LES JUGEMENTS SUR LE PROCHAIN
pas l'appréciation équitable de ce que nous-mêmes sommes réellement? Dès lors, un aveugle peut-il assumer la conduite d'un aveugle ? N'y voyant ni l'un ni l'autre, que peUvent-ils en unissant leurs deux infirmités, sinon tomber dans la première fosse venue? Même proverbe chez saint Matthieu (xv, 14), à propos de la direction que i)rétendcnt donner les pharisiens aux âmes juives. — Le disciple n'est joas au-dessus du maître. Encore une expression proverbiale qui semble familière au Seigneur (Mt., x, 24 ; Jo., xiii, 16; XV, 20) et dont la signification précise ne peut être déterminée que par le contexte. Veut-elle dire maintenant que, le Seigneur n'étant pas venu ici-bas pour juger, nous devons, à plus forte raison, nous en abstenir? Peut-être est-ce simplement l'exposé de la parabole qui continue. Il s'agit de décourager l'aveugle de se constituer le juge et le maître d'un autre aveugle. L'aveugle guidé et disciple ne dépassera point son maître, n'y verra pas plus clair que lui : puisque le bon sens nous avertit « que tout disciple achevé doit ressembler à son maître » ; c'est en cela que consiste sa perfection, en tant que disciple. — Dans les réflexions que nous venons de commenter, et dans celles qui suivent immédiatement, on peut reconnaître une allusion à la mission que se décernaient les Juifs pour la direction religieuse du monde ; cette mentalité méijrisantc et critique est dénoncée au chapitre ii de l'épître aux Romains.
« H}T30crite, poursuit le Seigneur, et il vise ainsi directement le pharisien, pourquoi voyez-\ous la paille qui est dans l'œil de votre frère, et n'apercevez- vous pas la poutre qui est dans le vôtre? Ou bien même, comment 2)ouvez-vous dire à votre prochain : Frère, permettez que j'enlève la iDaille qui est dans votre œil, alors que, dans le ^'ôtre, il y a la poutre, et que aous ne la voyez pas ! Enlevez donc premièrement la poutre de ^•otre œil, et alors vous aviserez à enlever la paille de l'œil de votre frère. » Avant de se constituer le censeur ou le médecin d'autrui, il serait loyal de reconnaître et d'expulser le mal de chez soi, un mal plus redoutable que celui dont on feint de se scandahser. Ce n'est pas que le Seigneur nous interdise tout avertissement à notre frère : encore faut-il qu'il soit affectueux, et que cet office très délicat de la correction fraternelle s'exerce avec une grande pureté de charité. Et lorsque le Seigneur objecte au censeur, au médecin improvisé : « Vous avez une poutre dans l'œil «, il songe sans doute aux fautes plus graves dont le critique peut avoir conscience ; mais
il songe tout autant à cette faute contre la charité qui est impliquée dans le jugement indiscret.
Mt., Yii. — ^ Xolite dure sanctum canibus, neque mittatis margaritas vestras ante yorcos; ne forte conculcent eas pedibus suis, et conversi dirumpant vos.
Il est possible de relier ce texte au début du chapitre, en observant que les cinq premiers versets se rapportent aux membres de l'Église et du Royaume ; le verset 6 détermine l'attitude que nous devons garder envers ceux qui ne sont pas clirétiens ou qui vivent notoirement comme s'ils ne l'étaient pas. La charité, même héroïque, ne dispense jDoint de la jDrudence et de la circonspection. Il ne faut dire aux gens que ce qu'ils peuvent supporter. II est des âmes qui ne sont pas préparées et qu'une lumière trop \\\e aveuglerait. Cette prescription de sagesse est enveloppée, dans Tévangilc, de formules générales, joroverbiales. emprimtées à la conversation courante, que les Juifs interprétaient facilement et qui sonnaient moins dur à leurs oreilles qu'aux nôtres. Nous verrons par l'épisode de la Chananéenne qu'on pouvait parler de « chiens » pour désigner ceux qui n'appartenaient pas au peuple de DieU (Mt., xv, 26). « Ne donnez pas aux chiens les choses saintes et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux. » Toute révélation prématurée serait infiniment périlleuse ; dans son ardeur à décorer, l'animal se précipitera sur les perles, mais il est à craindre que, n'y trouvant rien pour lui, trompé et furieux, il ne les piétine aussitôt et ne se retourne coitre vous pour vous déchirer.
Mt., VII. — "^Petite, et dabitur vobis; quaerite, et invenietis ; pulsate, et aperietur vobis. ^ Omnis enini qui petit, accipit ; et qui quaerit, invenit ; et pulsanti aperietur. ^ Aut quis est ex vobis homo, quem si petierit filius suus panem, numquid lapidem porriget ci? ^° Aut si piscem petierit, numquid serpentem porriget eil ^^ Si ergo vos, cum sitis mali, nostis bona data dare filiis vestris, quanto magis Pater vester qui in caelis est dabit bona petentibus se !
Dans l'évangile de saint Luc, ce passage appartient, et très naturellement, à l'enseignement donné par le Seigneur sur la
LA DEMANDE CONBIANTE 223
prière. Peut-être saint Matthieu l'a-t-il inséré ici afin de montrer où nous devons chercher la huiiière dans les circonstances délicates de notre vie. Aimez tous vos frères, et toujours, nous a-t-il été dit ; soyez jDrudent et mesuré avec les gens de l'extérieur : il faut pour cela du courage, et un grand esprit de discernement : « Si quelqu'un de vous a besoin de la sagesse, écrira saint Jacques, qu'il la demande à Dieu..., et elle lui sera donnée ; mais qu'il demande avec foi, sans hésitation » (r, 5-6). C'est le précepte du Seigneur. Il réclame de nous non seulement la confiance, mais aussi la persévérance. Ne vous laissez pas rebuter par l'apparente inefficacité de votre prière ; insistez auprès de Dieu. Demandez, et l'on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l'on vous ouvrira. Car celui qui demande reçoit, celui qui cherche trouve, et à celui qui frappe, on ouvre enfii). Le point d'appui de notre prière est toujours notre filiation, et la croyance que notre vie surnaturelle est en relation avec une tendresse infime. Il est difficile de nous l'enseigner sous ime forme plus vive et plus convaincante. Vous avez des enfants, dit le Seigneur ; ils vous demandent du pain ; leur donnerez- vous Une pierre, en guise de pain? Ils vous demandent du poisson ; leur donnerez-vous un serpent? Et pourtant, vous êtes, vous, de nature faible et chétive, cum sitis mali. Si donc, jusque sous la hvrée de cette infirmité humaine, vous trouvez un fond de bonté qui vous porte à ne donner que de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père céleste sera-t-il enclin à donner de bonnes choses à ceux qui les lui demandent !
Mt., VII. — 12 Omnia ergo quaecumque vultis ut faciant vohis homines, et vos facite illis. Haec est enim lex et prophetae.
Comme tout ce que nous avons vu précédemment a pour but de régler nos relations avec le prochain ; comme nous avons été invités naguère à imiter la laerfection de notre Père céleste ; comme on vient de nous rappeler que la bienveillance du Père céleste est sans limites : le Seigneur conclut par une règle générale, qui définit, à elle seule, nos rapports avec autrui et précise tous les devoirs de la fraternité chrétienne : « Tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le leur aussi vousmêmes ; car c'est en cela que se résument la Loi et les Prophètes. »
■22i DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE V
Cette « règle d'or », comme on l'a appelée, a été reproduite aussi par saint Luc (vi, 31).
Mt., Tii. — 1^ Intrate per angustam portam ; quia lata porta, et spatiosa via est, quae ducit ad perditionem, et multi siint qui intrant per eam. ^* Quam angusta porta, et arda via est, quae ducit ad vitam! et pauci sunt qui inveniunt eam.
Ici commence l'épilogue de ce long exposé doctrinal. Il se compose de trois paires de contrastes ou d'oppositions : antithèse de la voie étroite et de la voie large ; antithèse des vrais et des faux docteurs ; antithèse de la maison bâtie sur la pierre et de celle bâtie sur le sable.
L'allégorie des deux voies est devenue traditionnelle. Dessinée déjà dans le Psaume premier, elle se rencontre souvent dans la littérature ecclésiastique primitive, et saint Benoît l'a insérée dans sa Règle. Essayons d'entrer dans la pensée du Seigneur. Elle contient d'abord mie douce invitation : « Entrez. » Il est facile de reconnaître que le Seigneur voudrait, par le charme de cette invitation, compenser et balancer les difficultés du parti qu'il nous iDTopose. Il ne méconnaît aucunement les exigences auxquelles est suspendue notre adoption dans son Royaume. Il y a des renoncements multiples auxquels nous devons consentir : la porte est trop étroite pour nous, aussi longtemps que nous ne nous sommes pas dégrossis, désencombrés. On s'étonne parfois du petit nombre d'âmes qui se livrent vraiment à, Dieu, étant donné ce qu'est Dieu et ce qu'il a fait pour nous ; l'évangile fournit la réponse. C'est que le chemin qui donne accès à la vraie et éternelle vie est étroit et resserré au commencement. Il faut se réduire, se faire humble, petit enfant. Au contraire, large est la porte, spacieuse la voie qui conduisent à la perdition; elles ne nous obUgent à rien, elles nous laissent l'intégrité de tout ce que nous possédons indûment. Et elles sont si fréquentées ! Toute la foule s>''Y porte; c'est plus facile; on est en joyeuse et nombreuse compagnie. Elles sont rares, les consciences résolues qui prennent leur parti de la solitude. Combien de lâchetés et d'apostasies secrètes viennent de l'humeur moutonnière et du respect humain ! Encore faut-il remarquer que les paroles du Seigneur : « Il en est peu qui trouvent le chemin de la vie » énoncent tristement un fait, cons-