PARABOLE DES MÉCHANTS VIGNERONS
à la tête, l'outragèrent et le congédièrent comme le premier. Un troisième vint, qui fut tué. Sans se décourager, le maître envoie encore beaucoup d'autres messagers : les uns sont roués de coups, les autres lai)idés ou égorgés. Xous reconnaissons l'histoire des prophètes : Jérusalem, Jérusalem, quae occidis prophetas et lapidas eos qui ad te missi sunt... (Mt., xxiii, 37 ; cf. Act., VII, 52).
Que faire ? se demande le maître. Il lui restait encore quelqu'un, écrit saint Marc : un fils bien-aimé. C'était le dernier qu'il pût envoyer à ces malheureux ; peut-être celui-là du moins avaitil chance de réussir : « Ils respecteront mon fils », se disait-il. Sous cette forme envelopiDée, le Seigneur dépeint la situation actuelle avec une rigoureuse exactitude, en même temps que, par un détour, il donne réponse à la question que le Sanhédrin lui adressait naguère : « Dites-nous en vertu de quelle autorité vous agissez ainsi? » Désormais, ce n'est plus l'histoire ancienne, c'est la description de ce qui se préparc; ce n'est plus simplement l'allégorie, mais la réalité de demain. Apercevant le fils de leur maître, les vignerons révoltés se dirent entre eux ; « Voici l'héritier! Allons, tuons-le, et l'héritage sera nôtre. » Il n'y aura plus de partage, plus d'éviction possible : l'héritier légitime supprimé, nous demeurerons seuls en possession. C'est le raisonnement de la Synagogue jalouse, exclusive. Mais le calcul, direzvous, n'est guère intelligent ; comment ne songent-ils pas aux représailles? L'égoïsme forcené est aveugle : il ne sait rien conserver de tout le bien qu'il prétend garder, il va de lui-même audevant de tout le mal. Les vignerons se saisirent donc du fils, le jetèrent hors de la vigne, comme pour témoigner qu'elle n'était plus sienne, et le tuèrent. Tel sera, dans trois jours, le sort du Seigneur : il sera mis à mort hors de Jérusalem, eodra castra (Hebr., xiii, 11-13); car la ville sainte ne pouvait être souillée par l'effusion du sang, et celui que l'on traînait ainsi hors de Jérusalem devenait un excommunié pour elle, il n'avait plus de part à l'alliance avec Dieu (cf. Act., vu, 58).
« Cela étant, lorsque viendra le maître de la vigne, comment traitera-t-il ses vignerons? « Le Seigneur porte ainsi la cause au jugement de la foule qui l'entoure. Selon saint Matthieu, la réponse vient de la foule, non du Seigneur. Pour concilier saint Matthieu avec les autres synoptiques, on peut supposer que, parmi les auditeurs, il en est qui ont accueilli naïvement, loyale-
ment, la parabole, et si bien répondu à la question posée que le Seigneur n'a plus qu'à ratifier leur dire : « Il fera périr misérablement ces misérables, et il affermera sa vigne à d'autres ouvriers, qui seront fidèles et lui serviront, en temps voulu, les fruits auxquels il a droit. » Remarquons la formule : cum venerit dominus vineae : ce sera donc un jour d'avènement divin que celui de la destruction de Jérusalem. — Sans doute, là où la foule ne voyait qu'mi apologue encore mystérieux, les sanhédritcs commençaient à deviner une menace directe : « Ahsit ! s'écrièrent-ils ; à Dieu ne plaise qu'arrive pareille chose ! » Mais le Seigneur, arrêtant sur eux ses regards, ajouta une remarque décisive : Vous dites que cela n'arrivera pas, que cela ne peut arriver? Alors, il faudra que soit démentie la parole de Dieu que nous lisons au Psaume cxvii (ce même Psaume si souvent répété durant ces derniers jours, etauquel les foules avaient emprunté leur Hosanna). N'avez-voUs donc jamais lu dans l'Écriture : « La pierre écartée par les bâtisseurs est devenue tête d'angle, pierre angulaire, soutien de l'édifice entier. C'est l'œuvre du Seigneur, un objet d'étonnement et d'admiration pour nos yeux » (cf. Act., iv, 10-12). Tel est le décret de Dieu : la théocratie, ce privilège de nation religieuse dont vous vous êtes rendus indignes vous sera arraché ; il sera donné à une nation fidèle, qui produira des fruits de salut, qui vivra conformément aux exigences de la royauté de Dieu sur elle.
Le Seigneur se complaît à signaler aux Juifs, dans leurs propres archives, les témoignages multipliés qui leur annoncent la déchéance. Isaïe (viii, 14-15 ; xxviii, 16) et Daniel (ii, 44-45) nous ont parlé, comme le Psalmiste, de cette pierre vivante, « hors de laquelle, dira saint Pierre, il n'y a point de salut » : quiconque se heurtera à elle, devenue ainsi pierre de scandale, s'y brisera ; et celui sur qui tombera cette pierre sera broyé par son pouvoir souverain. Dorénavant, la société religieuse n'est plus la Synagogue, mais l'Église, Tédifice sj^irituel nouveau fondé sur la pierre rejetée par les bâtisseurs, — comme le fils du maître rejeté hors de son propre héritage (Rom., ix, 32-33 ; I Petr., II, 4-8). Les iDrinces des prêtres, les pharisiens et les scribes ne pouvaient plus se méprendre sur l'application de ces paraboles menaçantes : visiblement, ils en étaient l'objet. Aussi eussent-ils voulu, à l'mstant même, s'emparer de lui. Mais toujours ils craignaient le peuple, qui tenait Jésus pour un prophète,