‹ L'évangile de notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 56 sur 340 · LES APOTRES, LUMIERE DU MONDE · texte numérisé non relu

LES APOTRES, LUMIERE DU MONDE

à tout danger et à toute menace. La tentation, alors, c'est le libéralisme, la disposition d'esprit qui nous fait composer avec la persécution, la faiblesse secrète qui nous fait réduire la "sérité à cette proportion chétive où elle cessera d'être un scandale pour le monde et un péril pour nous. Or, la doctrine et la fonction des apôtres ne sont pas des biens personnels, sur lesquels ils aient qualité pour consentir des concessions. On laisse conclure au monde qu'une doctrine n'est point di\'ine lorsqu'il semble loisible aux hommes de la réduire, de l'humilier à leur gré. Apôtres et chrétiens, ^'oUs êtes le sel de la terre ; gardez-vous de vous affadir ! Dès lors que vous n'agirez plus sur le monde pour en limiter la corruption, ce sera le monde qui agira sur vous. Le sel s'affadit dans l'eaU ; il se souille dans la poussière.

Et la conséquence est double ; elle atteint Dieu, elle atteint l'apôtre lui-même ou le chrétien. Elle atteint Dieu, qui avait eu confiance, qui comi^tait sur son ministre pour transformer le monde. In quo salietur? Nous ne traduisons pas : « Avec quoi salera-t-on ? » au sens impersonnel ; mais bien : « Qui lui rendra sa saveur? » Comment guérir, s'il est volontairement malade, celui-là même, celui-là seul à qui l'on avait confié l'office de guérir? Le plan diWn est comme déconcerté. Et il y a déchéance pour celui qui se dérobe à Dieu. Le Seigneur lui avait donné action sur le monde : en désertant son œuvre, il perd sa raison d'être ; il n'a plus de titre à exister. On ne sait jdIus qu'en faire. Ce n'est plus qu'un être de rebut, inutile, encombrant. Il est nuisible même ; gardcz-^'ous de le répandre sur une terre féconde ; il la rendrait stérile. Les anciens semaient du sel sur les villes maudites, afin de signifier qu'elles ne se relèveraient jamais. Celui qui s'est dérobé à Dieu n'est bon qu'à être jeté sur les chemins, comme un sel affadi, jsour être foulé aux pieds des hommes et des bêtes.

« Vous êtes la lumière du monde. » C'est le Seigneur qui est la Vie et la Lumière ; mais c'est le Seigneur encore qui donne aux siens d'être, par la communion avec lui, ^■ie et lumière. Observons la nature des métaphores employées pour dessiner la mission des apôtres et des chrétiens. On ne leur dit pas : Vous êtes la foudre ! On leur dit : Vous êtes le sel, une substance active, qui fait le bien sans violence ; vous êtes la lumière, une puissance bienfaisante, mais douce, aimable, et qui agit silencieusement.

— « Une ville ne peut demeurer cachée, lorsqu'elle est située sur une montagne. » Des commentateurs, qui aiment à ^'oir le Seigneur puiser dans les circonstances extérieures, dans le spectacle de la nature environnante, la matière et l'occasion de son enseignement, ont supposé que, de la montagne des Béatitudes, on apercevait, sur un des contreforts de l'Antiliban, soit la ville de Séphet, soit la bourgade de Thabor. L'hypothèse n'est pas invraisemblable. On peut croire, pourtant, que la jjcnséc du Sauveur se jDorte plutôt vers la prophétie d'Isaïe (ii, 2) et de Michée (iv, 1) : « Et il arrivera, dans les derniers jours, que la montagne de la maison du Seigneur sera affermie au sommet des montagnes, élevée au-dessus des collines, et tous les peuples afflueront vers elle. » La cité que Dieu a placée à dessein sur la montagne, afin qu'elle fût visible de partout, ne saurait échapper aux ycUx. Sa fonction, sa raison d'exister, c'est d'être visible, nécessairement ^-isible, et d'attirer vers elle, vers sa grande clarté, les hommes égarés hors de leur chemin. Le rôle de la lumière est d'appeler à soi ; et c'est pour cela que, dans une maison, lorsqu'on allume une lampe, on ne la met pas sous le boisseau, on ne la coiffe pas sottement d'un vase opaque ; mais on la place sur le chandelier, de sorte qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la demeure. La fonction des apôtres et des fidèles, en d'autres termes, la fonction de l'Église, VTaie théophanie, est d'agir sur ceux qui sont dehors et sur ceux qui sont dedans.

De même donc, poursuit le Seigneur, que la lumière avertit et guide ceux qui sont dans la maison ; de même, la lumière de votre doctrine, aj^puyée par une vie conforme à vos enseignements, doit briller aux yeUx des hommes. Non pas que nous devions briller dans le dessein que les hommes nous admirent, ni que nous agissions jamais comme en spectacle et sur la scène, pour être vus. Il n'est guère de disjDosition p\\is périlleuse qUe d'agir avec un certain parti jjris d'édifier ; elle conduit facilement à l'hypocrisie. Mais c'est chose légitime de nous détourner du mal par crainte de malédifier. Notre vie est ordonnée par notre conscience et par le devoir d'être, dans la pratique, ce que nous sommes en réalité. La traduction exacte de ce passage, comme le remarquait autrefois déjà saint Grégoire, est celle-ci : Que la lumière que vous êtes brille aux yeux des hommes, de telle sorte que, voyant vos bonnes œuvres, ils rendent hommage à celui qui en est le principe, l'agent i^rincipal, et le terme : votre Père

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céleste. C'est lui 'qui remporte les victoires ; même en nous couronnant, Dieu ne couronne que ses dons.

Mt., V. — ^^ Xolite putare quoniam veni solvere legem aut prophetas : non veni solvere, sed adimplere. ^^ Amen guippe dico vohis, donec transeai caeluin et terra, iota iinuni aut tinus apex non praeterihit a lege, donec omnia fiant. ^^ Qui ergo solverit unum de mandatis istis minimis, et docuerit sic homines, minimus vocabitur in regno caelorum ; qui autem jecerit et docuerit, hic magnus vocabitur in regno caelorum. "^^ Dico enim vohis, quia nisi ahundaverit justitia vestra plus quam scribarum et pharisaeorum, non intrabitis in regnum caelorum.

Entre les versets 16 et 17, il n'y a d'autre liaison que la pensée constante du « Royaume des cieux ». Jusqu'à la fin du chapitre, le Seigneur se présente comme le législateur définitif ; il détermine sa relation personnelle avec l'économie ancienne et, par voie de conséquence, la relation des siens avec la Loi mosaïque et ceux qui la représentent.

A voir l'hostilité que la S}aiagogUe opjDosait au Seigneur, on eût pu croire qu'il n'était qu'un révolté, prétendant que tout commence avec lui, et faisant table rase de tout ce qui l'a précédé. Il n'en est rien : « Ne pensez pas que je sois venu annuler la Loi ou les Prophètes », les deux grandes divisions de l'Écriture Sainte, la matière des lectures liturgiques. Il n'y a ni rupture ni conflit entre les deUx Alliances. Dieu est l'auteur de toutes deux. « Je suis venu non pour annuler, mais pour achever. » Ne traduisons pas adimplere par accomplir. Encore que le Seigneur, nous le savons, ne se soit pas dérobé à l'accomplissement de la Loi de Moïse , en cette circonstance cependant il nous expose sa fonction propre de législateur ; il vient donner la perfection, l'achèvement à, une chose di-s-ine, volontairement incomplète, ébauche providentielle de la grande réalité future. Il ne faut pas s'étonner que le peuple juif, à l'origine, ait ressemblé beaucoup aux autres peuples, et sa religion elle-même, en certains détails cultuels, aux autres rehgions. Il en est ainsi de tous les germes ; primitivement ils se distinguent peu l'un de l'autre ; ils ne se différencient que lorsque leurs types arrivent à, maturité. Les imperfections de la religion juive commençante étaient exigées

par l'infériorité morale du peuple. On ne parle pas calcul et analyse à, un enfant (Gai., iv, 1 sq.). Ce qu'il y avait d'incomplet dans la Loi, d'étroit et de matériel dans son accomplissement, fut corrigé déjà partiellement par les prophètes, qui eurent mission de préparer le cliristianisme aU sein même du judaïsme. Et lorsque vint le Seigneur, il ^'int pour « réaliser » ; la grande nouveauté qu'il ajiporta, ce fut lui-même, selon le mot de saint Irénée {Contra haereses, 1. IV, ch. xxxiv) ; il \\xvt joorter à sa perfection souveraine le Royaume de Dieu sur terre, cette théocratie non seulement extérieure, mais intérieure, non seulement nationale, mais individuelle et personnelle à chacun, dont l'Ancien Testament n'était que l'inchoation.

Nous savons déjà combien le Seigneur a montré de déférence envers la pensée et la volonté de son Père, contenues dans l'économie mosaïque. L'homme est si enclin à pousser jusqu'à l'extrême le principe de très réelle liberté que le cliristianisme apportait au monde ! L'apôtre de cette liberté, saint Paul, était obligé d'assigner des limites, celle de la charité et celle de la décence, aux interprétations désordonnées de ceux qui s'affranchissaient outre mesure et qui, de l'abrogation de certaines dispositions de la Loi, concluaient à l'élimination de toute loi. Il était contraint de leur dire : « Tout m'est permis, sans doute, mais tout n'est pas expédient ; tout m'est permis, mais tout n'édifie pas » (I Cor., X, 22-23). Le conflit redoutable engagé entre les tenants du judaïsme et le christianisme naissant devait entraîner plus d'un fidèle au delà des bornes de la prudence ou de la 'V'érité. Et comme pour prévenir tout malentendu, le Seigneur relève la dignité de la Loi et le caractère sacré de l'Ancien Testament. Il y avait dans la Loi des éléments de doctrine, qui subsistent ; une portion morale, qui est éternelle ; et la portion cérémonielle, annulée, par le christianisme, avait elle-même sa signification et son sjanbolisme. « En mérité, je vous le dis, jusqu'à ce que passent le ciel et la terre, aussi longtemps que durera le monde, pas un iota, pas un trait de lettre contenu dans cette Loi ne passera, jusqu'à ce que tout soit accomiili. » Ce que le grec appelle Viota correspond peut-être à Viod, la petite lettre de l'alphabet araméen ; Vapex, xspaîa, est le détail de structure qui distingue certaines lettres du même alphabet des lettres qui leur ressemblent. Tou!; ce que DieU a voulu prédire et préparer j^ar la Loi se réalisera ; le monde ne finira pas avant que Dieu n'ait accompli, jus-

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