GUERISON DE LA BELLE-MÈRE DE SIMON
Les textes de saint Marc et de saint Luc sont formels ; c'est au sortir de la sjniagogue, et aussitôt après le miracle qui vient d'être raconté, que le Seigneur et ses apôtres se rendent chez saint Pierre, pour prendre leur repas. Le premier évangéliste a donc été fidèle à son procédé de composition, qui consiste à grouper les éléments jiar analogie. Il passe sous silence la guérison du démoniaque, peut-être parce qu'elle eût déconcerté l'ordre qu'il voulait maintenir dans son exposé ; il en fournira d'ailleurs ensuite des équivalents. Chez saint Marc, il y a une grande précision dans la désignation des personnages qui accompagnent le Seigneur : Simon et André, Jacques et Jean ; l'évangéhste a recueilli les souvenirs personnels de saint Pierre. Simon et André habitaient ensemble à Capharnatim : in domurn Simonis et Andreae. Nous savons par saint Jean (i, 44) qu'ils étaient de Bethsaïde. Mais les deux affirmations se peuvent aisément concilier : soit j^arce que Bethsaïde était la cité d'origine, Capharnaûm le lieu où ils s'étaient installés ; soit que Bethsaïde n'ait été qu'un entrepôt où se concentrait tout le produit de la pêche, et comme un faubourg maritime de Capharnaûm. Les deux frères étaient-ils venus habiter dans la maison de leur commune belle-mère, Jonas, leur père, s'étant remarié? Saint Pierre avait-il pris femme à Capharnaûm, et la demeure de sa belle-mère était-elle considérée comme la sienne propre? Il est difficile de se décider pour l'une ou l'autre hypothèse. On ne saurait établir, à l'aide de la seule expression socrus Simonis que saint Pierre était ^"raiment marié. Les protestants mettent pourtant un acharnement réel à le démontrer. Le mariage n'est pas une honte ; et le Seigneur a pu prendre ses apôtres dans la condition où ils se trouvaient, sans que le mariage devînt dès lors obligatoire pour le prêtre. Mais enfin pourquoi cette belle-mère de Simon ne serait-elle pas la seconde femme de son père? Le texte de la I'"^ aux Corinthiens (ix, 5), invoqué souvent comme décisif, mentionne simjDlement la chrétienne que les apôtres juifs avaient jorès d'eux, surtout pour les aider dans leUr ministère auprès des femmes. Quant à la fille de saint Pierre, Pétronille, elle n'est vraisemblablement que sa fille sjjirituelle.
La belle-mère de saint Pierre était tourmentée d'une forte fièvre, et même ahtée. On avertit aussitôt le Seigneur que la maîtresse de maison est souffrante et on lui demande de s'intéresser à elle. Il vient, la voit, s'incline vers elle, ordonne à la
fièvre ; et, prenant la malade par la main, la soulève doucement de dessus sa couche : la fièvre la quitte à l'instant. Un accès de fièvre laisse d'ordinaire après lui des traces de malaise et de langueur. Mais ici, le Seigneur restitue même les forces que la fièvre avait épuisées : la miraculée était debout ; on eût dif qu'elle n'avait rien éi)rouvé ; elle servit à ses hôtes le repas du sabbat, préparé la veille, selon l'usage.
« Le soir étant venu », — « quand le soleil fut couché », précisent saint Marc et saint Luc. Tout ce passage est d'autant plus intéressant qu'il nous donne de façon continue l'emploi d'une joui^ée du Seigneur : l'enseignement dans la synagogue, la délivrance du possédé, la guérison de la belle-mère de Pierre, le repas, puis, le soir venu, la scène que nous allons lire. Rappelons-nous comment les Juifs mesuraient les jours. Selon ce qui est dit dans la Genèse, la journée juive commençait par la nuit : le repos du sabbat commençait donc le vendredi soir, pour se terminer le lendemain, au coucher du soleil. Or, c'était une opinion commune que guérir activement, et même miraculeusement, en un jour de sabbat était chose interdite par la Loi : l'évangile nous fournira bientôt un exemple de cette exégèse rabbinique. Le peuple, dont le Seigneur n'a pas encore élargi les idées et qui api^artient tout entier à l'éducation da ses docteurs, attend le soir et la fin du sabbat pour corduire ou porter à Jésus tout ce que Capharnaum et les environs comptent dinfirmes et de démoniaques. Et ils étaient multitude ; une théorie sans fin de toutes les misères humaines, suites du péché ou vexations directes du diable, de qui l'empire s'exerçait alors sans contrainte. Toute la ville, dit saint Marc, était rassemblée devant la porte de Pierre, — parce que chez Pierre habitait Notre- Seigneur Jésus-Christ. Et ceci est symbolique. La maison de Pierre est toujours celle où demeure Dieu ; c'est là seulement que se peuvent opérer certaines guérisons.
Le Seigneur sortit. Successivement, il imposait les mains à chacun de ces malheureux, et les délivrait ; un mot lui suffisait pour expulser les démons. Tous étaient guéris. Les esprits mauvais, chassés par la vertu du Seigneur, s'écriaient, comme l'avait fait, le matin même, le possédé de la synagogue : « Vous êtes le Fils de Dieu ! » Mais, ici encore, Jésus leur défendait avec autorité de parler ainsi ; car ils savaient, ajoutent saint Marc et saint Luc, qu'il était le Christ, — ce qui peut s'entendre d'une
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science imparfaite et partiellement encore conjecturale. Il répugnait au Seigneur, disions-nous naguère, de recevoir témoignage d'ime bouche impure. Mais le \Tai motif de cette défense est peut-être différent. Après avoir contraint le diable de sortir et de confesser la vérité, le Seigneur lui impose silence afin de contenir l'enthousiasme populaire qui voulait un roi, un Messie national, et de lui-même se fût porté à un mouvement séditieux. Il y a là aussi une leçon morale : celle de la mesure tranquille et humble selon laquelle les œuATCs surnaturelles doivent être exercées.
La multitude des miracles accomplis rappelle à saint Mattliieu un passage bien connu d'Isaïe, emprunté à ce grand chapitre LUI oi!i il est dit du IMessie souffrant : « Nous l'avons regardé comme frappé de Dieu pour une faute personnelle, mais de fait il portait nos infirmités, il s'était chargé de nos douleurs. » La citation grecque de saint Matthieu reproduit plus exactement le sens de l'hébreu que celui des Septante, où nous lisons : « C'est lui qui porte nos péchés et qui souffre pour nous. » Mais comment l'évangéliste a-t-il pu adapter à une circonstance où le Seigneur élimine maladies et souffrances un texte prophétique où il est dit que le Seigneur les a prises sur lui? Remarquons-le : le texte cité par saint Matthieu ne signifie pas nécessairement que le Seigneur a pris sUr lui nos faiblesses, mais qu'il les a éUminées et emportées. Il est d 'ailleurs possible, selon la doctrine de saint Paul aux Hébreux (ii, 9, 14-18), d'attacher et de mesurer à la souffrance rédemptrice du Seigneur l'efficacité de son pou^•oir miraculeux et bienfaisant. In eo enim in quo passus est ipse et tentatus, potens est et eis qui tentantur auxiliari.
Me, I. — 35 ]^i diluculo valde surgens, egressus ahiit in desertum locum, ihique orahat. ^^ Et prosecutus est eum Simon et qui cum illo erant. ^' Et cum invenissent eum, dixerunt ei : Quia omnes quaerunt te. ^^ Et ait illis : Eainus in proximos vicos et civitates, ut et ibi praedicem ; ad hoc enim veni.
Le, IV. — ^2 Facta autem die, egressus ihat in deseHum locum, et turbae requirebant eum, et venerunt usque ad ipsum ; et detinebant illum, ne discederet ab eis. ^^Quibus ille ait : Quia et aliis civitatibus oportet me evangelizare regnum Dei ; quia ideo missus sum.
Le Seigneur passa probablement le reste de la nuit dans la maison de saint Pierre. Le lendemain, de très bon matin, il se lève, se retire dans la solitude pour prier. Simon et les autres disciples se mettent à sa reeherehc un peu plus tard. Ils connaissaient déjà ses habitudes ; ils le trouvèrent et lui dirent : « Tout le monde vous chcrehe ! » Il faut lire le chapitre vi de saint Jean, afin de reconnaître le sentiment complexe du peuple galilécn. Il entrait dans son enthousiasme de la curiosité, de la reconnaissance, l'attrait du nouveau et de l'extraordinaire, une puérile avidité du miracle. D'après saint Luc, nous voj'ons que les foules parviennent, après les disciples, jusqu'au Seigneur ; elles l'entourent et s'efforcent de le retenir. Quel contraste entre l'attitude de Nazareth et celle de Capharnaum ! Mais sa mission est étendue : « Il y a d'autres villes en Gahîée que Capharnalmi ; il faut leur porter la bonne nouvelle, à elles aussi ; il faut leur annoncer le Royaume de Dieu. Ce n'est pas seulement de miracles qu'il s'agit, mais d'une vérité et d'une doctrine à réi^andre. Car c'est pour cela que j'ai été envoyé », dit le Seigneur. Et, selon l'original de saint Marc, il ajoute pour ses apôtres : « Allons ailleurs, dans les bourgades voisines (la Vulgate a traduit le terme unique de saint Marc par deux mots : vicos et civitates), afin d'y prêcher aussi, puisque c'est pour cela que je suis sorti », « que j'ai été envoyé », exi^Mque saint Luc. Cette doctrine n'attend pas, c mme celle de Platon, qu'on la vienne chercher : elle se met en marche elle-même et vient frapper à la porte de chacun.
Mt., IV. — 23 ^i circuihat Jésus totam Galilaeam, docens in synagpgis eorum, et praedicans evangelium regni, et sanans omnem languorem et omnem infirmitatem in populo. ^4 Et ahiit opinio ejus in totam Syriam ; et ohtulerunt ei o?nnes maie habentes, variis languoribus et tormentis comprehensos, et qui daemonia habehant, et lunaticos, et paralyticos ; et curavit eos. ^5 Et secutae sunt eum turbae multae de Galilaea et Decapoli, et de Jerosolymis, et de Judaea, et de trans Jordanem.
Me, I. — ^® Et erat praedicans in synagogis eorum et in omni Galilaea, et daemonia ejiciens.
Le, IV. — 4* Et erat praedicans in synagogis Galilaeae.