MESSAGE DE JEAN-»APTISTE
Synagogue, au licU de fonder le Royaume de Dieu?... Ce ne serait qu'une tentation, très compatible avec la fidélité profonde du Précurseur. Et la preuve de cette fidélité demeure imi^liquée dans la démarche même qu'il provoque : il s'adresse directement au Seigneur, à celui-là seul qui peut dissiper les ombres et à qui l'âme de Jean est attachée i^our l'éternité. Le Seigneur lui-même n'a-t-il pas éprouvé quelque chose de cette angoisse dernière : « Maintenant, mon âme est troublée ; et que dirai-je? Père, sauvez-moi de cette heure » (Jo., xii, 27). Et dans son agonie, il disait : « Mon Père, s'il est jacssiblc, que ce calice s'éloigne de moi » (Mt., XXVI, 39) : il savait bien, pourtant, que le programme de son Père et le sien exigeaient son sang et sa mort. Dans le cas de saint Jean-Baptiste, il s'agit moins, peut-être, d'une tentation que d'une pieuse impatience, d'un vif désir de voir enfui la vraie lumière se doiuier au monde : « Pourquoi ne venez- vous pas au plus tôt? Pourquoi cette lenteur et cette discrétion calculées? Devons-nous donc espérer en un autre qu'en vous? » Ce qui signifie : Vous êtes l'uniqUe Sauveur et Seigneur, les âmes vous attendent : Veni, Domine Jesu !
Les disciples de saint Jean viennent donc au Seigneur et s'acquittent fidèlement de leur message : « Jean-Baptiste nous a envoyés vers vous, et vous demande : Etes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? » Et le Seigneur commence i^ar leur donner une leçon de choses, A l'heure même, il multiplie les miracles et les bienfaits ; il guérit les malades et les infirmes, chasse les esprits mauvais ; à nombre d'aveugles il rend la vue. Puis, s 'adressant aux deux disciples : « Allez, leur dit-il, rapportez à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne nouvelle est annoncée aux humbles. » Tout cela était l'accomplissement d'une prophétie d'Isaïe (xxxv, 5-6). Les temps messianiques sont donc ouverts. Et ce qui est surtout caractéristique, ce qui est l'œuvre spéciale du Messie, c'est la solhcitude qu'il témoigne aux petits, aUx humbles, aux méprisés, à ceux dont la \ae ne compte que devant Dieti ; Pauperes evangelizantur (cf. Is., lxi, 1). Les disciples de saint Jean, sinon saint Jean lui-même, peuvent trouver, dans cette réponse aimable et symbolique, la solution de toutes leurs difficultés. Non, le Messie n'est pas éloigné ; non, il ne faut pas attendre un autre Sauveur que Jésus de Nazareth ; non, l'Agneau
ne se dérobe pas à sa mission, il iDOursuit doucement la longue série de miracles et d'enseignements qui doit lui concilier les âmes de bonne volonté. Mais il en est qui ne consentiront point à l'accueilli^, et qui, tromjîés par leur fa'Usse conception du Messie, troUAeront occasion de ruine dans cela même qui était ménagé pour leur salut. « Heureux, dit le Seigneur, celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet ! » Voyons dans cette remarque non pas une leçon voilée à l'adresse du Précurseur, mais plutôt une allusion à tous ceux pour qui Jésus sera « une pierre d'achoppement » et de scandale, à la Synagogue notamment.
Mt., XI. — ' IlUs autem aheuntihus, coepit Jésus dicere ad turbas de Jo.anne : Quid existis in desertum vider e? arundinem vento agitatam? ^ Sed quid existis videre? homiiiem moUihus vestitum? Ecce qui mollihus vestiuniur, in domibus regum sunt. ^ Sed quid existis videre? prophetam? Etiam dico vobis, et plus quant prophetam. '^^ Hic est enini de quo scriptum est : Ecce ego viîtio angelum meuni ante facieni tuam, qui praeparabit viam tuavi ante te. ^^ Amen dico vobis, non surrexit inter natos mulierum major Joanne Baptista ; qui autem minor est in regno caelorum, major est illo. ^^ A diebu^ autem Joannis Baptistae usque nunc, regnuni caelorum vim patitur, et violenti rapiuni illud. ^^ Omnes enim prophetae et lex usque ad Joannefn prophetaveruni ; i* et si viiltis recipere, ipse est Elias, qui venturus est. ^^ Qui habet aures audiendi, audiat.
Le, VII. — 24 ^^ ç^i^j^ discessissent nuntii Joannis, coepit de Joanne dicere ad turbas : Quid existis in desei-tum videre? arundinem vento agitatam? ^^ Sed quid existis videre? hominem mollibus vestimentis indutum'i Ecce qui in veste pretiosa sunt et deliciis, in domibus regum sunt. ^^ Sed quid existis videre? prophetam? Utiqice dico vobis, et plu^ quam prophetam. 2' Hic est enim de quo scriptum est : Ecce mitto angelum meum ante facietii tuam, qui praeparabit viam tuam ante te. ^s J)ico enim vobis : Major inter natos mulierum propheta Joaime Baptista nemo est. Qui autem minor est in regno Dei, major est illo.
Les disciples de saint Jean se retirent. C'est alors qUe le Seigneur prononce l'éloge de son Précurseur. PtUt-être la foule
ÉLOGE DU PRÉCUlfSEUR 281
n'avait-elle compris qu'imparfaitement le sens exact du message de Jean, peut-être se demandait-elle : « Serait-il donc moins assuré aujourd'hui qu'atitrcfois? » Peut-être n'avait-on pas compris davantage le vrai sens de la ré]Donse divine. Le Seigneur est obligé de prendre en mains la défense de Jean -Baptiste et de lui rendre témoignage à son tour : ce qui projette en même temps une nouvelle lumière sur sa propre* mission. Les caractères et les rôles de saint Jean et du Christ, différents en vertu d'une disposition divine, nous sont montrés avec leurs notes distinctives.
Qu'êtes- vous allés contempler autrefois dans le désert? demande le Seigneur aux foules. Les rives du Jourdain sont semées de grands roseaux. Est-ce là tout ce que vous êtes allés voir, un roseau parmi les roseaux que le vent incline de ci de là? Prenez-vous Jean-Baptiste pour une trempe faible, ondoyante et versatile? Non, sans doute. Mais alors, qa'êtes-vous allés voir? Un homme vêtu d'habits j^récieux? — Allusion à la mortification extraordinaire de Jean et à son « vêtement en poils de chameau ». — Mais ce n'est pas au désert que l'on trouve les gens qui se font mie vie douce et revêtent des habits somptueux : c'est dans le joalais des puissants. Mais encore, demande le Seigneur une troisième fojs, qu'êtes-vous allés voir? Un prophète? Oui vraiment, un prophète, et plus qu'un prophète ordinaire, car il l'est surabondamment. C'est lui de qui Malachie, son prédécesseur immédiat, a écrit : « Voici que j'envoie mon messager devant votre face : il fraiera le chemin devant vous » (m, 1). Dans les trois synoptiques (car le même texte est cité par saint Marc, i, 2), c'est le Père qui parle à son Fils ; tandis que chez le prophète c'est Dieu qui annonce lui-même son messager : praeparabit viam ante faciem meam. L'interprétation par les évangiles du texte de Malachie suggère donc l'idée de la filiation divine en Jéjus de Nazareth. Même pour Jean-Baptiste, la réalité a dépassé l'attente des Juifs : ils sont allés vers lui comme vers un j^roj^hète, et ils ont troU"\'é le héraut,le Précurseur immédiat du Christ, celui qui le montre du doigt.
Je vous le dis, poursuit le Seigneur, parmi ceux qui sont nés de la femme, il n'en est point de plus grand que Jean-Baptiste. Le mot « prophète » n'existe pas dans le grec de saint Luc : mais la Vulgate, qui l'ajoute, a bien rendu la pensée du Seigneur. Il ne s'agit point ici, en effet, de la sainteté personnelle de saint
Jean, mais plutôt de sa mission, de son office prophétique. Tout le contexte, tout ce qui précède et tout ce qui suit, nous en avertit. L'expression même dont se sert l'évangile de saint Mattliieu pour désigner l'apparition du Précurseur, surrexit, a une signification précise et formelle : elle est employée maintes fois dans l'Écriture pour indiquer la vocation divine, la mission donnée par Dieu aux juges et aux prophètes de l'Ancienne Loi. Celui-là était dit « se lever » (littéralement « être éveillé ») en Israël, que Dieu « suscitait » avec la tâche spéciale d'éclairer, de défendre ou de sauver son peuple. La réflexion du Seigneur a pour dessein de montrer en Jean -Baptiste un prophète, et le plus grand de tous, mais néanmoins appartenant encore à l'économie ancienne et, à raison de sa fonction même, demeurant encore en dehors de l'économie qu'il annonce. Il est établi sur le seuil des deux Testaments. Il appartient à l'époque de la préparation : il est serviteur. Le plus petit, le premier venu dans le Royaume de Diem, l'enfant de l'économie nouvelle est plus grand que lui.
Encore ime fois, il s'agit moins de différence entre deux personnes que de différence entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Le Seigneur souligne l'éminence de l'économie chrétienne, comme le fera plus tard ex professa l'épître aUx Hébreux. C'est un peu l'équivalent de ce qUe JésUs dira dans la suite à ses apôtres; Quia multi prophetae et justi cupierunt videre quae videtis, et non viderunt ; et audire quae auditis, et non audierunt (Mt., xiii, 17). La malédiction planait encore sur la nature humaine ; DieU n'était pas avec l'homme, comme il l'est depuis qUe le gage historique de l'Incarnation est donné au monde : Nobiscum Deus ; la sécurité surnaturelle et la plénitude de grâce que procurent les sacrements n'existaient pas encore. Il est certainement meilleur d'appartenir à la vie du Seigneur et au Royaume de Dieu que d'annoncer ce Royaume comme futur ; et s'il est glorieux d'être l'ami de l'Époux, comme saint Jean l'a dit de lui-même, il l'est plus encore d'être l'épouse, d'appartenir au corps même du Seigneur. Quoi qu'il en soit donc de la perfection personnelle de saint Jean et de l'intimité de son union avec l'époux des âmes, il n'est comme prophète, comme homme public, que celui qui prépare à cette union, l'ami de l'Époux, le paranymphe. Là est la vraie gloire de saint Jean, et, nous en avons recueilli l'aveu de ses propres lèvres, toute sa joie. On ne saurait donc le dimintaer lorsqu'on proclame la supériorité du régime nouveau.