‹ L'évangile de notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 91 sur 340 · ELOGE · texte numérisé non relu

ELOGE

DU PRÉcftlSEUR 283

A diehus auiem Joannis Baptistae... Écartons d'abord l'hy- ]iothèse d'après laquelle les versets 12 et 13 de saint Matthieu seraient une réflexion de l'évangéliste. Ce procédé de parenthèse personnelle est familier à saint Jean, mais il est étranger à saint Mattliieu. On peut d'ailleurs, pour éclairer ce passage, lire saint Luc (xvi, 16) où se trouve à peu près la même pensée, mais dans des circonstances un peu différentes : Lex et propheiae iisque ad Joannevi : ex eo regnum Dei evangelizatur, et omnis in illud vim facit. Le même terme grec p'.x^exat, qui a pour sujet omnis chez saint Luc, et regnum caelorum chez saint MattliieU, ne j^eUt avoir chez celui-ci que la signification du passif. Mais alors, comment traduire? On a hasardé : « le Royaume des deux souffre violence, sous-entendu dans la personne de ceux qui en sont les messagers ou les membres », Avec cette explication, la seconde partie de la phrase : et violenti rapiunt illud, qui est calquée évidemment sur la première, ne se comprend plus : il n'y a plus nulle symétrie ni correspondance entre les deux portions de la phrase, enfin le terme rapiunt s'entend d'un bien dont on veut faire sa propriété, et non d'imc richesse que l'on veut détruire.

Voici quel peut être le sens. Jusqu'à saint Jean-Baptiste, tous les prophètes et la Loi ont annoncé de loin et à longue échéance l'ère messianique. Les temps suivaient leUr marche tranquille, et les promesses divines reculaient de jour en jour dans un plus lointain passé. Lorsque, soudain, la voix de Jean-Baptiste retentit dans le désert : « Faites pénitence, car le Royaume des cieux est j^roche, » il est là, à portée de la main ! l'humanité fut secouée d'un grand frisson. Elle se leva et se précipita vers la direction qui lui était montrée. Saint Jean est vraiment un personnage représentatif ; il a déterminé une époque et ouvert les temps nouveaux, A dater de ses jours, c'est-à-dire à dater de sa manifestation, de sa prédication et de son baptême, le Royaume des cieUx est en quelque sorte pris d'assaut, enlevé de vive force, tellement les âmes s'y portent en nombre et avec une hâte extraordinaire ; ce sont des empressés et des violents qui veulent s'en emparer; et cet enthousiasme n'a fait que grandir lorsque, non l^lus seulement le héraut du Messie, mais le Messie lui-même est venu offrir aux multitudes le Royaume annoncé par Jean : chacun s'arrache à son foyer pour suivre les pas du Sauveur ; on l'entoure, on le presse, on veut le saisir et le proclamer roi.

•28 i TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE II

Le Seigneur prend sa revanche à l'égard de son Précurseur : il répond aux multiples témoignages qu'a rendus de lui Jean- Baptiste. Voici Un dernier trait, qui devait frapper les Juifs, en même temps quïl s'en allait rejoindre l'assurance donnée jadis par l'archange Gabriel à Zacharie. « Si vous voulez bien l'entendre, Jean-Baptiste est cet Élie qui doit venir. » C'était une tradition juive autorisée qUe le projshète Élie, enlevé au ciel dans Un char de feu, sans avoir j^assé par la mort, devait revenir un jour pour relever Jacob et préparer l'avènement du Messie. Il devait faire entrer dans les rangs du peuple ceux qui avaient été indûment écartés, et éliminer ceUx qui avaient été accueillis à tort (cf. Eccli., xlviii, 9-10). Malachie, le dernier des projDhètes avant Jean-Bajotiste, terminait sa prophétie en ces termes : « Voici qUe je vous envoie Élie le Thesbite, avant que ne vienne le jour du Seigneur, ce jour grand et éclatant : il rapprochera du fils le cxur du père, et le cœur de l'homme de soR jDrochain ; de peUr que je ne vienne frapper toute la terre » (iv, 5-6, selon les Septante). Lors de la Transfiguration, Jésus rajDpellera aux apôtres privilégiés la tradition relative à Élie et distinguera entre les deux avènements ; là encore, il comparera Jean-Baptiste à Élie. — ■ Qui liahet aures audiendi, audiat : ces j^aroles, de même qUe les précédentes : et si vultis recipere, appellent l'attention des auditeurs sUr le caractère spécial d'une prophétie qui concerne i^rincipalement Élie, et qui pourtant se réalise une première fois déjà en saint Jean-Baptiste.

Mt., XI. — 1^ Oui autem similem aestimaho generationem istam? Similis est pueris sedentihus in foro, qui clamantes coaequalibus, ^' dicunt : Cecinimus vobis, et non saltasiis ; lamentavimus, et non planxistis. ^^ Venit enim Joannes, neque manducans, neque bibens, et dicunt : Daemonium habet. ^^ Venit Filius hominis manducans et bibens, et dicunt : Ecce homo vorax, et potator vini, publicanorwn et peccatorum amicus. Et justificata est sapientia a filiis suis.

Le, VII. — 29 J5^ omnis populus audiens et publitani, justificaverunt Deum, baptizati baptismo Joannis. ^^ Pharisaei autem et legisperiti consilium Dei spreverunt in semetipsos, non baptizati ab eo. ^^ Ait autem Dominus : Cui ergo similes dicam homi-

PArai PRIS DE LA SYNAGOGUE -DHi

nés generationis hujus? et cui similes suni? ^^ Similes sunt pueris sedentihus in foro, et loquentibus ad invicem, et dicentibus : Cantavimus vohis tihiis, et non saltastis ; lamentavimus, et non plorasiis. ^' Venit enim Joannes Baptista, neque manducans panem, neque bihens vinum, et dicitis : Daemonium habet. ^* Venit Filius hominis manducans, et bibens, et dicitis : Ecce homo devorator, et hibens vinum, amicus publicanorum et peccatorum. ^^ Et justificata est sapientia ab omnibus filiis suis. .

Solis l'influence du Précurseur, un ébranlement s'est donc i:)roduit dans le ijeuple. C'est même là ce qui a provoqué l'inquiétude d'Hérodc Antipas. Mais la Synagogue, dans son ensemble, est-elle entrée dans ce mouvement? Saint Luc nous rappelle que non, aux versets 29 et 30, qui forment jDarenthèse et interrompent un instant le discours du Seigneur. Tout le peuple qui a entendu, Jean, et les iDublicains eux-mêmes, ont « justifié » DieU, en se soumettant au baptême de Jean : c'est-à-dire ont rendu gloire à Dieu en se prêtant à son dessein de justice et de mi.séricorde, en faisant pénitence de leurs fautes afin d'en obtenir le j^ardon. Venit ad vos Joannes in via justitiae, dit ailleurs saint Matthieu, dans Une j^arabole dont la signification coïncide exactement avec celle du texte que nous expliquons (xxi, 28-32). Le peuple, les publicains, les i^écheresses, ont eu foi aux j^aroles et au baptême de Jean ; quant aux j^harisiens, aux docteurs en la Loi divine, ils ont refusé avec hauteur le procédé qui leur était offert ; en écartant le baptême de Jean, ils ont rendu inefficace et vain pour leurs âmes le dessein de DieU.

A qui comi^arcrons-nous la génération actuelle? se demande le Seigneur. Dans leurs jeux, les enfants imitent ordinairement les hommes mûrs : ils jouent au soldat, ou bien ils montent à l'autel. Ici, inversement, ce sont les grands qui ressemblent aux petits. Il y a sans doute, dans l'allégorie naïve et forte dont se sert l'évangile, une allusion aux jeux des enfants de Nazareth ; peutêtre à une chanson poj^ulaire que les Galiléens j^ouvaient reconnaître. Figurons-nous un groupe de i^etits enfants qui veulent jouer avec un autre groupe, sur la place j^ublique ; mais le second est le groupe des boudeurs, lesquels, d'avance, sont déterminés à ne pas entrer dans le mouvement. Ni les airs joyeUx d'une procession de mariage, ni les airs tristes d'une marche funèbre rien ne leur j^laît. Ils boudent. Et les ijremiers, déçus, rcbu-

tés par la mauvaise volonté de leurs j^artenaires, leur crient ou leur chantent : « Nous vous avons joué de la flûte, et A'OUs n'avez pas dansé ; nous voUs avons donné des lamentations, et vous n'avez pas gémi ! » Et c'est pour se venger que les joueurs se dérobent ensuite aux boudeurs, lorsque ceux-ci les invitent à leur tour. La Synagogue, elle aussi, a été boudeuse ; elle a déconcerté et frustré, jjar son attitude hostile et son esprit de contradiction, tous les efforts de DieU. En effet, Dieu a Usé envers elle de toutes les industries : aucune n'a eu de succès. Jean-Baptiste est venu le premier; mais comme sa vie était d'une austérité extrême, qu'il ne mangeait pas de pain et ne buvait pas de vin, les mauvaises volontés ont feint d'être rebutées par un ascétisme trop au-dessUs des forces humaines ; elles se sont dérobées en disant : il est possédé d'un démon, du démon de la tristesse ! A son tour, le Fils de l'homme est venu, et vraiment comme Fils de l'homme, acceptant les conditions ordinaires de la vie, mangeant et buvant comme tout le monde, n'ayant aucune de ces formes d'austérité que la Providence avait voulues pour le Précurseur. Il était facile à ceux qu'avaient effrayés les premières de se laisser gagner par les secondes. Mais leur illusion était telle qu'ils ont échajjpé à Jésus comme à Jean. Ils se sont souvenus de Cana, du festin de Lévi, et ils ont dit : Un prophète, cet homme-là ! lui Messie, ce mangeur et ce buveur, ami des publicains et des pécheurs !

Ce nonobstant, conclut le Seigneur, la sagesse, la sagesse divine, a été justifiée, c'est-à-dire reconnue comme telle par tous ses vrais enfants, par tous ceux qui lui ont rendu hommage et qui ont confessé pratiquement qu'elle était fidèle dans ses voies. Rien ne justifie DieU, rien ne montre à la fois sa bonté et son habileté ingénieuse comme la variété même de ses invitations ; il parle à chacun le langage qu'il peut comprendre et qUe réclament les circonstances : le langage de la sévérité avec Jean- Baptiste, celui de la douceur avec le Fils de l'homme. Heureux les dociles, ceUx qui ont fait pénitence avec le Précurseur, et qui se sont réjouis ensuite à la voix de l'Époux ! Mais ils sont inexcusables, ceUx qui ont été rebelles à l'une et à l'autre influence ; nul ne pourra prétendre que le Royaume des cieux ne s'est pas offert à lui. Et le Seigneur triomphera, lorsqu'il sera en quelque sorte traduit en jugement : Ut justificeris in sermonihxis tuis, et vincas cum judicaris [ci. Rom., in, 4). On voit, par l'expli-

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