‹ L'évangile de notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 33 sur 340 · LES NOCES DE CANA · texte numérisé non relu

LES NOCES DE CANA

le Seigneur ne s'est pas mépris sur le sens de l'invitation, puisqu'il ajoute : « Mon heure n'est point venue encore. » Mais tout ceci mérite explication.

Autrefois, lorsqu'il avait douze ans, l'Enfant-Dieu semblait empressé à s'éloigner des siens, pour entrer dans sa mission di- \ànc ; après dix-huit ans passés à Nazareth, on dirait qu'il y apporte quelque lenteur; et celle-là même qui s'efforçait alors de le retenir, l'incline maintenant à se révéler au monde. Car le miracle sollicité n'avait pas seulement pour dessein de venir au secours d'une détresse privée. Mieux que personne, la Sainte Vierge y voyait l'inauguration du ministère de son Fils. Elle n'ignorait pas quel devait être le terme de ce ministère : elle savait, mieux que Jean -Baptiste, que Jésus était l'Agneau de Dieu. Elle lui disait pourtant et quand même : « Vous vous devez au monde. Je ne vous retiendrai plus. Vous ne cesserez pas d'être mon Fils. Je serai toujours, en dépit des formes extérieures, plus à vous ; vous, plus à moi. Je sais bien qui vous êtes, mais eux ne le savent pas : dites-le-leur. Lorsque vous avez pris naissance dans mon sein, vous avez hâté votre venue et devancé votre heure à cause des désirs de mon âme : hâtez- vous encore... » Telle est, croyons-nous, la portée de cette requête maternelle. Elle est, en tout cas, inspirée par la compassion, par la foi, la confiance ; elle est si tendre, si mesurée, si discrète, que le nom de Fils n'est même pas prononcé, comme pour respecter jusqu'à l'extrême la liberté de ses décisions divines. Aussi, à, priori, devons-nous écarter de la réponse du Seigneur toute intention de reproche et de réprimande.

Mais ne serait-ce pas une réprimande simulée? Quelques-uns l'ont cru. Le Seigneur aurait voulu, en parlant ainsi à sa Mère, nous apprendre, à nous, que, dans l'ordre des choses surnaturelles, nous n'avons à déférer ni à l'autorité, ni aux instances de nos proches. Mais il nous semble dangereux de supposer dans l'évangile de telles scènes calculées, concertées, tout artificielles, comme si les événements réels et les paroles vraies ne suffisaient pas à notre enseignement. Et, dans l'hypothèse d'une leçon indirecte, pourquoi donc accorder le miracle? L'heure n'est pas venue, la demande est importune, et elle est exaucée quand même ! Alors, que devient la leçon? Est-ce qUe le miracle final n'autorisera pas, au contraire, toutes indiscrétions, si indiscrétion il y a? — « Non, disent d'autres exégètes, la réponse du

Seigneur ne contient aucun reproche, ni réel, ni simulé : c'est un enseignement adressé à sa Mère. » Un enseignement sur quoi? sur sa divinité ? est-ce donc qu'elle l'ignorait? Sur son indépendance dans son rôle de Rédempteur? mais il y avait dix-huit ans qu'elle en était avertie, si tant est qu'elle ait jamais eU à l'apprendre. Si l'on veut qu'en cette circonstance le Seigneur ait enseigné, accordons qu'il a voulu apprendre à sa Mère et au monde que Dieu ne peut rien lui refuser, qu'elle est toUte-puissante dans sa prière.

Éliminons d'autres interprétations moins acceptables encore. « Qu'est-ce que cela, pour vous et moi? Cela ne nous regarde pas. » Il est heureusement rare que l'audace des traducteurs se porte à de pareils excès. Bien extraordinaire aussi tel autre sens que l'on a prêté à la remarque de la Sainte Vierge : « Us n'ont plus de vin. » Cela signifierait : « Il n'y a plus rien à faire ici, allcns-nous-en. » — « Femme ! qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » est la traduction courante. Elle plaisait au docétisme des premiers siècles, qui en prenait occasion pour soutenir que la chair du Seigneur était irréelle, que Jésus n'était pas vraiment né de Marie. Mais l'évangile appelle Marie Mère de Jésus : aussi n'en dirons-nous pas davantage. Saint Augustin ayant vu dans ces paroles une démonstration de la divinité du Seigneur, et l'affirmation que, sur le terrain des œmTes miraculeuses et divines, les influences de la cliair et du sang n'avaient pas à intervenir, les Jansénistes renchérirent ; et ils abusèrent du texte évangélique afin de réduire l'honneur de la Sainte Vierge et de blâmer ses « dévots indiscrets ». Nous ne pouvons que répéter : il est faux qu'il n'y ait rien de commun entre le Seigneur et sa Mère ; il est faux que sa Mère n'ait pas à intervenir dans ses œuvres surnaturelles. La Sainte Vierge interprète si bien la pensée du Seigneur, qu'en dépit de la réponse, — ou à raison de l'accent de la réponse, — elle dit aux serv'iteurs : « Faites tout ce qu'il vous dira. » Ces paroles mêmes font bien comprendre qu'elle sait la toute-puissance de son Fils. Enfin, la réflexion du Seigneur : « Mon heure n'est pas encore venue » ne signifie rien dans l'hypothèse que nous discutons : si Notre- Dame n'a pas le droit d'intervenir auprès de son Fils, il n'y a plus de distinction de temps et d'heures : on n'ajourne pas à une date, quelle qu'elle soit, ceux qui sont simplement exclus comme incompétents.

Page 1