LES BÉATITUDE
royaume messianique, du temps et de l'éternité. Les doux ont un droit réel à cet héritage ; aussi le texte original signifie-t-il : posséder par droit dhéritage. Remarquons en passant la forme symbolique et imprécise sous laquelle sont exprimés les biens étemels, et combien le ton et l'expression sont adajjtés à des Juifs, appropriés aussi à corriger dans leur esprit toutes les limitations, tous les préjugés que leur avait inspirés l'éducation des scribes. Le Seigneur réforme sans bruit les idées courantes ; il habitue le peuple à une conception plus exacte du caractère et du rôle du Messie.
La troisième béatitude poursuit la pensée des deux premières. Les i^auvres, les petits, les méprisés, n'ont point de part aux joies d'ici-bas. Mais, dira quelqu'un, pourquoi cette expression « ceux qui i>lcurent »? Nous pourrions obser\-er d'abord que les langues sémitiques manquent souvent de nuances : elles procèdent par ^-oic d'affirmations nettes, un peu crues, laissant au lecteur intelligent le soin de prendre les mots selon leur acception convenable. En voici deux exemples. Dieu dit par Malacliie (i, 2-3), et sa parole a été citée par l'Apôtre (Rom., ix, 13) : « J'ai aimé Jacob, mais j'ai haï Esaii. » Ce n'est pas que le Seigneur ait réellement détesté Esaû, mais on veut dire qu'il a eu de la prédilection pour Jacob et qu'il a aimé Esaii moins que son frère. De même, dans la (îenèse (xliii, 34), il est rapjjorté que les frères de Joseph, avec Benjamin, lors de leur second voyage en Egypte, furent reçus à la table de Joseph : biberuntque et inebriati sunt cum eo ; ce qui, entendu matériellement et à la lettre, signifierait : ils burent et s'enivrèrent avec lui ! Ceux qui pleurent ne sont pas seulement ceux qui versent des larmes, mais au sens premier et littéral, ceux-là mêmes dont nous ont parlé les deux premières béatitudes, ceux qui, conscients de leur i^etitesse et de leur pauvreté, sont en proie à l'anxiété ; l'inquiétude, le souci du pain quotidien les suivent habituellement. Leur part de bonheur est petite. On ne leur voit jamais cette joie épanouie et large des heureux de la terre. Dans la pensée du Seigneur, ceux qui pleurent, ce sont tous les hommes, riches ou pauvres, que les mondains regardent comme privés de la joie, ou comme ennemis de la joie, à raison même de la gravité de leur^ie et de leur morale austère. Et nous entendrons plus tard le Seigneur répéter aux siens : « En mérité, en vérité, je vous le dis : vous serez dans l'affliction et les larmes, tandis que le monde se réjouira ; vous
connaîtrez la tristesse, mais cette tristesse se changera en joie » (Jo., XVI, 20).
Ils seront consolés, Dieu leur réserve une compensation digne de sa tendresse. Aussi bien, les aspérités mêmes de leur vie les guident; elles leur sont Une invitation à placer ailleurs qu'icibas le centre de gravité de leur âme. Il est naturel de se retirer d'une région reconnue inhabitable. Détachés du monde, ils deviennent ainsi libres d'aller vers Dieu et de s'attacher à lui. Et ils sont heureux déjà : Quasi tristes, semper autem gaudentes (II Cor., VI, 10). Ce sont même, au fond, les seuls vraiment heureux : et leur physionomie extérieure en témoigne. On voit maintenant pourquoi nous avons cru devoir atténuer ou plutôt élargir la signification de cette expression : ceux qui pleurent. De même qu'il ne s'agit ici que d'humilité vraie et intérieure, de pauvreté spirituelle, il n'est aussi question que d'une tristesse dont l'origine est surnaturelle. Ainsi nous avons réservé une place, dans cette béatitude, à ceux qui n'ont et ne désirent aucune satisfaction mondaine, et de qui pourtant la vie n'est que joie profonde : eux aussi pleurent parfois, mais c'est de trop de bonheur.
« Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice. » Comprenons d'abord ce que c'est que justice. Volontiers, nous rappellerions que la vie, selon des philosophes, a pour condition première une adaptation, une sorte de coordination harmonieuse du vivant avec certaines conditions données. Plus cette adaptation est étendue et parfaite, plus la vie est puissante. Lorsqu'il y a, pour un germe vivant, accord entre ce qu'il est et les circonstances d'humidité, de chaleur, de climat, du sol où il a été jeté, c'est alors que sa vie se développe en entier. Il est en état de justice, d'ajustement exact. Transportons ce concept dans l'ordre de choses qui nous occui^e. La justice a toujours été considérée en Judée comme une équation entre la \\q de l'homme et la volonté de Dieu, telle que celle-ci avait été formulée aux jours de l'Alliance. La justice prêchée par le Seigneur sera encore adaptation et équation entre notre volonté et la volonté divine. Il ne s'agira plus d'une conformité extérieure et rituelle, d'une justice de façade ou de minuties, mais bien d'une adhésion intime, d'un acte vital et profond. Aussi ne pourra-t-on jamais s'applaudir, comme le pharisien, du résultat acquis, et s'y reposer. Cette justice devient la nourriture et le breuvage de notre être moral. Et de même que dans l'ordre naturel notre vie ne se maintient