PARABOLE DES OUVRIERS DE LA VIGNE
bien recevoir davantage ; mais eux aussi reçurent chacun un denier. Ils tendaient la main, mais non sans murmurer contre le maître de maison : « Voilà des gens, disaient-ils, qui ont travaille mie heure en tout, et vous les traitez absolument comme nous., qui avons porté le fardeau du jour et de la chaleur I o
Mais le maître, à son tour, revendique ia plénitude de sa liberté pour récompenser des dispositions dont il est le seul juge. « Mon ami, répond-il à l'un d'eux, peut-être au plus maussade, je ne vous fais pas tort. Le salaire convenu entre vous et moi n'était-i] pas un denier? Prenez ce qui vous revient, et allez- vous-en. Je veux donner à cet ouvrier de la onzième heure autant qu'à vous. Ne m'est-il pas permis de faire de mon bien ce qUe je veux? Est-ce que votre œil est mauvais parce que, moi, je suis bon? » C'està-dire : n'ai- je pas le droit de consulter j^lutôt les exigences de ma bonté que les j^rotestations de votre jalousie?
L'allusion au particularisme juif et à son châtiment est transparente dans tout le passage. On croirait entendre déjà l'épître aux Romains. Sans doute l'enseignement est d'ordre général : il rappelle que si Dieu est miséricordieux et juste envers tous, sa libéralité souveraine se réserve de faire verser la mesure, lorsqu'il le juge à projDOS, en faveur de ceux qu'il aime. Ses bonté*^ ne nous donnent pas de droit sur lui ; car ce n'est pas à force de donner qu'on devient débiteur ou obligé. Mais la parabole nous montre surtout et l'irritation juive en face d'un bienfait qui désormais est étendu à l'humanité entière, et la décision sans appel du Seigneur. Il coupe court à toutes les réclamations de la Synagogue ; il annonce que la gentilité, qui était délaissée jusqu'alors, deviendra la première, et que l'Israël selon la chair, hier encore l^rivilégié, fera place à l'Israël de Dieu (Gai,, vi, 16). Ce n'est pas une allusion à ce que DieU se réserve de faire aU jugement dernier : c'est une description graphique de ce que seront dorénavant les deux portions de l'humanité, judaïsme et gentilité, relativement à l'Église de Dieu sur terre. Sic erunt novissimi priîni, et 'primi novissimi : multi enim sunt vocati, paiLci vero electi. Les deux locutions, d'apparence proverbiale, réunies dans saint Matthieu (xx, 16), dessinent la grande révolution religieuse qui se jjrépare, qui est inaugurée déjà. Qu'Israël fût supplanté, cela n'était nullement nécessaire en soi. Même dans l'économie nouvelle, les Juifs auraient pu garder quelque chose de leur situation privilégiée. C'est à eux que l'évangile fut offert d'abord : Vohis
oportebat primum loqui verhum Dei (Act., xiii, 46) ; Judaeo primum et Oraeco (Rom., i, 16 ; ii, 10). Raj^pelons-nous la réponse faite par le Seigneiu* lui-même à la Chananéenne (Mt., xv, 24), et la recommandation adressée jadis aux apôtres d'aller d'abord aux brebis perdues d'Israël (Mt., x, 5-6).
Même, à lire attentivement les vingt-sept derniers chapitres d'Isaïe, on est tenté parfois, devant la description prophétique du « Serviteur de Dieu »; d'y reconnaître le peuple entier, appelé par l'invitation divine et par toute son histoire à devenir le prédicateur de la foi chrétienne, à conquérir le monde au Messie sorti de lui. Au lieu de douze apôtres seuls élus, Dieu aurait trouvé Un peuple d'apôtres, mie nation entière mettant au service de la vérité surnaturelle les incontestables ressources de son énergie. On dirait que le Seigneur y a pensé, et que l'avenir dont a parlé saint Paul (Rom., xi, 12, 15) aurait pu être anticipé. Dans les dispositions providentielles, à côté d'un droit divin qui s'impose, il y a, semble-t-il, ime part de droit divin qui se j^ropose ; il y a des chances ménagées aux individus et aux jieuples, comme un idéal possible, et dont les hommes et les sociétés parfois se détournent, à leur détriment, mais sans parvenir à déconcerter l'ensemble des desseins de Dieu. Le judaïsme s'est dérobé. Au lieu de paraître divine par l'apostolat de tout un peuple, l'économie nouvelle apparaîtra divine par la condition chétive de ses douze premiers prédicateurs, et jDar sa glorieuse diffusion, en dépit de l'opposition forcenée de ceUx-là même qui auraient dû l'accueillir les premiers. Leur ruine deviendra la richesse des gentils (Rom., xi, 12). Ils ne de\Tont donc s'en prendre qu'à eux-mêmes si, après avoir été au premier rang, ils sont relégués au dernier (cf. Le, xiii, 30). De toutes manières, le Seigneur s'est offert à son peuple ; est-il une portion de la Palestine qui n'ait bénéficié de son ministère? Tous ont été appelés : peu d'entre eux, douze seulement, ont été choisis comme les conquérants du Royaume messianique, comme les Patriarches de l'Israël nouveau. Sans doute, avec eux, des miUiers de Juifs ont cru à l'évangile ; mais il reste évident que ces vrais fils d'Abraham ont été prélevés sur une masse demeurée infidèle. On voit que la théorie dite « du petit nombre des élus » se réclame à tort d'un passage dont la \Taie signification est très différente.