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et ne se développe qu'à la condition que nous mangions souvient et, nous assure la biologie, toujours ; de même l'âme du chrétien aime la justice comme on aime les aliments qui nous font vivre. « Ma nourriture, a dit le Seigneur lui-même, est d'accomplir la volonté de celui qui m'a envoyé. » La quatrième béatitude vise donc les âmes uniquement désireuses de conformité à la volonté de Dieu ; non contentes d'éliminer toute œuvre et toute disposition en désaccord avec lui, elles cherchent la loyauté, la vérité absolue de la vie, l'unité de pensée, de vouloir et d'action avec Celui qui les meut intérieurement. « Car ils seront rassasiés. » L'avidité des inondains ne sera jamais comblée ; il ne leur restera de leurs fausses joies qu'amertume et dégoût, regret et remords ; mais ceux qui ont faim et soif de justice, d'union étroite avec le Seigneur, ceux-là seront rassasiés, au delà de tout ce qu'ils peuvent pressentir. Dieu n'attendra même pas l'éternité pour donner à leur cœur plus d'allégresse qu'il n'en peut contenir. La béatitude est accordée déjà au désir.
Nous arrivons au milieu des béatitudes. Il semble bien que les quatre premières de la série sont unies ensemble comme des degrés successifs, et qu'elles ont un caractère commun d'élimination, d'affranchissement. Elles apijlaudissent à l'évanouissement de ce qui fait le bonheur selon le monde, et la quatrième paraît avoir consommé la séparation d'avec toutes les joies inférieures pour attacher l'âme à un seul désir, à la faim et à la soif du Royaume de Dieu. On dirait que dans l'intervalle de la quatrième à la cinquième, il s'est passé un fait qui assure un caractère positif aux béatitudes suivantes, et que l'âme puise dans un trésor secret tout le bien qu'elle va réaliser désormais. L'égoïsme est éliminé. Maintenant l'âme est en parenté avec toute misère. Elle prélève sans fin sur sa richesse débordante pour faire des heureux autour d'elle. « Bienheureux les miséricordieux. » Nous devons prendre le mot miséricorde dans toute l'étendue de son acception. C'est la compassion affectueuse, la bienveillance qui s'incline vers toute souffrance et tout chagrin. C'est aussi la charité active qui s'emploie à adoucir, à aider, à calmer par l'aumône siDirituelle ou. matérielle la détresse que nous trouvons autour de nous. C'est surtout la disposition au pardon, l'oubli facile de toutes les injures ; oubU d'autant plus aisé que rien ne saurait atteindre l'âme chrétienne lorsqu'elle se tient fixée dans son centre. Nul ne peut nous nuire vraiment, parce que nul ne peut
toucher à Dieu, ni toucher à notre âme, ni toucher au hen qui existe entre elle et Dieu. Il n'y a jamais motif à rancune ni à un souvenir amer. Nous n'avons pas d'ennemis. Au fond, notre seul ennemi, c"est nous-même, lorsque nous nous éloignons du Seigneur.
La sixième béatitude est celle des cœurs purs. Nous devons bien l'entendre. Trop souvent, elle est limitée à l'exclusion des fautes grossières. Il est clairj pourtant, qu'il ne suffit pas, pour voir Dieu, d'avoir retranché de soi toute tendance impure ; on dit même, et avec raison, que le Seigneur déteste l'orgueil plus encore que l'impureté. Les béatitudes sont à double fin : elles démentent et les préjugés mondains et les préjugés des Juifs. Ce n'est plus de pureté extérieure et légale, dit le Seigneur à ces derniers, qu'il est question aujourd'hui. Il ne s'agit plus d'apphquer scrupuleusement les formules familières aux scribes : « Ne prenez pas ceci, ne goûtez pas cela ! » (Col., ii, 21). Il est vraiment trop simple de se laver les mains, de se purifier le corps entier par des ablutions multiples, de faire j^asser dans l'eau les plat--, les coupes et toute la vaisselle (Mt., xv, 1-20 ; xxiii, 23-28). Désormais, l'absence des souillures légales {emundatio carnis, Hebr., ix, 13) doit faire place à la pureté intérieure et morale. Il s'agit de préparer en nous le sanctuaire du Dieu vivant.
Mais encore, en quoi consiste cette pureté? Un métal est pur lorsqu'il y a chez lui absence d'alUage, élimination des scories, évanouissement de tout ce qui n'appartient pas à son unité et à sa parfaite simphcité. De même, la pureté morale est la disparition de tout compromis avec ce qui est dangereux, égoïste ou personnel. C'est l'adieu donné à ce qui n'est pas la substance de notre vie spirituelle, à tout ce qui ne se réclame pas de la foi, de Tespérance, de la charité. C'est la sainte et jalouse virginité de l'âme, se traduisant dans notre activité tout entière et jusque dans la sensibilité. Il faut s'arrêter devant cette béatitude : elle est incomparablement aimable. Est-ce qu'elle ne résume pas toutes les autres? C'est la béatitude de la délicatesse, et, répétons-le, de la virginité. Elle est très étroitement liée à la mortification des sens, et en particulier de la vue. La plus rapide, la plus inoffensive des expériences, croit-on, mais aussi la plus périlleuse, se trouve dans le regard. Bienheureux ceux qui ne regardent rien, qui ont immolé toute curiosité, et qui ont perdu souci de voir ou d'être vus ; ceux qui réservent leur regard pour la beauté du
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Seigneur lorsqu'elle se manifestera. Ils en jouissent déjà ; les cœurs jîurs, et eux seuls, font dès ici-bas connaissance avec Dieu. llappelons-nous que les quatre dernières béatitudes ont un caractère de plénitude et de rejaillissement. Cela est manifeste pour la septième. Le Seigneur a béatifié déjà la douceur et la miséricorde ; mais les pacifiques ajoutent quelque chose à toutes les conditions reconnues jusqu'ici. Ce ne sont pas seulement des paisibles et des compatissants ; ce sont des hommes qui font la paix, qui sèment la paix autour d'eux : Homines divites in virtute, pulchritudinis stiidium habentes, pacificantes in domihus suis (Eeeli., xliv, 6). Grâce à Dieu, le bien, autant au moins que le mal, a son mfluence, et tout homme est ime force d'orientaion. Le Royaume des cicux nous est révélé comme un séjour de paix avec Dieu, de 2>aix avec le prochain, de paix avec soi : tranquillité dans l'ordre et subordination à Dieu. Le roi de cet empire nouveau est im roi pacifique ; il n'a apporté la guerre et le glaive que contre les éléments de désordre et de division. Mais les pacifiques ne seront pas seulement citoyens de ce royaume, l'évangile ne dit même plus d'une façon voilée, comme pour les doux, qu'ils posséderont en héritage la terre promise ; il les appelle les fils de Dieu : fiîii Dei vocahuntur. Non seulement on leur donnera le nom de fils, mais ils seront en réalité tout ce que ce nom signifie (I Joan., iir, 1). Non seulement ils seront tels, mais ce sera visible aux yeux de tous. Il y aura dans toute leur vie, même extérieure, quelque chose de souple, d'aisé, de docile, qui leur viendra de Tinfluence et de la motion secrète de l'Esprit du Père et du Fils : Quicuînque enim Spiritu Dei agimtur, ii suni filii Dei (Rom., vni, 14). Nous reconnaissons la relation que soutient la béatitude des pacifiques avec la j)lénitude de la vie surnaturelle.
La huitième béatitude semble j^lus inattendue que les autres. Des hommes qui se retirent du monde, diminuent d'autant les âpretés de la concurrence terrestre et renoncent à toute rivalité, des hommes de miséricorde et de paix, qui ne font que du bien, comment pourraient-ils avoir quelque chose à craindre? Ils n'entrent en confht avec personne, ils sont inoffensifs : pourquoi les poursui\Tait-on? On les aimera, sans doute ; tout au plus les négligera-t-on : mais quel motif pourrait-on avoir de les haïr ? Et pourtant l'histoire nous a appris que les hommes supportent -difficilement un esprit qui n'est pas le leur et surtout des prin-
cipes supérieurs à leurs principes. Alors il y aura des persécutions, endurées « pour la justice », à raison du seul attachement de i^lusieurs à Dieu et à sa volonté. La haine du bien et de Dieu peut sembler inexi^licable, mais elle sera ; il y aura des gens qui ne seront poursuivis et molestés que pour leur vertu, à cause de celui qu'ils représentent et qu'ils servent. Les prétextes ne manqueront jamais, d'ailleurs, aux persécuteurs ; et ce sera au nom de la justice elle-même ou de la loi que les justes auront à souffrir : « L'heure vient, dira plus tard le Seigneur, où quiconque vous fera mourir s'imaginera offrir un sacrifice à Dieu » (Jo., XVI, 2).
Mais comment expliquer la béatitude attribuée aux persécutés? C'est que la souffrance n'est qu'une étape d'un instant ; c'est que la promesse divine est telle qu'elle efface toute crainte : « Il n'y a nulle proportion entre les souffrances du temps présent et la gloire future qui sera manifestée en nous » ( Rom., viii, 18). Mais la huitième béatitude a une autre acception encore. Remarquons qu'elle est conçue, au point de vue de sa récompense, absolument comme la première ; dans l'un et l'autre cas, il est dit : « Car le Royaume des cieUx est pour eux. » Il n'y a de bonheUr qu'à s'attacher à DieU ; et nous devons considérer comme une bonne fortune tout ce qui nous porte vers lui. Déjà, les trois premières béatitudes avaient été pour nous comme une mise en demeure de désirer la justice et de nous tourner vers la source de l'unique vraie joie. Or, voici qu'au terme des béatitudes positives, nous rencontrons une précaution divine de même nature. Dieu est tellement jaloux de nous garder j^rès de lui qu'il sème l'amertume sur tout ce que notre pauvre cœur pourrait chercher hors de lui. Il crée autour de nous la haie épineuse des persécutions, afin que nulle tentation ne nous vienne de nous appuyer et de nous reposer sur les choses créées. C'est une coalition universelle contre nous. Mais tout, même l'ennemi, devient ainsi l'auxiliaire de Dieu. « La crainte et l'épouvante ont fondu sur moi, chantait le Psalmiste, et les ténèbres m'ont enveloppé. Alors j'ai dit : Qui me donnera des ailes comme à la colombe, afin que je m'envole et m'établisse dans la paix ! » (Ps. Liv, 6-7).
Les paroles qui suivent, en saint Matthieu, ne sont pas une nouvelle béatitude, mais le développement de la dernière, avec un dessein de transition, avec Un souci d'api^lication personnelle
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aux apôtres. Ce même développement constitue la quatrième béatitude chez saint Luc. Le Seigneur a jugé bon d'insister, à raison de l'excellence de cette béatitude, parce qu'elle est la plus assurée, et aussi la moins tolérable. Vous serez heureux, vous êtes heureux, lorsque la haine des hommes s'acharne contre vous, lorsqu'ils vous maudissent et vous persécutent, lorsqu'ils vous excommunient, lorsqu'ils sèment contre vous toutes sortes d'imputations mensongères, qu'ils rejettent votre nom comme infâme. Supportez tout cela à, cause de moi, à cause de votre appartenance au Fils de l'homme. On vous traite comme on m'a traité. Le disciple n'est pas au-dessus du maître; pourquoi vous étonner de partager mon sort? (cf. Jo., XV, 18 ; XVI, 4), Au lieU de vous étonner, ce jour-là, vous tressaillerez de joie (Act., v, 41) : parce que votre récompense sera grande dans les cieux. Il s'agit tout à la fois et du royaume définitif de l'éternité, et du royaume tel qu'il se trouve déjà réalisé sur terre. « Je surabonde de joie dans toutes les tribulations, » disait quelqu'un qui avait compris cette doctrine et enduré la persécution (II Cor. ; Rom., v, 3-5 ; viii, 35-39 ; etc.). La souffrance du disciple est comme le supplément et l'achèvement de celle du Maître (Col., i, 24).
Aussi bien, la loi est universelle : successeurs des prophètes, vous aurez le sort des prophètes. La gloire et le bonheur de la créature, c'est d'être à DieU à ce point que Dieu puisse user d'elle souverainement et, sans crainte de contestation ni de révolte ni même de surjjrise, porter jusqu'à l'extrême toutes les exigences de son jDouvoir absolu. Or, les apôtres succédaient aux prophètes, ils héritaient de leurs fonctions ; ils devaient achever cette œuvre d'élargissement qui a\'ait été la mission des prophètes et réaliser ce qu'ils avaient promis. Ils entraient ainsi en participation de la condition des i^roj^hètes, devant Dieu et devant les hommes. La rivalité est fatale entre le bien et le mal ; l'humanité est à l'image de l'homme ; la lutte intime du bien et du mal en chacun se traduira dans la vie sociale. Comme les pères ont persécuté les prophètes, les enfants persécuteront les héritiers des prophètes. Le Seigneur parle de toutes ces choses avec tranquillité, avec une sorte de négligence, comme s"il disait : ce n'est rien, ne sortez jjas, jDOUr si peu, de votre paix et de votre joie. Et il s'adresse aux apôtres, sans doute, mais en même temps à tout chrétien. La loi est pour tous la même : « Tous ceux