JESUS EXPULSÉ DE NAZARETH
OU le Seigneur lui-même, les ont ajoutés pour achever, par ce trait nouveau, le programme du ministère messianique. Les conjracti sont ceux dont la fortune a sombré, qui ne peuvent par conséquent payer leurs dettes et qu'on tient enfermés dans les ténèbres d'une prison. Chez le i^rophète, ces paroles sont placées sur les lèvres du serviteur de Jéhovah comme un message à Israël captif pour lui promettre la restauration de Jérusalem : la rentrée dans la ville sainte aura des effets analogues à ceux de Tannée jubilaire qui réparait toutes les erreurs des quaranteneuf années précédentes (Lev., xxv); la situation décrite par Isaïc est donc sj^nétrique à celle de l'Évangile. Mais ici, c'est tout le cours du ternies, à dater du Messie jusqu'à l'éternité, qui n'est qu'une année de rémission, de bénédiction, de salut.
La lecture achevée, le Seigneur roula le volume et le rendit au ministre qui le lui avait donné. Ensuite il s'assit : c'était l'attitude de l'enseignement. Tous ceux qui se trouvaient dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui. Un intense intérêt s'attachait à la personne du Seigneur, ré\élé comme prophète, comme docteur, comme thaumaturge. Il commença la glose. « C'est aujourd'hui, leur dit-il, qUe s'accomplit la parole de l'Écriture que vous venez d'entendre. » Sans douta le discours du Seigneur n'est-il raconté ici qu'en abrégé. Nous pouvons supposer qu'il parla longtemps, jDOur commenter le texte d'Isaïe et s'accréditer auprès de ses compatriotes. Et tous lui rendaient témoignage, c'est-à'dire reconnaissaient qu'il parlait bien et que sa doctrine était \Taiment belle. Les Juifs écouteront aussi saint Etienne ! Mais cette attention est trop peu, et ne suffit pas pour construire la foi. Ils étaient surjjris, continue l'évangéliste, des paroles de grâce, des paroles éloquentes et séduisantes qui sortaient de ses lè%Tres. Et ils murmuraient entre eux : « Mais, n'est-il pas le fils de Joseph? » Lui, un prophète? Lui, le Messie? Mais, nous n'y avions jamais pensé ! Il nous enseigne, lui que nous avons connu tout petit ; lui qui n'a pas étudié, qui n'a pas fréquenté les écoles des rabbis ! Voilà bien les réflexions de la médiocrité, qui n'admet pas qu'à côté d'elle il puisse y avoir autre chose que médiocrité.
Le Seigneur avait contre lui le tort d'être connu ; puis le tort d'être allé à Capharnaiim d'abord (Jo., ii, 12). Nazareth s'irrita de l'apparente préférence accordée par le Seigneur à une ville peut-être rivale, assez décriée, où les Juifs étaient en minorité,
et n'avaient même joas de quoi se bâtir une sjTiagogue (Le, VII, 5). De i^lus, il y avait eu des miracles à Cana, il y en avait eu à Capharnaûm : Nazareth seule n'avait encore rien obtenu. Était-ce d'un prophète vraiment attaché à son pays? Il est probable que l'assemblée fit remarquer au Seigneur qu'elle ne se payait pas de paroles, que la coïncidence et l'explication d'un texte prophétique, c'était trop peu pour établir une doctrine et ime mission nouvelles. Sans aucim doute, reprit le Seigneur, vous me citerez le proverbe : Médecin, guérissez-vous voUs-même. Et vous me direz : Tout ce que nous avons appris que vous fîtes à Caphaniaûm, faites-le encore ici, dans votre patrie. Un médecin se doit à lui-même, tout d'abord, la santé qu'il prétend procurer aux autres : de même vous, c'est à vos concitoyens, à tous ceux qui vous sont le plus proches, qUe vous de^^iez premièrement accorder le bénéfice de votre pouvoir miraculeux. — Ou bien le medice, cura teipsum serait un conseil adressé au Seigneur de se guérir lui-même, c'est-è-dire de sortir de l'humilité de sa condition, à force de miracles, avant de s'attribuer la mission de soulager et de guérir autrui. Quelle que soit l'explication, ce que sollicitaient les Nazaréens, c'était, à leur bénéfice, ime réédition de ce qui avait été accompli à Capharnaûm.
Je vous entends, dit le Seigneur, il -sous faut des miracles pour vous, et tout neufs. Mais un ministère surnaturel ne saurait s'incliner devant de telles injonctions. Je le vois bien, il n'y a point pour moi d'exception à la règle qui veut que nul prophète ne soit accueilli dans sa patrie. Alors le Sauveur rappelle ce qui ad\'int à Élie et à Elisée, et constate que les principes qui le guident sont ceux-là mêmes qui ont guidé les anciens. Le prophète ne s'appartient pas : il est à DieU, et Dieu l'envoie où il ^eut ; les miracles n'ont pas pour dessein de repaître la curiosité ou de calmer de petites jalousies ; ils vont à ceux que Dieu en juge dignes. En vérité, je vous le dis, les veuves ne manquaient pas en Israël, au temps d'Éhe, alors que le ciel fut fermé pendant trois ans et six mois et qu'il y eut une grande famine sur tout le pays : et pourtant, le prophète ne fut envoyé à aucune d'elles, mais bien à une veuve de Sarepta de Sidon (III Reg., xvii). Et les lépreux ne manquaient pas non plus en Israël, au temps du prophète Elisée : et pourtant, nul d'entre eux n'obtint sa guérison ; Naaman le S\Tien fut seul purifié (IV Reg., V).
JESUS A CAPHARNAUM J51
Ainsi, les miracles étaient refusés aux Nazaréens ; leurs fâcheuses dispositions étaient mises à nu. Et de même que les Juifs s'élèveront avec violence contre saint Paul enseignant que les bénédictions de Dieu vont aux gentils comme aux fils d'Israël, de même tous ceux qui se trouvaient alors dans la synagogue furent remplis de colère, en entendant les paroles du Seigneur. Ils se levèrent pour le chasser de cette ville qu'il ne reconnaissait pas pour sa patrie. A5^ant formé cercle autour de lui, ils le conduisirent sur le sommet de la colline où était construite leur cité, afin de le jeter dans im des précipices voisins. Mais Jésus, passant au milieu d'eux, s'en alla. Il ne suffit pas de supposer que la majesté de sa personne et la fermeté de son regard imposèrent à ces furieux : car alors comment expliquer que cette attitude ne les ait pas retenus plus tôt? Il faut admettre ou bien que le Seigneur se soit rendu in^âsible à leurs yeux, ou bien qu'il ait paralysé leurs mouvements, comme il le fit un instant à Gethsémani (Jo., xviii, 6).
Mt., IV. — ^^Et relicta civitate Nazareth, venit et hahitavii in Capharnaum maritima, in finibus Zabulon et Nephthalim ; ^^ ut adimpleretur quod dictum est per Isaiam prophetam : ^^ Terra Zabulon, et terra Nephthalim, via maris trans Jordanem, Galilaea gentium : ^^ populus qui sedebat in tenebris vidit lu^ein magnam ; et sedentibus in regione umbrae mortis, lux orta est eis. ^' Exinde coepit Jésus praedicare et dicere : Poenitentiam agite ; appropinquuvit enim regnum caelorum.
Me, I. — 1* ... praedicans evangelium regni Dei, ^^ et dicens : Quoniam impletum est tempu^, et appropinquavit regnum Dei ; poenitemini, et crédite evangelio.
Repoussé de Nazareth, Jésus dit adieu à la patrie de son enfance et vient se fixer définitivement à Capharnaum, sur la rive occidentale et presque au nord de la mer de Tibériade, aux confins de Zabulon et de Nephthali. Saint Matthieu, selon sa coutume, n'omet pas de signaler que cette détermination du Seigneur réalise une fois de plus la prophétie et accomplit les paroles d'Isaïe (ix, 1-2). A l'époque de Phacée, roi d'Israël (734), la portion septentrionale avait été fort maltraitée par l'invasioD
babylonienne : le prophète lui promet une revanche et une consolation : « Terre de Zabulon et terre de Nephthali, région de la mer au delà du Jourdain, Galilée des gentils : le peuple assis dans les ténèbres a vu une grande lumière, et sur ceux qui étaient assis dans la région et à l'ombre de la mort une lumière s'est levée. » C'était un incomparable privilège qu'obtenait la GaHlée, province perdue, éloignée du centre, séparée de la Judée par la Samarie, d'entendre la voix du Sauveur et de recueillir une part si large de son ministère. Par cette région septentrionale passait la route de Babylonie et de Syrie vers Tyr, Sidon et la Méditerranée, les caravanes marchandes, tout le trafic de l'Asie avec l'Europe. Aussi, la population galiléenne était-elle très mêlée, comprenant beaucoup de gentils : Galilaea gentium. De toutes les villes de Galilée, Capharnaum, à raison de sa situation même, était celle qui offrait au Seigneur le plus de facilités pour atteindre à la fois Juifs et gentils et répandre la grande lumière aperçue par le prophète. La Proxàdence tire ainsi parti du peu d'accueil de la Judée et de Nazareth, Plus tard, ce sera Une disj^osition de même nature qui portera vers les gentils la prédication apostolique.
De Capharnaum, comme d'un quartier général, le Seigneur répand son enseignement dans toute la Galilée. Nous remarquerons la ressemblance qui règne entre la prédication du Précurseur et celle du Messie. C'est, de part et d'autre, la même recommandation : la pénitence, et le même motif de pénitence : l'approche du Royaume de Dieu. Cette fois, c'est Dieu en personne qui apporte et proclame la bonne nouvelle, message et messager tout ensemble. Le temps est accompli, dit le Seigneur ; c'est-à-dire la préparation est terminée, l'éducation historique du monde achevée. Le Royaume de Dieu, le règne de Dieu est loroche. Nous avons dit plus haut en quoi il consiste : c'est l'Éghse ou l'humanité nouvelle. Ce règne est d'abord intérieur, constitué par l'établissement de Dieu, non plus dans le Saint des Saints, mais dans le sanctuaire intime de l'âme et dans la vie de chacun. Il n'est besoin que de se convertir, de renoncer aux dispositions d'autrefois, et de croire à l'évangile, c'est-à-dire de l'accepter comme une parole et Une assurance divines. Et le Seigneur songe aussitôt aux pacifiques conquérants de ce royaume.
LES QUATRE PREMIERS rÈCHEURS D'HOMMES 153
Mt., IV. — ^^ Amhulans autetn Jésus juxta mare Galilaeae, vidit duos jratres, Simonem, qui vocatur Petrus, et Andream fratrem ejus, mittenies rete in mare : erant enim piscatores. ^® Et ait illis : Venite post me, et faciam vos fieri piscatores hominum. ^o At illi continuo, relictis retihus, secuti sunt eum. ^^ Et procedens inde, vidit alias duos jratres, Jacohum Zebedaei, et Joannem fratrem ejus, in navi cum Zebedaeo pâtre eorum, reficientes retia sua; et vocavit eos.'^^ Illi autem statim, relictis retihus et pâtre, secuti sunt eum.
Me, I. — ^^ Et praeteriens secus mare Galilaeae, vidit Simonem et Andream fratrem ejus mittentes retia iti mare ; erant enim piscatores. ^' Et dixit eis Jésus : T^enite post me, et faciam vos fieri piscatores hominum. ^^ Et protinus, relictis retihus, secuti sunt eum. ^^ Et progressus inde pusillum, vidit Jacohum Zehedaei et Joannem fratrem ejus, et ipsos componentes retia in navi ; ^^ et statim vocavit illos. Et relicto pâtre suo Zebedaeo in navi cum mercenariis, secuti sunt eum.
Pierre et André, Philippe et Nathanaël, Jean et i^eut-être Jacques avaient déjà fait connaissance avec le Seigneur et répondu à un premier appel. Ils accompagnaient assez habituellement leur Maître. Mais dès qu'ils se trouvaient en Galilée, à proximité du lac poissonneux, ces disciples galiléens s'en retournaient à leurs occupations familières, qui leur procuraient de quoi vivre. Et le Seigneur, sachant trop bien que l'éducation surnaturelle est œuvre de continuité, veut les garder maintenant auprès de lui de façon plus suivie. Il est sorti de la petite demeure où habite sa I\Ière ; il se promène sur les bords du lac de Génésareth, ou mer de Galilée, ou mer de Tibériade, — une cUve immense, de sept cents pieds au-dessus du niveau de la mer, traversée et alimentée, du nord au sud, par les eaux du Jourdain. Jésus aperçoit des visages bien connus : c'est Simon, — celui qui est appelé Pierre, — c'est André, le frère de Simon. Ils jetaient leurs filets dans la mer. Le terme grec de saint Marc (x;jL<piPxXlovTa;) fait image : on voit le grand filet sur les épaules de Pierre, puis le mouvement d'éventail qui le déploie dans la mer pour emprisonner les poissons. Lui et son frère, ils étaient pêcheurs de profession, comme le remarquent les évangélistes. Ils continueront : le Seigneur leur en donne l'assurance : « Suivez-moi et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes. » C'était toute une parabole en
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peu de mots. Les cœurs étaient bien disposés, les vocations préparées déjà. On s'explique que les deux frères n'hésitent pas à abandonner leurs filets dans les barques et se mettent aussitôt à la suite du Sauveur. Quelques pas plus loin, Jésus rencontre deux autres frères, Jacques et Jean. Avec leur père Zébédée et des ouvriers à gages, ils étaient dans une barque occupés à réparer leurs filets, à en renouer les mailles brisées. Le Seigneur répète aussitôt son invitation. Jacques et Jean laissent là sans retard leurs filets, leur barque, leur père avec les ouvriers, et s'attachent plus étroitement au Seigneur.
Me, I. — 21 Et ingrediuntur Capharnaum ; et statim sahhatis ingressus in synagogam, docebat eos.^^ Et stupebant super doctrina ejus ; erat enim docens eos quasi potestate?n habens, et non sicut scribae. ^^ Et erat in synagoga eorum homo in spiritu immiindo, et exclamavit, ^^ dicens : Quid nobis et tibi, Jesu Nazarene? venisti perdere nos? scio qui sis, Sanctus Dei. ^^ Et comminatus est ei Jésus, dicens : Obmutesce, et exi de honiine. ^^ Et discerpens eum spiritus immundus, et exclamans voce magna, exiit ab eo. ^' Et mirati sunt omnes, ita ut conquirerent inier se, dicentes : Quidnam est hoc? Qiiaejiam doctrina haec nova? quia in potesiate etiam spiritibus immundis imperat, et obediunt ei. ^s Et processit rumor ejus statim in omnem regionem Galilaeae.
Le, IV. — 3^ Et descendit in Capharnaum, civitatem Galilaeae, ibique docebat illos sabbatis. ^^ Et stupebant in doctrina ejus, quia in potestate erat sermo ipsius. ^^ Et in synagoga erat homo habens daemonium immundum, et exclamavit voce magna, ^^ dicens : Sine, quid nobis et tibi, Jesu Nazarene? venisti perdere nos'i scio te quis siSy Sanctus Dei. ^^ Et increpavit illum Jésus, dicens : Obmutesce, et exi ab eo. Et cum projecisset illum daemonium in médium, exiit ab illo, nihilque illum nocuit. ^^ Et factus est pavor in omnibus, et colloquebantur ad invicem, dicentes : Quod est hoc verbum, quia in potestate et virtute imperat immundis spiritibus, et exeunt? ^' Et divulgabatur fama de illo in omnem locum regionis.
Le Seigneur et ses disciples sont rentrés à Capharnaum, « ville de Galilée », dit saint Luc, parce que, sauf la mention rapide du verset 23, c'est la première fois qu'il a l'occasion d'en parler. Le