheur. — L'aveugle n'avait rien de la timidité de ses parents. En guérissant les yeux de son corps, le Seigneur avait ouvert ceux de son âme ; et, avec une douce et tranquille logique, il distingue ; Je ne sais pas si cet homme est un pécheur : vous le dites, je ne discuterai pas. Mais je sais que j'étais aveugle et que je vois maintenant. — L'embarras des enquêteurs s'accroît de cette réponse paisible. Alors les interrogations irritées le harcèlent ; chacun espère toujours qu'il se contredira, qu'il fournira un élément de contestation. Mais enfin, qu'est-ce qu'il vous a fait? Comment s'y est-il pris pour vous ouvrir les yeux?

Sans sortir de son calme, le miraculé essuie le choc de toutes ces questions, et répond, assez ironiquement : Je vous l'ai dit déjà. N'auriez- vous pas entendu? Pourquoi voulez-vous l'entendre de nouveau? Est-ce que vous désirez, vous aussi, devenir ses disciples? • — Battus sur le terrain du miracle, les pharisiens essaient de reprendre leur avantage sur le terrain de la doctrine, où les amène la dernière réflexion de l'aveugle-né. Ils commencent par l'injurier et lui reprocher son apostasie : Soyez son disciple s'il vous convient : nous sommes, nous, les disciples de Moïse. Nous savons, nous autres docteurs, que Dieu a parlé à Moïse : mais celui-là, nous ne savons pas d'où il vient ! — Eh bien ! dit Thomme, avec son ferme bon sens, c'est chose étonnante qUe vous, des maîtres en Israël, vous ne puissiez savoir d'où vient et au nom de qui parle celui qui m'a ouvert les yeux. Ce qu'il a fait "s-ient des trésors de Dieu. Or, Dieu ne livre pas ses trésors aux pécheurs, ses ennemis, mais seulement à ceUx qui le servent et accomplissent sa volonté. On n'a jamais ouï dire qu'un homme ait rendu la vue à Un aveugle-né. S'il n'était pas de Dieu, il n'aurait pas en ses mains un tel pouvoir !

Il était plus facile de maudire et d'insulter que de ré^^ondre. Par une allusion blessante à l'infirmité de l'aveugle-né, les pharisiens repoussèrent la leçon qu'ils avaient eux-mêmes provoquée : « Comment ! vous, un être né tout entier dans le péché, vous nous faites la leçon ! » Et ils l'expulsèrent. — • Le Seigneur l'apprit. Celui que les Juifs écartaient de la Synagogue était apte à entrer dans la société nouvelle; c'était un confes-

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