LE TÉMOIGNAGE ^U PÈRE
Mais le Seigneur entend invoquer présentement une autorité beaucoup plus haute qUe celle même de Jean -Baptiste. En faveur de sa filiation divine et de sa mission il existe un témoignage, une garantie décisive. Et cette garantie est double, car elle vient tout à la fois et des œuATes réalisées par le Seigneur, et de l'autorité de son Père qui lui donne de les accomplir. La signature de Dieu est donc sur toute la vie du Christ. Le Père, qui l'a envoyé, a témoigné au baptême ; et il atteste sans cesse que Jésus est son Fils bien-aimé. Puis, il est un autre témoignage que le Père lui a rendu depuis longtemps déjà : c'est celui des faits de l'histoire juive elle-même, c'est tout cet ensemble j^rovidentiel qui a préparé et prophétisé l'Incarnation. Dieu a voulu, dès la première heure, accréditer son Fils auprès des hommes. Il faut, dit le Seigneur, que vous n'ayez jamais entendu sa voix, même au Sinaï; que aous n'ayez jamais vu sa beauté, comme Moïse, comme Isaïc, com me Ezéehiel ; il faut que vous ne possédiez pas sa parole, poUr refuser v-otrc foi à celui qu'il a envoyé !
Scrutamini Scripturas . . . Le verbe grec se prête à la traduction de l'indicatif et à celle de l'impératif. Si nous adojatons cette dernière, c'est une invitation formelle à lire attentivement la parole sacrée que les Juifs diluaient par leurs commentaires et leurs interprétations chétives. Ils étaient très fiers du dépôt dinn des Écritures : Crédita sunt iUis eloquia Dei (Rom., m, 2). Encore eût-il fallu les comprendre, jDOur les posséder vraiment. Toutefois il nous semble que le sens de l'indicatif est jdIus d'accord avec le contexte. Vous scrutez les Écritures et vous vous persuadez que là se trouve pour vous la vie éternelle. Sans doute, mais non dans la lettre seule ; il les faut entendre selon l'esprit. L'Écriture vous parle de moi, et témoigne, elle aussi, à mon sujet ; et la vie étemelle qUe je "^'ous ajiporte, vous la refusez !
D'où vient donc cette contradiction chez les Juifs : ils cherchent la vie dans les Écritures, et lorsque la vie se jorésente, ils récartent? C'est qu'il n'y a ]3as de j^lace jjour Dieu dans leur âme : elle est encombrée de préjugés ; la charité de Dieu n'est pas en eux. Chez le Seigneur, au contraire, nul dessein égoïste et personnel ; il ne ^'ient pas mendier de la gloire auprès des hommes : celle qu'il tient de son Père lui suffit ; il \*ient, au nom de son Père, leur apporter le salut, et non accipitis me. Qu'un autre, qu'un aventurier quelconque, se présente en son i>ropre nom, 17. — L'Évangile de N.-S J.-C.
sans titre et sans mission ; et aussitôt les Juifs l'acclameront comme sauveur. Cela devait se -vérifier plus d'une fois au cours du premier siècle ; et c'est la disposition éternelle de tous ceux qui se dérobent à la vérité : on n'échappe à l'autorité de Dieu que pour livrer son intelligence au premier venu. La raison profonde de cette incrédulité et de cette crédulité, toutes deux si peu justifées, n'est jamais que dans cet amour secret de nousmême que l'erreur caresse et que la ^•érité mortifie. « Comment pouvez- vous croire, vous qui cherchez la gloire auprès des autres hommes, et n'êtes aucunement soucieux de la gloire qui ^^ent du Dieu unique? » Nous reconnaissons là un trait du tempérament pharisien dénoncé plusieurs fois dans l'évangile (Mt.,vi,xxiii). Les dernières réflexions du Seigneur ont pour dessein de répéter aux Juifs rétrangeté de leur situation : ils portent leur condamnation en leurs mains, ils sont eux-mêmes les accusateurs et les témoins de leur iniquité. Ne pensez pas, dit Jéîus, que j'aie besoin de vous accuser auprès de mon Père : celui qui vous accusera, c'est ce Moïse même dont vous aous prétendez les disciples et en qui vous avez plr.cé votre espérance. Si réellement a'ous croyiez en lui, A'ous croiriez à moi aussi, car c'est de moi qu'il a écrit (Le, xxiA% 44). Comment ajouteriez-AOUs foi à mes paroles, alors que aous ne croyez pas à ses écrits? Ce n'est pas que l'autorité de Moïse ait plus de poids que celle du Seigneur, mais simplement que les Juifs se mettent dans l'impossibilité d'accueillir relui qu'a annoncé Moïse, lorsqu'ils ne croient même pas en ce Moïse auquel ils font profession de croire. Et l'entretien relatif à la nature divine de Jésus se termine sur cette menace d'endurcissement et de condanmation.
Mt., XII. — 1 In iUo iempore ahiit Jeans fer sata sahhato ; discipuli autem ejus esurientes coeperunt vellere spicas, et manducare. ^ Phorisaei autem videntes, dixerunt ei : Ecce discipuli tui faciunt qiiod non licet jacere sahbaiis. ^ -It ille dixit eis : Non legistis guid fecerit David, qiiando esuriit, et qui cum eo erant : ^ quomodo intravit in domum Dei, et panes propositionis comedit, quos non licehat ei edere, neque his qui cum eo erant, nisi salis sacerdotibus? ^ Aut non legistis in lege quia sahhatis sacerdotes in templo sahhatinn violant, et sine criminc suni? ^ Dico autem vobis, quia templo major est hic. ' Si autem sciretis guid est : Misericor-
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diam volo, et non sacrificium, nunquam condemnassetis innocentes. ^ Dominus enim est Fîlius hominis etiam sabbati.
Me, II. — 2^ Et factum est iterum, cum Dominus sabbatis ambularet per sata, et discipuli ejus coeperunt progredi et vellere spicas. ^^ Pharisaei autem dicebant ei : Ecce, quid faciunt sabbatis quod non licet? ^^ Et ait illis : Nunquam ïegistis quid fecerit David quando necessitatem habuit, et esuriit ipse et qui cum eo erant ; 26 quomodo introivit in domiim Dei sub Abiathar principe sacerdotum, et panes propositionis manducavit, quos non licebat manducare nisi sacerdotibus, et dédit eis qui cum eo erant? ^7 f^f dicebat eis : Sabbatum propter hominem factum est, et non liomo propter sabbatum. ^^ Itaque dominus est Filius hominis etiam sabbati.
Le, Y\. — 1 Factum est autem in sabbato secundo primo, cum transiret per sata, vellebant discipuli ejus spicas, et manducabant confricantes manibus. ^ Quidam autem pharisaeorum dicebant illis : Quid facitis quod non licet in sabbatis? ^ Et respondens Jesiis ad eos, dixit : Nec hoc ïegistis quod fecit David, cum esurisset ipse et qui cum illo erant : * quomodo intravit in domum Dei, et panes propositionis sumpsit, et manducavit, et dédit his qui cum ipso erant, quos non licet manducare nisi tantum sacerdotibus? 5 Et dicebat illis : Quia dominus est Filius hominis etiam sabbati.
Après la fête, le Seigneur et ses disciples sont revenus en Galilée. Comme à Jérusalem, c'est sur la question du sabbat que se prononce aussitôt le conflit ; et cette controverse ne finira plus : il ne semble pas d'ailleurs que le Seigneur ait beaucoup cherché à fuir l'occasion... L'expression in illo tempore de saint Matthieu n'est qu'un procédé de transition vague et n'indique point la continuité rigoureuse des faits. C'était un jour de sabbat : in sabbato secundo primo, dit saint Luc. Le mot ^ejTeooTTptoTo n'est pas certain comme leçon : mais peut-être l'omission dans plusieurs manuscrits est-elle venUe de la difficulté exégétique que ce terme soulève. Ce qu'on a supposé de mieux pour la résoudre, c'est qu'il s'agit du j^remier sabbat de la deuxième année, dans le cycle sabbatique de sept ans ; ou bien du premier sabbat de l'année reUgieuse des Juifs. L'année religieuse commençait pour eux en Nisan (mars-a\Til), l'année ci\dle en Tisri (septembreoctobre) : le « sabbat second-premier » serait le premier de
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l'année religieuse qui commence et qui est seconde jjar rapport à l'année civile : c'est le second premier sabbat, le tout jDremier ayant eu lieu en ïisri. Quoi qu'il en soit, l'évangile nous dit que le Seigneur et les siens joassaient ce jour-là parmi les blés : les moissons étaient encore sur joied, mais elles étaient mûres ; c'était entre la PâqUe et la Pentecôte juives.
Les disciples avaient faim : le Seigneur lui aUssi probablement, mais lui endurait sa faim, tandis que les disciples essayèrent de la tromjîer. Ils firent ce qu'ont fait tous les enfants : chemin faisant, ils cueillirent des épis, les broyèrent, séparant le blé et la paille en soufflant sur le tDut, tandis qu'il passait de la main droite en la main gauche, et vice versa; puis, l'opération terminée, ils mangèrent : vellebant spicas, et manducabant, confricanies manibus. Il est à remarquer qu'en agissant ainsi, les disciples n'étaient aucunement des maraudeurs ; et ce n'est pas sur ce point que portera la critique j^harisicnne. Le vrai proimétaire de toutes choses, c'est Dieu. Il l'était à un titre spécial de la terre promise ; et, en vertu de son domaine souverain, afin de montrer la fraternité qui unirait tous les Juifs, il avait statué dans le Deutéronome (xxiii, 24-25) : « Lorsque vous entrerez dans la vigne de votre prochain, vous pourrez manger des raisins à votre gré et vous en rassasier : mais vous n'en mettrez pas dans votre panier. Si vous entrez dans les blés de votre prochain, vous pourrez cueillir des épis avec la main, mais vous ne mettrez pas la faucille dans les blés d'autrui. » Le geste des disciples n'échapjDa point à certains pharisiens. Comment expliquer qu'ils se soient rencontrés dans les blés, un jour de sabbat, avec le Seigneur et ses disciples? Peut-être le souci de prendre le Seigneur en défaut leur faisait-il trouver tous les prétextes pour se mêler assidûment à la vie du collège apostolique ; à moins d'admettre que le voyage du Seigneur et des siens n'ait été déterminé par un motif de piété auquel les pharisiens pouvaient prendre part. « Voyez, disent-ils au Seigneur, (selon saint Luc, la question s'adresse aux disciples), voyez ce que font vos disciples ; pourquoi agissent-ils ainsi un jour de sabbat? » Froisser des épis était assimilé par les rabbins à une œuvre servile !
L'observance du sabbat était une des plus graves de la Loi. Elle signifiait symboliquement la fidélité avec laquelle l'action de l'homme doit se calquer sur l'activité divine. Dieu avait voulu se réserver un jour qui ne fût qu'à lui, et éjjargner à l'homme
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la nécessité d'être courbé, ce jour-là, vers la terre et les intérêts matériels : on respirerait l'air de Dieu Un jour sur sept. Mais, grâce à la casuistique fatigante des pharisiens, on ne respirait pas plus le jour du sabbat que les autres jours C'était même un jour plus compliqué que les autres. On était moins soucieux d'être à Dieu que de s'abstenir des innombrables choses interdites Les trente-neuf proliibitions principales avaient des corollaires in filais, dans lesquels le Juif était étroitement emprisonné. C'est au souvenir de cette théologie diffîcultueuse que saint Pierre dira au concile de Jérusalem : « Pourquoi imposer aux convertis un fardeau que nous n'avons pu porter, ni nous ni nos pères? » (Act., xv, 10), et que le Seigneur reprochera quelque jour aux pharisiens de surcharger à l'excès les épaules du peuple. Dans sa réiDcnse, Jésus se fait l'avocat des disciples. Il ne supprime pas le repos du sabbat ; même, il ne s'attarde pas à contester l'interprétation rabbinique sur les épis qu'on ne saurait broyer ce jour-là. 11 se borne à montrer par deux exemples, l'un ancien déjà, mais que les Juifs ne ^jouvaient récuser, l'autre continuel et permanent, que la loi du sabbat cède à un motif de charité ou de nécessité. Après avoir justifié le fait par des précédents, il affirmera le droit du Christ.
N'avez vous jamais lu, dit-il à ces casuistes, ce qui est rapporté au livre des Rois (I Reg., xxi)? David, fuyant la colère de Saiil, s'était retiré à Nobé, avec une escorte, auprès d"Achimélech, prince des prêtres. — Saint Marc parle d'Abiathar : est-ce une erreur de copiste? Ou bien Abiathar exerçait-il le pontificat du Wvant de son père Achimélcch : car Achimékch avait un. fils de ce nom (I Reg., xxii, 20)? Ou bien l'évangile cite-t-il Abiathar parce qu'il était plus connu, comme le grand-prêtre du temjDS de David? — David entra dans la maison de Dieu, et, pressé par la faim, demanda au prêtre « cinq pains ou ce qui se trouverait ». Or, il n'y avait là qUe des pains de proposition, réservés aux seuls prêtres. Achimékch, estimant que la nécessité et la charité étaient la première loi, donna les pains à Da^^d, qui en offrit à ses gens. Ils n'étaient pas prêtres : ils furent pourtant traités comme tels. Il existe donc des lois positives qui s'inclinent et s'effacent devant les lois naturelles. Et notons de plus que l'acte d'Achimélcch, plus grave que la cueillette de quelques épis, avait eu lieu Un jour de sabbat. Car, selon le texte des Rois, les pains abandon: es à David venaient d'être enlevés de dessus la
table d'or et remplacés par des pains frais : ce qui avait lieu chaque samedi (L^v., xxrv, 5-9).
A ce premier exemple, le Seigneur en ajoute Un autre, impliqué dans la Loi elle-même, faisant corps avec elle : les pharisiens ne doivent pas ignorer la teneur d'une loi dont ils se prétendent les gardiens. Or, les sacrifices prescrits le jour du sabbat ne pouvaient être offerts à Dieu que moyennant des œuvres qui étaient matériellement Une \àolation du, repos sabbatique (Num., xxvni, 9-10). Ce n'était, en effet, qU'aU prix d'Un travail, que l'on pouvait offrir les sacrifices, renouveler les pains de proj^osition, veiller à la propreté du temple. Il est donc telle violation du sabbat qui est prescrite comme Un devoir. Les prêtres ne sont donc pas coupables de faire ces oeU\Tes dans le temple ; ils le seraient, s'ils ne les acconij^lissaient pas. Et le Seigneur fortifie ces exemples par des considérations très pertinentes, car elles vont au-devant des contestations secrètes et des exceptions que les pharisiens, toujours gens de ressource, pouvaient opposer. « Il est vrai, pouvaient-ils dire, les prêtres, le jour du sabbat, travaillent dans le temple : mais c'est la circonstance du temple qui justifie et sanctifie leur travail. » Il est vrai aussi, leur répond le Seigneur, « et je vous le déclare, il y a ici quelque chose de plus grand que le temple. » C'était appeler l'attention des Juifs sur sa jîersonne, sur sa mission et celle des ajDÔtres, sUr la grandeur de la révolution qu'il venait accomplir : c'était, après avoir justifié le fait incriminé, pousser jusqu'à une affirmation de droit, infiniment considérable. Puis, pour la seconde fois (Mt., ix, 13), le Seigneur raiDj^elle aux pharisiens ce princijDe contenu dans l'économie ancienne : « C'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. » Il est louable d'aimer la loi de Dieu et le repos du sabbat : mais ce qUe vous voulez sauvegarder, c'est la loi telle que votre esprit étroit l'a conçue, c'est le sabbat tel qUe vous l'avez fait. Si vous aviez compris la pensée de Dieu, jamais vous n'auriez condamné des innocents, parce que vous auriez entendu en vos cœurs la charité plaider pour eUx. Après tout, c'est le sabbat qui est pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat : le sabbat a été institué dans l'intérêt de l'homme, pour le perfectionner, non pour le détruire ; lorsque le bien de l'homme l'exigera, la loi du sabbat, qui est pour lui, pourra subir exception.
« Le Fils de l'homme est donc le maître, même du sabbat » :