LE BAPTEME ET LA TENTATION
Mt., III. — ^ In diebus auiem illis venit Joannes Baptisia praedicans in deseiio Judaeae, ^ et dicens : Poeniientiam agite; appropinquavit enim regnum caelorum. ^ Hic est enim qui dictus est per Isaiam prophetam dicentem : Vox clamantis in deserto : Parole viam Domini ; rectas facite semitas ejtis. ^ Ipse autem Joannes habebat vestimentum de pilis camelorum, et zonam pelliceam circa lumhos suos ; esca autem ejus erat locustae et mel silvestre. ^ Tune exibat ad eum Jerosolyma, et omnis Judaea, et omnis regio circa Jordanem. ^ Et baptizabantur ab eo in Jordane, confitentes peccata sua.
Me, I. — 2 Sicut scriptum est in Isaia propheta : Ecce ego mitio angeluni meum ante faciem tuam, qui praeparabit viam tuam ante te. ^ Vox clamantis in deserto : Parate viam Domini, rectas facite semitas ejus. * Fuit Joannes in desetio baptizans, et praedicans baptismum poenitentiae in remissionem peccatorum. ^ Et egrediebaiur ad eum omnis Judaeae regio, et Jerosolymitae universi, et baptizabantur ab illo in Jordanis flumine, confitentes peccata sua. ^ Et erat Joannes vestitus pilis cameli, et zona pellicea circa lumbos ejus, et locustas et mel silvestre edebat.
Le, III. — ^ Anno autem quintodecimo imperii Tiberii Caesaris, procurante Pontio Pilato Judaea??!, telrarcha autem Galilaeae Hero'
80 DEUXIÈME TARTIB. — CHAPITRE I
de, Philippo autem, fratre ejus, ietrarcha Ituraeae et Trachonitidis regionis, et Lysanîa Ahilinae ietrarcha, ^ sub principibus sacerdotiim Anna et Caipha, factum est verbum Domini super Joannem, Zachariae filium, in deserto. ^ Et venit in omnem regionemJordanis, praedicans baptismum poenitentiae in remissionetn peccatorum, * sicut scriptum est in libro sermonum Isaiae prophetae : Vox clamantis in deserto ; Parate viam Domini ; rectas facite semitas ejus. ^ Omnis vaïlis implebitur, et omnis nions et collis humiliabitur, et erunt prava in direcia, et aspera in vias planas ; ^ et videbit omnis caro salutare Dei.
Il est trente ans environ de la vie du Seigneur dont les évangélistes n'ont pas parlé, trente ans de paix, d'obscurité, de silence, alors qu'il était le Verbej alors qu'il y avait tant à dire et tant à faire ! Mais le Messie ne se hâte point. Son rainistère lui-même est précédé d'une double préparation immédiate : une préparation extérieure, constituée par la prédication de saint Jean-Bapti&te ; une préparation personnelle et intérieure, réalisée par le baptême et par l'épreuve de la tentation au désert.
C'est avec la prédication de saint Jean que commence le récit des faits sur lesquels devait porter l'enseignement apostolique (Act., I, 21-22) ; et c'est par là que débute l'évangile de saint Marc. La date est mémorable. DejDUis Moïse jusqu'à Samuel, et depuis Samuel jusqu'à Malachie (430 avant J.-C), le peuple juif n'avait cessé de jouir de la prophétie. Mais, avec Malachie, la voix de Dieu avait retenti pour la dernière fois. Il régnait une sorte d'anxiété chez le peuple. Lorsque s'élevaient des problèmes auxquels la science ordinaire ne pouvait trouver de solution, on les mettait en réserve jusqu'à ce que vînt un prophète qui domiât la réponse di^•ine (I Mach., iv, 46). On conçoit dès lors quel dut être le frémissement de tout l'Israël religieux lorsqu'il apprit qu'un envoyé de Dieu était venu rompre enfin ce long silence. C'était ime époque nouvelle qui commençait, une date qu'il convenait de fixer en la coordonnant avec tous les synchronismes politiques et religieux de la Judée et du monde. Saint Luc, avec son sens d'iiistorien, emploie le même procédé que Thucydide dans son histoire de la guerre du Péloponèse ; et alors que saint Matthieu se borne à dire : in diebus illis, pour introduire la prédication de saint Jean-Baptiste, saint Luc multiplie les références chronologiques et marque six points d'attache.
Dans la quinzième année du règne de Tibère César. C'est le 19 août 767 de Rome que mourut Auguste ; nous serions donc en 781-782. Mais nous savons d'ailleurs que Tibère avait été associé à l'empire, avec Auguste, dès 761 ; et des auteurs estiment que saint Luc reporte à cette date le début du gouvernement de Tibère ; les termes qu'il emploie ne signifient point nécessairement l'exercice exclusif de l'autorité. — Après l'indication du pouvoir civil, lointain et universel, vient celle du pouvoir local et prochain : Ponce Pilate étant procurateur de la Judée. Il était le sixième gouverneur romain, depuis la déposition de l'ethnarque Archélaûs, fils d'Hérode le Grand. Bien que jouissant du droit de glaive, Pilate déj^endait en j^artie du légat do Syrie. — Archélaûs avait hérité, à lui seul, de la moitié des États d'Hérode ; ses deux frères, Hérode Antipas et PhilipiDe, s'étant partagé ce qui restait, chacun d'eux possédait un quart du royaume paternel ; et le titre de tétrarque qui leur était donné, comme en général à certains petits princes tributaires, retrouvait ainsi sa signification originelle. C'est avec Hérode Antipas que saint Jean-Baptiste et le Seigneur lui-même se rencontreront dans la suite. Il gou^•ernait non seulement la Galilée, mais aussi la Pérée, sur la rive gauche du Jourdain. On lui donnait parfois par flatterie le titre de roi, et il s'efforça de l'obtenir de Caligula, qui l'envoya en exil. Philippe était alors tétrarque de riturée et de la Traehonitidc, un vaste croissant au nord et à l'est du lac de Tibériade. Césarée « de Philippe » avait été créée par lui, ainsi que Bethsaïde-Julias, bâtie en l'homicur de Julia, femme de Tibère et fille d'Auguste. Il ne faut pas le confondre avec Un autre fils d'Hérode, du même nom, à qui Antipas ravit sa femme Hérodias. Saint Luc mentionne encore Lysanias, tétrarque de l'Abylène, c'est-à-dire de la région qui est autour d'Abila, dans l'Anti-Liban et le voisinage de Damas.
Vient ensuite l'indication des autorités religieuses : « sous le grand-prêtre Anne et Caïphe », dit saint Luc : car dans le texte original ces deux noms sont désignés par l'ai^pellatif au singulier, ce qui veut marquer sans doute une situation spéciale ; elle était encore existante à l'époque des Actes (iv, 6). Le grand-prêtre Anne avait été déposé par Valerius Gratus, le prédécesseur de Ponce Pilate. Mais il conserva parmi les Juifs une influence considérable sous les pontifes que l'autorité romaine lui substitua tour à tour. Joseph ou Caïphe (Caiaphas), son beau-fils C. — L'Évangile de N.--. J.-C.
s 2 DEUXIEME PARTIE. — CHAPITRE I
(Jo., XVIII, 13), qui était alors titulaire du souverain pontificat, le demeura jusqu'à l'an 36, où il fut déposé par Vitcllius.
Un prophète s'est levé enfin, aveci'esprit et la vocation d'Élie : c'est Jean, fils de Zacharie, que saint MattliieU appelle, jîar anticipation, le Bai^tiste. L'heure de sa manifestation à Israël (Le, I, 80) est arrivée. Depuis son enfance, il a vécu « dans les lieux déserts », peut-être vers le sud des solitudes de Juda, auprès de la mer Morte. C'est là que lai vint l'ordre de Dieu, et que lui fut précisée sa mission; il y eut jaour lui, comme i30ur Isaïe, Jérémie, Ezécliiel, une divine investiture. Et il remonta dans la partie nord du désert, plus accessible, vers l'endroit où le Jourdain se jette dans le mer Morte. Mais il allait et venait dans toute la vallée du Jourdain, les conditions mêmes de sa prédication et de sa mission l'obligeant de ne point s'éloigner du fleuve. Non seulement le Seigneur a été annoncé par son Précurseur, mais l'office du Précurseur lui-même était projjhétiqucmcnt dessiné. « Voici, dit le Père à son Fils, que j'envoie mon messager devant vous ; il fraiera le chemin où vous devez passer. » Saint Marc est le seul qui rapporte ici les paroles de Malacliie (m, 1), et il les réunit à une citation d'Isaïe (xl, 3-5), commune aux trois s\Tioptiques, mais plus étendue chez saint Luc. S'il attribue le tout à Isaïe, c'est peut-être pour abréger et parce qu'Isaïe était le plus illustre des prophètes, leur maître à tous. Des critiques ont supposé qu'un glossateur ancien avait ajouté au texte de saint ]\Iarc la citation de Malachie qui se lit, et sans nom de prophète, en saint Matthieu (xi, 10), et en saint Luc (vu, 27). Quand Isaïe avait voulu annoncer à Jérusalem le retour de la captivité de Babylone, son message avait pris une forme dramatique et saisissante. Dieu se mettait à la tête de son peuple, comme un généralissime, et envoyait devant lui, vers la ville désolée, un héraut à la voix puissante qui devait annoncer à tous les échos de la Judée le retour du peuple de Dieu. Or, les œuvres divines se répètent, les faits de l'iùstoire sont symétriques : ce qui s'est accompli autrefois trouve maintenant encore sa réalisation, plus large et plus étendue. Ici, c'est \'Taimcnt le Seigneur en personne, Emmanuel, qui vient arracher son peuple à la captivité et Tintroduirc dans une patrie définitive. La proclamation du messager royal retentit soudain : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers ! Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute coUine seront aplanies ;
les voies tortueuses serpnt rectifiées et les chemins raboteux adoucis ; et toute chair verra le salut de Dieu. » C'est donc bien un salut offert à tous et dont la préparation est spirituelle. Les sentiers et les voies de Dieu, ce sont- les dispositions morales : le règne de Dieu ne s'établira dans l'âme qu'à la condition d'une droiture et d'une pureté parfaites ; toute aspérité, toute tortuosité ne peuvent que ralentir ou compromettre la ^•enue du Seigneur.
La prédication de Jean et le baptême qu'il administrait avaient pour dessein de frayer mi chemin au Messie tout proche. Héraut de Dieu, « il proclamait le bajotême de ijénitcnce pour la rémission des péchés, » il en affirmait la nécessité et la \aleur. Trop souvent, chez les Juifs, la pénitence était œu\Te extérieure et d'ostentation. Ce que saint Jean réclame, c'est mi changement intérieur de vie, une orientation nouvelle de la pensée, mic sincère conversion des mœurs (u.eTzvoia). Se soumettre à ce baptême, c'était se reconnaître pécheur, jDuisque le texte sacré mentionne même une accusation, une déclaration sans doute générale et globale des fautes commises ; c'était aussi s'engager à une vie nouvelle par le sjonbole d'une purification et d'une seconde naissance: l'idée de baptême appelant l'idée d'une régénération ( Jo., III, 5). Les ablutions étaient cérémonies très familières aux Juifs ; et pour faire un prosélyte, il fallait un bain rituel, avec l'engagement de se soumettre à la Loi. Mais on voit bien que le baptême de Jean était distinct de tout ce qui avait été pratiqué jusque-là. Il était d'efficacité supérieure et donné une fois pour toutes. D inaugurait une économie plus parfaite, où la justice serait vraiment chose d'âme. A lui seul néanmoms il ne suffisait pas (Jo., I, 26 sq. ; Act., xix, 1-5). Le baptême de Jean était, comme Jean lui-même, préj^aratoire et précurseur : il disposait à cette rémission des péchés qui ne jDOuvait venir que du Seigneur ; et s'il remettait les fautes, ce n'était que moyennant les dispositions des pénitents, ex opère operantis, à la manière des sacrements de l'Ancienne Loi.
Le motif qui exige ce changement intérieur est assigné par saint Jean-Baptiste : Convertissez-vous, dit-il, car le Royaume des cieux est proche. Ce n'est pas le lieu d'exposer l'ensemble de la doctrine scripturaire sur « le Royaume des cieux » ou « le Royaume de Dieu » : deux expressions synonymes, la première étant propre à saint Matthieu. Toute l'histoire providentielle est
ordonnée à la constitution de la royauté de Dieu. Le but des choses est le règne de Dieu, tel qu'il existera dans Téternité. le Fils de Dieu s'est incarné pour aller recruter des sujets à son Père : il les lui présentera au dernier jour du monde (I Cor., XV, 24-28). De cette théocratie, l'Ancien Testament a offert l'esquisse. Dieu est le roi d'Israël, et il témoigne peu de joie lorsque le peuple lui demande de mettre à sa tête, comme chez les autres nations, un roi visible, qui le conduise au combat (I Reg., viii ; X, 19). Surtout Dieu s'irrite lorsqu'il voit Israël chercher dans les peuj^les voisins un appui qu'il ne de\Tait demander qu'à son roi invisible mais attentif et tout-puissant. Cependant, Dieu a voulu faire mieux dans la nouvelle alliance, et constituer, par l'Église, une théocratie miiverselle et permanente, vraiment céleste, spirituelle et intérieure, extérieure aussi et visible. Que de fois les prophètes l'ont annoncée ! Il y aura désormais sur terre un avant-goût de l'éternité et comme une réalisation anticipée de ces conditions futures dont parle l'ApocaUpse : « Voici la tente où Dieu habitera avec les hommes, et il demeurera avec eux, et ils seront son peuple, et lui. Dieu avec eux, sera leur Dieu » (Apoc, XXI, 3). Jean, le héraut du Fils de Dieu incarné, annonçait que ce royaume ou ce règne était là, tout proche, à portée de la main.
Il ne faisait pas de miracles, mais sa vie était sainte ; et sa mortification héroïque explique en partie la popularité dont il jouit aussitôt. Il avait été dit à Zacharie que son fils marcherait devant le Messie selon l'esprit et la vertu d'Élie. Jusque dans son vêtement, Jean rappelait lïllustre prophète : J^ir pilosus, et zona j^ellicea accinctus renihus (IV Reg., i, 8). Lui aussi portait un manteau grossier, tissé de poils de chameau, et, autour des reins, une ceinture de cuir. Sa nourriture était des plus frugales et telle que la pouvait offrir la région sauvage et pierreuse qu'on appelait le désert de Judée : des sauterelles et du miel sauvage. Les sauterelles de Palestine sont longues et fortes, grosses à peu près comme des crevettes, et, assaisonnées de certaine manière, elles en ont le goût, paraît-il ; elles constituaient souvent en Orient l'aliment des pauvres. Il y avait aussi des abeilles à foison ; elles construisaient leurs rayons dans le creux des arbres et des rochers, et la chaleur du soleil en faisait parfois ruisseler le miel : terra fluens lac et mel. On pouvait donc vivre au désert, on pouvait même s'adjoindre des disciples. De tous côtés, les
pénitents et les curieux affluaient autour de Jean : avec Jérusalem, toute la Judée, tout le pays qui avoisinait le Jourdain, Juifs de la Pérée, de la Samarie, de la Décapole. Et Jean baptisait dans le fleuve tous ceux qui consentaient à avouer leurs péchés.
Mt., III. — ' Videns auiem niultos pharisaeorum et sadducaecrum venienies ad baptismum suum, dixit eis : Progenies viperaruw, quis demonstravit vobis fugere a ventura ira? ^ Facile ergo fructum dignum poenitentiae. ^ Et ne velitis dicere intra vos : Patrem habenms Abraham. Dîco enim vobis quoniam potens est Deus de lapidibus istis suscitare filios Abrahae. ^° Jani enim securis ad radicem arborum posita est. Omnis ergo arbor quae non facit fructum bonum eiridetur, et in ignem mittetur. ^^ Ego quidem baptizo vos in aqua in poenitentiam ; qui autem post me venturus est jortior me est, eu jus non sum dignus calceanienta portare ; ipse vos baptizabit in Spiritu sancio et ignî. ^^ Cujus ventilabrum in manu sua, et permundabit aream suam ; et congre gabit triticum suum in horreum, paleas autem comburet igni inextinguibili.
Me, I. — ... Et prdedicabat, dicens : ' Ve7iit jortior me post mecujus non sum dignus procumbens solvere corrigiam calceamentorum ejus. ^ Ego baptizavi vos aqua, ille vero baptizabit vos Spi, ritu sancio.
Le, III. — ' Dicebat ergo ad turbas quae exibant ut baptizarentur ab ipso : Genimina viperarum, quis ostendit vobis fugere a ventura ira? ^ Facite ergo fructus dignos poenitentiae, et ne coeperitis dicere : Patrem habemus Abraham. Diao enim vobis, quia potens est Deus de lapidibus istis suscitare filios Abrahae. ^ Jam enim securis ad radicem arborum posita est. Omnis ergo arbor non faciens fructum bonum excidetur, et in ignem mittetur. '^^ Et interrogabant eum turbae, dicentes : Quid ergo faciemus? ^^ Respondens autem dicebat illis : Qui habet duas tunicas, det non habenti ; et qui habet escas, similiter faciat. ^^ Venerunt autem et publicani ut baptizarentur, et dixerunt ad illum : Magister, quid faciemus? ^^At ille dixit ad eos: Nihil amplius quam quod constitutum est vobis faciatis. ^* Interrogabant autem eum et milites, dicentes : Quid faciemus et nos? Et ait illis : Neminem concutiatis, neque calum-
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niam faciatis, et conienti estote siipendiis vestris. ^^ Existimante auiem populo, et cogitantibiis omnibus in cordibus suis de Joanne, ne forte ipse esset Christus, ^® respondit Joannes, dicens omnibus : Ego quidem aqua baptizo vos ; veniet autem fortior me, cujiis non sum dignus solvere corrigiam calceamentorum ejus : ipse vos baptizabit in Spirilu Sancto et igni; ^' cujus ventilabrv.m in manu ejiis, et purgabit aream suam, et congregabit triticiim in horreum suum, paleas autem comburet igni inextinguibili. ^^ Multa quidem et alia exliortans evangelizabat populo.
Saint Jean avait le discernement des âmes : sa prédication s'adajjtait aux dispositions de chaque catégorie d'auditeurs. Dans les foules qui se pressaient autour de lui, il distinguait sans peine des pharisiens et des sadducéens, amenés surtout, semblet-il, par la curiosité, la défiance, le secret désir de prendre Un prophète en défaut. Saint Paul nous a appris quelle était leur conception messianique. Les pharisiens étaient les puritains d'alors, des « séparés », des « parfaits » ; les sadducéens, des libéraux, attachés aux seuls livres de Moïse, et en possession de l'influence et du pouvoir. Ils venaient, les uns et les autres, avec leurs préjugés et leur orgueil. Alors même qu'ils s'inclinaient devant le rite baptismal, — et ce ne fut pas le fait de tous (Le, a^i, 29-30), -T— on pouvait Ure sur leurs traits ce que leur âme recelait d'hostilité superbe. Aussi la parole de saint Jean, habituellement si douce, i^rend-elle, lorsqu'elle s'adresse à eux, un caractère de sévérité singulière. Au lieu de les saluer du nom de fils d'Abraham, il les appelle des fils de serpents, une génération de vipères, à raison de leur âme tortueuse et de leur pensée meurtrière. Puis, il témoigne une surprise ironique qu'avec des dispositions comme les leurs ils aient p\x même avoir un commencement de pénitence, un mouvement de bonne ^•olonté : « Qui vous a enseigné le moyen d'échapper à la colère qui menace? Est-il vrai que Dieu a pu pénétrer, ne fût-ce qu'un instant, cette cuirasse de préjugés qui vous défend contre la grâce? A des yeux résolument fermés à la vérité, comment la lumière a-t-elle pu filtrer quand même? » Les Juifs croyaient à la colère de Dieu, mais se persuadaient trop aisément qu'elle ne frapperait que les gentils : saint Jean va les détromper. « Si vous vous projîosez Araimcnt d'échapper à la colère divine, faites donc de dignes fruits de pénitence. Que lo pénitence, dont vous prenez les li^Tées extérieures, produise
PRÉDICATION DE SAINT lEAN-BAfTlSTE 87
en vous son fruit normal, régulier : un changement d'âme. On ne dupe pas Dieu. »
Rien n'est plus direet et plus approprié que les paroles qui suivent. Rappelons-nous l'infatuation qu'avaient inspirée aux Juifs les privilèges religieux dont le Seigneur les avait prévenus. Le fait pour eux d'appartenir à la race élue, à la souche d'Abraham, les éle^■ait à leurs yeux, non pas seulement ali-dcssus de tous les hommes, mais au-dessus de toute chance d'être écartés et repoussés de Dieu. Ils avaient conscience de lui être nécessaires. Dieu avait résolu, en effet, de se servir des Juifs pour préparer le Messie ; ils avaient les solennelles promesses. Mais il était des lors accompli, le dessein providentiel en vue duquel Abraham et sa postérité avaient été privilégiés et maintenus. Il ne s'agit donc plus maintenant de se targuer de sa race, ni d se reposer sur des prédestinations fatales, ni de se dispenser du bien avec une prétention généalogique. « Ne vous avisez donc pas de dire en vous-mêmes : Nous avons pour père Abraham ! Car je vous le déclare : de ces pierres qui vous entourent Dieu peut susciter des enfants à Abraham ! » Il y a un jeu de mots entre le terme hébreu qui signifie pierre et celui qui veut dire fils. La vocation des gentils est donc annoncée dès cette première heure ; les privilèges des Juifs sont étendus au monde entier. Dieu, jusqu'ici, a patienté à cause de son Fils : dorénavant, il ne tiendra plus compte de la lignée charnelle. Il est né celui qui change l'allure accoutumée du monde juif. La main vengeresse de Dieu était jusqu'aujourd'hui suspendue ; mais maintenant la cognée menace le pied des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu.
Le ton de saint Jean est très différent devant certaines portions, mieux disposées, de son auditoire ; il les éclaire sur leurs devoirs spéciaux. Que devons-nous donc faire? lui demandaient les foules. C'est l'interrogation spontanée des âmes loyales, la demande inquiète de tous ceux qui veulent plaire à Dieu ( Act., II, 37 ; IX, 6). Saint Jean répond par un simple précepte de charité : « Que celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n'en a pas ; de même pour les ahments. » Les Juifs portaient timique et manteau ; les voyageurs avaient ordinairement deux tuniques : le Seigneur invitera ses apôtres à n'en avoir qu'une seule. Des pubhcains eux-mêmes, des collecteurs de taxes romaines, personnages assez mal famés chez les Juifs, venaient
se faire baptiser et posaient la même question : « 3Iaître, que ferons-nous? » — « N'exigez rien de plus que ce qui \ous a été prescrit par les lois, n'obligez pas à verser un surplus, une différence à votre profit. » Se présentaient aussi des soldats, et ils demandaient à Jean : « Et nous, que de^■ons-nous faire? » Peutêtre s 'agit -il de soldats juifs, accompagnant les publicains, pour aider au recouvrement, toujours difficile, de limpôt romain. Ils pouvaient être tentés de faire comjDléter par les populations tributaires, au moyen de procédés violents ou peu honnêtes, ce que leur paie avait, selon eux, dinsuffisant. « Ne violentez personne, leur dit le Précurseur, n'extorquez rien par fraude et contentez-vous de votre solde. »
Saint Jean parlait avec autorité ; l'Esjîrit de Dieu était sur lui. On de^■inait que le Messie était proche : le scejDtre n'était-il pas sorti de Juda? Le peuple, dit saint Luc, était dans l'attente, et tous se demandaient dans leur cœur au sujet de Jean : Ne serait-ce pas lui le Christ? Le Baptiste va de lui-même au-devant de cette méprise qu'il pressent et réjDond à la pensée secrète de chacun. Sa mission consiste à annoncer le Messie, à préparer les âmes à Taccueillir, à le désigner enfin. Non, proclamait-il, je ne suis pas le Clirist. Nous sommes ensemble, lui et moi, comme nos baptêmes respectifs. Moi, je vous plonge dans l'eau ; et le terme de mon baptême c'est la conversion, c'est le redressement des voies par lesquelles Dieu descend dans le cœur des hommes : un travail de déblaiement. Mais il est quelqu'un qui vient après moi, qui ne s'est pas révélé encore : il est i)lus puissant que moi. — Peut-être à ce moment, sur la rive du Jourdain, quelques-uns de ceux qui venaient de receA'oir le baptême étaient-ils occupés à renouer leurs sandales, au sortir du bain. Saint Jean prend occasion de ce menu détail pour inchner aux pieds du Messie toute sa sainteté, toute la réputation dont il jouit devant les foules : Je ne suis pas même digne de me pencher jusqu'à terre, comme l'esclave, pour délier la courroie de ses sandales. C'est lui qui vous baptisera dans l'Esprit-Saint et le feu. Au lieu de cette pureté de surface que aous donne l'eau du Jourdain, il vous plongera, lui, dans l'Esprit vivant et vivifiant, il vous donnera cette pureté profonde, cette transformation que procure le feu au métal qu'il a pénétré (Jo., m, 5-8 ; Act., i, 5).
L'imminence du discernement divin, promulguée déjà tout à l'heure sous le symbole de l'arbre qui ne porte pas de bons fruits.