L'ÉVANGILE DE N.-S J.-C
nées. Les ténèbres sont dissipées, on va vivre, marcher, boire et manger. Le pasteUr se met à la tête des brebis et les eonduit aux pâturages. Elles le suivent, elles marchent quand il marche, elles s'arrêtent où il s'arrête. Sa voix leur est connue : loin de les effarer, elle les rassemble. Mais que ce soit un étranger qui leur parle, les brebis ne l'écoutent pas : sa parole n'est pour elles que du bruit ; ou bien même elles s'enfuient, effrayées, dans toutes les directions.
Telle fut l'allégorie proposée aux Juifs ; mais elle leur demeura incomprise : ils n'en virent pas l'application à l'heure présente.
Une autre fois, le Seigneur leur dit, empruntant au même thème de vie pastorale une parabole nouvelle, proposée avec la même solennité : En vérité, en vérité, je vous le dis, de ce bercail nouveau, l'Église succédant à la Sjaiagogue, c'est moi qui suis la porte, par où entrent, par où sortent les brebis (7, 9). Le péril des brebis ne vient pas seulement de ceux qui s'introduisent dans le bercail par escalade, la nuit ; mais aussi de ceux qui, le soir, lorsque le troupeau rentre au bercail, se tiennent devant la porte pour en détourner les brebis, les appeler à elix, les emmener dans les fourrés et les égorger. La pensée du Seigneur n'est pas que tous ceux qui, avant lui, sont venus parler aux âmes n'ont été que des voleurs et des brigands : les patriarches et les prophètes ont parlé ati nom de Dieu ; mais que ceux, comme les Juifs de la Synagogue, qui s'efforcent de détourner de la porte, qui est le Seigneur, ne veulent que conduire les brebis à la mort. Au lieu que les brebis fidèles, entrant par la porte, sortant par la porte qui est le Christ, trouvent les gras pâturages et, grâce à lui, l'abondance de la vie.
Le troisième tableau (11-18) est consacré tout entier à dessiner le vrai, le parfait, l'unique pastelir. L'opposition qui, au premier tableau, s'est établie entre l'escalade et l'entrée normale ; au second tableau, entre la porte et ceux qui détournent de la porte, s'accuse maintenant entre le mercenaire et le jDasteur. Mais ce jDasteur est vraiment unique, il est le Pasteur. Il en est qui vivent de leur troupeau : lui donne sa vie pour ses brebis. Ne cherchons pas outre mesure ce qui est représenté par le mercenaire. Après tout, le mercenaire fait son métier : le troupeau n'est pas à lui, on ne saurait lui demander un excès de dévouement, ni le sacrifice de lui-même. Il fuit, parce qu'il est mercenaire. A la vue du péril, il songe naturellement à se mettre à l'abri : et le loup a tout
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le loisir de ravir et de disperser. Quant au vrai et unique pasteur, il connaît ses brebis, ses brebis le connaissent. Connaissance implique ici possessiou, intimité affectueuse. Le Seigneur connaît, il guide, il aime, il défend, il garde ce qui est à lui, ce qui est acheté au prix de son sang ; et les brebis, qui connaissent, aiment à leur tour, et se rangent, et obéissent, et bénissent, et remercient le pasteur. "C'est trop peU encore. Car tout ce qui vient d'être dit n'a pas cessé, dans son expression, d'appartenir à l'ordre humain. On a dit : connaître. Encore faudrait-il préciser davantage le système de relations qui unissent le pasteur aux brebis, les brebis au pasteur. C'est à la vie de DieU même qu'en est emprunté le dessin ; les choses se passent comme dans la grande famille incréée ; tous autres termes de comparaison sont chétifs et insuffisants pour décrire ce que nous sommes à Notre- Seigneur JésUs-Christ et ce qu'il est pour nous. Il est avec nous comme son Père est avec lui, grâce à notre nature qui est devenue la sienne. Je connais, dit-il, mes brebis, et rues brebis me connaissent, comme mon Père me connaît et comme je connais mon Père. On appartient tous, pasteur et brebis, à ce monde divin, on n'a qu'un même cœur, une même vie. On se connaît bien, on s'aime, on est sûr l'un de l'autre ; on vit ensemble, dans la joie, dans la paix, dans la tendresse, dans la sérénité. Le pasteur n'a d'autre intérêt que ses brebis, les brebis d'autre souci que le pasteur.
Le Seigneur ajoute cette marque distinctive du bon pasteur : le dévouement jusqu'à la mort pour ses brebis. On ne lui arrachera pas sa vie : il la donne, librement, par amour ; il la dépose, il s'en dépouille aisément, doucement, comme d'un manteau ; on dirait que e"est un jeu pour lui, tant il en parle avec assurance et tranquillité. Et après avoir jeté ce regard prophétique sUr sa Passion procliaine, le Seigneur contemple les brebis qui, dans sa mort,, trouveront la vie. Sans doute, le monde s'écarte de lui, mais il est quand même assuré de l'avenir. Il discerne, dans cette foule mêlée, les âmes qui sont à lui ; le judaïsme, en dépit de sa réprobation globale, lui donnera des élus. Mais il songe surtout à la foule immense qui lui viendra d'ailleurs, de la gentilité. J'ai d'autres brebis, dit-il, qui ne sont pas de ce bercail... Elles lui appartiennent de toute éternité, en vertu de la prédestination di\'ine ; il les possède, non par anticipation, mais réellement,^ comme déjà présentes à lui ; et la trame historique de leur vie ne fera que traduire la pensée de Dieu et réaliser son dessein. — Il
me faut les aller chercher, elles aussi; elles écouteront ma voix ; et, toutes ensemble, brebis d'Israël, brebis de la gentilité, formeront un seul troupeau sous un seul pasteur. Il n'y aura plus, par Jésus-Christ et en lui, qu'union et unité parfaite, comme dans l'exemplaire incréé : Ut sint unum, sicut et nos unum sumus : ego in eis, et tu in me, ut sint consummati in unum (Jo., xvii, 22-23). Toute la Jérusalem céleste, toute la société des rachetés puisera une même et étemelle vie aux sources du Sauveur ; et saint Jean, dans l'Apocalypse, la voit groupée, en une même fonction liturgique, autour de son Pasteur, autour de l'Agneau immolé et toujours vivant.
Le verset 16 peut être considéré comme une parenthèse, après laquelle le Seigneur revient à l'indice caractéristique du bon pasteur. Le Père aime le Fils, à cause de son sacrifice, qui est volontaire, spontané, souverainement libre, et l'acte suprême de l'obéissance. Si le Père m'aime, c'est parce que je donne ma vie, pour la reprendre ensuite. Nul ne me la ravit, mais je la donne de moi-même. J'ai le pouvoir de la donner et j'ai le pouvoir de la reprendre. Tel est l'ordre que j'ai reçu de mon Père. — Mais comment concilier ce précepte, ce mandat paternel avec la pleine liberté du Fils, revendiquée sous une forme si catégorique? Les théologiens s'y emploient : contentons-nous ici de remarquer non pas seulement que c'est une même volonté, com mune au Père et au Fils, qui a conçu toute l'œuvre de la Rédemption ; mais aussi que, dans la volonté humaine de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la liberté ne consiste ni dans l'absence de précepte, ni dans l'affranchissement de toute autorité, ni dans une indécision première, ni dans la faculté de se soustraire à l'ordre, mais dans l'affranchissement de toute détermination qui ne serait jDas d'ordre intellectuel ou divin. Une détermination à base d'intelligence n'est aucunement incompatible avec la vraie liberté. Mais ce n'est pas le lieu de traiter cette question avec les développements qu'elle mérite.
De nouveau, la foule des Juifs se partage. Les uns redisent la calomnie ancienne : C'est Un fanatique, un possédé du démon : pourquoi écouter davantage de telles insanités ? — D'autres répondent : Mais ni ses paroles, ni ses œuvres ne sont d'un homme possédé. Est-ce que les démons peuvent ouvrir les yeux d'un aveugle-né ?