LA LUMIÈRE INTÉRIEURE
La vie et la lumière auraient dû, par une pénétration progressive, s'emparer des régions même inférieures de notre nature : quel désordre y régnera, lorsque non seulement la lumière n'y pénétrera plus, mais qu'elle se retirera de l'œil lui-même ! L'âme, avec toutes ses activités, sera plongée dans la nuit, dès lors que la conscience, l'intention habituelle, appartiendront aux choses de ce monde et non point aux divines réalités. La doctrine rappelée ici est celle de la parfaite virginité du cœur, dont nous parlions en expliquant le Beati mundo corde. C'est dans la mesure où on la comprend qUe l'on est \Taiment chrétien.
Mais il existe toujours de prétendus sages pour proposer un moyen terme, une concihation. « L'enthousiasme et la doctrine, disent-ils, sont choses distinctes ; nous ne pouvons pas W\Te dans l'exagération continue ; n'y aurait-il pas moyen de composer un peu, de doser notre christianisme d'éléments moins sévères? Il est si pénible de n'être jolus du monde et de romjDre en \dsière avec lui ! » Le Seigneur écarte résolument ce dualisme (cf. Le, XVI, 13). La loi de notre vie, c'est la simplicité, c'est l'unité ; et cette loi découle très naturellement de la notion de nos rapports avec notre Père céleste. « Nul ne peut ser\'ir deux maîtres. » Sans doute nous pouvons concilier dans notre conduite pratique des œuvres bien différentes, et nous prêter successivement à plusieurs directions de détail : on sujjpose qu'elles ne sont pas incompatibles. Mais lorsqu'il s'agit d'une ajDpartcnancc complète (So'jAc'js'.v), d'un attachement absolu, la concihation cesse d'être possible. On ne saurait simultanément appartenir à deux tendances divergentes : il faut choisir. Vous ne pouvez à la fois avoir votre trésor aU ciel et sur la terre. On peut bien essayer une entente ; mais elle n'est pas solide : les deux maîtres sont trop jaloux. Qu'arrivera-t-il? En dépit de toutes les tentatives de compromis, notre ^'ie finira par s'en aller dans une direction déterminée. De ces deUx maîtres qui, impérieusement, réclament notre fidélité entière, nous aimerons l'un, nous haïrons l'autre ; à raison de la prévalence intérieure de nos dispositions, nous obéirons à l'un, nous négligerons l'autre. Et le Seigneur en ^aent à l'apphcation directe : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. » Mammon (un mot d'origine chaldéenne), c'est l'idole de la richesse, c'est l'argent. Mammon est le Dieu du monde. La richesse est le moyen Universel. On peut tout acheter avec elle : les plaisirs, le luxe, les consciences. Celui qui possède l'argent possède le monde ;
l'argent est une sorte de dieu. H gouverne les États, il décrète la guerre et la paix ; il a les souverains pour sujets, parce qu'ils sont ses débiteurs. Le premier ser^dteur de Mammon est celui qui le possède. Il n'y a pas de tjrran tel que lui : il ne laisse de repos ni jour ni nuit. C'est à la condition d'être affranchis en esprit de toute richesse créée que nous pourrons appartenir à Dieu et le servir : Beati pauperes spiritu. Tout nous ramène aux Béatitudes.
Mt., VI. — -^ Ideo dico vohis : ne solliciti sitis animae vestrae quid manducetis, neque corpori vestro quid induamini. Nonne anima plus est quant esca, et corpus plus quant vestimenium? 26 Respicite volatïlia caeli, quoniam non serunt, neque victuni, luque congre gant in horrea; et Paiei- tester caelestis pascit Ula. Nonne vos magis pluris estis illis? ^^ Quis autem vestruni cogitans potest adjicere ad staturam suam cubitum unum? ^^ Et de vestimento quid solliciti estis? Considerate lilia agri quomodo crescunt : non laborant, neque ne?it. ^^ Dico autem vohis, quoniam nec Salomon in omni gloria sua coopertus est sicut unum ex istis. ^° Si autem foenum agri, quod hodie est et cras in clihanum niittitur, Deus sic vestit, quanto magis vos, modicae fidei! ^^Nolite ergo solliciti esse, dicentes : Quid manducahimus, aut quid bibemus, aut que operiemur? ^^ Haec enini omnia gentes inquirunt. Scit enim Pater vester quia his omnibus indigetis. ^^ Quaerite ergo primum regnum Dei et justitiam ejus, et haec omnia adjicientur vobis. ^* Nolite ergo solliciti esse in crastinum. Crastinus enim dies sollicitus erit sibi ipsi : suffîcit diei malitia sua.
Le, XII. — ^^Dixitque ad discipulos suos : Ideo dico vobis : nolite solliciti esse animae vestrae quid ma^tducetis, neque corpori quid induamini. ^3 Anima plus est quant esca, et corpus plu^ quam vestimentum. 2* Considerate corvos, quia non seminant, neque metunt, qiiibus non est cellarium, neque horreum ; et Deus pascit illos. Quanto magis vos pluris estis illis! ^^ Quis autem vestrum cogitando potest adjicere ad staturam suam cubitum unum? ^6 Si ergo neque quod minimum est potestis, quid de ceteris solliciti estis? 2' Considerate lilia, quomodo crescunt : non laborant, neque nent ; dico autem vobis, nec Salomon in omni gloria sua vestiebatur sicut unum ex istis. ^^ Si autem foenum, quod hodie est in agro, et cras in clibanum mittitur, Deus sic vestit, quanto magis vos pusillae
L'AUANDON A LA PROVIDENCE 2ir;
fidei! ^^ Et vos nolite guaerere quid manducetis, aut quid bibatù, et nolite in sublime toUi ; ^° haec enim omnia génies miindi quaeruni. Pater autem vester scit quoniam his indigetis. ^^ Verumtamen quaerite primum regnum Dei, et justitiam ejus ; et haec omnia adjicieniur vobis.
Le Seigneur vient de nous inviter au détachement ; pourtant il faut vivre, et par conséquent avoir quelque ressource. Il est vrai, et le Seigneur ne conteste pas la réalité de nos besoins. Mais la vie surnaturelle étant définie par l'intimité avec le Père céleste, cette intimité entraîne la confiance et une large part d'abandon entre ses mains. La loi est de réagir fortement contre l'âpre cupidité juive et de créer chez tous un tempérament nouA'eau. Dans saint Luc cet enseignement est donné à sa place historique et s'adresse spécialement aux disciples. — Vous êtes à Dieu ; il est Père : n'ayez donc pas l'âme di\'isée, sollicitée par la préoccupation exagérée des biens terrestres. Qu'il n'y ait chez vous nulle inquiétude, ni au sujet de votre \ae matérielle : « Que mangeronsnous? » ni au sujet de votre corps : « De quoi nous vêtironsnous? » La vie n'est-elle pas plus considérable que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Celui qui vous a donné la vie et le corps n'aura-t-il pas assez de puissance pour vous accorder de quoi entretenir l'un et l'autre, la nourriture, le vêtement? Qui a donné le plus donnera le moins.
Mais de telles paroles, et les exemples, parfaitement aimables d'ailleurs, dont le Seigneur appuie sa doctrine, ne semblent-ils pas à première vue encourager l'homme à ne s'occuper de rien, à attendre, dans un doux farniente, que la nourriture et le vêtement lui Adennent d'en haut? La nourriture, d'abord : « Voyez les oiseaux du ciel, les corbeaux, dit saint Luc : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'ont ni cellier ni grenier où ils amassent ; et pourtant, votre Père céleste ne les laisse point sans pâture. Combien ne valez-vous pas mieux que les oiseaux ! » Est-ce donc que nous n'avons plus à semer, à récolter, à recueillir? Celui qtii comprendrait de la sorte la science économique chrétienne ne tarderait pas à être rappelé durement à la réahté. Et somme toute, l'oiseau lui-même n'est pas un paresseux : il cherche les graines, il poursuit les insectes, il se donne de la peine et du mouvement ; Dieu ne lui a pas appris à se tenir, inactif, sur sa branche ou dans son nid, et à y attendre la nourriture, mais bien à se
la procurer par un travail conforme à son instinct. Ce que le Seigneur nous défend, c'est l'anxiété, la défiance. Les hommes valent mieux que les oiseaux, et sont l'objet d'une Providence plus attentive, plus affectueuse. Même, les procédés et industries dont usent les hommes pour assurer leur nourriture demeurent encore subordonnés à cette Providence, trop oubliée. Le blé ne germe, la pluie ne descend, le vent ne souffle, le rayon de soleil ne mûrit la moisson que lorsque la main de Dieu nous dispense tous ces biens. Notre œuvre n'est qu'une collaboration partielle à Une action divine qUi est régulière et constante et qUe nous n'avons certainement pas la prétention de suppléer.
Et afin de nous montrer à quel point nous sommes déjjendants, créatures, hors d'état de nous suffire ou de modifier les conditions essentielles de notre vie, le Seigneur ajoute cette réflexion : Quis autem vestrum cogitans (u.spiavtov) potest adjicere ad staturam (riT-ixiav) suam cuhitum unum? Le mot ri\v/.iv. signifie bien la taille, la stature physique, et saint Luc l'emploie selon cette acception à projDOs de Zachée (xix, 3) ; mais il signifie premièrement l'âge, la durée de la \ae ; et tel est le cas, ici même. Entendue autrement, la question du Seigneur ne nous semble répondre ni au contexte, ni à la vraisemblance. Il n'est pas sans exemple qu'un homme souhaite avoir un pouce ou deux de plus ; mais une coudée ! Un pied et demi de jdIus, ce serait vraiment une prétention excessive. Tandis que le désir de prolonger la vie est fort naturel, surtout chez les riches et les heUreUx du monde. Et dans le contexte, il s'agit des aliments, de la nourriture, de tout ce qui peut soutenir et prolonger l'existence. Le Seigneur \e\it nous faire comprendre combien, en tout cela, l'anxiété est déraisonnable, puisque nous ne jDOUvons de nous-mêmes porter la durée de notre vie au delà des limites que Dieu a fixées. Le sens est donc : qui de vous, au jorix de ses combinaisons et de ses industries inquiètes, arrivera à prolonger sa ^de d'un instant, d'une quantité quelconque? Est-ce que nos greniers, même regorgeant de blé, nous empêcheront de mourir à l'heure déterminée par la Providence? Peut-être objectera-t-on à cette traduction que l'évangile nous parle d'une longueur linéaire : cuhitum unum, et non pas d'une longueur de durée. Mais, depuis longtemps, on a observé que ces deux mesures sont en fonction l'une de l'autre, que temps et distance sont des valeurs interchangeables. Ne disons-nous pas : « prolonger » la vie? Ne disons-nous pas indiffé-
L'ABANDON A LA l'ROVIDENCE 217
remment que nous sommes à quatre lieues ou à quatre heures de tel endroit? Et ceci appartient à toutes les langues : « Voici, dit le Psalmiste, qUe vous avez fa t mes jours mesurables » (Ps. XXXVIII, 6) ; et Job : « Mes jours ont été plus rapides qu'un coursier » (ix, 25).
Si donc, poursuit le Seigneur en saint Luc, vous ne pouvez rien, si peu que ce soit, pour votre vie, si vous devez vous en rapporter absolument à Dieu, pourquoi vous préoccuper du reste, de l'accessoire : le vêtement, la nourriture? Considérez les lis des champs, voyez comment ils croissent. Non plus qUe les oiseaux, la tige du Us n'est paresseuse : elle travaille ; ses racines et ses organes accomplissent leur fonction propre ; mais son travail est naturel, mesuré et calme; elle grandit silencieusement. Ce qui est exclu, c'est le labeur violent et dur. Les lis ne filent pas euxmêmes leur parure. Cei^cndant, je vous le dis, Salomon lui-même, dans toute sa siolendeur, n'était point vêtu comme l'un d'eux. La gloire de Dieu est inij^liquée jusque dans ces menus détails de la création. La nature est plus belle que tout l'art humain : les laines les plus fines ne peuvent rivaliser avec un brin d'herbe. Ainsi, pour le charme des yeux, avec une sorte d'indifférence opulente et qui n'a point à ménager sa richesse. Dieu pare si bien l'herbe des champs, une plante qui verdit aujourd'hui, qui demain sera flétrie et servira à chauffer le four : et il vous négligerait, vous, hommes de peu de foi? Combien plus de titres vous avez à attendre de lui le vêtement ! N'ayez donc point l'âme sollicitée par des soucis multiples, tendue d'une façon excessive ou ballottée comme une barque en haute mer (y.r, asTecopi^siOc) ; ne vous demandez point, anxieusement : « Que mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus? « Tout cela, ce sont l^réoccupations de païens et de mondains, de gens qui n'appartiennent point au Royaume de Dieu et ne connaissent pas le Père céleste. Mais vous, vous le connaissez ; et lui, il sait bien que vous avez besoin de toutes ces choses ; il ne serait plus le Père céleste, il manquerait de puissance, de vigilance et de bonté, s'il ne vous aidait à trouver le nécessaire.
Remarquons une fois encore, — car c'est la conclusion à, recueillir de ces pages admirables, — que toute la vie chrétienne, et dans ses œuvres de religion (aumône, jDrière, jeûne), et dans ses œu^Tes quelconques, même purement humaines, est conçue comme une intimité constante avec le Père céleste, à tel point
que tout s'achève sur cette même note d'anité intérieure, de tendresse, de confiance. C'est bien plus simple qUe la justice compliquée des scribes et que la justice inquiète des pharisiens : « Cherchez plutôt (selon saint Lac), — cherchez d'abord, cherchez premièrement (selon saint Matthieu) le Royaume de Dieu et la justice de Dieu. » Ce n'est pas d'un royaume eschatologique qu'il est question, mais d'un règne spirituel sur les âmes; en effet, la docilité aux enseignements du Seigneur entraîne l'exacte conformité avec lui, l'union avec lui. « Mais, Seigneur, demandera quelqu'un, vous avez dit : cherchez d'abord : y aura-t-il donc quelque chose à chercher ensuite? » — Nullement. Le quaerite primuin indique ce que vous devez faire, vous ; ensuite je ferai, moi, ce que je dois. Votre loi, c'est l'union à Dieu. Tout le reste, je le réglerai moi-même. Toutes ces choses matérielles et temporelles vous seront données comme surcroît de votre vertu. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain. Pourquoi entasser en un seul jour le souci de tous les jours? Le lendemain s'inquiétera de ce qui le concerne ; à chaque jour suffit sa peine. Demain? mais vous aurez encore le Père céleste. Il ne s'éloigne jamais, il n'est jamais distrait, il est avec vous, si vous y consentez, pour l'éternité.
Mt., VII. — 1 Nolite judicare, ut non judicemini. ^ In quo enim judicio judicaveritis, judicahimini ; et in qua mensura mensi fueritis, remeiietur vohis. ^ Quid autem vides festucam in oculo frairis tui, et trahem in oculo tuo non vides? ^ Aut quomodo dicis frairi tuo : Sine, ejiciam festucam de oculo tuo ; et ecce trahs est in oculo tuo? ^ Hypocriia, ejice primum trahem de oculo tuo, et tune videhis ejicere festucam de oculo fratris tui.
Le, VI. — 2' Nolite judicare, et non judicahimini ; nolite condemnare, et non condemnahimini. Dimitiite, et dimittemini. ^^ Date, et dahitur vohis : mensuram honam, et confertam, et coagitatam, et swpereffluentem, dahunt in sinum vestrwn. Eadem quippe mensura, qua mensi fuej-itis, remetietur vohis. ^^Dicehat autem illis et similitudinem : Numquid potest caecus caecum ducere? nonne amho in foveam cadunt? *•* Non est discipulu^ super magistrum ; perfectus autem omnis erit, si sit sicut magister ejus. ^^ Quid avtem vides festucam in oculo fratris tui, trahem autem quae in oculo tuo est.
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non considéras? *^ AiU quomodo potes dicere fratri tuo : Frater, sine ejiciam jestucam de oculo tuo, ipse in oculo iiio trabem non videns? Hypocrita, ejice primum trabem de oculo tuo, et tune perspicies lit educas festucam de oculo jratris tui.
Il faut renoncer à trouver une rigoureuse continuité de pensée dans le chapitre vu de saint Matthieu. Considérons-le simplement comme la description de notre justice, de notre conduite envers les hommes, dans les relations ordinaires ; et ensuite, comme la conclusion de tout l'ensemble doctrinal du discours sur la montagne. Après avoir marqué dans les pages précédentes quels sont les membres du Royaume des cicux, combien leur perfection doit être suiDérieure à celle des Juifs, l'évangile nous rappelle surtout, maintenant, le jugement final, le discernement qui sera opéré un jour des vrais et des faux disciples, des citoyens du Royaume et de ceux qui n'en ont que l'ajDparence trompeuse. Mais ce jugement est réser\é à Dieu seul ; et le Seigneur nous avertit d'abord que, pour en conjurer la sévérité, il ne doit y avoir que bien^xillance fraternelle dans tous nos rapports avec autrui. Peut-être les habitudes bien connues des pharisiens, leur justice dédaigneuse, levir critique amère, continuent-elles à guider, ici encore, la pensée du Seigneur.
Nolite judicare. Le précepte divin vise l'esprit de malignité, qui naît de l'orgueil et de l'amour-projîre. Il \àse la curiosité izijustifiéc qui nous porte à l'enquête sur les œu^nres du prochain ; l'interiDrétation fâcheuse qui nous fait supposer la perversité de ses intentions ; la malveillance habituelle qui, non seulement nous fait écarter l'idée des circonstances atténuantes, mais nous détermine à grossir les manquements de nos frères ; en Un mot cette disposition hautaine qui nous porte à apprécier sévèrement les uns et les autres. C'est, pratiquement, nous substituer à Dieu. Il n'y a vraiment que lui qui puisse reconnaître les éléments des fautes et apprécier les responsabilités. Encore faut -il remarquer que lui, qui est souverainement renseigné et perspicace, est aussi infiniment bienveillant, et que manquer à la charité, c'est presque toujours manquer à la justice. Sans doute, nous ne pouvons éviter l'appréciation soudaine et indéJibérée, le jugement spontané de notre conscience sur des actes qu'elle reconnaît en accord ou en désaccord avec la loi ; nous ne sommes pas libres, en face du désordre, de retenir un mouvement de désapprobation ; nous
ne sommes pas obligés d'appeler bien ce qui est mal ; mais combien il est simple de nous dire qu'après tout, cela ne nous regarde pas ; simple aussi de demander au Seigneur qu'il nous épargne cette faute que nous blâmons chez autrui, ou toute faute plus grave encore ; simple enfin de plaider auprès de Dieu et auprès des hommes en faveur du prochain. Rien n'est plus osé ni plus chétif que de s'ériger en un tribunal permanent, devant qui chacun doit comparaître, à la barre duquel le prochain est si souvent condamné sans avoir été entendu; tribunal incompétent, tribunal usurpateur, oi^i nous assumons toutes les fonctions : l'enquête du parquet, le réquisitoire du ministère public, le texte de la loi, la nature de la sentence, et quelquefois même l'exécution.
Ne jugez point, si vous ne voulez point être jugés; ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés ; pardonnez, et l'on vous pardonnera : car selon le jugement que vous aurez prononcé, on vous jugera vous-mêmes; et de la même mesure dont vous aurez mesuré, on vous mesurera. Dieu et le prochain en useront avec vous comme vous en Usez avec vos frères; votre attitude sera la norme de l'attitude de tous envers vous. Nous reconnaissons, au sujet du pardon divin, la doctrine des versets 14 et 15 du chapitre vi de saint Matthieu. Saint Luc insiste davantage : donnez, et l'en vous donnera ; donnez sans calculer votre affection, votre pardon, votre dévouement. Peut-être arriverezvous de la sorte à triompher de toute hostilité chez le prochain ; en tout cas. Dieu vous rendra certainement, lui, et sans compter : négligeant d'utiliser le boisseau, il versera à même dans votre sein, dans le pli de votre vêtement, une bonne mesure, obtenue avec des grains secoués, entassés, débordants : mensuram bonam, et confertam, et coagitatam, et supereffluentem, dabunt in sinum vestrum.
Saint Luc ajoute ici deux versets au sujet desquels on s'est demandé s'ils se rattachant vraiment à ce qui précède. La formule d'introduction : « Et il leur dit aussi cette parabole » n'entraîne pas, dans les coutumes de l'évangéliste, un adieu à la matière qu'il vient de traiter, mais bien plutôt une addition. Peutêtre le Seigneur veut-il appuyer sur le Nolite judicare. Juger ? mais n'est-ce point une intrusion dans le domaine de Dieu? Avonsnous l'information nécessaire et la compétence pour juger ^ Le prochain est aveugle peut-être; mais nous-mêmes, sommes-nous clairvoyants ?L'exercicedelacorrcctionfraternellen'implique-t-il