L'ÉVAXGILE DE N.-S. J.-C
demeurèrent interdits, cherchant en vain par quelle voie la contester. Mais voiei qu'à son tour le Seigneur interroge. Il ne se propose point d'embarrasser ses adversaires au moyen d'une énigme exégétique ou théologique : il veut bien plutôt les mettre sur le. chemin de la vérité et obliger leur pensée à s'incliner devant elle. Or c'était chose constante que le Messie devait naître de David, et le Seigneur en obtient d'abord l'aveu. « De qui, selon vous, demande-t-il, le Christ est- il Fils? — De David », répondent les scribes avec fierté. L'Ancien Testament était formel sur ce point. Le prêtre Zacharie avait fait écho à cette doctrine : Et erexit cornu salutis nobis, in domo David pueri sui, et c'est sous le nom de Fils de David que Jésus a été salué récemment par les aveugles, et acclamé le jour des Rameaux.
Sans nul doute le Christ est Fils de David ; mais est-il exact de le limiter à sa race, à son temps, à son pays? Quel est donc le sens de cette scène d'éternité que David lui-même, sous J'influence de l'Esprit de Dieu, nous a décrite au Psaume crx : Jéhovah, parlant au Messie, Fils de David, l'invite à partager le trône de Dieu, comme roi souverain, comme prêtre, et prêtre éternel, selon l'ordre de Melchisédcch? C'est le même personnage désigné à la fois comme Fils de David, comme Seigneur de David, puis invité à s'asseoir à la droite de Dieu, jusqu'au jour et jusqu'au delà du jour où Dieu aura prosterné à ses pieds, aux pieds du Messie, tous ses ennemis. Comment cela peut-ilse faire? demande Jésus. Comment peut-on être en même temps le Fils de David et son Seigneur, venir après lui et être plus grand que lui?
Reconnaissons ce procédé aimable qui laisse aux interrogés l'honneur d'apercevoir et la joie de formuler eux-mêmes la vérité. Mais les dispositions des maîtres en Israël n'étaient point celles de saint Pierre, ni celles de Nathanaël. Nul ne consent à aborder le problème : les âmes sont volontairement fermées ; les pharisiens ne pourraient répondre qu'à la condition de grandir encore celui qui se donne pour le Messie, et que le peuple reconnaît comme tel. Ils se taisent donc, eUx, les commentateurs attitrés de l'Écriture ; et l'échec successif de toutes ces rencontres avec Jésus leur enlève la tentation de l'interroger davantage et de lui tendre de nouveaux pièges. Saint Marc ne manque pas d'observer que la foule, nombreuse, écoutait avec Un réel
SE GARDER L'IMITER lES SCRIBES (ilS
plaisir. C'est à elle, dorénavant, et aux disciples, que le Seigneur adressera ses derniers enseignements.
Mt., XXIII. — ^ Tune Jésus locuiu^ est ad turbas et ad discipulos suos, 2 dicens : Super cathedram Moysi sederunt scrihae et pJmrisaei. ^ Omnia ergo quaecumqiie dixerint vohis, servate et facite ; secundum opéra vero eorum nolite facere : dicunt enim et non faciunt. * Alligant enim onera gravia et importabiUa, et imponunt in humeros hominum ; digito autem suo noluni ea viovere. ^ Omnia vero opéra sua faciunt ut videantur ah hominibus ; dilatant enim phylacteria sua, et magnificant fimbrias. ® Amant autem primos recubitu^ in coenis, et primas cathedras in synagogis, ' et salutationes in fora, et vocari ab hominibus Rabbi. ^ Vos autem nolite vocari Rabbi ; unus est enim Magister tester, omnes autem vos fratres estis. ^ Et patrem nolite vocare vobis super terram ; wnus est enim Pater vester qui in caelis est. i" Nec vocemini magistri ; quia Magister vester unus est, Christus. ^^ Qui major est vestrum erit minister vester. 12 Qui autem se exaliaverit humiliabitur, et qui se humiliaverit exaltabitur.
Me., XII. — ^^ Et dicebat eis in doctrina sua : Cavete a scribis, qui volunt in stolis ambulare, et salutari in foro, ^^ et in primis cathedris sedere in synagogis, et primos discubitus in coenis ; *° qui dévorant domos viduMrum sub obientu prolixae orationis : hi accipieni prolixius judicium.
Le, XX. — ^5 Audiente autem omni populo., dixit discipulis suis i *^ Attendue a scribis, qui volunt ambulare in stolis, et amant salutationes in foro, et primas cathedras in synagogis, et primos discubitus in conviviis ; ^' qui dévorant domos viduarum, simulantes longam orationem. Hi accipient damnationem majorem.
L'attitude des scribes fournit au Seigneur une occasion nouvelle de mettre en garde ses disciples et tout le peuple contre des esprits dangereux et qui se dérobent à leur mission. Selon saint Marc et saint Luc, il le fait en peu de paroles et ne vise directement que les scribes. Saint Matthieu est beaucoup plus étendu ; il ajoute des traits et des invectives qui s'adressent non seulement aux docteurs, mais encore aux pharisiens en
général. Plusieurs indices permettent de supposer que cet évangéliste, fidèle à son procédé bien connu, a groupé ensemble des paroles prononcées en des circonstances variées. Nous avons déjà rencontré chez saint Luc (xi, 39-52) des textes identiques; le lecteur peut s'y reporter.
En dépit de l'austérité de son langage, le Seigneur ne donne pas encore congé définitif à la Synagogue ; l'éviction se fait avec mesure. Il reconnaît une situation de fait : les scribes et les pharisiens ont occupé les chaires de Moïse : c'est-à-dire qu'ils sont devenus les successeurs de Moïse, les interprètes autorisés de la loi religieuse. Mais il y a un déjaart à accomplir entre leur mission et leur vie. Tout ce qu'ils vous enseignent au nom de Dieu et légitimement, faites -le, dit Jésus, obscrvcz-le ; mais abstenez- vous d'imiter leur conduite. Le Seigneur a déjà dénoncé, dans le Discours sur la montagne, l'insuffisance des dispositions pharisicnnes, lorsqu'il a déclaré que c'était trop peu, pour appartenir à son Royaume, de la justice telle que l'entendaient les maîtres actuels d'Israël : il enchérissait alors sur les prescriptions formulées par la Synagogue. Aujourd'hui, il dénonce avec plus d'énergie l'indignité de ceux qui représentent la Loi : ils disent et ne font pas. Leur vie est mensonge. Ils sont devenus un péril et un objet de scandale pour les âmes. Gardez-vous de les suivre en tout, prenez vos sûretés contre eux : cavete a scrihis (cf. Mt., XVI, 6 ; Le, xii, 1 ; Mal., ii, 7-8).
Par leur ritualisme mesquin, leurs gloses ridicules, leurs prétendues traditions (Mt., xv, 3 sq.), les scribes ont multiplié à l'excès les difficultés, les prohibitions, les prescriptions menues : tout cela, ils l'ont rassemblé peu à peu en un réseau gênant, en un fardeau intolérable, qu'ils ont jeté sur les épaules des hommes. Qui donc parvient à le porter dans son intégrité? demandait saint Pierre : Nunc ergo quid teniatis Deum, imponere jugum super cervices discipulorum, quod neqiie patres nostri neqiœ nos portare potuimus (Act., xv, 10). Quant aux docteurs, ils ne consentent même ]:)as à le remuer du doigt. Ce qui peut s'entendre de deux manières : ou bien, les pharisiens s'étant rendu compte qu'un tel fardeau est au-dessus des forces humaines, l'idée ne leur est jamais venue de l'alléger, d'y retrancher quoi que ce soit ; ou bien encore et plutôt : tout en affectant de se montrer scrupuleux observateurs de la Loi, ils ne s'astreignent à rien de ce qui contrarierait leurs habitudes et leurs passions. L'obser-