LA CHARITÉ FRATERNELLE
tion : le tribunal local, le tribunal plénicr, le jugement de Dieu même ou la géhenne du feU. A ces trois degrés correspond une sorte de hiérarchie des crimes. Mais, dans Thypothèse du Seigneur, quel que soit le tribunal, la sentence est toujours la même : la peine de mort ; il n'y a de différence qUe dans l'intensité et l'ignominie du supplice. Le tribunal local infligeait la mort par le glaive, le sanhédrin, par la lapidation; enfia les crimes plus graves étaient châtiés par le feu : soit que le Seigneur intervînt directement, soit que le sanhédrin condamnât au feu de la géhenne, vivants ou lapidés, les impies notoires ou scandaleux. Observons enfin qu'elles sont d'ordre tout spirituel, les juridictions auxquelles le Seigneur va renvoyer successivement trois catégories de fautes.
Le Maître divin ne se borne pas à proscrire la violence et le meurtre ; il veut atteindre le mal dans sa racine même. Il ne s'agit plus aujourd'hui d'une justice extérieure, consistant Uniquement dans l'exercice ou dans l'omission d'actes qui se voient. Il s'agit de supprimer, au fond du cœur de tout citoyen du Royaume, jusqu'au germe de l'homicide; de spiritualiser, pour ainsi dire, le « Vous ne tuerez point ». Il ne faut pour cela que ruiner l'aversion secrète qu'un homme nourrit contre son frère. « Je vous le dis, moi : quiconque a de la haine contre son frère sera punissable par le jugement, » N'entendons pas Virascitur au sens de Timpatience, ni de l'irritation, ni même simplement d'un mouvement rapide de colère. Mais celui qui hait volontairement est homicide dans son cœur; et nul homicide, écrira saint Jean, ne possède en soi la vie éternelle (I Joan., m, 15). Cette faute sépare de Dieu ; elle voue à la mort spirituelle celui qui hait. Haïr les enfants de Dieu est incompatible avec la charité envers Dieu.
Encore, ajoute le Seigneur, n'est-il pas nécessaire, pour que le coupable mérite d'être déféré à un tribunal plus sévère, que la haine intérieure se traduise par le meurtre : une man.festation extérieure moins offensive suffit pour cela : « Celui qui dira à son frère, en termes de mépris : Racci, homme de rien, sera justiciable du sanhédrin. » Il va de soi que ce qui fait la gravité de cette injure, c'est le sentiment de haine qui vient d'être proscrit. Ce serait, en effet, restituer le i^harisaïsme qu'isoler la manifestation verbale de la tendance intérieure dont elle provient ; et il serait à coup sûr exagéré de décréter la mort éter-
nelle j^our une injure rapide, lancée sans préméditation, quel que soit d'ailleurs le sens exact du terme méprisant : Raca. Ce passage évangéliqUe devient inintelligible, si nous omettons de sous-entendre, ici et dans les trois cas proposés, l'idée d'une haine secrète, inspirant et soutenant l'acte extérieur.
Le Seigneur poursuit : Celui qui dira à son frère, toujours sous l'influence de la haine : « Vous êtes un fou, » sera justiciable de la Géhenne du feu. Il y avait, au sud de Jérusalem, une vallée dite « d'Himiom » ou « du fils d'Hinnom » (d'où le nom de Géhenne), trop célèbre dans l'histoire du peuple d'Israël. C'est là que les Juifs s'étaient livrés jadis au culte de Moloch ( Jer., xix), sacrifiant leurs enfants et les faisant passer par le feu. Le saint roi Josias, comme il est raconté au IV^ livre des Rois (xxiii, 10), n'eut d^autre ressource que de faire souiller cette vallée, de la profaner au point de vue légal, en y jetant des immondices avec les corps des suppliciés, et d'y constituer une sorte de bûcher permanent. Pour le lîeujîle, la Géhenne de^dnt l'image de l'enfer. Elle devait être la vallée du jugement ; les aj^ocalypses juives ont beaucoui3 spéculé à, son sujet. Dans la série graduée des châtiments de la Loi, la Géhenne du feu était le châtiment suprême ; c'était l'excommunication atteignant le coupable jusqu'au delà du supplice. Cette sé^'érité absolue était réservée aux sacrilèges, aux contemi^teurs de Dieu. Et jjour bien comprendre comment, dans le christianisme, l'équivalent d'une peine aussi grave peUt être décerné à l'insulte : Fatue, il faut se souvenir, non seulement que la haine est toujours sous-entendue, mais encore que le terme de « fou » a parfois, dans l'Ancien Testament, la signification d'impie (Deut., xxxii, 21 ; Ps. xiii, 1). Il constitue alors la plus grave des injures. C'est une sorte d'excommunication, un souhait de Géhenne à celui que poursuit notre aversion, puisque nous le considérons comme un athée, comme un sacrilège. Et voici que, par un juste retour des choses, notre propre châtiment est précisément celui-là même que nous api^elons sur autrui.
Tel qu'un sage médecin, le Seigneur s'est efforcé tout d'abord de conjurer la maladie, de ruiner, dans l'âme du chrétien, jusqu'au germe premier de la division ; j^uis, supposant que la division s'est produite quand même, ou du moins que le hen de la charité s'est relâché, il en A-ient à la thérapeutique. Il prescrit, dans les quatre versets qui suivent, un saint empressement à éhminer tout ce qui peut s'opposer à la parfaite fraternité. Le Seigneur