LÉVANCIt.E DE X.-S. J.-C
Saint Matthieu s'est borné à mettre le premier en lumière ; de l'autre, il n'est pas question ; l'historien ne retient ici que les éAénements qui intéressent son plan. Quant au premier-né, ce n'est pas forcément celui après qui il y a quelqu'un, mais celui avant qui il n'y a personne. Nul besoin pour nous de voir ici une allusion à la filiation adojDtive de saint Jean ou à la fihation adoptive de tous ceux que saint Jean représentait. Saint Matthieu appelle rapidement l'attention sur cette idée de primogéniture, j^aree que le premier-né avait, devant la loi juive, une situation juridique spéciale et des relations particulières avec Dieu. Il était l'héritier ; par conséquent, Jésus, en qualité de premier-né, pouvait prétendre à l'héritage de David ; il devait être présenté au temple de Jérusalem et racheté : la famille entière était concentrée et sanctifiée en lui.
Le., II. — ^ Fcictum est aiitem m diebus iïlis, exiit edictum a Caesare Augiisto, ut describeretur universus orbis. ^ Haec descriptio prima fada est a praeside Syriae Cyrino. ^ Et ibant omnes, ut profiter eniur singuli in suam civitatem. ^ Ascetidit autem et Joseph a Galilaea, de civiiate Nazareth, in Judaeam, in civitatem David, quae vocatur Bethlehem, eo quod esset de domo et familia David, 5 ut profiteretur cum Maria, desponsata sibi uxore praegnante. ^ Factum est autem, cum essent ibi, impleti sunt dies ut pareret. ' Et peperit filium suum primo genitum, et pannis eum involvit, et recîinavit eum in praesepio, quia non erat eis locus in diversorio. * Et pastores erant in regione eadem vigilantes, et custodientes vigilias noctis super gregem suum. ^ Et ecce angélus Domini stetit juxta illos, et claritas Dei circumfulsit illos, et timuerunt timoré magna. ^° Et dixit illis angélus : Nolite timere; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum, quod erit omni populo : ^^ quia natu^ est vobis hodie Salvator, qui est Christus Dominus, in civitate David. ^2 Et hoc vobis signum : invenietis infantem pannis invo' luium, et positum in praesepio. ^^ Et subito facta est cum angelo multiiudo militiae caelestis, laudantium Deum, et dicentium : ^* Gloria in altissimis Deo, et in terra pax hominibus bonae voluntatis. ^^ Et factum est, ut discesserunt ab eis angeli in caelum, pastores loquebantur ad invicem : Transeamus usqu£ Bethlehem, et videamus hoc verbum quod factum est, quod Dominus Ostendit nobis. ^® Et venerunt festinantes, et invenerunt Mariam, et Joseph,
4$ LA NATIVITÉ 5i
et infantem positum in praesepio. ^' Videntes auiem, cognoverunt de verho quod dicium erat illis de puero hoc. ^^ Et omnes qui audierunt mirati suni, et de his quae dicta erant a pasioribus ad ipsos. ^^ Maria aidem conservahat omnia verha haec, coiiferens in corde suo. ^° Et reversi sunt pastores glorificantes et laudantes Deum, in omnibus quae audierant et videront, sicut dictwn est ad illos.
Saint Matthieu n'a fait qu'indiquer d'un mot la naissance du Seigneur ; saint Luc nous en donne le récit. In diebus illis : à l'époque où Elisabeth mit au monde Jean-Baptiste et où l'épouse de Joseph portait encore l'Enfant -Dieu dans son sein, parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde romain. Ces recensements étaient fréquents alors, presque périodiques. La Judée n'était pas, à proprement parler, prov-ince romaine : elle avait Un roi, Hérode ; mais elle était tributaire et soumise, sur plus d'un point, à la volonté de César. Le recensement avait pour but non pas l'enrôlement militaire, mais la fixation des impôts. Il s'accomplit sous la haute surveillance de Sulpicius Quirinus, alors gouverneur de Syrie. Ce fut le premier qui eut lieu sous Quirinus, note l'évangéliste, pour le distinguer d'un second, en l'an 6 ou 7, qui provoqua une révolte à laquelle les Actes font allusion (v, 37). Il se fit tout à la fois selon les coutumes romaines, en comprenant tous les hommes, et conformément aux coutumes des Juifs, par famille et par tribu ; l'enrôlement de cliacim s'effectuait dans sa ville d'origine, là où étaient conservées les généalogies. La Judée était sillonnée, les villes remplies de gens qui allaient se faire inscrire. Saint Joseph se soumit à la loi ; lui aussi, il « monta » de Nazareth en Galilée, jusqu'à Betliléem de Juda, la \\\\e d'où était sorti David. Car Joseph appartenait à la maison et à la famille de David. Les descendants du grand roi étaient alors fort ignorés : c'était presque une sécurité pour eux. Il y en avait encore à l'époque de Domitien, un siècle plus tard, selon Eusèbe : ils étaient laboureurs et ne durent leur salut qu'à l'humihté de leur vie» Le temps de la Sainte Vierge approchait ; elle voulut accompagner son époux, malgré la fatigue de ce long voyage. Elle aUait, consciente, au-devant de la prophétie, selon laquelle le- Messie devait naître à Betliléem (Mt., ii, 5-6).
Et lorsqu'ils arrivèrent à Bethléem, voici que les jours où
Marie devait être mère furent accomplis. La ville était remplie de monde. A Phôtellerie, au caravansérail où ils se présentèrent, on ne put les recevoir. Il n'y avait pas de i^lace pour le Fils de Dieu et pour sa Mère. Joseph et Marie se réfugièrent dans Une étable, en une grotte abandonnée. Et la Vierge mit au monde son Fils, « le premier-né ». Elle l'envelopi^a des langes dont sa prévoyance l'avait pourvue. Elle le coucha dans la crèche, dans la mangeoire des animaux, le seul berceau qui fût laissé à l'Enfant-Dicu. Mais il avait sa Mère, il avait la tendresse de Joseph; en réalité, nul enfant n'a été accueilli comme celui-là.
Le Seigneur donnera plus tard à Jean-Baptiste, comme marque de sa mission, ce signe caractéristique : « Les pauvres sont évangélisés. » Mais, dès sa naissance, toutes ses préférences sont déjà pour les petits et pour les humbles. Sans doute, les premiers avertis furent les anges, puisque, selon la théologie. Dieu leur révèle les choses à mesure qu'il les accomi>lit. Mais, renseignés, les anges demandèrent à l'Enfant ses ordres ; et il les envoya d'abord aux bergers, alors nombreux aux environs de Bethléem. Ils menaient la vie toute primiti^'e, la vie nomade, celle d'Abel et des patriarches, celle qui est la moins attachée aux biens de la terre, la plus affranchie et la plus libre. Ils se relevaient, de veille en veille, et se succédaient dans la garde de leurs troupeaux, passant la nuit en plein air. Et voici qu'un ange du Seigneur, — l'ange de l'Incarnation peut-être, — se présenta à eux, soudain, et qu'une clarté divine les envclojDpa. Ils eurent grand, peur, tout d'abord. Mais l'ange les rassura : « Ne craignez i^oint. Car c'est une bonne nouvelle que je viens vous apjjrendre, une grande joie, pour vous et pour tout le peuple d'Israël. Voici : il vous est né, cette nuit même, un Sauveur, dans la ville de David : c'est le Christ Seigneur. » Mais la ville de Da^'id était grande et remplie de monde : il fallait donner aux bergers des indices auxquels on pût reconnaître le nouveau-né : « Vous trouverez un petit enfant, enveloj^pé de langes et couché dans une crèche. » Les bergers de Betlilécm connaissaient les réduits où se réfugiaient pêle-mêle les troupeaux, les bêtes de somme et les pauvres voyageurs qui n'avaient pas trouvé de meilleur abri. Un enfant, des langes, mie crèche : un tel signalement du Messie était bien inattendu pour des âmes juives !
Cei^endant, l'ange qui venait de jiarlcr n'était plus seul. Avec lui, tout à couj), « une multitude de la milice céleste » fit entendre
LA NATIVITÉ 53
un fragment des divines symphonies. C'étaient des voix qui louaient Dieu et qui disaient :
« Gloire à Dieu dans les hauteurs,
Paix sur la terre aux hommes qui sont aimes de Lui ! «
C'est le cantique des anges, après celui d'Elisabeth, de Notre- Dame, de Zacharie. La gloire de Dieu étant le but des choses, c'est ce dont les anges nous parlent premièrement. Ils nous avertissent ensuite que la réconciliation est faite aujourd'hui entre le ciel et la terre, qu'il existe quelqu'un en qui Dieu et l'homme se rencontrent : Notre-Seigneur Jésus-Christ. La paix est offerte à tous les hommes, sans exception, qui consentiront à bénéficier de la faveur divine. Selon notre Vulgate, il s'agirait ici de la bonne volonté, non pas de Dieu, mais des hommes ; ce n'est pas, en effet, sans un acte de loyauté et d'adhésion que l'homme communie au mystère du Christ et expérimente ainsi la tendresse du Père.
Les bergers écoutaient encore. C'était si beau ! les voix si pures, si bien accordées ! Les anges chantaient si bien les Laudes que, volontiers, les pâtres de Bethléem eussent écouté jusqu'à l'éternité. IMais les voix s'éloignèrent, les anges retournèrent au ciel, et la colline s'enveloppa de silence. La grande lumière disparut : on revit les étoiles. Elles n'étaient plus les mêmes. Le monde tout entier était changé ; il était, selon l'expression du Martyrologe de Noël, « consacré par le très miséricordieux avènement » du Verbe Incarné ; le monde désormais semblait baigné de la clarté de Dieu. Cela n'a point cessé depuis lors : l'Incarnation est une chose qui dure. L'humanité ne cessera plus d'être dans les bras et sur le cœur de Dieu. Les bergers ne voyaient pas, sans doute, toute l'étendue de la grâce e^ de leur grâce. Quand ils sortirent du ravissement, ils se dirent les uns aux autres : « Passons donc jusqu'à Bethléem; allons voir ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. » Ils vinrent en grande hâte et ils trouvèrent Marie, et Joseph, et le petit Enfant couché dans la crèche.
Au verset 17, le sens de la Vulgate est qu'après avoir vu, les bergers reconnurent la réalité de ce qui leur avait été dit sur cet Enfant. Mais il vaut mieux traduire : ils firent connaître, ils racontèrent ce qui leur avait été révélé au sujet du nouveau-né. Ils en devisèrent sans doute avec la Sainte Vierge et saint Joseph.
64 TREMIliRE PARTIE. — CHAPITRE lil
Ils le dirent aussi aux gens de Bethléem. Et tous ceux qui les entendirent s'émerveillèrent de leur récit. Il y eut de l'étonnement, de l'enthousiasme, peut-être néanmoins dans un cercle assez restreint. Joseph et Marie ne demeurèrent pas davantage sous le hangar ou dans la grotte : on leur trouva des parents, ou bien une demeure hospitalière les accueillit. On reposa l'Enfant dans un berceau jilus doux que le premier ; et lorsque vinrent les Mages, il est dit qu'ils trouvèrent la Sainte Famille dans une maison. — Les habitants de Bethléem admirèrent donc sur l'heure. Mais, comme les enfants, les peuples oublient. Il y avait heureusement quelqu'un qui n'oubliait pas, qui gardait précieusement tous ces événements, tous ces détails, toutes ces paroles dans son cœur. Et elle les étudiait, les comparait, les méditait. Et de qui saint Luc peut-il bien avoir appris cela, sinon de Notre-Dame elle-même? Quant aux bergers, ils s'en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de tout ce qu'ils avaient vu et entendu : c'était bien ce que leur avaient annoncé les anges.
Le, II. — 21 -£1 'posiquam consummati sunt dies octo ut circumcideretur puer, vocatum est nornen ejus Jésus, quod vocatum est ah angelo priusquam in utero conciperetur.^^ Et postquam impkti sunt dies purgationis ejus secundum legem Moysi, tulerunt illum in Jérusalem, ut sisterent eum Domino, ^^ sicut scriptum est in lege Domini : Quia omne masculinum adaperiens vulvam, sanctum Domino vocahitur ; ^4 ei ni darent hostiam secundum quod dictum est in lege Domini, par turturum, aut duos pullos columharum. 2^ Et ecce homo erat in Jérusalem, oui nomen Simeon, et honio iste jusius et timoratus, expectans consolationem Israël, et Spiritus Sanctus*erat in eo. ^e Et responsum acceperat a Spiritu Sancto, non visurwn se mortem, nisi prius videret Christum Domini. *' Et venit in spiritu in tcmplum. Et cum inducerent puerum Jesum parentes ejus, ut facerent secundum consuetudinem legis pro eo, 2^ et ipse accepit eum in ulnas suas, et henedixit Deum, et dixit : 2^ Nunc dimitiis servuni tuum, Domine, secundum verbum iuum in pace; ^o quia viderunt ocidi mei salutare tuum, ^^quod parasti anie jaciem omnium pojmlorum : ^^ lumen ad revelationem geniium, ci gloriam plehis tuae Israël. ^^ Et erat pater ejus et mater mirantes super his, quae dicehantur de illo. ^* Et henedixit illis Simeon, et divit ad Mariam, matrem ejus : Ecce positus est hic
in ruinam, et in resurrectionem muHorum in Israël, et in signum oui coniradicetur ; ^^ et tuam ipshts animam pertronsibit gladivs, ut revelentur ex multis cordibus cogitationes. ^^ Et erat Anna propheiissa, filia Phanuel, de tribu Aser ; haec processerat in diebus multis, et vixerat cum viro suo annis septem a virginitate sua. 2' Et haec vidua usque ad annos octoginta quaiiœr ; quae non discedebat de templo, jejuniis et obsecrationibus serviens nocte ac die. ^^ Et haec, ipsa hora supervenieyis, confitebatur Domino, et loquebatur de illo omnibus qui expectaba^it redemptionem Israël. 2^ Et ut perfecerunt omnia secundum legem Domini, reversi sunt in Galilaeam, in civitatem suam Nazareth.
« Lorsque vint le huitième jour, auquel l'Enfant devait être circoncis, on lui donna le nom de Jésus, celui-là même qui lui avait été donné par l'ange, avant sa conception dans le sein de sa Mère. » Le sang rédempteur coule pour la première fois. Annonciation, Visitation, Nativité, Circoncision, Purification, Présentation : c'est toujours, chez le Seigneur et les siens, la même disposition tranquille d'humilité et d'obéissance. On obéit aux vouloirs de Dieu, on obéit à sa Loi. Et Celle dont nous tenons tous ces détails nous les livre avec sa candeur accoutumée et comme chose toute naturelle. Le Seigneur et sa Mère se soumettent à des rites et à des purifications qui n'étaient ni pour l'un ni pour l'autre. Mais ils ont voulu l'effacement de toute singularité. Aussi bien, il leur eût été difficile de se soustraire aux pratiques communes sans provoquer l'étonnement ; le secret de la naissance virginale devait être gardé dans le cercle restreint de la Sainte Famille et de quelques âmes pri\-ilégiées. La circoncision devenait, pour le Seigneur, la marque sensible de son appartenance à la famille d'Abraham et au peuple d'Israël.
Quarante jours après la Nativité, Joseph et Marie montèrent à Jérusalem, avec le petit Enfant. Ils accomplissaient ainsi une double loi mosaïque. Le Lévitique (xii) prescrivait aux femmes qui avaient donné le jour à un enfant mâle de venir au sanctuaire, quarante jours après, pour ime cérémonie de purification. Elles offraient, par les mains du prêtre, un agneau d'un an en holocauste, une colombe ou ime tourterelle comme sacrifice pro peccato. Les pau\Tes pouvaient se contenter d'offrir deux colombes ou deux tourterelles ; et saint Luc note que les parents
du Seigneur profitèrent de cette atténuation indulgente : ils étaient donc peu fortunés.
L'agneau, pourtant, ne manquait j^as : cette fois, c'était le véritable Agneau que sa Mère présentait au temple du Seigneur. Jésus était un premier-r.é. Or, selon la Loi, — et en souvenir de la nuit où l'ange exterminateur avait frappé tous les premiers-nés de rÉg}^te et épargné, grâce à la croix de sang tracée sur leurs portes, les premiers-nés des Hébreux, — tout premierné mâle appartenait à Dieu : il devait lui être offert ou racheté (Ex., XIII, 11-16). Un peu plus tard, la tribu de Lévi fut prise par le Seigneur en échange de tous les premiers-nés : c'était seulement l'excédent du nombre des premiers-nés sur celui des lévites qui devait être racheté (Num., m, 11-13, 40-51). Dans la suite, d'autres dispositions législatives pourvurent au rachat de tout iDremier-né n'api^artenant j^oint à la tribu de Lévi et exempt des infirmités qui rendaient inapte au service divin. L'enfant était d'abord offert à, DieU, puis racheté aussitôt, moyennant le versement de cinq sicles au trésor des lévites. Saint Luc n'a point mentionné ce dernier détail. Il distingue néanmoins les deux observances légales, la jDurification de la mère, et la présentation de l'enfant : ut sisterent eum Domino,... et ut darent liostiam. Au verset 22, le texte grec le jdIus autorisé parle du jour de « leur purification ». Pourquoi ce pluriel? Désignet-il la coutume des Juifs, ou bien l'enfant avec la mère? Plutôt, peut-être, à cause de la structure de la phrase, les parents du Seigneur, saint Josej^h et la Sainte Vierge, traités comme une seule personne morale, l'un venant offrir le premier-né, l'autre se faire purifier.
« Et il y avait à Jérusalem un homme nommé Siméon... » L'évangile nous montrera successivement le personnage (25-26), ce qu'il fait (27-28), ce qu'il dit à Dieu (29-32), ce qu'il dit à Notre-Dame (33-35). C'était un homme juste, comme saint Joseph ; et craignant DieU, avec une nuance un peu timorée et circonspecte, assez familière aux vieillards d'une grande piété. L'âge, le temi3érament, la grâce s'unissent en eux pour leur inspirer une réserve extrême et une sorte de gracieuse timidité. Il attendait « la consolation d'Israël » ; expres- .sion bien juive, équivalente à celle que nous trouverons im . peu plus loin : « la rédemption d'Israël » ; c'est le salut messianique. Isaïe avait décrit le Messie comme le consolateur de
son peuple (xl, 1 ; lxi, 1-3). — Et l'Esprit-Saint reposait sur Siméon. Il y avait effacement du moi, plénitude d'appartenance à Dieu. Le texte sacré va insister sur ce fait. La sainteté du vieillard méritait une récompense : il avait été divinement averti, il aAait reçu de l'Esprit qui habitait en lui l'assurance qu'il ne verrait pas la mort avant d'avoir contemj^lé de ses yeux le Christ du Seigneur. Il vint au temple, sous la douce impulsion de l'Esprit de Dieu. Notons la souplesse habituelle aux inspirations divines. Sans doute, rien n'obligeait Siméon à venir au temple : on ne dit pas qu'il fût prêtre ; et puis, il était vieux, fatigué par l'âge : peut-être avait-il de bonnes raisons pour demeurer chez lui. S'il l'eût fait, il aurait passé à côté de la sainteté et du bonheur ; il eût manqué sa vocation.
Il vint, non pas dans le Saint, ni même dans le parvis des prêtres ou dans celui d'Israël, mais probablement dans la vaste cour qui précédait ce dernier et qu'on appelait le par\is des femmes, parce que les femmes ne pouvaient s'avancer plus avant ; il communiquait avec le parvis d'Israël par la porte Nicanor. C'est devant cette porte qu'un prêtre présidait aux rites de la purification des mères. A l'heure même, dit simplement l'évangile, où les parents de Jésus apportaient l'Enfant, pour accomplir à son sujet ce qui était la coutume et la loi, Siméon les rencontra. L'Esprit de DieU lui dit : C'est le Messie. D'un coup d'œil, il reconnut la pureté de Notre-Dame, la justice, l'humilité, la gravité de saint Joseph : il comprit tout. Il demanda au Seigneur d'être défendu contre son bonheur et d'avoir quelques instants de vie encore ; il eut peur de voir son cœur se briser trop tôt. Dieu, qui dépasse toujours nos rêves, se plaît parfois à dépasser ses promesses elles-mêmes. Siméon avait reçu l'assurance qu'il verrait le Christ : le petit Enfant fit mieux. Il gouvernait toute la scène, toutes les âmes étaient à lui. Il inspira à sa Mère de se dessaisir un instant de lui. Des mains de Notre- Dame, la petite fleur de beauté divine passa aux mains du saint vieillard, qui put la contempler à loisir. Peut-être, dans un mouvement de tendresse et d'adoration infinies, ses lèvres touchèrentelles les lèvres de l'Enfant ; et c'est avec une âme toute renouvelée par ce baiser qu'il bénit Dieu et chanta comme les prophètes n'avaient jamais chanté.
« C'eût été trop tôt tout à l'heure, mon Maître, de me relever de ma longue veille. Maintenant, c'est l'heure. Donnez à votre
serviteur congé de la vie et le laissez i^artir dans la paix ; la promesse du Saint-Esprit était M-aie. Mes yeux n'ont plus rien à voir maintenant, puisqu'ils ont vu votre salut, ce salut que vous avez préparé à la face de tous les peUi^les : lumière qui fera sortir les nations de leurs ténèbres, et gloire de votre peuple Israël.» — Le cantique du saint vieillard est catholique, universel, élevé au-dessUs des conceptions juives ordinaires. Il rappelle maint passage du prophète Isaïe, et préj^are à la doctrine de saint Paul. Tel qu'un serviteur éj)iant la venue de son maître et l'ayant aperçu enfin, tel qu'un veilleur de nuit attendant la lumière et saluant enfin l'aurore, Siméon, qui rcjorésente ici l'Ancien Testament, consent joyeusement à mourir... Il proclame que cet Enfant est le Sauveur de tous, Juifs et gentils ; que Dieu l'a préparé, disposé, divinement élevé en face du genre humain tout entier : « Car tous ont péché et ont besoin de la gloire de Dieu » (Rom., m, 23). Lumière de la gentilité, il sera l'honneur de son peuple. C'est à Israël, en effet, que la promesse avait été confiée, le Messie sortait de lui ; il devait le premier bénéficier du salut ; Dieu se montrait fidèle envers Israël, alors qu'il était miséricordieux pour la gentilité. Mais l'idée d'universalité prédomine.
Et le père et la mère de Jésus étaient dans l'admiration des choses qu'on venait de dire de lui. L'étonnement de Joseph et de Marie n'est pas une surjjrise causée i^ar l'annonce de ce que sera le Messie ; mais ils admirent de voir ce programme connu, et si exactement, par d'autres que par eux-mêmes. Peut-être aussi l'évangéliste veut-il marquer la sainte comiDlaisance des deux éjjoux à contempler toutes ces merveilles, présentes et futures ; de même qu'il a dit plus haut, et répétera encore : « Marie conser\-ait le souvenir de toutes ces choses et les repassait dans son cœur. »
Et Siméon les bénit. Il ne s'agit pas d'mie bénédiction liturgique ou impliquant supériorité, mais de quelques paroles de félicitation et d'éloge, qu'il leur adresse après avoir loué et béni son Dicu. Puis il développe et complète la prédiction sur laquelle s'achevait son cantique. Le ton de\àent plus grave ; ce n'est plus la joie sans mélange des premiers cantiques de saint Luc. Siméon s'adresse à Marie, la Mère de Jésus, et non à Joseph. Elle devait être au Calvaire ; et, encore qu'elle fût avertie auparavant, il convenait que la prophétie lui parlât de
LA rUÉSENTATlON 59
leur rôle à tous deux. Voyez, dit Siméon, ce petit Enfant, il est marqué et prédestiné pour la chute et pour le ^elè^•ement de beaucoui^ en Israël, C'est une allusion évidente à la prédiction d'Isaïe : « Et il sera pour vous le salut ; mais il sera aussi une pierre d'achoppement, un rocher de scandale pour les deux maisons d'Israël, un filet et un ])icge pour les habitants de Jérusalem... » (viii, 14-15). L'humanité se partagera en deux peuples : ceux qui reçoivent la lumière, ceux qui la refusent et préfèrent les ténèbres ; tandis que les gentils viendront à la foi, les Juifs se briseront à la pierre qu'est le Clirist : pierre de scandale ou pierre d'angle (I Petr., ii, 4-10; Rom., ix, 32-33); occasion de mort ou source de \-ie (II Cor., ii, 15-16). La suite de l'évangile et riiistoire nous montreront l'application de ce redoutable dilemme.
Siméon poursuit : Et in signum cui coniradicetur... Cet Enfant sera un signe auquel on contredira, un indicateur de salut que l'on démentira, les uns prenant parti pour, les autres contre. Autour de ce signe, élevé très haut, au regard de tous, se rallieront ceux qui auront foi et se grouperont les incrédules : « Tige de Jessé, dressée comme un étendard pour les peuples » ( Is., XI, 10). C'est déjà la vision du Seigneur crucifié : « Scandale pour les Juifs, folie pour les gentils ; mais pour les élus, Juifs et gentils, le Christ est la force et la sagesse de Dieu » (I Cor., i, 23-24). On a traduit parfois l'expression grecque <>7ia£ïov àvTtleyoasvov : un modèle achevé, un idéal de contradiction. De même que la douleur entre, selon Isaïe (lui), dans la définition du Chrisi; ; de même, selon cette parole de Siméon, la contradiction y entrerait aussi ; et toutes les fois que l'on voudrait désigner un homme repoussé, abhorré, contredit, c'est vers le Christ que se porterait la pensée. L'idée est exacte ; pourtant, il vaut mieux nous tenir à la traduction ordinaire.
Ut revelentur ex multis cordibus cogitationes. La manifestation du ^lessie doit avoir, non comme intention de la part de Dieu, mais comme résultat historique, la révélation des pensées secrètes d'un grand nombre, le discernement de ceux qui accueillent et de ceux qui repoussent. Il y a, en effet, mille pensées et dispositions qui ijeuvent momentanément se dissimuler sous des apparences correctes, comme un précipité dans une eau tranquille. Les âmes sont orientées, mais par des affinités secrètes, par des consentements de détail, par d'obscures et pourtant
volontaires tendances. Vienne une circonstance qui contrarie cette direction jusqu'alors inaperçue : aussitôt, le fond du cœur se trahit. Tous les Juifs étaient dans l'attente d'un Messie : mais l'unanimité cessa dès qu'il parut. Depuis lors, il est constant que la division se fait entre les hommes d'après leur conception du Christ ; et leur conception du Christ est conforme à leurs dispositions intérieures, à mie sorte d'à priori conçu dans leur cœur.
Siméon s'était interrompu un instant pour une réflexion toute personnelle à Notre-Dame. La contradiction que doit rencontrer le Seigneur et la souffrance qu'elle suppose auront leur contrecoup dans l'âme de Marie : « Et vous-même, votre âme sera transpercée d'un glaive », du long et large glaive à deux tranchants. Au sujet du Fils comme au sujet de la Mère, l'annonce de Siméon est exprimée en termes généraux. Un écrivain postérieur, qui aurait eu le souci de glorifier la prophétie, l'aurait peut-être précisée ; la prédiction aurait emprunté à la connaissance acquise par les faits accomplis un dessin plus exact, des contours plus nets. Nous l'avons telle qu'elle a été formulée dans la scène du temple, telle qu'elle s'était gravée dans le cœur de la Sainte Vierge.
Les deux évangélistes qui ont conservé quelques détails sur l'enfance du Seigneur semblent avoir voulu montrer comment, dès la toute première heure, le Messie avait été manifesté aux bergers, aux Mages, à la Synagogue, à la portion saine du peuple juif ; Zacharie, Elisabeth, Siméon et Amie ; enfin, vers l'âge de douze ans, aux docteurs. Il était vraiment « la lumière venue en ce monde pour éclairer tous les hommes ». — « Et il y avait une prophétesse nommée Anne... » On l'appelle prophétesse, non que ce fût sa profession, mais parce qu'elle était, comme Siméon, remplie de l'Esi^rit qui dévoile les pensées divines. « Elle était fille de Phanuel, de la tribu d'Aser, et très avancée en âge. Ayant vécu sept ans avec son mari depuis leur mariage, elle était veuve maintenant et âgée de quatre-vingt-quatre ans. » A la différence de Siméon, qui vint au temple conduit par l'Esprit, Anne ne s'en éloignait jamais : soit qu'on l'entende seulement d'une très grande assiduité, soit qu'on suppose la sainte veuve installée à demeiu'e dans la région du temple réserAée aux femmes. Peut-être Notre-Dame l'avait-elle connue pendant les années qu'elle y passa elle-même ; l'abondance et la précision
des détails biographiques le feraient suj^i^oser. Nuit et jour, Anne servait Dieu dans les jeûnes et de continuelles prières, réalisant à la lettre, par avance, l'idéal de la veuve chrétienne. Et voilà qu'à son tour, alors que le vieillard Siméon et les jiarents de Jésus s'entretenaient encore, clic survint. L'évangile a décrit d'un mot la part qu'elle prit à cette fête de lumière : elle rendait grâces, elle bénissait le Seigneur. Et à dater de ce moment, elle parlait souvent de Jésus et s'entretenait volontiers du petit Enfant avec ceux qui espéraient « la rédemption de Jérusalem ».
« Et lorsqu'ils eurent accompli toutes choses conformément à la loi du Seigneur, ils s'en retournèrent en Galilée et dans leur cité, Nazareth. » Est-ce à dire que la Sainte Famille s'y rendit aussitôt après la Purification? La réponse est subordonnée à la solution de ce petit problème liistorique : où placer l'adoration des Mages, la fuite en Egypte, le massacre des Linocents, le retour d'exil? Autant d'événements que semble ignorer ou que veut ignorer saint Luc, et que nous trouvons seulement en saint Mattliieu. Celui-ci, qui n'a rien dit du séjour à Nazareth avant la naissance du Seigneur, rien par conséquent du voyage à Bethléem, ni de la Purification, termine son récit du retour d'Egypte en observant que Joseph fut averti en songe de ne point se fixer dans la Judée, qui n'était pas sûre, mais de se rendre en Galilée, à Nazareth. Plusieurs hj^othèses sont j^roposées relativement à la situation liistorique de l'éiDisode des Mages et des faits qui s'y rattachent. Il nous semble jjréf érable de les reculer jusqu'aj^rès la Purification. La Sainte Famille, au retour de Jérusalem, s'installe dans « la maison » où la trouvèrent les princes orientaux. Lorsque saint Luc nous dit qu'après avoir accompli les prescriptions légales, Joseph et Marie revinrent dans leur cité, à Nazareth, il n'affirme point que cela se fit immédiatement. Il abrège, afin d'arriver au récit succinct de l'enfance du Seigneur, telle qu'elle s'épanouit dans le cadre paisible de Nazareth.