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LE DISCOURS SUR LA MONTAGNE

Il faut comparer le « discours sur la montagne » que nous donne saint Matthieu, aux chapitres v, vi et vu, avec le discours rapporté par saint Luc, dans la seconde partie de son chapitre VI. En dépit de certaines divergences, le parallélisme paraît flagrant. De part et d'autre, le plan général est celui-ci : les qualités de ceux qui entrent dans le Royaume de Dieu, leurs devoirs, le jugement qui prononcera sur leur vie. Mais saint Matthieu est beaucoup plus étendu que saint Luc. Des enseignements qui chez le premier se rattachent au discours sur la montagne se trouvent disséminés çà et là chez le second, par exemple l'oraison dominicale (Le, xi, 1-4). De plus, saint Matthieu nous parle d'un discours sur la montagne, saint Luc d'un discours in loco campestri, ce qu'on traduit ordinairement « dans la plaine ». Nous pourrions observer que l'expression grecque s'appliquerait aussi bien à un plateau élevé, assez vaste pour contenir la multitude. Il y a sans doute la réflexion connue de saint Ambroise : « les infirmes ne sauraient monter sur les hauteurs » ; encore faut-il remarquer qu'un plateau peut être fort accessible, surtout à des démoniaques, qui ne redoutent guère une ascension. Saint Matthieu nous dit simplement que le Seigneur gra^-it « la montagne » ; ce terme peut désigner une colline, ou bien un haut plateau, ou même tout un groupe montagneux. Il est possible que la tradition, encore vive à l'époque de l'évangéliste, rappelât aux contemporains, sans qu'il fût besoin d'une désignation plus précise, la montagne consacrée par de graves événements de la vie du Seigneur : choix des Douze, sermon des Béatitudes. Aujourd'hui encore, il est une colline, entre Caphar-

naûni et Tibériade, qui a gardé ce nom des Béatitudes ; mais la tradition ne date apparemment que du moyen âge. Chez saint Matthieu enfin, nulle indication précise de date ; tandis que saint Luc, avec raison, croyons-nous, i^lace ce discours à une période qui suit le choix définitif des apôtres.

Il est \Taisemblable que le Seigneur ait profité de la première heure de son ministère galiléen afin de développer la doctrine du Royaume des cieux et d'enseigner aux foules en quoi consistait cette révolution rehgieuse, alors surtout que les préjugés courants portaient à le méconnaître. Néanmoins, l'ensemble du discours, tel qu'il est domié dans saint Matthieu, ne représente pas un enseignement élémentaire : il suppose des auditeurs préparés à l'accueillir. Il n'est pas jusqu'au iDarallèle, jusqu'à l'évident antagonisme entre le Seigneur et les pharisiens, entre leur chétive justice et la justice nouvelle, qui n'accusent une période assez avancée déjà du ministère galiléen. Enfin l'étendue même du discours chez saint Matthieu permet de douter qu'il ait été prononcé en une seule fois : on ne donne pas tout d'un trait, même à un auditoire préparé, un si large et si universel enseignement. L'hypothèse la plus plausible est celle-ci : le Seigneur a dû revenir plusieurs fois, dans sa prédication, sur certains éléments de doctrine qui étaient plus essentiels, qui étaient ordonnés de la même façon et soudés dans sa pensée, qui ne pouvaient être redits trop souvent, et qui même n'avaient accès à l'intelligence de ses auditeurs qu'à la condition d'être répétés ; et tandis que saint Luc s'est préoccupé de rattacher les enseignements aux circonstances liistoriques qui les ont fait naître, saint MattliieUj lui, tout en reproduisant dès le début de son récit Un thème familier au Seigneur, l'a grossi de divers affluents de doctrine qu'il trouvait dans ses documents et ses souvenirs.

Le procédé de composition de saint Matthieu est d'ailleurs bien connu : il groupe et coordonne les éléments similaires. Les Béatitudes formant la portion la plus remarquée de la prédication du Messie, il les reproduit tout d'abord et au complet, et les fait suivre d'autres enseignements caractéri:5tiques (v, vi, vu) ; puis, seront décrits l'oeuvre et les principaux miracles du Seigneur (viii, ix) ; puis la mission des apôtres (x) ; nous verrons naître ensuite le confht entre le Seigneur et les pharisiens (xi, XII ) ; enfin les paraboles et la conclusion du ministère en Galilée (xm, xiv). Le discours sur la montagne s'adresse de façon spé-

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cialc aux disciples de Jésus, à ceux qui sont groupés autour de lui et dont il veut faire ses r.pôtres et ses ambassadeurs ; mais sans exclusion prononcée contre aucun de ceux qui comijosent son vaste auditoire. A la fin du discours (Mt., vu, 28-29), on remarque que la conclusion est large, universelle, comme l'intention même du Seigneur. C'est donc une sjTàOpse de la doctrine évangélique que nous trouvons ici. Nous assistons, sans l'appareil effrayant des foudres et des tonnerres, à une promulgation semblable à celle du Sinaï. Au fond, c'est le commentaire et l'exacte mise au point de la parole prononcée par saint Jean- Baptiste et par le Seigneur lui-même, et dont la Judée entière avait déjà retenti : le Royaume des cieux est tout proche, il est arrivé.

Mt., V. — - 1 T'idens autem Jésus turbas, ascendit in montem ; et cum sedisset, accesserunt ad ewn discipuli ejus. ^.Et aperiens os siium, docebat eos, dicens : ^ Beati pmiperes spiritu, quoniain ipsorum est regnuni caelorum. "* Beati mites, quoniain ipsi possidebunt terrayn. ^ Beati qui lugent, quoniam ipsi consolahuntur. ^ Beati qui esiiriunt et sitiunt justitiam, quaniam ipsi saturabuntur. ' Beati miséricordes, quoniam ipsi misericordiam consequentur. ^ Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt. ^ Beati pacifici, quoniam filii Dei vocabuntur. ^^ Beati qui persecutionem patiunfur proptcr jusiitiam, quoniam ipsorum est regnum caelorum. ^^ Beati estis cum maledixerint vobis, et persecuti vos fuerint, et dixerint omne malum adversum vos mentientes, propter me : ^^ gaudete et exultaie, quoniam merces vesira copiosa est in caelis ; sic enim persecuti sunt prophetas qtti fuerunt ante vos.

Le, VI. — 20 £^ ipse, elevatis oculis in discipulos suos, dicebat : Beati pauperes, quia vestrum est regnum Dei. ^^ Beati qui nunc esuritis, quia saturabimini. Beati qui nunc fletis, quia ridebitis. 22 Beati eritis cum vos oderint homines, et cum separaverint vas, et exprobraverint, etejecerint nomen vestrum tanquam malum propter Filium hominis. ^3 Gaudete in illa die, et exultate, ecce enim mei'ces vestra multa est in caelo ; secundum Jiaec enim faciebant prophetis patres eorum. 2* Verumtamen vae vobis divitibus, quia habetis consolationem vestram. -^ Vae vobis qui saturati estis, quia esurietis. Vae vobis qui ridetis nunc, quia lugebitis et flebitis. ^e j^ae

cum henedixerint vohis homines ; secundum haec enim faciebant pseudoprophetis patres eorum.

A la vue des foules qui se pressent pour l'entendre, le Seigneur est descendu du sommet de la montagne où, selon saint Marc et saint Luc, il a choisi les Douze : il se trouve sur une vaste croupe ou une sorte de plateau ; les disciples sont tout près de lui, au premier plan. C'est vers eux qu'il lève les yeux, dit saint Luc, c'est à l'intelligence apostolique qu'il confie tout d'abord la vérité surnaturelle, avec charge de transmission et d'interprétation officielle ; c'est à eux que s'applique à la lettre un grand nombre des enseignements du Seigneur, surtout dans la rédaction de saint Luc : néanmoins, l'un et l'autre évangéliste laissent bien entendre que le Seigneur s'adresse à toute âme de bonne volonté. On nous dit d'abord à quelles conditions le Roj^aumc de Dieu se réalise en nous et devient nôtre ; ce sera le ^aortrait authentique du disciple de la Loi nouvelle. Chose remarquable : c'est de bonheur que l'on nous parle en premicrlieu. Et c'est i^récisément ce que tous souhaitent miiquement : (( Quel est l'homme qui veut la vie et désire des jours heureux? » demande saint Benoît, avec le Psaume xxxiii. Et chacun s'empresse de répondre, comme dans la règle monastique : « C'est moi ! » Dès lors, voici les dispositions intérieures qui nous feront entrer dans la région du vrai bonheur. Ne regardons pas à leur caractère très imprévu : les exigences du Royaume de Dieu bravent, il est vrai, la pensée commune, elles démentent les idées courantes ; mais qu'importe, pour ceux qui croient en Dielz.

«Bienheureux les pauvres. » C'est la richesse qui crée une différence extérieure entre les hommes. La vie, le manger, le boire, le vêtement et, comme conséquence, l'attitude générale d'un homme dans le monde, tout cela est défini par sa fortune. L'argent est principe de puissance et d'action universelle. Israël, comme toute société, était distribué en deux classes : les riches, les pauvres. Les premiers sont les heureux du siècle : ils portent beau, leur allure est fière et souveraine. Les pauvres, en style biblique, ce sont les humbles, les petits, les méprisés, les délaissés, les inaperçus, ceux qui ne font point figure. Souvent l'Ancien Testament s'est préoccupé d'eux et leur a promis l'assistance particulière de Dieu : Quia liherahit paupcrem a potente, et pauperem cui non erat adjutor ; parcet pauperi et inopi, et animas pau-

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