‹ L'évangile de notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 52 sur 340 · LES BÉATITUDES · texte numérisé non relu

LES BÉATITUDES

peru7n salvas jaciet (Ps, Lxxr, 12-13). Bienheureux les pauvres, dit à son tour le Seigneur, — • les pauvres par l'esprit, précise saint Matthieu. Cela ne veut pas dire : heureux les pauvres d'esprit, c'est-à-dire les ignorants et les sots. S'agit-il des pauvres à qui l'esprit de Dieu a inspiré la pauvreté? ou bien de ceux qui ont eu, comme le philosophe Cratés, assez d'esprit pour comprendre que la richesse est une servitude, et qui ont voué toute leur vie à la pauvreté volontaire? Sans exclure aucune explication orthodoxe, nous croyons que le sens obvie et naturel est celui-ci : bienheureux ceux qui sont vraiment humbles. Dieu ne béatifie point la pauvreté matérielle : on n'est pas riche ou pauvre à son gré. Mais comme les formes extérieures de la pauvreté sont matière à contrefaçon, le Seigneur, afin de déjouer toute hyi30crisie, dit : pauperes spiritu ; non les humbles de simulation et d'apparence, mais les humbles de réalité, de cœur, d'esprit. Bienheureux êtes-vous, pauvres, parce que le Royaume des cieux est à vous, il vous apjDartient dès maintenant. C'est à vous que vient le roi du ciel. Les humbles n'ont rien, ne désirent rien ; ils sont vraiment pauvres. Non, ils sont vraiment riches : « Comme n'ayant rien et cependant possédant tout », dira l'Apôtre (II Cor., vi, 10). Au cœur de chacun d'eux, la joie de l'éternité est constituée déjà. Et pour ceux qui écoutaient le Seigneur sur la montagne, le Royaume des cieux, c'était l'ensemble complexe et mystérieux des bénédictions qu'apportait au monde le règne messianique. Les humbles dans leur humilité possèdent un titre irrécusable à cet héritage du Christ, et les humbles seuls. Notre-Dame avait proclamé cette loi providentielle, dès la première heure de l'Incarnation : Deposuit patentes de sede et exaltavit hwniles ; esurientes implevit bonis et divites dimisit inanes.

Saint Matthieu énUmère huit béatitudes, saint Luc quatre seulement, les l^e, 3e^ 4e et 8e de saint Matthieu. Il faut noter que ces béatitudes ne désignent pas différentes catégories de personnes, mais les conditions intérieures moyennant lesquelles chacun de\4ent membre du nouveau Royaume. Au fond, ce n'est peutêtre qu'une seule disposition psj'chologique, mais présentée dans chaque béatitude sous un angle spécial et sous une forme doucement i^rogressive. — « Bienheureux les doux. » Les humbles n'ont pas de pouvoir ; leur condition chétive les expose à l'oppression. Que de fois l'Ancien Testament est-il obligé de recommander aux

juges, trop facilement prévaricateurs, le resj^ect des petits, de la veuve et de l'oriDhelin ! Lorsque le roi du royaume nouveau a été prédit par Isaïe, le prophète a dit de lui : « Il ne jugera point d'après ce qui tombe sous les regards, et il ne i^rononcera j^oint d'après ce qui frappe les oreilles ; mais il jugera les petits avec équité et fera droit aux humbles de la terre » (Is., xi, 3-4). Mais ici, le Seigneur va jdIus loin : par un solennel démenti aux coutumes du siècle, il proclame le bonheur des doux et des humbles, ainsi que leur récompense spéciale : « Ils posséderont la terre. » Le Psaume xxxvi avait dit déjà : « Ceux qui espèrent dans le Seigneur auront la terre en partage... Les doux posséderont la terre et goûteront une abondance de paix... Les justes posséderont la terre et y habiteront à jamais, »

Comment ceux qui sont doux posséderont-ils la terre? Nous avons lu quelque part qu'ils posséderont et la terre qui les porte, et la terre qu'ils jDortent, et la terre qu'ils espèrent, terram quam terunt, terram quam gerunt, terram quam sperant. Alors que, habituellement, ce sont les forts et les violents qui emportent tout, désormais c'est aux doux que sera soumis le monde. Il y a une contagion de la douceur qui dompte même les bêtes féroces : on dit que les hons respectent les enfants. C'est vers les doux qu'ira même la richesse de ce monde. Et nous ne pouvons nous empêcher de songer à cette puissance terrieime de l'ordre monastique, que les siècles avaient constituée lentement en faveur des humbles et des pauvres volontaires : comme si toute richesse, même matérielle, tendait de son propre poids à retourner vers Dieu. — Les doux seront maîtres chez eux, maîtres de leur corps : terram quam gerunt. Leur douceur conjurera les secousses, les révoltes, les retours offensifs de la sensibilité : elle éliminera tout ce que le péché a laissé en nous de malade ou d'impur. Il existe une affinité singiihère et comme une sorte de parenté entre la douceur et la ijureté. Aussi l'Église nous faitrclle chanter :

Virgo singularis,

Inter omnes mitis.

Nos culpis soluios

Mites fac et castos. ,

Et pourtant il semble que le sens véritable et rigoureux de l'expression « posséder la terre », qui re^"ient souvent dans la Bible, soit celui de l'entrée dans la vraie terre promise, dans le

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